‹ Paracelse, le médecin mauditChapitre 5 sur 28 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La Vocation.

C’est une grande disgrâce pour un enfant de n’avoir pas connu sa mère : le manque d’une sollicitude féminine au cours des premières années dessèche toute une partie de la vie affective et, faute de l’initiation précoce à la tendresse, l’homme se trouve, en grandissant, étranger au monde des femmes, inapte à entrer en contact avec son pôle complémentaire dans l’humanité.

Il est singulier que les biographes de Paracelse, si prolixes en détails, aient glissé si légèrement sur ce point capital. On ne sait même pas si sa mère mourut en lui donnant naissance ou s’il la perdit peu après. On nous dit seulement que le jeune Théophraste Bombast de Hohenheim eut une enfance maladive, qu’il était petit, fragile, avec des tendances rachitiques, ainsi qu’il arrive généralement aux petits que mine une obscure tristesse et qui ont des velléités de s’anéantir dans la maladie, comme s’ils pouvaient retrouver dans la somnolence des jours de fièvre, dans la tiédeur silencieuse du lit et à la demi-obscurité des rideaux tirés, quelque chose de leur vie fœtale, de la chaleur maternelle à jamais perdue. Tous ceux qu’une naissance difficile ou douloureuse a ainsi arrachés au paradis intrautérin, cet âge d’or libre de besoins et d’efforts, semblent garder, dans leur inconscient, la mystérieuse nostalgie d’un autre monde auquel on ne retourne que par la mort. On dit même que Théophraste était bègue (1), ce qui se rattache souvent à un traumatisme psychique contemporain du sevrage.

(1) Gundolf, Paracelse, p. 88. Paris, 1935

Le père du petit malade, le Dr Wilhelm von Hohenheim, ayant perdu la jeune femme qu’il avait aimée, entourait son fds de soins attentifs comme s’il avait voulu compenser, par sa sollicitude envers l’enfant, le fait d’avoir involontairement poussé à la mort sa jeune femme trop délicate pour une maternité. Il se sentait quelque peu coupable sans doute, lui, médecin, de n’avoir pu sauver sa compagne de la mort ou, qui plus est, d’avoir contribué malgré lui à sa perte. A la fois, il se dévoua au petit Théophraste et il garda pour lui son chagrin.

Mais les petits enfants, qui ne savent pas comme nous formuler leurs impressions en langage clair, sont beaucoup plus sensibles aux pensées et aux sentiments de l’entourage, comme s’ils percevaient directement l’atmosphère psychique des personnes qui les environnent et le petit garçon baigna dans ce deuil silencieux. Pour bien faire, on ne parlait jamais de sa mère morte, mais il en sentait rôder la pensée dans l’âme de son père, il en percevait la nostalgie dans le fond ténébreux de son instinct et les scrupules paternels suscitaient en lui des angoisses, comme des reflets de crime. Le mystère planant dans la maison l’étouffait.

Nous ne savons naturellement pas par quelles étapes, à la suite de quelles découvertes fortuites, de quelles conversations surprises, l’enfant, devenu grand, prit clairement conscience du fait qu’il n’avait plus de mère et brûla du désir anxieux de comprendre pourquoi, ni quelle sorte de rancune il conçut pour ceux qui savaient quelque chose du mystère de cette disparition, lié au problème de sa propre naissance, et qui lui cachaient la vérité. La même impression de terreur enveloppait, pour lui, le mystère de la procréation et celui de la mort et son père lui semblait un être redoutable, mêlé à l’un comme à l’autre.

Nous connaissons les traits du Dr Wilhelm de Hohenheim par un portrait conservé au Musée Carolina Augusteum, de Salzburg, et qui avait été peint à l’occasion de son mariage en 1491. Il a une expression douce, mais triste, et on peut facilement imaginer dans quelle tranquillité silencieuse il éleva son fils.

Beaucoup de temps se passa dans des évocations imprécises et épouvantables avant que Théophraste fût enfin informé de

LA VOCATION

ses origines. Il apprit que son père, âgé d’environ trente ans au moment de sa naissance, était neveu de Georges de Hohenheim qui avait, en 1468, accompagné le comte Eberhard en Terre Sainte et qui avait fini dans l’Ordre des Chevaliers de Saint- Jean. Il apprit les origines de sa lignée paternelle avec Conrad Bombast de Hohenheim, mort en 1299, ancien tenancier féodal des comtes de Wirtemberg. On lui raconta que le château des Hohenheim se trouvait près de Stuttgart et on lui expliqua les armoiries des Hohenheim : trois bezants d’azur sur barre d’argent. Il rêva longtemps à l’Orient où avait voyagé son grand-oncle et, du fond de sa vallée, aspira à connaître le monde.

Mais c’est surtout sa mère perdue qui le hantait : il sut qu’elle appartenait à la famille Oschner, bien connue à Einsiedeln, réalisa qu’elle était la fille de son grand-père Rudi Oschner du Pont de la Sihl, et apprit qu’elle avait été directrice de l’Hôpital des Pèlerins. C’est au sujet de sa mort que le père devait se montrer réservé, parce que cette mort était, pour lui et pouf son art, un échec douloureux. Le petit garçon n’arrivait pas à comprendre comment ce père, qu’il voyait si savant, auquel les malades venaient demander secours, n’avait pu sauver sa mère de la mort. Mais déjà, il avait beaucoup entendu parler de Dieu, auprès de qui vont ceux qui sont morts, et il avait reconstitué, dans le ciel, le couple parental idéal dont il aurait voulu être l’enfant : Dieu et sa mère semblable à une sainte.

Théophraste était né le 10 novembre 1493, à Etzel, près d’Einsiedeln, dans une vallée profonde des environs de Zurich. C’est là qu’il habitait avec son père. C’est là que sa mère avait dirigé l’Hôpital des Pèlerins et que son père exerçait la médecine. Einsiedeln était un lieu de pèlerinage des plus célèbres. Un bénédictin du nom de Meinrad y avait fait, en 829, un ermitage (en allemand Einsiedelei) ; des abbesses lui avaient donné une madone et des objets de culte avec lesquels le sanctuaire de Notre-Dame d’Einsiedeln avait été fondé. Lui-même avait été assassiné (1). Les pèlerins, jusqu’à nos jours, n’ont cessé de

(1) Cf. L'Abhaye et le Pèlerinage de N .-D .•des~ErmiteSy par Dom Sigis- MOND DE CouRTEN. Einsiedelü (Benziger), s. d.

se rendre en ce pays et Théophraste se trouvait là dans une ambiance de piété, de miracles, d’espoir. Combien de fois dut-il s’émouvoir en contemplant la madone qui portait le petit Jésus dans ses bras. Il est probable que, dans son cœur d’enfant, sa maman morte se confondait plus ou moins avec la mère céleste, tandis que lui-même se sentait comme un messie, avec la mission de souffrir et de combattre pour la vérité. Le chemin à parcourir pour retrouver la mère idéale, il le sentait vaguement comme un chemin d’héroïsme, d’abnégation, de sacrifice et d’apostolat. ► Toute sa vie, il parla de Jésus comme de Vexemple.

