LE RENARD
Je ressemble à ce renard qui vint dans une ville pour voler des poulets ; des habitants ïoeoururent sur lui et le chassèrent. Il s'enfuit, mais ne put sortir de la ville , parce qu'il trouva la porte fermée. Alors il pensa en lui-même : Si les chiens m'aperçoivent, ils me tueront.
C'est pourquoi il faut que j'aille me placer devant la porte de la ville, comme si j'étais mort ; car, se dit-il, aussitôt que la porte s'ouvrira, je m'enfuirai.
Il alla donc se placer devant la porte en contrefaisant le mort. Survint un homme qui dit à lui-même :
a Ma foi, ce serait une bonne affaire de retourner chez moi avec la queue de ce renard :
avec cela les sorcières ne viendront pas dans ma maison. »
Il tira son couteau et coupa la queue ; quant au renard , il supporta cela sans bouger.
Vint un autre homme qui dit :
* C'est une bonne chose que la dent d'un renard, pour pendre au cou des en&nts. )>
Il arracha donc une dent et s'en alla ; le renard resta tranquille et supporta ce nouveau malheur.
Survint encore , par hasard, un autre homme qui dit :
ff C'est un excellent remède que le cœur du renard. S)
Lorsque le renard entendit ces mots , il se leva et s'enfuit , car il pensa qu'il ne pouvait plus souffrir ce dernier accident ^ » .
Moi aussi je suis dans la position du renard. Vous avez dit :
^ Le renard servait, dans l'ancienne médecine, à plusieurs remèdes. Yoyei PUn, , 28, 46, 51 et 55.
^ l^jvriizaçy page 143.
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•c II foat lui couper les mains, il faut lui percer les yeux. »
J'ai souffert tout cela. Mais lorsque vous avez
« Elle doit mourir! » alors j'ai raconté ma parabole en présence du Qls du roi , pour qu'il me juge, lui seul, d'après sa sagesse. »
Le fils du roi se leva à ces mots , et dit :
<c U n'eat pas juste qu'elle meure , car tout homme doit employer tous ses efforts pour sauver sa vie ; elle aussi a fait tout ce qu'elle a pu pour conserver la vie. Je supplie donc maintenant le roi, mon seigneur et mon père, et ses conseillers, de lui pardonner son crime. »
Et ils lui pardonnèrent en effet son crime.
Alors le roi dit à SendabaVy qui venait d'arriver :
u Dis-moi ce que je dois te donner , car le désir que ta bouche exprime doit être salisfait. »
Sendabar lui répondit :
<c Je ne désire qu'une seule chose de toi :
c'est que tu ne fasses pas à ton prochain ce que tu ne souhaiteras pas qu'on te fît^ et que tu aimes ton peuple comme toi-même. »
Sendabar vécut cent et trente ans ; il moarai en même temps que le roi Bibar. Alors le fils du roi monta sur le trône. II était pAùs sage que tous les sages de Flnde, et que tous les rois de rOrient et de TOccident. Son nom fut connu dans le monde entier, bon , grand et fort '.
^ Ce dernier passage ne se trouve pas dans le texte imprimé , mais on le lit dans les manuscrits de la Bibliothèque nationale , de la collection de Rossi et de mon cabinet.
FIN DES PARABOLES DE SENDAfiAR.
APPBIVIilCK IVo 1
Chanaca, ou plutôt Kankah , est un célèbre astronome et médecin à la cour du khalife Haroun'-al'Raschid. Voici ce que dit de lui M. Reinaud , dans son curieux Mémoire géographique , historique et scienlifi^que , sur Vlnde , qu'il vient de publier, page 314 :
<c L'auteur du Tarykh-al-Hokamâ parle d'un Indien, nommé Kankah , qui s'était fait, a la cour des khalifes , une grande réputation de science dans toutes les branches de l'astronomie et de l'astrologie ; mais il ajoute qu'il ignore l'époque où ce personnage avait vécu.* Albyrouny rapporte que Kankah entra au ser-
* Supplément arabe, n° 672, page 219.
vice de Haroun-al-Rascbid , et qu'il avait le titre d'astronome ou plutôt d'astrologue de ce prince \ De son côté , Ibn -Abou-Osseybah dit que Kankah avait joint Tétude de la médecine à celle de l'astronomie et de l'astrologie , et il cite plusieurs traités de Kankah sur ces divers sujets'.
