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avait parcouru le monde, ne possédant guère que ses livres et ses médicaments.
Il semble bien que le destin ne cessa pas tout à fait avec la mort, car la dépouille de l’illustre vagabond fut maintes fois déplacée. Une première exhumation eut pour but, cinquante ans plus tard, de permettre l’emplacement d’une chapelle à saint Gabriel. La deuxième fut ordonnée, en 1752, par l’archevêque Andréas von Dietrichstein, pour mettre les ossements dans une pyramide de marbre, sous le porche de l’église. On voulut alors orner le monument d’un portrait, mais c’est le portrait du père de Paracelse qui fut placé par erreur — et c’est le professeur Seligmann qui s’en aperçut le premier, en 1869. En 1830, lorsqu’une épidémie de choléra menaça Salzbourg, un pèlerinage fut fait à son tombeau, comme à celui d’un saint. Cette vénération religieuse après la chute mortelle rendait, une fois de plus, Théophraste semblable au météorite d’Einsisheim.
Au début du XX® siècle, le Dr Thomas von Sommering obtint l’autorisation d’examiner le crâne pour étudier ce qu’il y avait de vrai dans les bruits contradictoires qui couraient sur les causes de sa mort. 11 trouva une lésion occipitale, et admit l’hypothèse d’une chute ou d’un coup. La question fut reprise par le Dr Aberlé, qui réexamina les os à maintes reprises en 1878, 1881, 1884 et 1886. Il finit par conclure plutôt à des lésions rachitiques et pensa que, si Paracelse était mort d’une fracture en ce point, il n’aurait pas été en état de dicter ses volontés. Il publia le résultat de ses investigations à Salzburg, en 1891. Mais la question est-elle tranchée ? Les dernières volontés furent-elles réellement dictées ou extraites de quelque papier que Paracelse pouvait avoir écrit à l’avance ? Les lésions occipitales de nature rachitique peuvent-elles exister sans une déformation très accentuée du thorax et des membres ? Enfin, on comprendrait mieux que Paracelse ait été transporté dans un hôtel après un accident, que par un désir délibéré de ne pas mourir chez lui. Pourquoi a-t-il fallu au Dr Aberlé six examens successifs, si les conclusions de ses prédécesseurs étaient manifestement erronées ?
Il serait évidemment téméraire de risquer une opinion, mais ce mystère même, sur la nature de la mort, subsistant après tant de recherches, doit être considéré comme suspect. Tout
s’est passé comme s’il y avait eu crime, mais un crime de nature particulière, qu’on aurait eu intérêt à maquiller tardivement, pour des raisons de politique spéciale. Au fait, si Paracelse avait été tué, quels auraient été les ennemis qui auraient assumé la responsabilité de l’exécution ? Des confrères, a-t-on dit. Mais les querelles professionnelles les plus fielleuses, de mémoire médicale, n’ont jamais abouti à un meurtre. Des •ennemis politiques alors ? Paracelse avait tenu une place assez importante dans les conflits profonds qui avaient déchiré son époque, notamment dans le domaine religieux et dans Faction •sociale qui avait vraisemblablement occupé les dernières années de sa vie. En tout cas, il avait toujours manifesté assez d’indépendance pour n’avoir pas suscité de graves rancunes. Cependant, quand il est si difficile de nos jours de se faire une idée sur les crimes de ce genre, en dépit de la grande publicité des rapports et des controverses, comment espérer des lumières sur ce qui s’est passé il y a si longtemps ?
En vérité, peu importent maintenant les faits, mais que des bruits d’assassinat aient pu courir avec tant de persistance, et les enquêtes multiples rester si contradictoires, voilà qui témoigne indubitablement de l’atmosphère de malédiction dans laquelle vécut et mourut le grand Théophraste.