Au fur et à mesure qu’il grandissait, Théophraste recevait les leçons de son père. « Le Dr von Hohenheim, dit Anna M. Stoddart (1), avait découvert pour lui-même l’effet salutaire et fortifiant du plein air, et lorsque l’enfant fut assez âgé, il en fit son compagnon de toute heure, en promenade et en course. Paracelse apprit ainsi les noms et l’usage des plantes bienfaisantes, soit en lotions ou en potions, leurs poisons et leurs antidotes. Ce furent ses premières leçons dans le Grand Livre de la Nature. »

La vocation de Théophraste devait s’orienter vers la médecine. A cette époque d’ailleurs, tout homme instruit des choses naturelles devenait plus ou moins médecin, mais surtout l’enfant s’y trouvait attiré par de puissantes raisons affectives. D’abord, les leçons paternelles, le souvenir des promenades au cours desquelles il apprenait chaque jour plus de choses sur l’étouffant mystère de ses premières années, ce besoin éperdu de comprendre la vie, la mort, la naissance. Puis, l’image idéale de sa mère recevant les pèlerins malades à l’hôpital d’Ensiedeln : la médecine était un moyen de communier avec sa mère disparue ; la médecine était le lien qui avait rapproché son père et sa mère et auquel il participerait ainsi. Ensuite, l’image encore plus idéale de la mère céleste, la bonne Vierge du Pèlerinage, à qui les fidèles venaient demander la guérison de leurs souffrances. Enfin, c’était l’espoir de réaliser, dans cette voie, les plus grands progrès pour qu’à l’avenir les jeunes mères ne meurent plus en donnant le jour à leurs enfants. Ici, Théo-

(1) La Vie de Paracelse. (Traduit de l’anglais par Hélène Barca.) Paris (Maloine, édit.), 1914.

Le I)' Wilhelm von Hohenheiin, l’année de son inariai>e el (h* la naissanee de son lils d’héophrasie (141)1). Il avait

34 ans.

LA VOCATION

phraste, hanté par l’échec paternel au chevet de sa mère malade, se sentait une ardeur immense, comme pour dépasser son père dans ce qui avait été son domaine, dans ce qui l’avait rapproché de sa femme, pour l’amour et pour la mort. Devenir un grand médecin, c’était réaliser ce souhait que forment tous les fils de surpasser les pères, et de compenser ainsi, aux yeux des mères ou des femmes, leur infériorité d’enfants par leur excellence d’adultes. Peut-être enfin, se sentait-il envoûté par ce nom de Théophraste que son père — suivant en cela le snobisme grécisant de l’époque — lui avait donné en souvenir de Theophrastos Tyrtamos d’Eresos, physicien, botaniste, naturaliste, qu’il admirait particulièrement. Ce nom, à destination scientifique, signifiait encore par son étymologie : « qui peut être appelé Dieu », et ce détail venait renforcer affectivement l’image de l’enfant divin dans les bras de sa mère céleste, l’idée de Messie à laquelle le jeune garçon tendait à s’identifier. Ce fut le nom préféré de toute sa vie, celui dont il devait signer ses œuvres et se nommer lui-même.

On dit que le qualificatif d’Aureolus (auréolé) avait été donné honorifiquement à Theophrastos Tyrtamos et on pense que, pour cette raison, le Dr Wilhelm de Hohenheim l’avait donné aussi à son fils — ou bien Théophraste avait-il un visage lumineux comme celui des saints ? C’est, du moins, ce que reproduit son portrait à vingt-huit ans, attribué au Tintoret. Toujours est-il que ce terme d’Aureolus fut surtout usité parmi ses admirateurs, sur la fin de sa vie et après. Lui-même ne l’a employé qu’une fois, en 1538, sur un document. Enfin, Théophraste portait accessoirement, comme second prénom, Philippe.

En 1502, Théophraste, âgé de huit ou neuf ans, quitta Einsiedeln pour suivre son père à Villach, en Karinthie, où ce dernier venait de reeevoir un poste honorifique. Il était chargé d’enseigner la science chimique, ou l’alchimie, à l’Ecole des Mines sur laquelle les Fugger avaient la haute main. Le père et le fils se fixèrent sur la place du Marché de Villach, au numéro 18, à proximité de l’Ecole des Mines, rue Lederer. Il y avait, dans la maison, un petit laboratoire pour les essais du professeur. Le Dr Cari Aberlé, en 1879, en visita l’emplacement et observa un bouton de rampe que Théophraste avait,

clil-OM, doré. Le Dr Wilhelm de Hohenheim vécut là trentedeux années et y mourut en 1534.

Les Fugger, qui l’avaient fait venir, a])partenaient à une célèbre famille d’Augsburg et possédaient les mines de ])loml) de Bleiberg, à proximité. On peut dire qu’ils étaient les représentants les plus éminents de la nouvelle classe sociale des capitalistes, banquiers et spéculateurs, en voie de formation.

