‹ ParChapitre 3 sur 53 · II ETUDE · texte numérisé non relu

II ETUDE

travail pendant près d'une année, Mme de Rémusat ne reprit la plume qu'au printemps de 1821, et, le 16 décembre de la même année, elle mourait, laissant son œuvre inachevée.

Publié en 1824 par son fils, V Essai sur V éducation des femmes fut réimprimé pour la deuxième fois en 1842. Dès ce moment, Sainte-Beuve, toujours averti avant tout le monde, n'ignorait pas qu'il existait, de la main de Mme de Rémusat, d'importants Mémoires sur l'Empire et toute une Correspondance intime. Quand parurent les trois volumes de Mémoires et les dix volumes de Correspondance, ce fut comme une explosion de lumière, et V Essai sur V éducation se trouva un peu rejeté dans l'ombre. L'effet contraire eût été, semblet-il, plus justifié. Tout ce qu'a écrit Mme de Rémusat l'atteste : le goût et le souci de l'éducation ont rempli sa vie. Fille, épouse, mère, elle a trouvé autour d'elle, elle a pratiqué, elle a enseignô les principes sur les- ([uels son livre s'appuie. L'Essai n'est pas une œuvre isolée de la dernière heure, une conception fortuite et factice; c'est le mot suprême et comme le fruit de son talent. La Correspondance, où pendant près de vingt ans, presque jour par jour, elle s'étudie, se découvre, et, suivant le mot qu'elle aimait, se dévide, en sont le commentaire inséparable. C'est dans cette sorte d'autobiographie psychologique qu'il faut chercher Télaboration de sa pensée et l'introduction à sa doctrine.

ÉTUDE

Claire-Élisabeth-Jeannc Gravier de Vergennes était née en 1780. Nous ne savons rien ou presque rien de son enfance. Autant les Lettres abondent en retours sur sa jeunesse, autant sur les débuts de sa vie elles sont discrètes. Aucune allusion aux agitations croissantes de la Révolution au milieu desquelles elle grandit, ni à la tragique journée du 6 Thermidor, an II (24 juillet 1794), où son père et son grand-père montèrent ensemble sur l'échafaud, la veille de la chute de Robespierre; à peine quelques mots relatifs à l'éducation très attentive qu'elle reçut, avec sa sœur Alix, sous les yeux de sa mère, un peu à dislance, suivant les usages du xviii*^ siècle, dans une chambre à part du reste de la maison. C'est par d'autres témoignages que Ton connaît ce qui est antérieur à sa quinzième année. H semble qu'elle ne voulût point, dans son souvenir, remonter au delà. Peut-être est-ce en partie à ce silence qu'il faut attribuer l'espèce d'obscurité qui a longtemps plané sur ses origines. Aujourd'hui encore, malgré les éclaircissements de Sainte-Beuve, la plupart de ses biographes la rattachent à la lignée directe du ministre de Louis XVI, le comte de Vergennes. Elle n'était que sa petite-nièce. Son père, Charles Gravier de Vergennes, conseiller au Parlement de Bourgogne, maître des requêtes, puis intendant d'Auch, étant de

,v ÉTUDE.

robe, ne portait point de titre; mais il appartenait, comme on Ta dit, à cette bourgeoisie ennoblie par les emplois publics, dans laquelle la Révolution devait chercher sa force et trouver son appui. Venu à Paris, dès les premiers événements, élu chef de bataillon de la Garde nationale et membre de la Commune, Charles Gravier de Vergennes avait siégé à côté de La Fayette, En 1793, faussement « accusé d'émigration » avec son père, il était, avec lui, resté fidèle jusque dans la mort à son libéralisme éclairé. Claire portait dans ses veines le sang de 1789 qu'il lui avait transmis; elle ne devait pas en renier l'héritage.