APPENIilCB ]¥• «.
La connaissance de Berachia ben Nitronai de la langue arabe est incontestable ; mais que ses imitations de CalUa et Dimna ont été faites d'après la version arabe , et non d'après la version hébraïque , cela résulte de la fable 68
^ Manuscrit de la Bibliothèque de TArsenal , fol. 45. 2 Voyez le chapitre publié par Dietz dans les AnoUecta medica.
de son Mischlé Sehaoulim. Ddns cette fable; intitulée : le Lum » V Homme, lé Puits et le Serpent y il reproduit une allégorie de TintroductioQ d'Abd-ÂUah Ebn-Almoeaflà; qui ne se trouve que dans le CaUla et Dimna en arabe.
Voici l'analyse de cette singulière fable : Un bomme , fuyant un lion furieux , descericl dans un puits ; il s^accroche à deux clous qui sortent de deux^ côtés du puits. Mais deux rats , Vun blanc, l'autre noir, né cessent de les ronger.
Au fond du puits' est un serpent, qui » 1& gueule ouverte , n'attend que l'instant de s& chute pour le dévorer. Au milieu de ces dan-gers imminents il aperçoit une rudie remplie de miel; il se met à manger le miel , et leplaisir qu'il y trouve lui faitr oublier lé lion (u-^ rieux , qui l'attend hors du puits, les rats blanc et noir qui rongent les clous sur lesquels reposent ses pieds , et le serpent qui guette le
moment de sa chute pour le dévorer. Or le monde est ce puits rempli de dangers et de
misère ; les deux rats, l'un blanc , l'autre noir, ce sont le jour et la nuit , dont la succession consume la durée de notre vie ; le serpent, c'est le terme inévitable qui nous attend tous ; le miel, enGn, ce sont les plaisirs des sens, dont la fausse douceur nous séduit et nous fait oublier notre véritable but ici-bas.
Je n'ai rien à ajouter à ce que j'ai dit de la manière dont l'auteur de Mischlé Schamdim a imilé les fables de CalUa et Dimna (Berachia ben Nitronaï, pages 8 et 9). Je voudrais pouvoir faire seulement connaître ici les originaux d'un grand nombre de fables de Marie de France et quelques uns de nos fabliaux dont les sujets n'existent nulle part ailleurs que dans les fables du Renard de Berachia ben Nitronaï, tels que : le Chameau et la Puce (Mischlé SchaouUm , fable 73) ; le Malade , sa Fille enceinte, et le Médecin (Ibidem^ fable 81); r Envieux et le Convoiteux (Ibid, , fable 107), etc., etc.
APPBBrmCB N' s
C'est sous ce titre qu'un choix de fables antiques a été publié en hébreu.
Ce titre, que j'ai traduit par Fables d'Esope, veut dire littéralement : Enigmes ou Similirtildes d'YsopeL UantenVj qui était Français , désigne ainsi le père de l'apologue, à l'imitation de ses compatriotes, qui , dans ces anciens temps , donnaient à toutes les collections de fables le nom d'Ysopet. Marie de France ellemême avait nommé le Dit ou le Livre d'Ysopet le recueil qui contenait les siennes. Le catalogue de la Bibliothèque d'Oxford donne à es fables hébraïques le titre de Gan Idoumm , jardin des délices, parce que l'auteur dit, dans sa préface , que son livre est un jardin de délices où on trouve des (leurs et des fruits
magnifiques, etc., et c'est sous ce titre erroné que dix de ces fables hébraïques ont été publiées dans une édition grecque des fables d'Esope, imprimée à Oxford, en 1698, in-8.
Quoi qu'il en soit, toutes les fables du recueil hébreu ne sont pas d'Esope , mais du livre de CalUa et Dimna, telles que les 3* , 7* , 10* ^ 14*, etc.
APP£]VI>ICB No 4.