La découverte de l’Amérique d’une part, la découverte de la route des Indes en 1497 par Vasco de Gama d’autre part, avaient profondément bouleversé les conditions économiques et sociales de l’Occident. L’afflux des métaux précieux entraînait la dévalorisation de l’argent et la hausse des prix, sorte d’inflation et de renchérissement comparables à ce que nous éprouvons actuellement. Comme première conséquence, les seigneurs et tous les propriétaires fonciers, qui recevaient de leurs fermiers et tenanciers des redevances fixées par contrats séculaires, se trouvèrent amputés de la plus grande partie de leurs revenus, au profit des exploitants. Ensuite, la facilité et l’extension du commerce international suscitèrent des entrejirises financières comme celle du fameux Kleberger de Lyon ; les variations des cours d’un pays à l’autre permirent de s’enrichir, non plus dans la vente des marchandises, mais dans celle des créances. Augsburg connut les financiers les plus hardis du temps, empruntant avec intérêt pour truster et modifier les cours : Ambroise Hochstàdler et les Fugger (les textes français disent Fourques ou Foukère) ; cette dernière famille était surtout composée du père, Jacob, et de ses deux fils, Ulrich (1441-1510) et Jacob junior (1459-1525). Leur richesse était extrême : ils prêtaient aux papes et aux rois. Après la mort de Jacob junior, ses deux fils Raimond et Antoine poussèrent la richesse au plus haut })oint. En 1530, Charles-Quint les fit Comtes d’Empire. Si ces banquiers inaugurèrent l’ère des « opérations exécrables » que flétrissait l’Eglise, ils furent cependant des mécènes admirables et donnèrent à Augsburg le même éclat artistique que les Médicis à Florence. Ulrich Fugger fut un humaniste qui fit éditer à ses frais des auteurs grecs comme Xénophon et qui légua à l’Université d’Heidelberg une bibliothèque magnifique.

C’est pour le compte de ces Fugger que le Dr Wilhelm de

LA VOCATION

Hohenheim et son fils se trouvaient maintenant parcourant les anciennes forêts de mélèzes, menant à Bleiberg sur la pente du Doberatsch, pour observer les procédés de transformation du minerai en plomb. Théophraste ne quittait guère son père : il suivait ses leçons presque journellement à l’École des Mines. Il était à l’âge où se révèlent à l’intelligence les phénomènes naturels. En dépit de l’atmosphère d’étude et de science qu’il respirait à toute heure, le jeune garçon restait hanté par cette impression vague et inconsciente de mystère : derrière les phénomènes les plus objectifs et les plus clairs, son esprit inquiet était porté à rechercher le côté occulte et secret. L’enfantement du minerai par la terre, cette mère symbolique de toute la nature, le problème des gisements, de leur formation, de la « semence minérale » dont on parlait alors, tout ceci se superposait, en clair et en immédiat, à la question déjà refoulée et enténébrée de sa propre naissance et de sa propre conception. Les fouilles paternelles dans les entrailles de la terre, l’élaboration du minerai, la coulée des lingots dans la matrice, attirèrent toute son attention et fixèrent une curiosité diffuse. Il pouvait enfin questionner à loisir sur cette naissance et sur cet enfantement, mais plus il était renseigné, plus il sentait quelque chose d’insatisfait dans la profondeur de sa curiosité. A notre époque, où la science répond à tout et prétend chasser le mystère, il aurait peut-être senti l’angoisse, mais alors, l’Alchimie offrait ses spéculations vertigineuses : elle enseignait que la vie est partout identique et que la formation d’un minerai dans le sol est comme la gestation d’un enfant dans l’utérus maternel. Elle offrait une solution, non dans le particulier, mais dans le général et l’universel. Théophraste pouvait donc, plus facilement, mêler l’inquiétude de sa propre origine à ses curiosités minières : le tout s’apparentait au Macrocosme et aux puissances procréatrices universelles. Il retrouvait partout un peu de sa mère inconnue et un peu de la Vierge «.‘éleste.

Lejeune garçon fit ses études religieuses dans le Lavanthal, à la célèbre école des bénédictins du monastère de Saint-André, et dut y rencontrer l’évêque Erhart Baumgartner, alchimiste chez les Fugger.

« Dans ses Livres et Ecrits de Chirurgie, rapporte Anna Stoddart, il nous dit qu’il avait eu les meilleurs maîtres et

qu’il avait lu les écrits des hommes célèbres présents et passés. Parmi eux, il cite l’évêque Erhart de Lavantall et son prédécesseur.

» Lavantall vivait dans le pays où les Fugger avaient leurs hauts fourneaux, leurs laboratoires, et ce fut surtout là que l’évêque fit ses expériences d’alchimie des métaux. »

C.’est dans ces conditions qu’il atteignit l’âge difficile de la puberté. Physiquement, il profita du climat de la Karinthie et affirma une santé plus robuste que jusqu’alors. Moralement, il prit contact avec le monde dans lequel il était appelé à vivre.

L’époque était à la fois terrible et pleine d’espoir.

Terrible, parce que les guerres et la violence déchiraient le monde ; les Turcs venaient d’être chassés aux portes de Villach, en 1492. Louis XII menait la guerre pour le royaume de Naples. Les papes Alexandre VI et Jules II multipliaient guerres, scandales, assassinats. Les bûchers de l’Inquisition flambaient un peu partout. Les bourreaux ne chômaient pas. Le sang coulait de toutes parts et la violence, en toutes choses, primait le droit et l’idéal.

Mais l’époque était pleine d’espoir aussi : Christophe Colomb, entre 1492 et 1502, avait fait quatre voyages en Amérique. Des voyageurs découvraient chaque jour des régions plus lointaines et des pays nouveaux : Terre-Neuve, le Labrador, le Congo, la route des Indes. On commençait à comprendre la forme de la terre, le mécanisme du monde : Copernic méditait en silence son système « hérétique » mais, d’une manière encore inexprimée, l’univers prenait, dans le sentiment de tous, un autre aspect. L’imprimerie commençait à diffuser la pensée^; après la première Bible, sortie en 1450 des presses de Gutenberg, Lascaris publiait, en 1474, la première grammaire grecque. Les Humanistes découvraient le côté vivant de l’antiquité, et c’est encore un monde nouveau qui s’offrait. Par ailleurs, la Kabbale fournissait aux penseurs un aliment. Dès 1480, l’Europe avait connu la poste régulière, les canaux à écluses, les montres, et c’était, pour les arts, l’époque du Vinci, de Michel- Ange.

Politiquement, on assistait partout à un effort de centralisation ; les autorités locales s’affaiblissaient, l’esprit national s’affermissait avec l’autorité royale et la soumission progres-

LA VOCATION

sive du clergé. De nouvelles classes sociales se formaient. L’argent affluait et la finance s’organisait avec, en germe, les possibilités du capitalisme.

La pensée se dégageait des catégories scolastiques pour s’appuyer sur l’observation et l’expérience. On sentait l’aurore de temps nouveaux.

