‹ Paraboles de Sendabar sur les ruses des femmesChapitre 20 sur 21 · LE MARCHAND ET LES FRIPONS · texte numérisé non relu

LE MARCHAND ET LES FRIPONS

Un vieillard , dans le pays des Maures ' , avait un fils unique ; ce vieillard était extrêmement riche et faisait le commerce marime au moyen de ses propres vaisseaux. Il dit un jour à son fils :

a VoiSy mon fils, combien d'argent j'a amassé pour toi. Il n'y a pas de plus grands négociants que nous; ne risque donc plus d'aller en mer. »

Et il fit prêter serment à son fils d'observer

cette recommandation. Mais le jeune homme

ne fit pas attention aux ordres de son père,

monta sur un vaisseau et se confia à la mer .

* Toat ce début est à peu près le même dànsVHistoire du Jérusaiémite, citée plus haut, page 32*

Gomme il se trouvait en mer , il entendit parler des gens qui avaient acheté dans une certaine ville du bois d'aloès. Le jeune homme se leva aussitôt» rassembla tout son argent, et acheta pour cette somme une grande quantité de bois d'aloès; il en remplit plusieurs sacs. Plus tard» lorsqu'il parcourait la ville comme un homme ivre» à cause du marché qu'il avait fait » de méchantes gens, des fripons, le frappèrent. Un d'eux se tint tranquille pourtant » Tembrassa » le conduisit à sa maison, et lui dit :

u Non , tu ne peux faire autrement , tu dois venir dans ma maison et y séjourner ! »

Après cela, notre homme sortit secrètement»

alla trouver d'autres fripons , et leur dit :

« Apprenez que j'ai dans ma maison un négociant ; venez , faisons - en notre jouet » et voyons ce que nous pouvons tirer de. lui. »

Trois d'entre eux s'en allèrent donc dans la maison , donnèrent au jeune homme trois

pièces d'or et lui rachetèrent du bois d'aloès pour une pièce d'or chacun ; puis ils enfumèrent avec ce bois l'appartement secret. Là dessus ils se mirent à manger, et» après avoir mangé , ils dirent :

c( Fi ! quelle détestable odeur vient de là j» .

Ils jetèrent encore du bois d'aloès au feu , répétèrent cela plusieurs fois, et dirent au homme :

<( Vois ce bois ; nous en avons tant , que nous pouvons en faire de la fumée pendant Tannée. »

Le pauvre jeune homme, à ces paroles, commença à devenir triste. Mais le maître de la maison lui adressa la parole et lui dit :

c< Ne sois pas triste ; je veux te remplir pour ta marchandise un sac de tout ce que tu désireras avoir. »

Les fripons passèrent la nuit à manger et à boire , se levèrent de bonne heure le lendemain matin , et s'en allèrent. Le jeune homme

sortit aussi; il alla au marché et rencontra deux fripons qui jouaient aux dés , et qui se mirent à se disputer à propos de ceci et de cela, feignant de ne pas connaître le jeu. Le jeune homme commença alors à leur indiquer la bonne manière de jouer, et il leur dit :

<( Vous êtes de mauvais joueurs ! »

Les fripons se mirent à se moquer de lui et lui dirent :

«( Nous comprenons le jeu bien mieux que toi ! »

Mais il dit à son tour :

« Je le comprends mieux que vous. Parions, ajouta-t-il ; si je remporte sur vous , vous boirez Veau de la mer ; si c'est vous qui l'emportez sur moi , je la boirai , moi. »

Ils firent donc ce pari ; — ils jouèrent , et le fripon gagna. Aussitôt le pauvre jeune homme se leva et alla vers le marché ; et comme il marchait comme un frénétique, il heurta un coquin qui était borgne. Celui-ci l'arrêta. Son

œil ressemblait tout à tiit aux yeux du jeune homme , et il se mit à lui dire :

a Tu m'as volé mon œil I m

Le jeune homme , pour se débarrasser de lui , donna une caution pour garantir qu'il se présenterait devant le juge avec lui. Puis il courut sur le marché comme un insensé et ne put plus retrouver son auberge. Heureusement il rencontra une vieille femme qui le retint et se mit à lui demander :

•f Que t'est-il arrivé? Pourquoi es-tu si triste ? »

Il lui raconta toute son histoire. La vieille lui dit :

(( Sois sans inquiétude ! je veux te tirer d'aiïaire de toute manière. » . ■ .