Sous le titre ie Nouvelles françaises existent une foule de collections rabbtniques isur l'Ecr> ture sainte. Quelques ùne^oot télé imprimées; mais la plus gnanide palrtie est inédite. €es comiûentaiFes ^ qui contîejunehl beaucoup de fabliaux' et Apologues àiiciéns'^ ont- toujours été très estimés. L'auteur du livre Pardes Chokhmab, manusorit dans la Bibliothèque Bodléienne, fonds Oppenheim, les met à la
tête des treize ouvrages pr'écieux qui lui ont fourni la matière de son livre^: Joël Ebh-Schoab les cite également dans ses Discours sur le Pentateuque , et l'éditeur de Schelom Esther déclare que ce cominentairè sur le livre d' Esther n^est que la reproduction des Nouvelles françaises et castUianes. . La Bibliothèque nationale possède une de ces collections rabbiniques inédites , et notre cabinet deux.
APPEurnici: n^ &
La Disciplina Clericalis est un ouvrage curieux , compilé en partie des proverbes de philosophie et de leurs chastoiemens y et de fables et de vers, en partie de bestes et d'oyseaux. (Discipline de Clergie , page 5.) L'auteur était un savant médecin nommé Moïse d'Osca ou Huesca , du nom de cette ville du royaume d'Aragon , où il était né en 1062. Ce doctewc^
qui portait aussi le nom de Moseb Sefardi , Moïse l'Espagnol , abjura , en 1106, la religioD de ses pères , et reçut la charge de médecin dans le palais d'Alphonse YI , roi de Gastille et de Léon. Gomme la plupart des juifs devenus chrétiens, Pierre-Alphonse (c'est ce nouveau nom qu'il a pris au baptême) crut nécessaire de justifier aux yeux de ses coreligionnaires la démarche qu'il venait de faire , et écrivit contre eux un ouvrage entièrement oublié aujourd'hui. Oq connaît davantage sa Discipline clé-^ ricale , ainsi nommée parce qu'il rend le clerc bien doctrine (Discipline de Clergie , page 7 ). Cet ouvrage , composé en latin , a été publié pour la première fois en 1824, par la Société des Bibliophiles, avec une traduction française en prose du XV« siècle , intitulée Discipline de clergie , et avec une version en vers , ayant pour titre Casioiement d'un père à son fils.
Une première édition du Castoiement avait déjà été publiée en 1760 par Barbazau , et en 1808 par Méon. M. Scbmidt a fait paraître en
1827, à Berlin, une nouvelle édition du texte
latin plus correcte que la précédente , et qui
porte le titre suivant : Pétri Alfonsi Disciplina
cleriôalis. Zufn ersten mal heramgegeben mit
Einleintung und Anmerkungen von Fr. W,
Schmidt. Ein Beitrag %ur Oeschichte der ro-
mantischen Litteratur. Berlin , 1827, in-4.
Legrand d'Aussy a donné l'analyse de la Dis^
cipline cléricale ; Ellis , dans le premier volume de l'ouvrage intitulé Spécimens of early en-^ glish romances , a donné aussi une analyse de l'ouvrage de Pierre-Alphonse , communiquée par M. Douce ; mais aucun de ces savants ne soupçonnait seulement que l'œuvre du médecin de Huesca a été primitivement écrite en hébreu, et qu'une partie de celte composition hébraïque a été trois fois imprimée avec les Paraboles de Sendabar.
En effet , le Ixore d'Hénoch (V. plus haut , page 32 ) n'est autre chose que la première partie de la Disciplina clericalis. L'éditeur le nomme le Livre d'Hénoch, parce que Touvrage
commence par ces mots : «c Hénoch le phUo^ sophe , surnommé en langue arabe EdrU , disait à son fils ^ )t
La plupart des contes de ce livre sont empruntés à la littérature hébraïque et aux traditions rabbiniques , comme on le verra dans Y Essai mr les contes et fables hébraiques que je me propose de publier avant peu , pour servir d'introduction aux fabliaux et fables inédi* tes des XU* , XIIP et XIV siècles.
Texte latin : Enoch philosophas , qui lingua arabicif cognominatur Edric , dixit filio suo.
Texte roman ou vieux français ; Enoc , un philosophe qui estoit du lignage d'Arabie , et estoit nommé Edrich , dist à son fils.
Gomme on yoit , ce n'est que dans le texte hébreu que le nom d'Edris se trouve bien rendu. 11 en est de même de beaucoup d'autres que je ferai connaître ailleurs.