Avertissement de la conférence avec M. Claude
(( puyés sur la foi de l'Église, ils ne sont pas assez soi- « gneux de s'instruire dans les ouvrages où leur Toi « serait confirmée, et où ils trouveraient les moyens de « ramener les errants. On n'en usait pas ainsi dans les pre- « miers siècles de l'Église. Les traités de controverse que « faisaient les Pères étaient recherchés par tous les fidèles. (( Gomme la conversation est un des moyens que le Saint- « Esprit nous propose pour attirer les infidèles et ramener » les errants, chacun travaillait à rendre la sienne fruc- « tueuse et édifiante par cette lecture. La vérité s'insinuait « par un moyen si doux, et la conversation attirait ceux « qu'une dispute méditée n'aurait peut-être fait qu'aigrir. » Ce silence sur nos sentiments religieux tient beaucoup à l'ignorance où nous vivons généralement de notre religion. Cette ignorance étrange s'est érigée en principe, même en article de foi, chez une infinité de croyants, et spécialenient chez les femmes. C'est un préjugé presque rationnellement établi que l'instruction est le plus sûr moyen d'ébranler la créance, et les hommes en sont venus à répondre à celui qui leur a dit : « Je suis la lumière » : « Nous ne pouvons croire en vous qu'en demeurant dans les ténèbres, » Certes un pareil langage est déjà la marque d'une bien faible confiance, et j'avoue que je comprends mal une foi si peu assurée d'elle-même qu'elle redoute le grand jour. De toutes les alliances de mots consacrés par l'habitude plus fréquente qu'on ne croit de ne point attacher d'idées aux paroles qu'on profère, une des plus singulières est, à mon avis, dans cette expression, une foi aveugle. J'entends bien que l'humilité de notre intelligence s'abîme devant les obscurités mystérieuses de notre religion, que notre orgueil y trouve un terme et un remède ; mais en conclure qu'il faut. ignorer les motifs qui rendent ces mystères préférables pour la raison aux recherches du doute ; mais en inférer qu'il ne faut pas s'enquérir des traditions qui nous les ont transmis, et qu'on ne doit pas même s'éclairer sur le fondement et le sens de dogmes augustes pour lesquels, s'il y a lieu, l'on
devrait trouver en soi la force du martyre ; mais s'interdire l'application des principes du christianisme à l'esprit de l'homme, pratiquer son culte sans intelligence, sans lecture, sans méditation, c'est vraiment renier son âme, éteindre la lumière intérieure, se défier de Dieu, de sa parole et de la grâce ; c'est douter, en protestant que l'on croit*.
Je n'ignore pas que les déplorables progrès de l'incrédulité et du scepticisme, si souvent intolérants dans leur incertitude, ont longtemps obtenu le funeste avantage de pouvoir hautement dédaigner ou même insulter la confiance chrétienne, souvent trop silencieuse et trop timide. Les railleries dédaigneuses d'une portion hautaine de la société, cette moquerie desséchante qui devient une arme si forte dans la main des faibles même, et la seule contre laquelle les Français aient peine à trouver du courage, ont peu à peu comprimé (les épancheraents qui seraient si naturels et si utiles. Mais les temps tyranniques sont passés pour tout; on laisse enfin à chacun aujourd'hui la liberté de sa conscience ; et ceux qui pensent avec raison avoir repris le droit de se montrer chrétiens, ne doivent rien négliger pour l'être en effet.
Comment croire que jamais la réflexion puisse nuire à la vérité? Si donc une âme pieuse est convaincue de la nécessité de savoir pourquoi elle Test, si elle met de la bonne foi dans son examen, si elle l'accompagne de fréquentes prières, si, en s'éclairant, elle demeure pénétrée de sa faiblesse, elle trouvera dans ses méditations saintes de nombreuses occasions de communication avec son auteur, d'amour pour la morale, d'intelligence pour la justice, d'union avec ses semblables, de force dans la vie, d'espoir contre la mort.