Que fit la femme ? Elle appela un de ses fils, et lui dit :

(( Prends ce jeune homme avec toi y et con* duis-le dans la demeure du vieillard chez lequel vont ces fripons pour le consulter ; de

cette manière» cet infortuné connaHra les réponses qui leur seront faites. Car c'est à propos de tout ce qu'ils ont fait pendant le jour qu'ils viennent pendant la nuit auprès de ce vieillard, qui est privé de la lumière du jour. Chacun de ces individus vient ordinairemrat chez le vieillard , et lui apporte des légumes et du vin ; alors ils lui racontent ce qu'ils ont fait » et lui» leur donne des instructions. Va donc dans cet endroit, et écoute tout ce qu'ils diront au vieillard et ce que celui-ci leur appren* dra. ))

Le fils de la vieille fit tout cela. Là^ le plus grand d'entre les filous» celui qui était en possession du bois d'aloès ' , se leva, et dit :

c( Mon maître , j'ai rencontré un Maure » et à peine l'avais -je vu » que je lui ai enlevé tous ses sacs de bois d'aloès, sous la condition

^ Le iei^ie imprimé a ici et plus loin bois de sandal au lien de bois d'aloës.

que je lui remplirais un sac de tout oe qaHI désirerait. »

Là dessus le vieillard lui répondit :

(c Tu as mal fait en faisant cela. Car que diras-tu s'il te dit : Remplis-moi mon sac de puces, de manière que la moitié se compose de mâles, l'autre moitié de femelles? »

Le filou répliqua :

<( Gela ne lui viendra pas dans l'idée ! »

Le Maure entendit ce discours et se tint bien tranquille. Arriva après cela le joueur aux dés , qui dit au vieillard :

(( J'ai joué aux dés avec le même Maure , à condition que le perdant boirait toute l'eau delà mer, et j'ai gagné. »

Le vieillard lui répondit :

<r Tu as commis une grave faute ; car s'il te disait: — Ferme d'abord tous les fleuves qui vont se jeter à la mer, et après cela je boirai les eaux de la mer , — que ferais-tu alors * ? *

' Il n'est pas besoin de faire remarquer le rapport de

a Le Maure ne sera pas si malin, » pensa le Blou.

Arriva le troisième, qui dit au vieillard :

n J'ai rencontré ce Maure , dont les yeux -assemblent tout à fait aux miens, et je lui ai lit : i>

a Tu m'as volé mon œil ! »

a Tu as mal fait en cela, dit le vieillard , car ^'il te dit : Arrache ton œil, je m'arracherai aussi iD œil, et nous les échangerons ; il te privera linsi du seul œil que tu possèdes encore, et tu ^ras et resteras privé de tes deux yeux, tantis qu'il conservera toujours un œil . »

Le filou répondit au vieillard : « Le Maure ne K>ngera pas à cela ! )>

Le jeune homme entendit tous ces propos H s'en alla. Le possesseur du bois d'aloès vint ie trouver et lui dit :

tel incident arec le pari de boire la mer fait par Xan- "^ >,> ^

uius et la ruse que lui conseilla Esope pour se tirer

Rembarras.

a Eh bien! je veux remplir tooi sac avec ce que tu voudras. »

L'autre répondit : « Je viens du - pays des Maures» de la ville de Sedjilmessa^ dans laquelle il n'y a pas une seule puce ; c'est pourquoi je voudrais bien que tu remplisses mon sac de mâles et femelles puces. »

L'autre dit :

« Je le remplirai plutôt de dattes ! » -

il Non, répliqua le premier» je ne veux que des puces. »

Que firent-ils? Us allèrent devant le juge pour se âiire rendre justice» et notre fildu M condamné à donner au Maure ce que celui-ci voulait : de cette manière , ce dernier obtint le double de la valeur du bois d'aloès. Il fit de même avec le joueur aux dés et reçut de lui une forte somme ; le borgne dut également se racheter * .

* 2uvTtic««, page 125.

Vous le voyez donc bien, trois hommes * plus sages que moi ne peuvent pas l'emporter sur une femme ; à plus forte raison, comment pour^ rais-je triompher de ce sexe?

Alors le roi se réjouit beaucoup en voyant la Sagesse de son fils, et il donna Tordre de conduh*e sa femme devant lui. La femme vint donc. Le roi dit alors aux sages :

(c Quel parti faut-il prendre à l'égard de cette femme qui a cherché à faire mourir mon fils, en lui dressant des embûches et des pièges et en employant contre lui le mensonge et la ruse? » jt

Les sages répondirent de différentes maniéres ; quelques-uns dirent :

«r Qu'on lui coupe les mains ! »

D'autres : « Il faut l'aveugler ! )»

D'autres encore : <c Elle doit mourir ! )>

* J'ai suivi ici la leçon de deux manuscrits ; dans le texte imprimé il y a «io; au lieu trois.

Et leur décision fut enfin qu'il fallait la punir par la mort.

Alors la femme du roi se leva , et dit :

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