École des femmes^ acte I, scène I
Quelques esprits s'étonneront qu'on prenne la peine de justifier des choses si simples. V Essai sur Véducalion des femmes se recommandera précisément auprès d'eux par celte originalité dont on dirait que je cherche à l'excuser ; et ils ne concevront guère les précautions, les ménagements dont ils trouveront enveloppées des idées qui leur plaisent, surtout çn raison de leur nouveauté. Ils ne sentiront pas 4'abord tout ce qu'il a fallu de force et de franchise à un esprit formé dans le monde pour secouer ses entraves, et, reprenant ses justes droits, s'élever du convenu au naturel, du préjugé à la raison. Ma mère avait connu le monde, la cour, la retraite : ce qui soumet presque tous les esprits, l'expérience, avait affranchi le sien. La vie, en se prolongeant, l'avait conduite à ces convictions pleines et pures qu'on abandonne ordinairement, comme de belles illusions, à l'enthousiasme d'une imprudente jeunesse. Plus elle a connu la société, plus elle est rentrée en elle-même : il semblait qu'avec les années elle se dégageât chaque Jour davantage du lien des intérêts et des idées vulgaires, comme pour se réduire à ce qu'il y a d'inaltérable et d'immortel dans la nature humaine ; la vie la quittait, la vérité s'emparait d'elle....
, Nous ne savons pas assez combien il doit être difficile de soustraire sa raison à l'empire d'un monde qu'on aime et dont on est aimé. Ne jugez donc pas du mérite d'un tel effort par le peu qu'il vous coûterait, à vous que Tàge, le sexe, la vocation lient sans retour à la cause des idées UDUvelles. Destinés que vous êtes à redire hautement ce que vous croyez la vérité en présence de tous les pouvoirs, prêts à vous jeter dans cette guerre au poste le plus avancé, il vous est bien aisé de braver les opinions ennemies, de quelque autorité qu'elles soient revêtues; et tels sont vos adversaires, que la confiance et la viva^cité du langage vous sont permises, peut-être, dans une cause qui doit plus espérer désormais de ses conquêtes que de leurs concessions.
Ici rien de semblable, ni le sujet, ni la position, ni les juges auxquels on s'adresse. Il s'agit d'une question qui, ne se rattachant que de 1res loin aux grandes controverses de la politique et de la philosophie, peut être aisément maintenue dans le domaine de la morale, sur laquelle les esprits sont toujours bien plus enclins à s'entendre. Ce n'est point un jeune philosophe épris de ses doctrines et jaloux de leur triomphe ; c'est une femme que la réflexion conduit irrésistiblement à adopterAine manière plus franche quelques idées jusqu'ici incomplètement admises, et à proposer une réforme dont les moyens peuvent déplaire, mais dont le but ne peut être désavoué par personne. Elle ne s'adresse point à une autorité jalouse, hautaine, impitoyable ; mais à des mères, toujours bienveillantes, toujours émues, quand on leur parle de leurs enfants; mais au monde, pouvoir léger et mobile, qui pardonne aisément à la raison de le contredire, pourvu qu'elle l'intéresse. Assurément ici le langage du regret et de la réserve dans l'attaque était le seul convenable : il fallait écrire avec cette douceur, avec cette hésitation de bonne grâce qui rendent la conversation aimable et persuasive. On aime, d'ailleurs, à retrouver dans une femme une sorte d'embarras d'avoir raison contre tant de monde : la conviction n'en est point affaiblie, elle y gagne un charme de plus.
Une dernière observation me reste. L'ouvrage a été commencé il y a au moins quatre ans, et l'on y faisait allusion à l'état de la France et à l'avenir qui l'attend. Or cet état, qui semble avoir changé, semble maintenant annoncer un autre avenir. J'ai dû cependant respecter le ton de confiance avec lequel ma mère parlait des jours qu'elle aimait à prévoir; il suffisait de rappeler la date de l'ouvrage. Peu importe, d'ailleurs, que les espérances qu'elle exprime puissent aujourd'hui paraître des illusions ; peu importe que deux ou trois années semblent démentir ce qu'après tout le siècle ne démentira pas.
