LES MOUCHES
Une quantité de mouches voltigeait dans la salle à manger au moment du repas ; elles bourdonnaient et se posaient tantôt sur la tête des convives , tantôt sur les mets. Théophile prit la parole et dit : — « Voilà des insectes bien importuns ; ils tombent indistinctement sur tout , et à peine les a-t-on chassés , qu'ils reviennent aussitôt. Je suis persuadé que l'un des buts que le Maître de toutes choses s'est proposés en les créant , a été de nous humilier dans le sentiment de notre faiblesse. L'homme le plus puissant ne saurait ; en effet , contraindre une seule mouche à s'éloigner de son visage ; elle bourdonne et voltige autour de sa tête comme pour le railler , et lorsqu'il croit la saisir , elle
échappe à sa main meurtrière et revient à lui l'instant d'après. »
« Une autre pensée me frappe , poursuivit Théophile au bout d'un moment. La mouche n'est jamais plus animée et plus audacieuse que dans les jours chauds de l'été , mais un froid subit ou l'approche de l'automne la rend à demi-morte. Telles sont les gens qui y fiers de leur bonheur temporel , méprisent hardiment Dieu et les hommes , et auxquels un revers imprévu , un événement fâcheux enlève tout courage. L'homme le plus hautain dans la prospérité est souvent le plus lâche dans l'adversité. — Enfin, quelle est la durée d'une mouche ? l'espace d'un instant. Elle va et vient, légère et joyeuse, mais à peine se pose-t-elie qu'on la tue, ou bien elle va tomber dans Jes filets de l'araignée. L'homme ne vit guère plus longtemps que la mouche. Il fait l'important , et semble vouloir déplacer les montagnes; il fait montre de son opulence et mène grand train ; il s'agite , il menace ; mais en un clin d'œil , il est environné par les cordeaux de la mort ^ ei en ce jour-là ses desseins périssent (Ps. GXLVI , 4). Etemel, fais-moi connaître mon néant; que j'y pense sans cesse; préserve-moi de l'orgueil et de l'insolence , et fais-moi mar^^ cher constamment en ta crainte. »