DE ROUEN
Messieurs,
A la majorité de treize voix contre onze (y compris celles de M. le Maire et de ses six Adjoints), vous avez rejeté l'offre que je vous faisais d'édifier gratis, sur une des places ou dans une des rues de la ville, à votre choix, une petite fontaine ornée du buste de Louis Bouilhet.
Comme je suis le mandataire des personnes qui m'ont confié leur argent à cette seule intention, je dois protester, par devers le public,
contre ce refus, c'est-à-dire répondre aux objections émises dans votre séance du 8 décembre dernier, dont le compte rendu analytique a paru dans les journaux de Rouen, le 18 du même mois.
Elles se réduisent à quatre motifs principaux-
1° Le Comité des souscripteurs aurait changé Ja destination du monument;
2° 11 y aurait péril pour le budget municipal; 3° Bouilhet n'est pas né à Rouen ; 4° Son mérite littéraire est insuffisant.
Première objection. — (Je copie les termes mêmes du compte rendu.) « Appartient-il au Comité de modifier l'œuvre et de substituer une fontaine à un tombeau ? On peut se demander si tous les souscripteurs accepteraient cette transformation ? »
Nous n'avons rien modifié, Messieurs; la première idée d'un monument (terme vague ne signifiant pas tout à fait tombeau) est due à l'ancien Préfet de la Seine-Inférieure, M. le
baron Ernest Leroy, qui m'en fit part à moimême, pendant la cérémonie des funérailles.
Aussitôt des listes de souscription turent ouvertes. J'y vois des noms de toute sorte et de toute provenance : une Altesse impériale, plusieurs anonymes, George Sand, Alexandre Dumas fils, le grand écrivain russe TourguenétT, Harisse, journaliste à New- York, etc. La Comédie française s'y trouve représentée par M""" Plessy, Favart, Brohan et M. Dressant, l'Opéra par M. Faure et M"° Nillson ; bref, au bout do six mois, nous pouvions disposer d'environ 14,000 francs, sans compter que le marbre nous était promis par le ministère des Beaux-Arts, et que le statuaire, choisi par nous, renonçait d'avance à toute rémunération.
Tous ces gens-là, grands ou petits, illustres ou inconnus, n'ont pas donné leur temps, leur talent ou leur argent pour construire dans un cimetière (que la plupart n'auront jamais l'occasion de visiter) un tombeau aussi dispendieux, un de ces édicules grotesques où l'orgueil tâche d'empiéter sur le néant — et qui sont contraires à l'esprit de toute religion comme de toute philosophie.
Non, Messieurs! les souscripteurs voulaient une chose moins inutile, — et plus morale : c'est qu'en passant dans les rues, près de l'image de Bouilhet, chacun d'eux pût se dire : « Voici un homme qui, en ce siècle de gros sous, consacra toute sa vie au culte des lettres. L'hommage qu'on lui a rendu après sa mort n'est qu'une justice! J'ai contribué pour ma part à cette réparation et à cet enseignement. »
Telle fut leur pensée. Ils n'en eurent pas d'autres. D'ailleurs, qu'en savez-vous? Qui vous a chargé de les défendre?
Mais, le Conseil municipal, ayant cru, dit-il, à un tombeau, nous a donné dix mètres de terrain, et de plus s'est inscrit pour 500 francs. Puisque son vote implique une récrimination, nous refusons son argent. Qu'il garde ses 500 francs!
Quant au terrain, nous sommes tout prêts à vous l'acheter. Quel est votre prix?
En voilà assez sur votre première objection.
La seconde est inspirée par une prudence excessive. « S'il [le Comité de souscription) se trompait dans ses devis, la ville ne pourrait le
laisser inachevé (le monument), et elle doit, dès à présent, prévoir qu'elle prendrait implicitement l'obligation de suppléer à l'insuffisance des ressources, le cas échéant. »
Mais notre devis eût été soumis à voire architecte ; et si nos ressources se fussent trouvées insuffisantes, le Comité (cela va sans dire) eût fait un appel de fonds aux souscripteurs, ou plutôt il les eût lui-mjîine fournis. Nous sommes tous assez riches pour tenir à notre parole.
L'excès de votre inquiétude manque peutêtre de politesse.
Troisième objection. — « Bouilhet n'est pas né à Rouen! »
Cependant le rapport de M. Decorde l'appelle : « un des nôtres ! » et, après la Conjuration d'Amboise, l'ancien Maire de Rouen, M. Verdrel, dans un banquet qui fut offert à Bouilhet, lui adressa les plus flatteuses comparaisons en l'appelant une des gloires de Rouen. Pendant quelques années, ce fut même une des scies àc\di petite presse parisienne que de se moquer de
l'enthousiasme des Rouennais pour Bouilhet. Le Charivari imhVm une caricature où Hélène Peyfon recevait les hommages des Rouennais lui apportant du sucre de pomme et des cheminots; dans une autre, moi indigne, j'étais représenté conduisant « le char des Rouennais «.