On pourrait dire qu’avant tout la Renaissance qui se réalisait était une réaction contre l’esprit romain. Sans doute, tout le monde se mettait à parler latin, mais on invoque toujours la latinité dans les périodes prérévolutionnaires, comme la suprême menace contre les prétentions à la liberté, comme le plus parfait épouvantail de tyrannie, et la mode latinisante de l’époque représentait en surface la réaction contre le travail antiromain qui s’opérait en profondeur.

Depuis que l’idéalisme de Platon, expression occidentale des grandes pensées de l’Inde et de l’Égypte sur l’unité du monde et sur l’évolution universelle, avait été trahi par son élève Aristote, l’homme à tout faire des conquérants macédoniens, l’agent secret de Philippe à Athènes, celui que les Grecs devaient à la fin traduire en jugement et qui dut prendre honteusement la fuite, la vraie philosophie avait presque disparu d’Europe. Après l’impérialisme d’Alexandre le Grand, l’empire romain avait inauguré dans le monde un règne du militarisme et de la richesse qui ne s’accommodait guère de conceptions monistes et évolutionnistes, inspiratrices de progrès et de fraternité, donc de révolution. Pour justifier l’asservissement et l’empire, pour condamner les velléités d’indépendance et d’amélioration sociale, il fallait un dualisme statique comme celui qu’Aristote avait mis au point pour devenir précepteur d’Alexandre et pour faire la théorie de l’esclavage. Ces idées, d’ailleurs reprises par la scolastique au xiii® siècle, avaient obscurci la pensée occidentale pendant près de deux mille ans.

La Renaissance était un rejet de cette servitude, un effort pour retrouver, avec l’antiquité hellénique, la vraie philosophie perdue. C’était une protestation contre le joug romain et la forme romaine. Ainsi le développement des arts nationaux était une affirmation d’originalité et d’indépendance et même, derrière ce débordement de langue latine, se faisait une élabo-

ration intensive des langues nationales. C’était une répudiation de l’emprise religieuse romaine, de ce règne de la force et de la conquête, de ce droit du plus fort par lequel on peut définir l’esprit latin. Même l’extension du droit écrit (d’origine romaine) sur le droit coutumier était encore une réaction contre la Rome d’alors qui méprisait toute loi. La révolution antiromaine qui se préparait visait plutôt à retourner contre les exploiteurs du droit romain les propres articles de leur code. C’était surtout, derrière toutes les violences, la formation d’un esprit de protestation qui devait aboutir à l’austérité de la Réforme et, plus tard, à l’affirmation du droit primant la force. Érasme précédait les théoriciens de la Révolution française.

En 1510, âgé de dix-sept ans, Théophraste quitta la maison paternelle pour entrer à l’École Supérieure ou Collège de Râle, C’est à ce moment que, pour suivre un usage en cours chez les étudiants, il fut amené à latiniser son nom. De même que Duchêne devenait Quercetanus, ou que Roquetaillade devenait Rupescissa, le nom de Hohenheim devint Paracelse, et c’est sous cette appellation qu’il est passé à la postérité.

Paracelse est, en vérité, mal formé puisqu’il assemble une racine grecque, para (vers), et une racine latine, cels (élevé) ; mais on était sans doute, à ces débuts de l’hellénisme, moins difficile qu’aujourd’hui. Paracelse signifie donc : vers les hauteurs, du côté des sommets. C’est la traduction du mot allemand Hohenheirn : maison élevée, haut située.

Sans doute, il existe une tradition selon laquelle le Dr Wilhelm de Hohenheim aurait lui-même appelé son fils Paracelse, en plaisantant, et pour dire qu’il était l’égal de Celse (du latin par, égal, et Celsus, nom propre). Ce terme aurait bien l’avantage d’une formation correcte, mais il a l’inconvénient d’être bien improbable. D’abord, parce que la traduction des noms selon des racines grecques ou latines était d’un usage constant chez les gens de science ; ensuite, parce qu’une plaisanterie paternelle n’avait pas assez de valeur pour décider d’un nom définitif ; enfin et surtout, parce que, dans sa doctrine, Paracelse aurait pu souhaiter égaler Hippocrate, mais qu’il méprisait fort Celse, lequel avait développé et étendu encore la thérapeutique galénique par les contraires. Paracelse, qui lit brûler publiquement les livres de Galien, ne pouvait en aucune

LA VOCATION

façon aspirer à devenir l’égal d’un sous-Galien. Cette dernière raison semble péremptoire. Je ne l’ai vu mentionner nulle part. Cependant, les biographes les plus éminents de Théophraste, les Drs Sudhof et Cari Aberle, s’accordent à considérer « Paracelse » comme une paraphrase de Hohenheim : « Transférer le Haut Foyer, la demeure, dans la région spirituelle. » (Stoddart.)

Nous ne savons pas grand’chose sur la vie et les études de Paracelse, étudiant à Bâle. Il semble qu’au point de vue intellectuel il en ait gardé une vive déception. L’Université était aux mains des scoliastes dont la pédanterie, toute médiévale, enfermait l’univers dans des formules a priori, dans des catégories de l’esprit qui ne se souciaient guère de la réalité objective, et surtout dans un système clos, fermé de toutes parts par les soi-disant révélations religieuses ou par les soi-disant mystères, hors desquels il ne restait plus rien à expliquer, ni rien à découvrir. Déjà, l’esprit de la Renaissance inspirait d’une façon plus ou moins virtuelle l’élite de la jeunesse et, comme le dit fort justement Gundolf, la curiosité de la Renaissance, dans un esprit allemand comme Paracelse, prenait la forme d’une recherche éperdue des forces dans les phénomènes et des causes derrière les apparences. Toujours hanté par le mystère et le besoin de savoir, il était venu demander à l’Université des révélations sur la nature vivante qu’il avait soif d’explorer et d’étreindre. A cette activité de l’intelligence, les maîtres répondaient par les préceptes rigides de la tradition et de l’autorité ; ils l’invitaient, en somme, à s’incliner passivement devant l’allirmation des auteurs agréés et à restreindre ses investigations. Paracelse n’accepta pas cette castration intellectuelle.