Je termine à regret celte préface, que peut-être on trouvera superflue. Mais j'aurais besoin de prévenir jusqu'aux moindres critiques, jusqu'aux dernières objections; je voudrais les détourner sur moi-même ; et, quelque assuré que je sois de la valeur de Touvrage, de Futilité de la publication, quelque certitude que j aie de remplir une intention sacrée pour moi, je ne puis encore, sans une sorte d'effroi, laisser s'échapper de mes mains ce dépôt de sentiments et de pensées, objets de tant de respect! Ainsi donc, je livre à la diversité des jugements, aux hasards de la publicité, un nom qui ne fut jusqu'ici prononcé que par la bienveillance, l'affection, le regret ! Je voudrais, s'il était possible, communiquer aux idées, aux paroles de ma mère, cette inviolabilité qui, pour moi, s'attache à tout ce qui vient d'elle.
Espérons mieux cependant, et du moins rassurons-nous par la triste pensée que la responsabilité n*atteint plus que moi. Rassurons-nous en songeant au sentiment pur, élevé, consciencieux, qui anime tout cet écrit. Puisse-t-il rester comme un monument de l'esprit le plus vrai et du cœur le plus généreux ! Puisse-t-il rappeler ma mère à ses amis, la faire entrevoir à ceux qui ne l'ont point connue! Et moi je trouverai quelque douceur dans cet hommage que je rends à sa mémoire, puisque mon sort me condamne à ne plus faire que mon orgueil de ce qui si longtemps fît ma joie.
Cit. DE Rémusat
Cet ouvrage a paru il y a dix-huit ans. En le publiant alors, j'éprouvais quelque inquiétude : c'est avec plus de sécurité que je le soumets aujourd'hui à Tépreuve qui lui fut déjà favorable. Le temps, telle est mon espérance, n'aura point affaibli le mérite d'un livre sérieux el vrai. Le temps est l'allié de la raison.
Cependant l'épreuve est nouvelle ; car c'est aux mains d'une nouvelle génération que ce livre est remis. Bien des jours nous séparent du jour de la publication première; bien des événements ont en quelque sorte agrandi l'intervalle qui divise les deux époques. A la vérité, ces événements se sont accomplis dans le monde politique, et il semble qu'un ouvrage qui traite de l'éducation, et surtout de celle des femmes, devrait échapper à l'atteinte des changements que les révolutions peuvent opérer autour d'elles. Mais il n'en est pas ainsi : la société est une, et <;omme ses mœurs se ressentent de ses lois, ses idées et ses sentiments subissent l'influence de toutes les grandes mutations qui s'accomplissent dans son sein. De notre temps surtout, rien
n'est isolé; et quand les institutions s'ébranlent ou se renouvellent, le jour qui éclaire toutes choses semble changer; le tableau prend d'autres couleurs; les spectateurs mêmes n'ont plus les mêmes yeux. Les esprits reçoivent un mouvement d'entraînement ou de réaction; la littérature se modifie à la suite des opinions; et non seulement dans la société, mais au sein même des familles, les idées sur le bonheur et sur le devoir, et jusqu'aux affections du cœur, paraissent, au moins pour quelques jours, passer sous la toute-puissance des événements. On croirait alors que la nature de l'homme n'est que le reflet de son histoire.
Après un peu de temps, il est vrai, les changements apparents s'effacent et l'éternité du cœur humain proteste contre les nouveautés passagères. Cependant il y en a de durables, et l'expérience montre qu'à des époques diverses conviennent des conseils différents et un différent langage. Suivant les principes qui dominent, les esprits ont besoin d'être enhardis ou retenus, calmés ou relevés; et, depuis le commencement du siècle, il n'est peut-être pas un écrivain moraUste qui, en dédiant un livre à la jeunesse, n'ait dû penser à l'avenir que la révolution de la veille ou le gouvernement du jour préparait à la société.
