CHAPITRE II
La Formation.
Au moyen âge, l’esprit de solidarité et la communauté des besoins avaient amené les individus de même profession à s’organiser en corporations. Celles-ci s’étaient formées en Italie et en Allemagne avant même de se créer en France. Par beaucoup de côtés, elles s’apparentaient aux confréries religieuses, quant à la discipline intérieure, mais leur caractère technique les protégeait un peu de l’inquisition ecclésiastique, permettant à ceux qui avaient des idées hétérodoxes de les propager sous les allégories professionnelles. Telle fut la confrérie d’architectes et de bâtisseurs de cathédrales qui se fit connaître dès le viii^ siècle de notre ère, sous le nom de Franc-Maçonnerie, ayant obtenu des rois et des papes toutes sortes de privilèges, au point qu’en 1502, Henri VII d’Angleterre s’était déclaré protecteur de l’ordre et tenait une loge dans son propre palais. Sur le même modèle s’étaient établis des compagnonnages multiples, avec leurs correspondances de ville à ville, de pays à pays, leurs signes de reconnaissance secrets et leurs mots d’ordre pour les initiés. Au moyen âge et au début de la Renaissance, ces organisations étaient légion. A une époque où les communications étaient difficiles, elles permettaient de résoudre les obstacles d’un voyage ; chaque affilié trouvait automatiquement, chez ses correspondants étrangers, moyennant certains signes de reconnaissance, l’accueil, la protection, l’hospitalité nécessaires. D’une part, il était presque impossible de se déplacer sans une pareille organisation ; d’autre part, les compagnonnages ou les confréries avaient intérêt, pour main-
tenir leurs relations réciproques, à échanger des visiteurs. Jusqu’à la Révolution en France, et même après, le compagnon qui avait accompli ses cinq années de stage entreprenait son tour de France pour parfaire son instruction technique, passant de cité en cité et reçu partout fraternellement par les compagnons de la même obédience.
Nous n’avons certes pas la preuve que Paracelse fut affilié à une société de ce genre, mais on peut se demander comment il aurait pu, livré à ses ressources de jeune homme, traverser l’Europe en tous sens, parcourir toutes sortes de pays dont il ne pouvait connaître la langue ni les usages, être reçu partout dans les milieux intellectuels au point que des peintres célèbres firent des portraits de lui en diverses villes. On peut se demander aussi pourquoi, désireux de visiter ainsi le monde, il se serait privé du moyen le plus commode — on pourrait presque dire du seul moyen possible de le faire. Nous ne saurons probablement jamais rien de positif à ce sujet, mais l’hypothèse qu’il appartenait à une association internationale pourra expliquer beaucoup de points obscurs de sa vie et aussi beaucoup des répercussions ultérieures de son activité.
Il est curieux de constater combien les biographes de Paracelse se sont efforcés de maquiller les particularités de sa carrière qui ne coïncidaient pas avec leurs goûts ou leurs opinions politiques. C’est ainsi qu’Anna Stoddart, dans sa Vie de Paracelse, s’efforce de nous montrer en lui un chrétien très orthodoxe et qu’elle se refuse à admettre qu’il ait appartenu à une société secrète : « L’usage d’alors, dit-elle, voulait que les savants fissent partie d’une société secrète d’alchimistes, s’appliquant à l’alchimie, à l’astrologie et à d’autres sujets, mais sous le serment du secret. Paracelse refusa de s’affilier à aucun de ces groupes et d’être lié par un vœu d’occultisme. » Voilà une singulière affirmation concernant un disciple de Trithème, nourri de Kabbale et résolument en guerre contre toutes les autorités établies — et combien gratuite ! Nous verrons au contraire, dans la suite, la grande influence que Paracelse devait exercer sur la formation de la Rose-Croix.
Toujours est-il que notre jeune homme se mit en campagne. Il commença par aller travailler une dizaine de mois dans les laboratoires et les mines des Fuger, à Schwatz. Il paraît que
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ces Fuger-là n’avaient pas de parenté avec les Fugger d’Augsburg pour le compte desquels le père de Paracelse était venu enseigner à l’École des Mines de Villach. Ils étaient les comtes de Fügen, dans le Tyrol, et leurs mines étaient à environ trente kilomètres d’Innsbruck. Simon Fuger, en particulier, devint l’ami de Paracelse qui habita chez lui, à Schwatz. C’est donc en quelque sorte avec une introduction amicale que Paracelse fut admis à suivre les travaux des mineurs et des chimistes employés là.