Un j eune homme de dix-huit à vingt ans peut attacher plus ou moins d’importance à ses études. Le besoin affectif de cet âge est d’afhrmer une virilité naissante. Si le besoin se fixe, comme c’est le cas pour la plupart, sur la vie sportive ou amoureuse, les vicissitudes de l’intelligence peuvent passer très loin au second plan. L’étudiant peut consentir à une soumission de l’esprit qui lui ])araît secondaire quand il peut manifester sa force dans le champ qu’il a électivement adopté pour son activité. Paracelse n’avait pas le dérivatif des sports, parce qu’on n’en faisait guère de son temps, et aussi parce qu’il

avait gardé, de son enfance maladive, une impression réelle ou imaginaire de déficience physique. Mais il n’avait pas non plus — et ceci fut une phase décisive dans sa vie psychique — de dérivation amoureuse. Peut-être eut-il un essai malheureux : nul ne sait. Ce qui est certain, c’est que les femmes ne jouèrent aucun rôle dans sa vie, au point que ses contemporains le firent passer pour un eunuque ou un anormal. Or, un tel renoncement dans une vie d’homme se joue nécessairement à l’âge où commence l’activité sexuelle. C’est là le moment le plus aigu des hésitations et des luttes, des déceptions et des regrets, des élans et des espoirs.

Ses ennemis devaient raconter, plus tard, qu’il avait été mordu au sexe par un cochon dans son jeune âge, et qu’il en était résulté une castration complète. Il est infiniment probable qu’il faut ranger ces aimables détails parmi les absurdités haineuses et les basses calomnies qu’il devait inspirer. Nous connaissons trop, aujourd’hui, les déterminantes de l’impuissance psychique pour ne pas reconstituer les conflits qui se déroulèrent dans son inconscient.

D’une part, ce sentiment de déficience physique, sa petite taille, l’habitude de se sentir plus faible que d’autres garçons, la tendance à se replier sur soi-même contractée pendant une enfance solitaire, en compagnie d’hommes toujours plus grands, plus puissants, plus savants que lui-même, lui avaient enlevé la confiance en soi nécessaire à cet âge.

D’autre part, la femme était pour lui un monde inconnu et nouveau, il ne la concevait qu’à travers l’image grandie et sanctifiée de sa mère morte ou de la madone d’Einsiedeln ; il n’avait jamais rêvé à elle que sous la forme d’une figure quasi divine, digne d’adoration, inaccessible à la possession, d’une entité à qui Ton demande protection et en qui Ton aspire à se fondre, comme pour retourner dans les bras maternels. Comment aurait-il pu accorder de pareilles aspirations avec les débauches de ses camarades, en compagnie des ribaudes grossières et quémandeuses ? Mais surtout les terreurs informulées de son enfance, dans lesquelles Tamour, la procréation et la mort se mêlaient étroitement, lui opposaient un barrage insurmontable. Sans le savoir, il en avait trop voulu à son père d’avoir, par l’exercice de ses fonctions conjugales, amené

LA VOCATION

sa mère au tombeau ; il avait trop condamné, dans son inconscient, cette virilité meurtrière, telle qu’il la devinait obscurément dans son père quand celui-ci lui inspirait des peurs inexplicables, pour l’intégrer maintenant en lui-même. Il se sentait trop sentimental, trop gauche et, plus obscurément, trop coupable, pour suivre ses compagnons chez les filles. Encore, s’il avait senti son abstention comme une lâcheté, aurait-il pu faire un effort et réagir. Mais il trouvait dans la religion, dans les préjugés de l’époque, trop d’arguments en faveur de la chasteté pour ne pas tirer de sa faiblesse même l’idée d’une supériorité spirituelle incontestable et un immense orgueil, l’orgueil du solitaire sans amour.

Il fallait pourtant que sa jeunesse bouillonnante éclatât. De cette libido comprimée, il tira une sublimation magnifique et son enthousiasme pour la science, son besoin d’en conquérir tous les aspects, le soulevèrent comme une vague immense. Là, il ne sentait plus de culpabilité ni de faiblesse, car il savait son esprit pénétrant et son intelligence solide. Là, il rejoindrait le modèle paternel qui lui avait paru si longtemps inégalable, pour l’atteindre et le dépasser même, sans encourir de réprobation. Là surtout, il trouverait un objet à la taille de cet amour sans limites humaines, qui brûlait dans son cœur depuis les solitudes de sa petite enfance. Lui, l’enfant prématurément sevré du seul bien terrestre qu’il avait eu, il étancherait sa soif infinie et son insatisfaction essentielle, en s’abreuvant à la source intarissable des connaissances. Dans la science de la nature, il calmerait son angoisse tenace du mystère, il mesurerait toutes les incertitudes, tous les doutes qui rendent l’homme inquiet et malheureux comme l’enfant dans le noir. Il saurait de Dieu lui-même le mystère de ses origines et de ses fins dernières. Son anxiété, comme chez ceux qui gardent le souvenir indécelable d’une privation initiale et souveraine, s’agrandissait aux dimensions de l’univers. Il lui fallait, non les formules académiques de l’Université avec lesquelles on peut faire bonne figure dans le monde, mais une science plus rare, plus absolue, une science à la taille gigantesque de son besoin ; une science aussi qui donne la puissance suprême et divine comme compensation à une impuissance ou une privation humaines. Et sa curiosité l’entraînait vers la science

réservée et prestigieuse, la science occulte et magique du * suprême savoir et de la suprême puissance.

On parlait alors beaucoup d’un bénédictin de quarante-cinq à cinquante ans, arrivé au couvent de Saint-Jacob, près de Wurzbourg, en 1506, comme d’un homme extrêmement versé dans les connaissances mystérieuses de l’Alchimie, de l’Astrologie, et surtout de la Kabbale. Il écrivait sous le nom de Johan Tritemius. Son nom réel était Johannes Heidenberg ; il avait tiré son pseudonyme de Treitenheim, son lieu de naissance, près de Trêves. A vingt et un ans, il avait été nommé abbé de Sponheim, mais les moines qu’il avait voulu éduquer avaient Uni par se révolter, et il avait dû se retirer à Wurzbourg. Là, il recevait des visiteurs de toute sorte et des élèves avides de s’instruire. Mais il était regardé avec beaucoup de méfiance ])ar les ignorants. On racontait qu’il savait lire la pensée d’autrui à distance et influencer les autres, pratiquant toutes sortes de sortilèges diaboliques ; on l’accusait même de magie, ce qui était fort grave à cette époque.

Paracelse sentit alors une grande vocation. Il fit le geste qui devait décider de sa carrière. Au lieu de conquérir paisifilement une situation lucrative et tranquille, il entreprit de se consacrer entièrement à la connaissance, quoi qu’il dût en coûter. Il se rendit à Wurzbourg et devint l’élève de Trithème.