Ma mère a écrit en pleine Restauration. Elle avait sous les yeux une société combattue entre ses souvenirs et ses espérances, cherchant à faire une part égale à ses traditions et à ses nouveautés, reprenant sans conviction quelques formes du passé, essayant d'en reprendre tout ce qui pouvait garantir son repos ; et pourtant tourmentée du pressentiment et du besoin d'une vie nouvelle, pleine d'une foi vague dans une destinée inconnue qui tentait sa curiosité et inquiétait son expérience. En toutes choses, la France cherchait l'ordre et la liberté, incertaine sur la mesure des garanties qui convenait à Tun ou à Tautre. Dans la morale. Tordre, c'est le devoir; la liberté, c'est la raison. Ce qui
est vrai de la morale est vrai de Téducation ; et quand il s'agit de Téducation de la portion de Thurnanité la moins forte et la plus dépendante, le devoir et la raison peut-être sont tout à la fois plus nécessaires et plus difficiles. Les femmes, par leur nature et leur condition, courent toujours plus de risque d'exagérer ou la soumission ou l'indépendance. Plus d'une puissance autre que la vérité menace de les asservir; plus d'une séduction qui ressemble au bien est là pour les égarer. Le préjugé qui opprime ou l'illusion qui entraîne sont toujours si près d'elles! Les affranchir de l'un et les préserver de l'autre, c'était, pour elles aussi, chercher la conciliation de la liberté et de Tordre. Ma mère a écrit dans cette pensée. Rien de vrai et de solide en aucun genre ne sera de longtemps éerit parmi nous qui ne se rapporte à une pensée semblable, et tout ce qu'on imaginera ou essaiera pour la diviser par moitié, et sacrifier l'un ou l'autre de «es éléments, ne sera que chimère périlleuse, mais heureusement de peu de durée. Je plains les esprits extrêmes : ils prennent bien de la peine, mais leur temps est passé.
Vainement quelques efforts bruyants réussissent-ils à produire des apparences contraires. L'ennui légitime que causent le commun et le suranné, le mépris des conventions banales et vieillies, le désir de l'effet, le faux goût, peuvent encore donner çà et là aux opinions et aux livres une couleur de paradoxe dont s'alarment ceux qui s'alarment de tout, et le nombre en est grand ; mais le fond des esprits est raisonnable, et timide aussi, malheureusement. On aime tant la sagesse qu'on prend tout pour elle, même le calcul. Personne ne voudrait compromettre sa raison à la suite d'une idée, et les âmes n'ont pas moins besoin qu'à toute autre époque d'être ranimées et soutenues. Ce qui manque, ce n'est pas le bon seiis, c'est la foi; on ne sait que penser, et l'on s'en passe. Cependant la liberté du temps déchaîne les imaginations dégoûtées, les esprils bizarres, et l'essor de quelques âmes
in PRÉFACE DE U DEUXIÈME ÉDITION.
passionnées qui ont résisté aux froides influences de toutes nos épreuves. Quelques paradoxes brûlants à la surface, et au fond un scepticisme prudent, tel est peutêtre l'état général des esprits.
J*ose donc croire que tout ouvrage sérieux, écrit avec une liberté sensée, avec une modération sans faiblesse, avec autant de respect pour les règles éternelles que de dédain pour les contraintes passagères, avec autant d'amour pour la vérité que d'aversion pour les préjugés, sera de circonstance aujourd'hui comme il y a vingt ans, et trouvera les esprits non moins disposés à l'accueillir. Ce qui était opposition alors pourra bien paraître à quelques-uns conservation ; et ils ne verront que sagesse là où il y eut hardiesse autrefois. Les apparences littéraires de la société ont changé, et l'on a professé sur toutes choses, notamment sur la situation des femmes, des fantaisies théoriques qui donnent un air d'opinions moyennes à des idées qui plus tôt semblaient quelque peu hasardées. Mais qu'importe? la vérité ne change pas avec les points de vue où se place l'esprit humain pour la contempler, et c'est lui qui tourne, lorsqu'il croit que c'est elle. L'histoire de Galilée et de l'inquisition se renouvelle chaque jour.
En dépit de toiite prétention réformatrice, le mariage et la famille sont peu menacés de révolutions, et j'ai le malheur de soupçonner toute idée d'innovation sur ces points-là d'être un amusement d'esprit. L'essence de la condition des femmes restera donc toujours la même. Ce qui peut changer, ce sont les sentiments et les idées qu'elles portent dans une situation invariable, et qui leur servent à en supporter les peines, à en augmenter les douceurs, à en conserver la dignité. C'est là-dessus qu'il est bon d'écrire; la vie intérieure se ressent trop du contrecoup des agitations du monde pour que les pensées qui la rendent heureuse et calme ne soient pas toujours utiles aux femmes dignes de les comprendre. Il
faut que Tédiication qu'on leur donne ou qu'on leur conseille soit réglée en vue de ces deux choses, le mariage et la famille, mais dans le milieu social où leur destinée doit s'accomplir.