Il est probable qu’il ne venait pas apprendre à faire de l’or, car si les laboratoires de Simon Fuger en avaient possédé le secret, ils ne l’auraient sans doute pas livré au jeune homme, même reeommandé par l’abbé Trithème. D’ailleurs, ces laboratoires n’en avaient pas la réputation. Bien sûr, tout homme penché à cette époque sur les expériences chimiques était hanté par ces transformations des corps qu’une analyse élémentaire ne pouvait pas encore expliquer ; sans doute aussi, chacun croyait-il, en vertu des idées régnantes, à la possibilité d’une transmutation qui ne devait être admise par la science que quatre siècles plus tard exactement, grâce aux travaux de Rutherford. Mais il semble bien que ce stage à Schwatz n’ait eu pour Paracelse que la valeur des travaux pratiques dans la formation moderne du médecin. Là, il reprit les prospections de minerais auxquelles son père l’avait déjà initié, mais surtout il s’adonna aux manipulations d’extractions, de réactions, de purifications, destinées à asseoir sur une base pratique ses études ultérieures de pharmacologie et de thérapeutique minérale.
Il faut savoir qu’à cette époque les médecins n’utilisaient pas les substances minérales, lesquelles étaient regardées toutes comme de dangereux poisons. L’alchimiste Basile Valentin avait été un hardi novateur en préconisant, presque un siècle auparavant, l’emploi thérapeutique de l’antimoine dans son Currus triumphalis Antimonii. Il n’avait guère été suivi, et seuls les alchimistes pouvaient admettre que le règne minéral contenait des éléments favorables à l’organisme humain, parce que ce règne possédait une vie propre. Lorsque Paracelse, luimême, affirmera dans ses Archidoxes Magiques la possibilité d’une thérapeutique minérale, il la présentera comme une idée révolutionnaire : « Personne ne peut démontrer, dira-t-il, que
les métaux soient morts et privés de vie. En effet, leurs sels, soufres et quintessences ont une très grande force pour activer et soutenir la vie humaine... Or, je l’affirme audacieusement, les métaux, les pierres, de même que les racines, les herbes et tous les fruits sont riches de leur propre vie, à cette différence près que le moment [astrologique] intervient pour le travail et la préparation des métaux (1). »
On peut penser que Paracelse, dans les laboratoires de Schwatz, étudia spécialement l’antimoine, cette substance qui devait avoir le privilège d’ébranler les facultés de médecine, encore un et deux siècles plus tard. On pense aussi qu’il y reconnut le bismuth et le zinc, qu’il s’adonna à de nombreuses réactions, précipitations, calcinations, etc... 11 se rappelait les leçons paternelles enseignant, selon la théorie jusque-là classique, que tout mixte est composé des quatre éléments : terre, eau, air, feu, en quantités et proportions variables. Mais la Kabbale lui avait appris à voir les choses d’une façon plus abstraite. Il s’était rallié à la conception des alchimistes arabes, comme Geber, considérant non plus des éléments en quelque sorte matériels, mais des forces en action, ou des principes. Il étudia, dans les effets de combustibilité, le principe comburant que Geber avait désigné symboliquement sous le nom de Soufre, parce que le soufre brûle entièrement et sans résidus, ce principe d’énergie correspondant au Schin du Zohar et que Stahl, au xvii^ siècle, devait décrire comme phlogistique. Dans le phénomène de dissolution, il cherchait à mettre en évidence le principe de masse, de plasticité, correspondant au Mem du Zohar, appelé Mercure par Geber parce que l’Hydrargyre est très lourd, très mobile, et parce qu’il a la propriété d’amalgamer les autres métaux. Il cherchait à découvrir dans les phénomènes de vaporisation, de volatilité, l’élément aérien, UAlepli kabbalistique, celui que les alchimistes appelaient Alkæst, grâce auquel les corps matériels pouvaient être réduits à leur matière initiale ou éthérique, et qui s’opposait au principe de stabilité et de fixité que Geber avait attribué au sel, en pensant aux oxydes qui sont spécialement résistants.