Il avait eu, entre autres prédécesseurs et compagnons d’études auprès de ce maître, le célèbre Corneille Agrippa, de (.'ologne, son aîné de sept ans, qui était fort lié avec Trithème et entretenait une correspondance suivie avec lui.

Trithème exerça sur l’esprit de Théophraste une influence définitive. 11 le félicita hautement de son amour désintéressé pour la science et l’encouiagea d’une telle façon dans cette décision que le jeune élève ne devait plus l’oublier. Il lui parla du fameux Jean Pic de la Mirandole qui avait abandonné le gou vei'nement de ses fiefs^ en Italie, pour parcourir les universités européennes, et qui, ayant étudié à fond la Kabbale et l’astrulogie, avait dû se retirer devant une condamnation de ses idées ])ar le pape Innocent VIII. Paracelse fut bien averti (lu danger qu’il courait à répandre une vérité non acceptée par l’Église ; Trithème lui montra, dans toute son ampleur, la terrible tyrannie ecclésiastique (|ui ]iaralysait toutes les recher-

LA VOCATION

ches, le profond abîme qui séparait l’amour de Dieu et de la vérité des exigences de Rome. Le supplice de Savonarole, brûlé en 1498 pour avoir dénoncé les scandales du Vatican, les orgies des prêtres, les vanités des riches, pour avoir prêché la fraternité évangélique et prédit l’avenir, était encore tout frais. En abordant les sciences défendues, Paracelse entrait dans le camp des maudits et des proscrits. Ce fut un pas décisif qu’il accomplit dans un grand enthousiasme ; il décida en lui-même de risquer les persécutions et de conquérir la vérité en luttant contre la plus haute autorité du monde ; le pape.

Trithème, comme les esprits d’avant-garde à cette époque, s’était instruit hors des sentiers battus. Il avait connu Platon, Plotin, Jamblique, Porphyre, traduits par l’Italien Marcile Ficin entre 1480 et 1497. Par cet auteur aussi, il avait connu le Pimander d’Hermès Trismégiste, cette œuvre centrale de toute la Philosophie Hermétique, dont les alchimistes avaient exprimé, en langage secret, les enseignements. Il avait pris contact avec les œuvres alchimiques des Nicolas Flamel, Arnaud de Villeneuve, Basile Valentin, Pierre Le Bon et Bernard Trévisan. Par ailleurs, il avait étudié l’astrologie qu’on commençait à travailler assidûment de différents côtés, surtout depuis les Disputationes ad^ersus Astrologiam dwbiatricem, de Pic de la Mirandole, parues en 1499. Mais, tout particulièrement, il avait approfondi la Kabbale, cette tradition ésotérique des Juifs, qu’on faisait remonter à Akiba et ben lokaï, au ii^ siècle, mais qu’Ibn Gebirol et, à la fin du xii® siècle, Maimonides, en Espagne, avaient fait connaître par leurs écrits et, en quelque sorte, divulguée.

Trithème avait pu saisir le lien commun entre tous ces apports nouveaux, si révolutionnaires pour le dualisme statique de la philosophie scolastique et de l’Église : tous contenaient l’affirmation que le monde est un dans son essence, sans qu’il existe, entre la plus haute expression divine et la plus humble matière, de dilîérence essentielle, puis que tout évolue vers un perfectionnement, une harmonie, et une spiritualisation définitifs, sans qu’il y ait de jugement soudain, ni de damnation éternelle. Trithème avait pu suivre la destinée de cette tradition, émanée aussi bien de l’Inde que de l’Égypte ou du vieux paganisme celtique, mais pourchassée comme subversive par le mili-

tarisme et la finance de Rome, depuis les empereurs jusqu’aux papes ; il avait pu comprendre par quelle sinistre logique Jules César, puis Dioclétien et d’autres s’étaient acharnés à incendier la bibliothèque d’Alexandrie, dernier asile de la tradition perdue, mais pourquoi aussi l’alchimie était partie des écoles alexandrines, comme une précieuse semence pour la renaissance de ces grandes idées, pourquoi, aux confins de l’empire romain, les Esséniens de la mer Morte avaient toujours protesté contre la guerre, l’esclavage et l’exploitation financière, vivant sous un régime de fraternité et de communauté, et élaborant les enseignements kabbalistiques ; pourquoi les Juifs, avec leur messianisme, avaient voulu rétablir une continuité dans le dualisme obsédant de Dieu et de l’homme et, avec leur rédemption, avaient ébauché une timide tentative d’évolutionnisme.

Trithèrne avait fait une synthèse de ces traditions différentes qui représentait toute la sagesse humaine inconnue de l’Église, et combattue par elle, la doctrine apaisante qui tirait l’homme de l’empire du despotisme divin pour le rendre à la mère nature selon une conception panthéiste du monde, qui écartait l’angoisse de l’enfer, qui promettait, moyennant les réincarnations, le salut final à tous. Il avait pu en saisir l’éveil dans l’histoire, pourtant défigurée, des hérésies déjà condamnées, et surtout, il avait pu comprendre le côté profondément révolutionnaire de l’alchimie, aussi bien sur le terrain métaphysique que sur le terrain social. Mais, constatant combien les Juifs avaient eu le singulier privilège d’abriter la tradition aryenne persécutée, il s’était donné spécialement à l’étude de la Kabbale.

La Kabbale, parmi les traditions secrètes, devait bénéficier d’une certaine faveur chez des hommes trop engagés dans leur religion catholique pour pouvoir s’en évader d’un seul coup. Elle offrait l’avantage de s’appuyer sur des textes de l’Ancien Testament auxquels les chrétiens reconnaissaient un caractère de révélation sacrée, en même temps qu’elle présentait un parallélisme certain avec le Pythagorisme ; il est vraisemblable que la jonction entre ses ascendances juives et le reste de la philosophie antique s’était opérée par ces Esséniens dont parlent Josèphe et Philon dans l’antiquité. C’est pourquoi la Kabbale connut une grande extension à la Renaissance.

Trithèrne était avant tout kabbaliste, c’est-à-dire que, tout

LA VOCATION

en s’opposant aux dogmes de la papauté, il restait fidèle aux Écritures. Il initia Paracelse à son symbolisme oriental et à ses images sensuelles.