On a pensé longtemps, et c'est une opinion des anciens, que la vie modeste, qui souvent sied si bien aux femmes, devait leur être imposée ou garantie par la sujétion ou l'ignorance. Filer la laine ou le lin, telle était la mission que leur donnait l'antiquité. A son exemple, on a quelquefois voulu leur intercepter le jour pour éviter que le jour ne les éblouît, et murer les fenêtres de la maison où elles devaient vivre et mourir. On ne peut disconvenir qu'une certaine naïveté vénérable n'embellisse cette existence bornée, paisible, où ne pénètre aucun mouvement, pas même celui de la pensée ; et qu'au milieu des soins quejréclament les enfants et le ménage, il n'y ait place pour les plus pures et les plus touchantes vertus. Le modèle de cette noble modestie de la femme ignorante est, ce me semble, cette excellente M"® Racine, qui, dit-on, n'avait pas vu les tragédies de son mari, et qui ne les avait lues peut-être qu'avec le ferme propos de s'en confesser. Mais est-ce là, dans les mêmes conditions, une existence et un caractère possibles aujourd'hui? Pourrait-on, quand on le trouverait juste et convenable, mettre à ce régime l'intelligence de la compagne d'un homme de génie? Et, sans compter tout le reste, ne serait-ce pas aussi une trop criante violation du principe universel, du principe de régahté? D'ailleurs, la société qui offrait de tels exemples ne s'en tenait pas là. Du temps de Louis XIV lui-même, toutes les femmes ne passaient point sous ce niveau. La bourgeoisie, s'il faut en croire des Mémoires récemment publiés, ne s'imposait pas tout entière une si austère discipline ; et, hors de ses rangs, l'esprit, l'orgueil, l'ambition, tout ce qui nous anime et nous égare n'entraînait-il pas sur une scène éclatante celles des femmes à qui les formes sociales d'alors permettaient la liberté? N'était-ce pas une trop
grande compensation à l'exagération de simplicité de ces existences modestes et régulières, que le rôle étrange des grandes dames de la Fronde, ou de ces femmes habiles jusqu'à la profondeur, habiles jusqu a l'astuce, dont le duc de Saint-Simon trace avec tant d'énergie les formidables portraits? L'amour enfin (et quand on dit l'amour, on dit les femmes) s'est-il jamais plus qu'alors mêlé de la guerre et de la politique?
Nous venons d'indiquer peut-être les deux extrêmes de la condition des femmes, pour celles du moins qui ont pu recevoir ce qu'on appelle de l'éducation. La société désormais ne les mettra plus dans cette alternative entre la retraite absolue et la vie de la Cour ; elle ne leur offrira plus pour exemples ici M™^ de Montespan dans sa gloire, là une Carmélite dans les larmes; mais elle leur ouvj'e à toutes une sphère moyenne qui s'élargit sans cesse, où ne les attend ni l'éclat ni la servitude, ni le bruit, ni le dédain ; et l'écrivain qui voudra modifier leur destinée par leur éducation ne doit plus songer à contraindre ou abaisser leur esprit pour les retenir dans la situation qui protège le mieux leur renommée et leur bonheur. 11 les placera par la pensée au sein de la vie de famille, sans leur souhaiter les événements qui pourraient les en arracher, sans les y enchaîner par l'intimidation du préjugé; mais il les préparera, par la réflexion soigneusement développée, à toutes les épreuves, à celles de la monotonie d'une existence obscure, à celles d'un appel éventuel sur le grand théâtre du monde. 11 s'efTorceia de leur donner contre toutes les sortes de périls la garantie des lumières, des affections et des vertus, en les préservant, s'il peut, de l'oisiveté de l'imagination, mère de toutes les peines qui peuvent devenir des fautes. La femme qui aura été élevée hors des préjugés d'un autre temps et des illusions du nôtre, aura l'esprit libre et croyant; son cœur se soumettra sans bassesse ou résistera sans révolte aux traverses de sa destinée. Et si, par excep-
tion, les événements viennent la prendre auprès de son foyer pour la porter, à la suite des siens, dans cette région ou se fait l'histoire du monde, elle ne rappellera pas ces femmes que le cardinal de Retz associait à ses spirituels et inutiles complots, ni celles qui ébranlaient la fidélité de Turenne, ni celles qui aveuglaient la sagesse désabusée de La Rochefoucauld, ni celles enfin qui troublaient jusqu'à la vertu sévère du grand Arnauld lui-même ; ce n'est point parmi .