Nous avons vu que l'ignorance était d'ailleurs une mauvaise défense contre les attaques du faux savoir. Ne crai-
1. Voyez, sur la nécessité d'étudier la religioa, rexcellent discours que Mésenguy a mis en tête de son Exposition de la doctrine chré^ tienne.
gnons point d'en convenir, il est difficile d'intéresser l'homme à ce qu'il sait mal, à ce qu'il s'est interdit de comprendre. Nous voyons que Saint Paul, pour fortifier la foi des nouveaux chrétiens, les presse de s'instruire sans relâche, et même d'aiguiser leur esprit : les préceptes qui éveillèrent la foi des premiers fidèles doivent sans doute être plus propres encore à ranimer la tiédeur où tombent les sociétés vieillies, lorsque après avoir échangé les croyances raisonnées de leur intelligence contre des pratiques de routine, elles ont passé d'une foi sans idées à une soumission sans foi. Il est reconnu que les protestants ont généralement sur nous l'avantage de la science; et, en effet, ils sont plus reli-) gieux. On dira que, déterminés, par l'état de séparation où ils se sont placés, à repousser une partie des dogmes de l'Église, ils ont dû mettre plus de soin à connaître comment ils pouvaient demeurer chrétiens, en cessant d'être catholiques. Mais, nous qui nous enorgueillissons si justement de tenir à cette unité précieuse que Jésus-Christ a lui-même assignée pour premier caractère à la société qu'il a fondée, pouvons-nous, tout en demeurant catholiques, nous assurer d'être chrétiens, et savons-nous seulement à quelles conditions s'obtient un si beau titre ? Qui pourrait dire combien notre accord tout extérieur cache d'hérésies individuelles ?
On écrit aujourd'hui des livres sur l'hérésie des protestants, et ces livres peuvent avoir une grande utilité pour les combattre, les avertir ou les rappeler à la vérité ; mais il faudrait aussi songer un peu à ce que nous sommes, et, tout en adressant aux Anglais ou aux Allemands des démonstrations qui doivent les convaincre d'erreur, on devrait en même temps réveiller en France les principes du christianisme, à vrai dire si peu répandus.
Le peuple ignore complètement sa religion, et on lui parle toujours comme s'il la savait : mauvaise manière d'instruire le pauvre. On emploie surtout la peur ; ce n'est pas lui qu'on devrait effrayer : cela est commode pour les heu-
reux de remplir d'effroi l'esprit de ceux qui souffrent. On n'apprend aux malheureux la religion que par la crainte. Je voudrais bien savoir pour qui on garde l'espérance ; peutêtre ne nous serait-elle qu'à peine permise, à nous autres, heureux et riches.
Les sermons, les instructions sont effrayantes: ce qui trouble est toujours un mauvais moyen. Consolations à offrir, autre vie; langage à tenir au pauvre : ce que fut réellement Jésus-Christ, pauvre, obscur, et contre qui il se montra.
Ces principes forceraient les heureux à plus de morale et de charité. Sans doute ils n'auraient le repos que s'ils étaient justes ; mais quel grand mal?
La première vertu du pauvre, c'est la résignation ; il y arrivera par l'espérance, et celle-ci le mènera à la foi. La première vertu du riche, c'est la justice; elle se compose du sentiment de l'égalité morale et du devoir qui en résulte : et, trouvant dans l'Évangile les plus purs principes de l'ordre véritable, il sera conduit par une raison plus éclairée à cette même foi qui lui révèle et la connaissance de la vie temporelle et celle de la vie céleste.