Malgré l’intérêt de ces travaux, Paracelse ne prolongea pas
(1) Archidoxes Magiques, livre I.
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plus de dix mois son séjour à Schwatz. Il partit à Vienne, puis passa à Cologne. Là, il recueillit des renseignements sur Basile Valentin, le bénédictin d’Erfurt, né un siècle avant lui et dont les hermétistes rhénans étudiaient les manuscrits non encore édités : Le Microcosme, Les Douze Clefs, décrivant symboliquement les douze phases de l’évolution cosmique sous l’échelle duodénale des signes zodiacaux ou des lettres simples kabbalistiques ; le Char de V Antimoine, exaltant les propriétés thérapeutiques de cette substance que Paracelse venait d’étudier ; enfin le manuscrit de V Azoth, le principe créateur de la nature, dont le nom allégorique est constitué, à la manière kabbalistique, de la première lettre (A) et des dernières lettres des alphabets latin, grec et hébraïque (Z. O. TH.).
De Cologne, Paracelse vint à Paris. Il paraît qu’il y étudia les maladies locales. C’est en France qu’il fit faire de lui ce portrait attribué au peintre flamand Jean Scorel et qu’on peut voir au musée du Louvre. D’ailleurs, il en existe une réplique par Rubens, actuellement visible au musée de Bruxelles, et qui atteste (Rubens étant né quelque quarante-cinq ans plus tard) la célébrité dont jouissait Paracelse à cette époque.
On était alors en 1517. Depuis deux ans, François avait succédé à Louis XII et le Concordat de 1516, mettant le clergé sous l’autorité royale, laissait espérer quelque allégement de la tutelle ecclésiastique sur l’intelligence.
Paracelse put voir, à la pointe de l’île de la Cité, sur l’emplacement actuel du Pont-Neuf, l’endroit où, en 1314, avait été brûlé vif Jacques Molay, le grand maître de l’Ordre du Temple, cette aristocratie intellectuelle coupable peut-être d’être riche et d’avoir excité la jalousie de Philippe le Bel, coupable sans doute d’avoir rapporté d’Orient et cultivé en secret l’ésotérisme néo-platonicien. Il savait que ses disciples, en recueillant les cendres du bûcher, avaient fait le serment de venger un jour l’ordre du Temple contre les deux complices qui l’avaient injustement et cruellement détruit : le roi et le pape.
Paris montra à Paracelse le souvenir d’une longue lutte entre l’esprit d’indépendance qui caractérise le fonds celtique de la nation française et l’apport romain, la contrainte ecclésiastique. L’Université de Paris n’avait pas oublié les prédictions d’Abélard, le moine châtré pour qui Paracelse devait se
sentir de profondes sympathies : « N’emploie jamais la contrainte, avait-il dit, pour amener ton proche à la croyance qui est la tienne ; c’est par ses lumières seules que l’esprit humain doit se déterminer. En vain essaierais-tu d’obtenir violemment une adhésion mensongère ; la foi ne vient pas de la force, mais de la raison. »
Au moment où Paracelse visitait Paris, Guillaume Budé jouissait déjà d’une grande réputation et avait constitué un foyer d’hellénisme. Il y avait aussi des alchimistes qui commentaient le livre de Nicolas Flamel, mort depuis un siècle ; on montrait dans l’église des Innocents et de Saint-Jacques-la- Boucherie les souvenirs qu’il avait laissés et, surtout, Paracelse put voir, parmi les figures de son manuscrit, s’épanouir la Rose symbolique de l’accomplissement du Grand-Œuvre. Il avait pu regarder, au milieu du portail de gauche de la cathédrale de Paris, la statue de la Vierge tenant une croix garnie de roses et auprès de laquelle, dit-on, se réunissaient les initiés. Il eut aussi connaissance, à ce propos, du célèbre Roman de la Rose dont les éditions manuscrites s’étaient multipliées depuis deux siècles et demi et dont Marot devait publier, dix ans plus tard, une réédition célèbre. Ce roman, qui avait rencontré une opposition violente, condamné notamment par le chancelier de l’Université Gerson, en 1402, cachait sous les apparences innocentes d’une épopée amoureuse, le Grand- Œuvre mystique par lequel l’âme humaine atteint à la sérénité parfaite de l’initiation à travers mille épreuves. D’ailleurs, il n’est guère de traité mystique ou initiatique qui n’ait représenté son sujet sous l’allégorie de l’amour. Ces amours-là étaient les seules auxquelles prétendait Théophraste. Il savait que Jean de Meung, un des auteurs de cette singulière œuvre collective, avait écrit un Miroir d' Alchimie, au temps où le Vatican était occupé par un pape alchimiste, Jean XXII. Il put lire, écrite par lui, cette confession de la nature montrant la transformation perpétuelle des planètes et des éléments.