Ces belles Montbazons, ces Châtillons brillantes
que la raison de notre siècle cherchera les modèles de la femme enlevée un moment au bonheur par quelque mouvement de la politique. Si de grandes circonstances la forcent à sortir de l'ombre de la vie privée et à écrire son nom sur la même page que celui d'un père, d*un époux, d'un fils, son modèle sera plutôt mistress Hutchinson, telle qu'elle se montre dans le stoïcisme ingénu de ses Mémoires ; ce sera lady Russel servant de clerc à son mari devant le tribunal qui d'avance avait condamné sa tête ; ce sera, qu'il me soit permis de le dire, M"'^ de La Fayette dans la prison d'Olmùtz.
C'est à ces idées que ma mère avait rêvé de soumettre l'éducation des femmes. On jugera si ces idées sont encore vraies et applicables à notre état de société. Ce sera décider si cet ouvrage conserve son intérêt et son prix. Elle avait été touchée de l'abandon dans lequel une éducation frivole et routinière laissait la raison des femmes, en ne leur donnant nulle garantie de bonheur ou de résignation. Elle se proposait, autant que possible, de les mettre à l'abri et de l'ennui d'une âme inactive et de la faiblesse d'un esprit vide. Elle aurait désiré leur composer comme un fonds de sentiments intimes et de réflexions sérieuses qu elles pussent conserver au milieu des variations de leur destinée et des changements de la société générale.
Ainsi, toutes les souffrances, comme tous les devoirs, les auraient trouvées prêtes, et, au fond de leur âme, l'éducation aurait déposé la dernière des consolations quand toutes les autres échappent, celle de comprendre qu'il faut souffrir.
Tout cela peut-il se dire encore? Les mouvements de la société ont-ils tellement changé la scène qu'il soit nécessaire d'écrire pour les personnages de nouveaux rôles? Je ne le crois pas. Ma mèce m'écrivait dans le temps qu'elle travaillait à son livre : « Je me passionne pour cet (( ouvrage; je ne sais encore où il me conduira. Je ne (( puis vous dire combien, à propos de mes pauvres (( femmes, toutes ces grandes questions qu'on agite (( aujourd'hui, et qui vous occupent tant, me reviennent (( à l'esprit. Il me semble que je ne peux rien écrire sur le « mariage, sur la famille, sur l'éducation des enfants, « sans avoir pris un parti sur toutes ces autres questions (( qu'on dit n'être que politiquesi. Il y a des moments où je ({ suis près de croire que je fais, moi aussi, un ouvrage po- « litique; et cependant je serais bien fâchée qu'il y parût. « Non que je défende aux femmes de penser à ce qili se « passe dans leur pays : ce serait les faire indifférentes au « ïjonheur, comme à la dignité de leur mari et de leur fils. (( Mais leur bonheur, à elles, comme leur dignité, ne doit « point dépendre de là. Je veux qu'elles se fassent un inté- « rieur d'idées élevées, d'affections sérieuses, de saintes (( croyances, qui les isole, qui les préserve, et que leur « âme y vive, quand même leur personne serait ailleurs. ({ Je veux que, sans être Romaines le moins du monde, (( elles puissent dire à toutes les révolutions, à tous les « despotismes :
Mais le cœur d'Emilie est hors de ton pouvoir.
« J'aime ce vers, en le prenant dans mon sens; je l'ai « quelquefois répété tout bas dans le palais d'Auguste, et
« je ne conspirais pas pour la République.... Les femmes ({ n'ayant qu'une activité d'intérieur, leur liberté est mieux « assurée que celle des hommes. Elle n'a jamais d'ennemi « que dans leur propre cœur. »
Ch. de Rémusat.