Qu'on ramène tout le peuple aux croyances nécessaires par ces différentes routes qu'ouvre une même morale, on réussira. On nous parle beaucoup de l'autorité, en fait de religion ; mais pour que cette autorité soit reconnue, il faut qu'elle se démontre : on aura beau la faire sonner bien haut ; si l'on nous défend l'exercice de notre raisonnement, on pourra bien c?u*er dans le désert. 11 faut, en effet, avant tout, être compris, et metire ceux qui écoutent en bonne volonté de comprendre. C'est donc un mauvais moyen que de dire aux hommes : a Vous vous abusez tous individuellement ; il n'y a de vrai que ce que vous dit le pouvoir. » Dites plutôt : « Il n'y a de vrai que le vrai » ; et faites comprendre le vrai selon les circonstances et les dispositions de chacun . Dieu lui-même n'a-t-il pas varié les formes de sa prédication? A-t-il employé le môme langage avec tous les hommes î Sévère pour les uns, indulgent pour les autres, sa
parfaite justice ne s'est-elle pas montrée constamment individuelle?
Le langage de l'Église doit imiter celui de Dieu ; comparaison de l'Ancien et du Nouveau Testament ; diversité de langage, citations; dangers de la routine, même en religion ; variétés de saint Paul.
La morale est aujourd'hui ce qui peut le plus sûrement ]] ramener au dogme. Les missionnaires parlaient vertu aux sauvages ; la corruption crée un autre genre de barbarie : on ramènera à la vérité par la vertu. L'habitude du bien ôte, en effet, cette dureté qui inspire l'incrédulité, à laquelle d'ailleurs la frivolité conduit aussi.
Le siècle porte au besoin d'examiner ; vous le combattriez en vain : c'est du besoin d'examiner que vous devez faire sortir le besoin de croire *
1. On trouvera Texpression iatime des sentiments de Mme de Rémusat d«ins une lettre adressée à son fils au moment môme où elle écrivait VEssat, et datée de Lille, 12 juin 1819.
«.... Je crois très parfaitement ce que vous me dites sur les diirérentes dispositions religieuses de ces personnes dont certaines sociétés font légèrement une réunion d'athées. Il y a, dans les âmes élevées et actives, un besoin des préoccupations divines, dont souvent ne se doutent nullement les gens qui pratiquent pourtant très régulièrement leur religion. On croit être dévot, parce qu'on assiste à la messe, qu'on sait à point nommé la prière du jour, qu'on fait maigre fort exactement, et qu'on a son livre d'heures sur sa table et son bénitier dans son lit I Et bien souvent on passe sa vie dans ces habitudes et on meurt au milieu de tout cela, sans s'être douté de ce que c'est que la vraie piété. La perfection serait de la joindre à toutes ces pratiques. Je ne sais si telle personne qui sent toutes les infériorités de sa nature, qui médite fréquemment à part elle sur les mystères dont nous sommes environnés, qui démêle h destinée qui lui est imposée comme citoyen de ce bas monde, qui aime enfin les émotions nobles et les graves pensées, n'est pas plus près de parvenir à cette vraie piété, que tel ou tel qui remplit sèchement ses devoirs de marguillier de sa paroisse, ou qui ne manque à rien de ce que j'appellerais le métier de la religion. Si j'écrivais à qui m'entendrait moins que vous, il faudrait que je développasse beaucoup plus mon idée. Je suis loin, mon Dieu, de blâmer les rectitudes matérielles, je les crois bonnes même à préserver de beaucoup d'écarts : elles nous exercent à
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certaines soumiâsions d'un grand avantage, mais elles ne sont pas tout. Enfin je me résume à dire que, si aujourd'hui le garde des Seeaux (M. Lqiné) conserve dans son âme le besoia d'être utile â ses semblables, s'il aime l'humanité, s'il ne s'irrite point des injustices, de la mauvaise foi, des sottes paroles, des amertumes, des méchantes rajlleries; ^'il n'a que plus d'ardeur à marcher vers son but et à continuer de nous éclairer, il est assurément plus idévot que tous les abbés du Journal des Débats et que la plupart des quêteuses du faubourg St-Germain. »
[Correspondance sous la Restauration ^ tome VI.)