N'importe! d'après vous, Messieurs, il s'ensuivrait que si un homme éminent est né dans un village de trente cabanes, il faudrait lui élever un monument dans ce village, plutôt que dans le chef-lieu de son déparlement?
Pourquoi pas dans le faubourg, dans la rue, dans la maison, dans la chambre même où il €st né?
Et si l'on ne connaît pas l'endroit de sa naissance (l'histoire là-dessus n'est pas toujours décisive), que ferez-vous? Rien, n'est-ce pas?
Quatrième objection. — « Sojî mérite littéraire I »
Et, à ce propos, je trouve dans le compte rendu <îi bien grosses paroles. — « Question de convenance et question de principes. » — Il y aurait danger. « Ce serait une glorification excessive.
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une haute distinction, un Iiomjnage prcmaturr y Il II hommage suprême, «et nqui ne doit s' accorder ijuacec une extrême réserve; » enfin, « Rouen <:st un jiiédestal trop grand pour sa gloire ! »
En effet, on n'a pas décerné pareil triomphe :
1° A l'excellent M. Pottier, « qui a rendu à la Bibliothèque de la ville des services bien plus signalés. » (Sans doute! comme s'il s'agissait de votre Bibliothèque!) — Ni 2° à Hyacinthe Langlois! Celui-là, Messieurs, je l'ai connu, et mieux que vous tous. Ne relevez pas cette mémoire ! Ne parlez jamais de ce noble artiste! Sa vie a été une honte pour ses concitoyens.
Maintenant, il est vrai, vous l'appelez « une grande illustration normande » ; et, distribuant la gloire d'une manière toute fantaisiste, vous citez « parmi les illustrations dont peut s'honorer notre ville » (elle le peut, mais elle ne le fait pas toujours) P . Corneille (Corneille, une illustration? décidément vous êtes sévère!), puis, pêle-mêle, Boïeldieu, Lemonnier, Fontenelle et M. Court! — en oubliant Géricault, le père de la peinture moderne ; Saint-Amant, un grand
poète ; Boisguilbert, premier économiste de la France ; Cavelier de La Salie, qui découvrit les embouchures du Mississipi; Louis Poterat, l'inventeur de la porcelaine en Europe, et d'autresl
Que vos prédécesseurs aient oublié de rendre des «hommages suprêmes,, excessifs, suffisants», ou même aucune espèce d'hommage à ces « illustrations », telles que Samuel Bochart, par exemple, laissant la ville de Caen baptiser de ce nom une de ses rues; cela est incontestable! — mais une injustice antérieure doit-elle autoriser les subséquentes?
Il est vrai que Rabelais, Montaigne, Ronsard, Pascal, La Bruyère, Le Sage, Diderot, Vauvenargues, Lamennais, Alex. Dumas et Balzac n'ont dans leur pays natal rien qui les rappelle, tandis qu'on peut voir à Nogent-le-Rotrou la statue du général de Saint-Pol; à Gisors, celle du général Blanmont ; à Ponloise, celle du général Leclerc; àAvranches, celle du général Valhubert; à Lyon, celle de M. Vaïsse ; à Nantes, celle de M. Billault; à Deauville, celle de M. de de Morny ; au Havre, celle d'Ancelot; à Valence, celle de Ponsard ; dans un jardin public, à Vire, le buste colossal de ChênedoUé; àSéez, en face
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do la cathédrale, une statue superbe érigée à Conté, célèbre par ses crayons, etc.
Cela est fort bien, si les deniers publics n'en cal pas souffert. Ceux qui aiment la gloire doivent la payer; que les particuliers qui veulent rendre des honneurs à quelqu'un les lui rendent à leurs frais.
Et c'est là l'exemple, le précédent même que nous voulions établir.
Votre devoir d'édiles — du moment que vos finances ne risquaient rien — était de prendre vis-à-vis de nous des garanties d'exécution. Avec le droit absolu de choisir l'emplacement de notre fontaine, vous aviez celui de reiuscL' notre sculpteur et même d'exiger un concours.
Loin de là, vous vous préoccupez du succès hypothétique de Mademoiselle Aïssé.
« Si ce drame n'était j^as applaudi^ V exécution d'un monument public élevé à son mérite littéraire (le mérite de Bouilhet) n'en recevraitil pas un contre-coup?
Et M. Nion (l'adjoint chargé spécialement des Beaux-Arts) trouve que si, par malheur, ce
drame tombait, Tadoption de la mesure proposée serait de la part du Conseil municipal « une témérité ».
