LE BREF DE PIE IX
fécondité inépuisable, que la vierge d'Helf ta, Gertrude la Grande, contemplait avec délices dans l'une de ses plus ravissantes visions! Puissent toutes ces choses s'accomplir pour le bien de l'Eglise et de la France! Et lorsqu'on voudra, dans l'avenir, remonter à l'origine de ces restaurations puissantes, on y trouvera après la grâce de Dieu la main et le cœur de dom Guéranger, abbé de Solesmes. Ce sera sa grandeur dans l'histoire et son mérite devant Dieu (1).
Une fois encore, il plut au souverain pontife d'adresser, par un bref daté du 10 avril 1876 (2), des félicitations publiques à la noble parole qui avait trouvé le secret, en louant un homme, de venger des institutions saintes que l'impiété se plaisait déjà à décrier comme inutiles, afin de trouver prétexte à les ruiner. Mais, avant même d'applaudir à la parole des deux grands évêques, Rome avait accordé à l'abbé de Solesmes, dès le 19 mars 1875, un éloge presque sans exemple.
La preuve que notre affection ne nous a point aveuglé dans la part que nous avons faite à l'illustre abbé de Solesmes, disait Mgr Pie à son clergé, c'est le tribut public de louange et de gratitude qui lui est payé par le pontife romain. Notre discours pâlit et s'efface à côté de cet acte solennel. Et toutefois, parce qu'il ratifie et amplifie notre propre langage, le bref Ecclesiasticis viris, donné à Rome, sous l'anneau du pêcheur, le 19 mars dernier, ad futuram rei memoriam, a sa place marquée dans les archives de notre église de Poitiers. Nous osons dire qu'il nous a causé une des plus vives et des meilleures joies que nous puissions sentir en ce monde : celle de voir glorifier dignement par la religion le nom et la mémoire d'un homme qui, n'ayant point recueilli ni envié ici-bas le prix de ses longs et importants services, se trouve investi de la plus appréciable des récompenses, de la plus haute des distinctions, auprès de la postérité chrétienne. C'est ainsi que l'Eglise, animée de l'Esprit d'en haut, juge bon de remplir dès à présent toute justice et de rendre ouvertement hommage à celui qui, n'ayant jamais omis de confesser Jésus-Christ et sa doctrine devant les hommes, a mérité d'être confessé par lui devant son Père et devant les anges du ciel.
A la vérité, poursuivait Mgr Pie, ce que Pie LK vient de faire n'est pas sans précédents. En particulier, le pape Benoît XIV et avant lui Benoît XIII avaient donné l'exemple et la forme de cet acte apostolique. En raison des importants travaux liturgiques, soit de Barthélémy Gavanti, soit du bienheureux Tommasi et de Merati, la congrégation des barnabites et celle des théatins furent gratifiées à perpétuité du droit de siéger, en la personne d'un de leurs membres, parmi les consulteurs des Rites. Toutefois la lecture comparée des documents pontificaux laisse comprendre à quel point la personnalité de l'abbé de Solesmes, son rayonnement dans l'Eglise et dans les âmes, la portée de son action ainsi que la variété et l'étendue de ses connaissances, ont dépassé la sphère dans laquelle se sont renfermés les doctes rubricistes et commentateurs du dixseptième et du dix-huitième siècle. La faveur honorifique dévolue aux succes-
(1) Œuvres de Mgr Freppel, évêque d'Angers, t. V (3e édit), p. 106-107.
(2) Bref Illa Aposioli sententia. (L'Univers, 16 avril 1876.)
seurs du T. K. P. dom Prosper Guéranger tirera donc son plus grand lustre des considérations qui l'ont dictée; et ce ne sera pas une médiocre gloire pour la jeune congrégation bénédictine de France, déjà recommandable à tant de titres, d'avoir fait dériver un nouveau privilège sur toute la famille cassinienne à aquelle elle est reliée (1).
Ces dernières paroles de Mgr Pie étaient une allusion intelligente à la double faveur accordée par le bref Ecclesiasticis viris. Afin d'honorer la mémoire de dom Guéranger et les services rendus par lui à l'Eglise, le souverain pontife accordait à ses successeurs réguliers dans le gouvernement de l'abbaye de Solesmes l'usage de la cappa magna; toute fonction solennelle remplie par eux leur rappellerait ainsi un grand souvenir et un grand devoir. De plus, parmi les consulteurs delà congrégation des Rites, une place serait assignée à perpétuité à un des moines de l'ordre de Saint-Benoît : cette dernière faveur, gagnée par l'abbé de Solesmes et accordée à ses travaux, fut assez naturellement dévolue à la congrégation du Mont-Cassin, à laquelle la congrégation bénédictine de France était attachée jusque-là et qu'elle enrichissait ainsi d'une faveur, obtenue par la fille et aussitôt reportée sur la mère.
Il faut le reconnaître d'ailleurs, la portée réelle du bref était beaucoup moins dans ces faveurs que dans les considérants, que nous devons mettre sous les yeux du lecteur. Ils résument avec une incomparable autorité toute la glorieuse vie que nous avons essayé de raconter.