« Quelque violents qu'aient été les coups de la Révolution, quelques plaies qu'ils aient ouvertes et quelque trace douloureuse qu'ils aient laissée de son passage, je crois, écrivait-elle à M. de Rémusat le 2 mai 1805, mais je n'oserais le dire qu'à vous, que toute cette époque, après que le temps -écoulé l'aura mise à son véritable point de vue, imposera à la postérité et qu'elle reculera et élèvera encore la gloire du nom français. Je pense à l'effet que produirait cette opinion sur l'esprit de certaines gens, si je m'avisais de la mettre au jour. Elle aurait l'air d'être inspirée par un intérêt qui n'est pas en vérité celui qui m'anime, et j'espère que je ne me trompe pas; mais je sens que j'aurais cette opinion, quand même ma destinée ne m'aurait pas appelé à profiter des nouveaux événements. »

La petite maison de Saint-Gratien est le cadre où elle nous apparaît, pour la première fois, en sa pure lumière.

ETUDE. y

entre Mme d'Houdetot et sa mère. C'est à Saint-Gratien qu'après Thermidor, Mme de Vergennes, privée de ses biens, s'était réfugiée dans une modeste retraite, Mme d'Houdetot habitait Sannois. Les circonstances rapprochèrent les deux familles; elles vivaient porte à porte et bientôt les deux jardins avaient été mis en communication. La vallée de Montmorency, où partout elle retrouvait l'image de J.-J. Rousseau, était chère à Mme d'Houdetot. Avec Saint-Lambert, Suard, l'abbé Morellet et quelques autres amis battus par la tourr mente, elle y avait traversé la Terreur, non pas seulement « en vivant » suivant le mot de Sieyès, mais en s'entretenant de leurs communs souvenirs, comme si son salon eût été à cent lieues de Paris. On se rejetait vers le passé, sans Tassombrir par des regrets qui en auraient rendu le sentiment amer; et, bien qu'à l'écart du présent, on le suivait d'assez près pour s'ouvrir aussitôt aux espérances de sécurité aimable qu'avait éveillées le Directoire. Mme d'Houdetot faisait régner autour d'elle, d'autorité, à sa manière, la bonne grâce et la sérénité. « On ne pouvait porter plus loin, je ne dirai pas la bonté, mais la bienveillance.... » C'est Mme de Rémusat qui lui rendait, après sa mort, ce témoignage. « La bonté demande une sorte de discernement du mal. Mme d'Houdetot n'avait jamais su le voir ni l'observer. Elle ne se résignait pas à entendre exprimer le moindre blâme; elle imposait aussitôt silence par la seule façon dont elle montrait la peine qu'elle en ressentait. Comme elle aimait la nature, un beau site.

^i ÉTUDE.

une verdure riante, elle aimait les lionnmes, elle avait besoin d'aimer.... La raison pouvait sourire de cette éternelle jeunesse du cœur; mais jusqu'à la fin de sa vie, Mme d'Houdetot devait recueillir, pour ses abandons, cette indulgence affectueuse que l'enfance paraît avoir seule le droit de réclamer. »

Le sens aiguisé et la liante raison de Mme de Vergennes apportaient aux abandons de Mme d'Houdetot le correctif et lé contrepoids. Tout, chez Mme de Vergennes, accusait une personnalité marquée : la physionomie, comme le tour de l'esprit. De ses aïeux, les Bastard de Toulouse, elle avait hérité un de ces nez qui, suivant le mot de Norvins, servent d'enseigne à une famille ; quand Mme de Rémusat vint, quelques semaines après son mari, prendre possession de la préfecture de la Haute-Garonne, il lui sembla que les passants cherchaient sous son voile le signe patronymique. On distinguait même Mme de Vergennes de ses sœurs et de ses cousines par le nom de Mme de Vergennes au long nez. Bien loin d'en être embarrassée d'ailleurs, elle en prenait avantage. C'était une façon, disait-elle, de mettre au dehors la décision de son esprit. Elle s'était fait parmi ses amis cette situation de privilège qu'on venait la voir et qu'elle n'allait elle-même voir personne qu'à l'heure où elle était sûre de ne pas rencontrer « ceux à qui elle faisait ce semblant de politesse ». Elle avait la parole vive, ferme et gaie, volontiers caustique, point méchante, ni médisante. Son esprit nourri, ingénieux, très sensé, sans forfan-

Page 1