De Paris, Paracelse se rendit à Montpellier. La Faculté de. Montpellier gardait encore toute fraîche l’influence des Arabes et, plus rapprochée des sources espagnoles du mouvement kabbaliste, avait une conception de la médecine plus capable de s’accorder avec la formation de Paracelse par Trithème.
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Là, il put retrouver les copies des ouvrages d’Arnaud de Villeneuve, le médecin alchimiste de la fin du xiii® siècle, dont les livres avaient été brûlés pour avoir contenu cette phrase : « Les œuvres de charité et de médecine doivent être plus agréables à Dieu que le sacrifice de l’autel. » Cet Arnaud de Villeneuve passait pour avoir exécuté d’authentiques transmutations. Un des premiers peut-être, il avait précisé sous le nom de Spiritus la notion kabbalistique de l’âme universelle, le véhicule de l’influence des astres dans le macrocosme, comme l’intermédiaire entre l’âme et le corps dans le microcosme humain. Dans le titre de son principal traité d’alchimie, Rosarius Philosophorum, on retrouve le symbole mystérieux de la Rose.
Mais surtout, Montpellier gardait le souvenir de la merveilleuse civilisation des Albigeois, détruite par les « croisades » pontificales entre 1179 et 1220. Eux aussi, comme les Templiers, avaient rapporté d’Orient leurs fameuses « hérésies ». Avant tout, ils voulaient la pureté des mœurs et se plaignaient des débauches ou de la vénalité des prêtres, mais ils voulaient aussi croire à un salut final pour tous les êtres après une évolution à travers des incarnations successives. Nous ignorons quelle relation unissait la doctrine des Albigeois à celle des hérétiques d’Italie, de Dalmatie, de Bulgarie et d’Orient au XII® siècle, mais ils avaient des conciles communs et communiquaient entre eux ; ils prononçaient des vœux identiques de pureté et de renoncement aux fastes du monde. « L’hérésie des Albigeois, dit Jean Rumilly (1), semble être la renaissance, au moyen âge, d’antiques traditions... fragments aryens rapportés par les croisés et germant spontanément sur le fonds celtique de la race : le prêtre druidique avait préparé la voie au cathare. Le témoignage des conquérants et le folklore des peuples rendent possible la comparaison des Druides et des Albigeois : même croyance en un Dieu bon, infini, dont émane tout le bien, et en un principe contraire, mauvais, d’essence purement humaine, engendrant le mal. A une époque où les conciles catholiques hésitaient à reconnaître une âme à la femme, les Albigeois, suivant en cela la vieille tradition celtique, en faisaient l’égale de l’homme, digne d’exercer le sacerdoce.
(1) Le Massacre des Purs. Paris (Figuière), 1933.
» En ce qui concerne la réincarnation, ils affirmaient qu’une aille impure ne peut habiter qu’un corps impur et que celui qui se conduit mal est rongé de maladies physiques. Si Jésus a guéri des corps, c’est en purifiant l’esprit. » (C’est là une idée qui deviendra fondamentale dans l’œuvre de Paracelse.)
Enfin, en opposition avec l’esprit romain et en accord avec la tradition druidique, les Albigeois avaient adopté le mouvement idéaliste et sentimental des troubadours, exprimant les vraies aspirations de notre race, et ils n’attachaient au mariage légal, même sanctifié par tous les sacrements, qu’une importance sociale, reconnaissant comme seule valable pour l’évolution spirituelle l’union d’amour conclue dans le mystère du cœur. Comme les chrétiens des catacombes, les Albigeois se rangeaient en cela à la théorie éminemment révolutionnaire de la liberté sentimentale. C’est encore une chose que l’Église d’alors, devenue une tyrannie sociale, n’avait pu leur pardonner.
