L'Hiver à la ville. (Épitre. — Séance du 6 août 18C
3. Les Vacances. (Epitre familière. — Séance du G août ISGl).
Faites même des drames, \ous qui discernez si bien la forme de la conception dramatique, — et soyez sûr, honorable monsieur, que votre réputation « fût-elle suffisamment établie », et bien que vous ressembliez à Louis Bouilhet, car votre « talent », à vous aussi, n'est pas « à l'abri de toute critique », et vous n'êtes non plus ni « un écrivain original », ni un « auteur de premier ordre », jamais on ne vous appellera « un élève » même « heureux » d'Alfred de Musset!
Sur ce point, d'ailleurs, votre mémoire est en défaut. Un de vos collègues à l'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Rouen n'a-t-il pas débité dans la séance publique du 7 août 1862, un éloge pompeux de Louis Bouilhet? Il le mettait très haut comme auteur dramatique et le défendait si bien d'être un imitateur d'AlIred de Musset, qu'ayant moi-même à dire la même chose dans la préface de Dernières Chansons^ je n'ai eu qu'à me rappeler, ou plutôt qu'à copier, les phrases mêmes de mon vieil ami Alfred Nion, le frère de M. Emile Nion, l'adjoint, celui qui manque de témérité I
LETTHE AU CONSEIL MUNICIPAL. 5o
Que craignez-vous donc, ô adjoint chargé spécialement des Beaux-Arts? « L'encombrement sur vos places publiques? »
Mais les poètes comme celui-là (ne vous en déplaise) ne sont pas précisément innombrables.
Depuis que vous avez refusé d'accepter son buste, maUjré le don de notre fontaine, vous avez perdu un des vôtres, votre adjoint, M. Thubeuf; je ne voudrais rien dire de messéant, ni outrager le deuil d'une famille que je n'ai pas l'honneur de connaître, mais il me semble que, dès maintenant, INicolas-Louis- Jusle Thubeuf est aussi ignoré qu'un Pharaon de la 23° dynastie, — tandis que le nom de Bouilhet s'étale aux vitrines de toulcs les librairies de l'Europe, qu'on monte Aïssé à Saint-Pétersbourg et à Londres, et que ses pièces seront jouées et ses vers réimprimés dans six ans, dans vingt ans, dans cent ans peut-être et au delà. Car on ne vit dans la mémoire des hommes que si on leur a donné de grands amusements ou rendu de grands services. Vous n'êtes pas faits pour nous fournir les uns; accordez-nous les autres.
Kt au lieu de vous livrer à la critique^litté-
raire, distraction en dehors de votre compétence, occupez-Yous de choses plus sérieuses, telles que :
La construction d'un pont fixe ;
La construction d'entrepôts-magasins sur la rive droite de la Seine;
L'élargissement de la rue Grand-Pont;
Le percement d'une rue allant du palais de Justice aux quais;
La vente des Docks;
L'achèvement de la sempiternelle flèche de la cathédrale, etc., etc.
Vous possédez ainsi, par devers vous, une jolie collection qu'on pourrait nommer Mus htm des p7'ojets ajournés. La clef en est remise par chaque administration qui s'évanouit à celle qui lui succède, tant on a peur de se compromettre, tant on redoute d'agir ! La circonspection passe pour une telle vertu que l'initiative devient un crime. Etre médiocre ne nuit pas; mais avant tout, il faut se garder d'entreprendre.
Quand le public a bien crié, ou plutôt mur-
muré, on se met en règle eii nommant une Commission ; et dès lors on peut ne rien laire du tout, absolument rien, <i il y a une Commission. » Argument invincible, panacée contre toutes les impatiences.
Ouelquelois, cependant, on a l'audace d'exécuter. Mais c'est une merveille, presque un scandale, comme il arriva lors des « grands travaux de Rouen», c'est-à-dire lorsqu'on fil l'exrue de l'Impératrice, maintenant rue Jeanne- Darc et le square Solférino! GependariT
Los squares maintenant sont à l'ordre du jour Il fallait que Rouen en eût un à son tour * !
Mais parmi tous vos projets, le plus ajourné, le plus important, le plus urgent, c'est celui de la distribution des eaux. Car vous en manquez, vous en avez besoin, à Saint-Sever, par exemple.
Or, nous vous proposions, nous autres, d'établir, à n'importe quel coin de rue, deux colonnes ioniques surmontées d'un tympan avec un buste au milieu, une coquille au-dessous;
1. Poésies de M. Decorde, Lettre de condoléance au Jardin de Saint-Ouco, déjà citée.
— et déjà nous voyions notre petite fontaine exécutée, — Des promesses, je dis des promesses formelles, avaient été faites à quelques-uns d'entre nous par plusieurs d'entre vous.
Aussi notre surprise fut-elle grande, d'autant plus que la municipalité est parfois large 3n ces matières : témoin la statue de Napoléon l"qui décore la place Saint-Ouen.En effet, vous avez donné pour ce chef-d'œuvre (le Conseil général avait voté une première fois 10,000 fr., une secondé fois 8,000 fr., enfin une troisième 5,000 fr. à'indemnité au statuaire, parce que sa maquette avait été renversée fortuitement par la Commission, — toujours les Commissions! Quelle aptitude pour les Arts!), vous avez donné, dis-je, la légère somme de 30,000 fr. pour édifier cette statue — équestre et hydrocéphale — qui n'en a coûté après tout que 160,000 à peu près, on ne sait pas au juste.