Doncils'agit,toutboanementet sans ambages, de connaître à l'avance le chiffre des recettes î Si la pièce fait de l'argent, Bouilhet est un grand homme; si elle tombe, halte-là! Noble théorie.
Mais la réussite immédiate d'une œuvre dramatique ne signifie rien quant à sa valeur. L'Avare^ de Molière, eut quatre représentations; VAthalie^ de Racine, et le Barbier de Séville, de Rossini, furent siffles. Les exemples surabondent.
Rassurez-vous; du reste. Mademoiselle Aïssê réussit au delà de vos espérances.
Qu'importe! car suivant M. Decorde, votre rapporteur, « le talent de Bouilhet n'est pas à l'abri de toute critique » et « sa réputation n'est point suffisamment faite, — pas suffisamment établie. » Suivant M. Nion, « il est plus remarquable par la forme que par la conception scènique! — ce n'est pas un écrivain original, — un auteur de premier ordre! » Enfin, M. Decorde l'appelle « un élève souvent heureux d'Alfred de Musset! »
LETTRE AU CONSEIL MUNICIPAL. ol
Ah! Monsieur, vous n'avez pas l'indulgence qui sied à un confrère en Apollon, vous qui, raillant avec finesse celte même ville de Rouen, dont vous défendez si bien la pudeur littéraire, avez stigmatisé un hourrj en progrès, Saint- Tard' :
Dont le nom peu connu; Sans doute, jusqu'à vous n'était jamais venu! Il possédait pourtant, cliosc digne d'envie, Un bureau de police et de gendarmerie, La justice de paix et l'enregistrement.
Un hospice assez grand, légué par testament.
Jolie petite localité où :
En dépit de l'octroi, contre lequel ils grondent, Les débits de liqueurs et les cafés abondent.
Si l'on vous eût demandé de l'argent, j'aurais compris votre répugnance :
Ici, c'est autre chose, et de toute façon, On nous met chaque jour à contribution !
Les bourgeois de Saint-Taid, d'ailleuis, sont pou portés A faire grand assaut de générosités.
Et nous attendions mieux de votre goût, vous
1. Lu à la séance publique de l'Académie de Rouen, du 7 août 1867. (Voyez le Précis analytique des travaux de l'Académie le Rouen.
qui avez fustigé l'argot moderne dans votre épître des Importations anglaises^, où se trou» vent ces quatre vers — dignes d'envie :
J'ai lu dans un journal qu'à Boulogne-sur-Mer,
Par un grand Cricket-Club, na match \ient d'être ofiFert.
Et peut avoir des droits à Tadmiration Pour avoir pauvrement singô la fastdon.
Beau passage! mais dépassé par celui-ci :
J'ai lu dans quelque endroit qu'un avare de Rennes Ne sachant comment faire, en un pareil moment, S'avisa do mourir le dernier jour de l'an, De peur de donner des étrennes.
En eiïet, vous avez toutes les cordes, — soit que vous chantiez les albums de photographie :
C'est pour les visiteurs une distraction, Et partout on en fait ample collection.
Ou le jardin de Saint-Ouen :
A ton tour, tu subis le sort de ce grand cours. Si brillant dans les anciens jours.
Que ne fréquente plus personne 2.
1. Lu à la séance publique de l'Académie de Rouen, du T août 1865 (Voyez le Précis analytique des travaux de l'Académie de Rouen;.
2. Lettre de condoléance au Jardin de Saint-Ouen. — Séance du 3 juin 1863. (Voy. Précis analytique de l'Académie de Rouea.)
Ou les plaisirs de la danse :
Mais, comme au goût du jour il faut que tout s'arrange,
Terpsichore a subi la loi du libre échange 1
Déjà, saus respecter la prohibition,
Les Lanciers nous étaient arrivés d'Albion*.
Ou les dîners en ville :
Mais vous n'attendez pas sans doute que j'expose Comment de ces repas le menu se compose : Sur la table, au début, figure le dessert.
Hélas I tous CCS plaisirs ne sont pas sans dépense. L'hiver, au citadin, coûte plus qu'on ne pense*!
Ou les merveilles de l'industrie moderne :
On peut, dès à présent, avec bien moins de frais. Par des trains de plaisir disposés tout exprès, Visiter en huit jours la Suisse ou la Belgique.
Et lorsque de Lesseps, après de longs efforts, De l'isthme de Suez aura percé les bords. Le touriste pourra, sans craindre la distance. Comme on part aujourd'hui pour faire un tour eu France, Aller jusque dans l'Inde ou l'extrême Orient, Faire un voyage d'agrément •» !
Faites-le! faites toujours de pareils bonbons!