Pour toutes ces raisons, ils avaient été massacrés jusqu’au dernier et, de nouveau, les marchandages ecclésiastiques, l’ambiance de diables et de terreurs qui caractérise partout l’Eglise romaine, la férocité, l’hypocrisie, la débauche et surtout l’immense sottise avaient recouvert leur magnifique pays. Leur hérésie, survivant à leur mort, avait trouvé parmi les Vaudois, également traqués, quelque survie en Provence. Paracelse put entendre parler de Cabrières, de Mérindol et autres endroits où ils s’étaient réfugiés et avaient formé de petits centres en attendant le massacre final, qui devait arriver environ cinquante ans plus tard.
Continuant son voyage, Paracelse passa en Italie : le voilà à Bologne, Padoue, Ferrare, traversant les villes du Nord à la recherche d’un enseignement. L’Italie tout entière brûlait de la fièvre « humaniste ». On recherchait et on découvrait à tout moment de nouveaux manuscrits de l’antiquité, de nouveaux objets d’art. On ne citait que mythologie et, dans les sermons même, on parlait de Jupiter et des dieux immortels. Peut-être eut-il communication des écrits condamnés de Pierre d’Abano, concernant la magie et la géomancie, ou des œuvres de Pierre J.e Bon, le Lombard, en particulier de son traité alchimique intitulé Margarita preciosa, tous deux déjà vieux
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de plus de deux siècles. Les universités italiennes ne plurent pas à Paracelse ; « Comme je ne voulais pas me soumettre à l’enseignement de ces facultés, écrit-il dans son Liçre de la Grande Chirurgie, je voyageai plus loin, jusqu’à Grenade, puis jusqu’à Lisbonne en traversant l’Espagne. »
Décidément, Paracelse n’avait pas d’attirance pour la latinité. En Espagne, il s’approcha des foyers kabbalistes et arabes. Les Arabes avaient été chassés politiquement depuis un siècle, mais leur culture était encore la seule source vivante à laquelle l’Espagne pouvait puiser. Sans doute, l’Inquisition qui s’était installée après leur expulsion apparaissait-elle comme l’affirmation du principe romain, mais il y avait encore en Espagne trop d’esprits curieux et délicats pour ne pas conserver, dans le domaine intellectuel, la saveur de l’Islam, et les traductions latines des ouvrages arabes se faisaient abondantes. Quant aux Juifs, ils pouvaient être traqués par les Chrétiens, ils n’en répandaient pas moins, sur le monde civilisé d’Europe, une influence primordiale par cette Kabbale riche de tous les apports d’Orient.
A la Kabbale, Trithème avait suffisamment initié Théophraste pour qu’il se trouvât là en pays de connaissance, mais avec les Arabes, il découvrit ce qui était resté dans leur tradition du magnifique savoir d’Alexandrie après que la brutalité romaine en eut incendié la bibliothèque qui représentait alors les archives et le centre de la culture antique. Il apprit que les Écoles de Bagdad et de Damas avaient remplacé définitivement l’École d’Alexandrie détruite et avaient rayonné sur le monde islamique. C’est là qu’il fallait chercher les premières origines de l’alchimie, dans ces manuscrits rédigés en grec ou en arabe (1) et qui affirmaient déjà le monisme évolutionniste car, dès les premiers siècles de l’ère chrétienne, on y représentait le serpent Ouroboros, symbole indo-européen de l’évolution qui renaît sans cesse de sa propre destruction en un mouvement sans fin et on écrivait au centre de cette ligure : « L’univers est un. » Paracelse apprit les noms de Calid, de Djafar-es-Sadik, de son élève Geber qui formula la théorie des transmutations et mentionna les trois principes. Soufre, Mercure et Sel, au viii^ siècle,
(1) Voir Collection, par Bertiiei.lot et Ruelle, 3 vol, Paris, 1888.