Mais pour celle de Pierre Corneille, proposée en 1805, et qui fut élevée vingt-neuf ans plus tard, en 1834, vous avez, vous. Conseil municipal, dépensé 7,037 fr. 38 c, pas un sou de plus.
II est vrai que c'est un très grand poète, et vous poussez la considération pour les plus grands poètes jusqu'à vous priver du nécessaire plutôt que de perniellre des honneurs à un écrivain de second ordre.
Deux (questions, cependant : si la fontaine, si ce monument d'utilité publique, offert par nous, avait dû porter, comme ornement, tout autre chose que le buste de Louis Bouilliet, Tauriez-vous refusé?
S'il se fût agi d'un hommage à un de ces grands industriels de notre département, dont la fortune se compte par deux douzaines de millions, l'auriez-vous refusé? J'en doute.
Prenez garde qu'on ne vous accuse de mépriser ceux qui ne donnent point l'exemple de la fortune!
Pour des hommes si prudents et qui considèrent avant tout le succès, vous vous êtes singulièrement trompés, Messieurs! Le Moniteur universel, V Ordre ^ le Paris-Journal, le Bien public, le XIX^ siècle, ï Opinion nationale, le Constitutionnel, le Gaulois j le Firjaro, etc., presque tous les journaux, enfin, se sont déclarés contre vous violemment; et pour ne faire
qu'une citation, voici quelques lignes du patriarche de la critique moderne, Jules Janin .
« Lorsque vint l'heure enfin de la récompense définitive, on rencontra je ne sais quelle mauvaise volonté qui mit obstacle à l'espérance suprême des amis de Louis Bouilhet. On ne voulut pas de son buste sur une place publique et dans une ville qu'il illustrait de tous les bruits de sa renommée. En vain ses amis proposaient d'amener l'eau sur cette place aride, afin que le buste, ornement de la fontaine, disparût dans ce bienfait; mais, faites donc entendre aux hommes injustes la cruauté d'im pareil refus! Ils dresseraient tant qu'on voudrait des images à la guerre. Ils ne veulent pas de la poésie ! »
Parmi vous, d'ailleurs, sur vingt-quatre que vous étiez, onze se sont déclarés pour nous; et MM. Vaucquier du Traversin, F. Deschamps et Raoul Duval ont éloquemment protesté en faveur des lettres.
Celte affaire en soi est fort peu chose. Mais on peut la noter comme un signe du temps,
— comme un trait caractéristique de votre classe — et ce n'est plus à vous, Messieurs, que je m'adresse, mais à tous les bourgeois. Donc je leur dis :
Conservateurs qui ne conservez rien,
il serait temps de marcher dans une autre voie, — et puisqu'on parle de régénération, de décentralisation, changez d'esprit! ayez à la fin quelque initiative!
La noblesse française s'est perdue pour avoir eu, pendant deux siècles, les sentiments d'une valetaille. La fin de la bourgeoisie commence parce qu'elle a ceux de la populace. Je ne vois pas qu'elle lise d'autres journaux, qu'elle se régale d'une musique différente, qu'elle ait des plaisirs plus relevés. Chez l'une comme chez l'autre, c'est le même amour de l'argent, le même respect du fait accompli, le même besoin d'idoles pour les détruire, la même haine de toute supériorité, le même esprit de dénigrement, la même crasse ignorance !
Ils sont sept cents à l'Assemblée nationale. Combien y en a-t-il qui puissent dire les noms
des ijrincipaux traités de notre histoire, ou les dates de six rois de France, qui sachent les premiers éléments de l'économie politique, qui aient lu seulement Bastiat? La Municipalité de Rouen, qui tout entière a nié le mérite d'un poète, igaore peut-être les règles de la versification? et elle n'a pas besoin de les savoir, tant qu'elle ne se mêle pas de vers.
Pour être respectés par ce qui est au-dessous, respectez donc ce qui est au-dessus!
Avant d'envoyer le peuple à l'école, allez-y
vous-mêmes
Classes éclairées, éclairez- vous!
A cause de ce mépris pour l'intelligence, vous vous croyez pleins de bon sens, positifs, pra tiques! mais on n'est véritablement pratique qu'à la condition d'être un peu plus... Vous ne jouiriez pas de tous les bienfaits de l'industrie si vos pères du XVIIP siècle n'ayaient eu pour idéal que Futilité matérielle. A-t-on assez plaisanté l'Allemagne sur ses idéologues, ses rêveurs, ses poètes nuageux? Vous avez vu, hélas! où l'ont conduite ses nuages! Vos milliards l'ont payée de tout le temps qu'elle n'avait point perdu à bâtir des systèmes. 11 me semble que le
rêveur Ficlite a réorganisé l'armée prussienne après léna, et que le poète Kœrner a poussé contre nous quelques uhlans vers 1813?
Vous, pratiques? Allons donc! Vous ne savez tenir ni une plume, ni un fusil! Vous vous laissez dépouiller, emprisonner et égorger par des forçats! Vous n'avez plus même l'instinct de la brute, qui est de se défendre ; et, quand il s'agit non seulement de votre peau, mais de votre bourse, laquelle devrait vous être plus chère, l'énergie vous manque pour aller déposer un morceau de papier dans une boîte ! Avec tous vos capitaux et votre sagesse, vous ne pouvez faire une association équivalente à V Internationale !
Tout votre effort intellectuel consiste à trembler devant l'avenir
Imaginez autre chose. Hâtez-vous! ou bien la France s'abîmera de plus en plus entre une démagogie hideuse et une bourgeoisie stupide.
GusT.vvE FLAUBERT.
ET
— VOYA&E EN BRETAGNE —