« Les mystères de la Loi, dit-on dans le Zohar (II, 99a), sont comparables à une amante resplendissante enfermée dans la chambre d’un palais. Elle a un ami, seul à connaître les sentiments de son amour. Comme l’ami, poussé par le désir de voir son amante, passe souvent devant le palais en jetant des regards de tous côtés, l’amante se décide à pratiquer une petite ouverture dans le mur de son palais et, au moment où elle voit passer son amant, elle approche son visage pour un instant. Il est seul à le voir parce qu’il est le seul dont les regards, le cœur et l’âme soient dirigés vers la bien-aimée. D’abord, la Loi fait signe à l’homme d’approcher. Elle lui parle à travers un rideau, et c’est l’interprétation syllogistique (Derascha). Ensuite, elle lui parle à travers un voile transparent et c’est l’interprétation symbolique (Agada). Enfin, elle se montre à lui face à face (c’est l’interprétation mystique), et l’ho mme devient maître de la Loi et maître de la maison car tous les mystères lui sont révélés... L’homme doit donc s’appliquer avec zèle à étudier la Loi et à en devenir l’amant. »

Ainsi Paracelse, l’adolescent chaste, retrouvait maintenant dans la Kabbale l’image de la femme surhumaine qui l’avait toujours hanté, de la femme grande comme l’Univers qu’il allait voler à l’autorité hostile du pape, et pour la conquête de laquelle il n’hésitait pas à souffrir.

Et la Kabbale lui révéla peu à peu ses secrets. Trithème, à ce moment, écrivait ses Polygraphia Cabhalistica et leurs entretiens portaient surtout sur ce sujet :

« Avant tout, il existe un monde suprême qui est le modèle du monde inférieur. Tous deux forment comme deux visages semblables : le Macroprosope et le Microprosope. Ils sont unis par le lien de l’amour réciproque entre l’Univers et l’Homme. D’autre part, la création dans son ensemble est un être dont tous les modes sont marqués de l’empreinte divine, l’homme étant la synthèse des créatures. Comme il a été modelé à l’image de l’exemple divin, sa forme est composée d’organismes copiés sur la forme supérieure. La forme humaine, ramenée à ses principaux organes : tête, cerveau, cœur, bras, poitrine, jambes.

sexe, pieds, correspond aux types spirituels que la Kabbale désigne sous le nom de Sephiroth et qui portent les noms de Couronne, Sagesse, Intelligence, Clémence, Rigueur, Beauté, Éternité, Majesté, Fondement et Royaume. Dès lors, aucune pensée, aucune parole, aucune action de l’homme, qui ne produise son retentissement, par suite du lien spirituel, jusqu’au plus profond des cieux. Associé dans l’œuvre de la création, il devient une pensée d’harmonie ou de désordre (1). »

A l’origine, la copie était conforme au jjaradigrne. Cet état de sainteté a été détruit par le péché (comme le paradis de l’enfance a été à tout jamais perdu jiar l’apparition de la sexualité). Rétablir la sainteté de l’homme est le but à poursuivre, que l’homme atteint par l’étude et la pratique de la Loi. L’ascèse fait réapparaître, dans l’homme, l’image sacrée d’en haut et l’homme devient ainsi une sorte d’incarnation de la divinité.

Le péché altère le corps et l’âme, mais il a pour fonction de faire concourir le mal au progrès du bien. Le mai devient une cause de bon. Telle est la solution fondamentale que la Kabbale propose comme consolation et comme salut. Il est clair que cette idée inspire toute l’alchimie, cette doctrine de l’évolution du mal vers le bien, de la sublimation, de la transmutation. Elle implique aussi l’idée messianique dont la pierre philosophale n’est que l’allégorie chimique.

Le Sepher letzirah décrit les splendeurs du monde et le jeu des Sephiroth aussi bien en Dieu que dans l’homme : « Par les Trente-deux Voies merveilleuses de la Sagesse, dit-il. Dieu... a créé sous trois formes (ou en trois livres) : Sepher, Sephar et Sippur, Dix Sephiroth, Vingt-deux Lettres fondamentales : trois Mères, sept Doubles et douze Simples. » La Kabbale imagine les rapports séphirothiques sous l’emblème des relations sexuelles et le Talmud parle, à ce sujet, du Mystère des Sexes. Les trois formes représentent les trois aspects divins ou naturels : le nombre, le nombrant et le nombré. Elles correspondent aussi aux trois pouvoirs de l’âme : Nephes, Pâme animale, Rouach, l’âme pensante, et, pour l’élite des hommes, Neshamah, l’âme spirituelle. En cela, la Kabbale conlirme la

{!) P. VuLLiAUD, La Kabbale juive^ p. 151. Paris, 1923.

LA VOCATION

tradition antique qui reconnaissait une âme inconsciente, ou instinctive, distincte du conscient rationnel. Enfin, le Zohar insiste sur les trois éléments ou plutôt les trois éléments-principes qui composent le Monde et correspondent aux trois lettres mères : le Feu (Schin), l’Eau (Mem), l’Air (Aleph). Ces principes sont déduits du quaternaire des éléments manifestés. Le Zohar lui-même mentionne les quatre éléments de manifestation à côté des trois éléments-principes. Bien qu’il n’y ait pas là contradiction, mais différence de points de vue, la distinction ternaire, qui part des principes, caractérise la pensée kabbalistique ou orientale, par opposition à la distinction quaternaire, qui part des manifestations naturelles et qui appartient à la tradition hellénique ou plus spécifiquement occidentale. Enfin, la Kabbale contient une théorie très explicite d’un éther qui serait la force essentielle du monde ; en somme, l’univers serait l’acte d’une cause suprême, procédant par des forces spirituelles intermédiaires.

En dehors de cette cosmogonie, la Kabbale contient toute une technique d’interprétation des lettres selon des combinaisons numériques ou selon un jeu d’initiales et de finales, qui devait intéresser Théophraste — non pour l’interprétation de l’hébreu qu’il ne connaissait que mal ou pas du tout — mais pour la science des amulettes et talismans qui tenait, dans la Kabbale, une place très importante. Cette pratique des amulettes procède de la correspondance entre l’Archétype, ses figures et le monde terrestre, telle que le fait d’écrire un signe modifie l’équilibre des forces universelles et exerce une action magique. On ne comprendrait rien à certaines œuvres que Paracelse écrivit plus tard, sans cette éducation kabbalistique de l’abbé Trithème. « J^a connaissance de l’influence des astres était nécessaire au fabricant d’amulettes, dit Vulliaud (1). Chaque planète était censée présider à un jour de la semaine pendant lequel elle exprimait sa force. »

Il est certain que l’astrologie s’est répandue avec la Kabbale. 11 est possible que la vieille science chaldéenne ait été transportée en Espagne par les Arabes et, de là, véhiculée par la Kabbale à travers l’Europe. Toujours est-il qu’elle constitue

(1) Loc. cii.y II, p. 48.

une hérésie, par rapport à l’orthodoxie religieuse, dans laquelle les Ilerrnétistes ont donné à fond : il suffit de lire les traités d’alchimie pour voir l’importance donnée aux sept planètes et, plus tardivement, aux douze signes du zodiaque (superposables aux sept lettres doubles et aux douze lettres simples du Zohar). L’astrologie tendait à prouver et à vérifier par l’observation que le monde inférieur est lié au monde supérieur et que la même harmonie régit le tout. Elle enlevait le destin de l’homme aux caprices d’un dieu pour le rendre à l’ordre cosmique, elle élevait donc l’homme de sa situation d’esclave de Dieu à la dignité de citoyen de l’Univers. Elle contenait enfin des arguments en faveur du monisme évolutionniste.

Trithème pratiquait l’astrologie. Il est vraisemblable qu’en l’enseignant à son élève, avec les autres sciences secrètes, il lui dressa et lui interpréta son horoscope.

Il put lui montrer la signification du Soleil, indicateur de la personnalité profonde, dans le signe mystérieux du Scorpion, se rapportant à toutes les transmutations, à toutes les résurrections qui impliquent une mort préalable. S’il ne pouvait apercevoir, dans l’ignorance où l’on était alors des planètes lentes, le sextile de ce soleil à Uranus, la planète des inventions et des révolutions, le semi-sextile à Neptune, la planète des vocations mystérieuses (toutes deux situées dans le Capricorne, signe des épreuves et de l’ascension laborieuse) ; s’il ignorait encore plus la conjonction de ce Soleil à Pluton, la planète qui fait les artisans de l’avenir, et si lui échappaient ainsi les aspects fondamentaux qui, aux yeux des astrologues modernes, marquaient à coup sûr Paracelse pour une destinée rare et singulière, du moins put-il lui signaler l’influence de Saturne dans le Verseau, qui rend l’homme solitaire et ingénieux en l’inhibant dans ses velléités d’expansion intellectuelle ou humaine. Il dut l’avertir que la quadrature de Saturne au Soleil présageait de lourdes épreuves : chagrins, tribulations, perte de situation. Il put même préciser que ce carré, tombant dans le Scorpion, signe de génération, rendait toute vie sexuelle impossible.

Et si, cherchant alors une consolation à pareille malédiction, il avait interrogé les planètes bénéfiques, il aurait trouvé d’abord Jupiter dans la Vierge, annonçant la paix par l’étude et le savoir, avec une indépendance violente, un orgueil impré-

par Scorel.

Portrait

{Musée du Louvre)

ir

LA VOCATION

voyant ; il aurait constaté l’aspect trigone envoyé à Jupiter par Mars, dans le Capricorne, présage d’énergie dans les épreuves et le travail ou d’une carrière aventureuse, puis le sextile de Mercure dans le Scorpion, présage d’intelligence dans les transformations et de capacités pour l’alchimie, mais aussi de déboires et d’inaptitude à amasser des biens ; enfin, il aurait noté la

quadrature défavorable de Jupiter à la Lune et à Vénus, conjointes dans le Sagittaire, montrant que les joies de la science seraient dissociées de celles de l’amour et que la libido devrait viser vers un idéal lointain, insaisissable directement, comme le but assigné à la flèche du Centaure.

Paracelse put maintes fois, dans le cours de sa vie, méditer les prédictions de Trithème. Mais son indépendance même s’accommodait mal d’un pareil déterminisme, surtout dans une direction si ardue et si pauvre de joies. Et il devait répéter à plusieurs reprises, dans ses livres, que les astres ne façonnent pas d’une manière absolue le destin des hommes, mais qu’il

est possible d’atténuer celui-ci, ou de s’y soustraire en partie.

Quoi qu’il en soit, Théophraste n’avait pas été déçu par Tri thème. 11 vécut, dans la fièvre d’apprendre et dans l’enthousiasme des aperçus nouveaux, toute la fougue de ses vingt ans. Derrière le cercle fermé de la scholastique universitaire, derrière l’étroitesse des dogmes ecclésiastiques, il apercevait maintenant la richesse multiple de la pensée humaine, l’apport des méditations séculaires condensées dans les philosophies étrangères, la magnificence de la nature, le sens initiatique des religions. La terre n’était plus un plateau sous la coupole du ciel, habitée par un dieu jaloux et vindicatif : l’univers ^s’agrandissait sans limites, la vie immanente formait une immense symphonie au rythme de laquelle étaient accordés les mouvements des êtres les plus humbles comme les révolutions des astres : le tout n’était plus suspendu à un jugement proche et menacé d’une damnation sans espoir, mais évoluait, à travers l’échelle infinie des temps, vers une transmutation définitive de toute imperfection en une radieuse unité. L’enseignement de Trithème l’avait délivré de la peur de l’enfer. Il apercevait maintenant la hideuse ignorance dans laquelle geignaient les ])euples et commençait à mesurer la faillite monstrueuse de l’Église qui — loin de les éclairer et de les délivrer de leurs souffrances — jirétendait brûler dans le feu des bûchers toute pensée d’esjiérance et de salut. Il vit clairement que la suprême guérison de toutes ses inquiétudes, la plus haute récompense de sa vie, serait le savoir qui libère de la terreur. Et les vers de Virgile, qu’il avait pu lire dans la première édition vénitienne vieille d’une trentaine d’années, devaient lui revenir souvent à l’esprit :

« Heureux qui a pu remonter aux causes et dominer par là et les terreurs diverses, et la rigueur du destin, et l’épouvanLe de l’enfer ; heureux qui a connu les divinités champêtres, et Pan, et le vieux Sylvain, et les Nymphes (1). »

Trithème lui avait fait entrevoir la grande âme du monde. Pan, le grand inconscient collectif, et lui avait parlé des esprits de la nature : Paracelse, dans son œuvre ultérieure, ne devait oublier ni Pan, ni les Nymphes.

Agé de vingt-deux ans, il quitta Trithème, qui n’avait plus que quelques mois à vivre. Sa vocation était bien claire et il entreprit de marcher vers son destin. On était alors en l’année 1515.

(1) Géorgiques, livre II, 490.

Page 1