dans son livre Kitab-el-Khales, Il put lire dans son travail, traduit en latin sous le titre De Investi gatione Magisterii, que tous les métaux sont formés de soufre et de mercure plus ou moins purs et qu’on peut leur ajouter ce qui leur manque ou leur enlever ce qui est en excès pour les transmuer. Paracelse étudia encore Mohamed ben Zacharia ou Rhazès, qui dédia au prince El Mansour son ouvrage Sur la certitude de U Alchimie, à la fin du ix® siècle ; puis Alfaraby, de Bagdad, qui mourut en 950; puis le grand Avicenne, Abu-Ali-El-Hosseïn, du début du xi® siècle, auteur d’un Canon médical basé, comme les travaux de ses prédécesseurs, sur les quatre éléments et les quatre humeurs ; puis Abulcasis de Cordoue, le grand chirurgien ; puis Avenzoar de Séville ; puis Averrhoès de Cordoue, qui, accusé d’avoir blasphémé l’Islam, alla vivre parmi les Juifs, mêlant le savoir arabe à la Kabbale, et instruisant Maimonides, le rabbin de la fin du xii® siècle, le Platon des Juifs, un des plus grands noms de la Kabbale. Enfin l’Espagne gardait le souvenir de Raymond Lulle, le savant de Majorque, qui, au xiii® siècle, entreprit d’aller convertir les Musulmans par la puissance des arguments et de la logique, et visita l’Afrique du Nord. Son œuvre alchimique était célèbre parce qu’il avait cherché la pierre philosophale par voie humide, et fait des distillations remarquables.
Le voyage de Paracelse s’effectuait à un rythme rapide qui fait penser, en le rapportant à la lenteur des communications à cette époque, à ces tournées Cook que l’on fait actuellement. Il ne s’attardait guère plus de deux ou trois mois dans une ville, mais c’était pour en tirer le suc et entrer en relations personnelles avec les hommes les plus éminents.
iPe Lisbonne, Paracelse s’embarqua pour l’Angleterre. « Mais de cette visite, dit A. Stoddart, il n’y a qu’une seule mention sans détails. Considérant son but, nous supposons qu’il séjourna à Oxford, et qu’il consacra quelque temps à l’étude des mines de plomb de Cumberland et celles d’étain de Cornwall ; peutêtre entendit-il parler de Roger Bacon lorsqu’il alla à Oxford. »
C’est à Oxford en effet que mourut, en 1294, le « Docteur admirable », âgé de quatre-vingts ans, après avoir subi dix ans de captivité pour accusation de magie et en disant, paraît-il :
« Je me repens de m’être donné tant de mal pour détruire
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l’ignorance. » Tant de prison, sans compter une retraite forcée de longues années dans un couvent de franciscains, pour avoir apporté au monde de si belles découvertes, ce n’était pas trop payer cependant à l’obscurantisme ecclésiastique ! On songeait alors à appliquer la réforme du calendrier Julien, qu’il avait demandée trois siècles auparavant au pape Clément IV. Il avait étudié les verres convexes et les lunettes, décrit la réfraction de la lumière. On lui devait la poudre à canon, la pompe à air, le phosphore. Dans ses œuvres, Opus Majus, de V Admirable Poussoir de V Art et de la Nature, etc., il mentionne clairement toutes ces choses, il prévoit même les automobiles, les aéroplanes, les scaphandres et bien d’autres inventions. Il a laissé plusieurs traités d’alchimie dont le Spéculum Alchemicum et, en maints endroits, fait preuve de connaissances astrologiques. Mais surtout, il fut le premier en Europe qui osa préconiser les méthodes d’observation et d’expérimentation au lieu de la pensée purement spéculative et stérile du moyen âge. Paracelse pouvait retrouver en lui le grand précurseur du mouvement qui animait alors l’élite de la jeunesse.
Il n’est pas impossible que Paracelse ait rencontré à Oxford Érasme, alors âgé de cinquante ans, qui y enseignait le grec, accueilli par Henri YIII, mais il devait surtout le retrouver à Bâle, neuf ans plus tard.
A ce moment commençait à briller, en Angleterre, Thomas More. Son livre qui venait de paraître (1516), sur VÉtat républicain idéal ou Utopie, contenait en somme des idées communistes sur le partage des biens, qui alors ne paraissaient pas scandaleuses, parce qu’on les considérait comme trop fantaisistes. Il avait écrit précédemment une vie de Pic de la Mirandole.
Pendant qu’il était en Angleterre, Théophraste apprit qu’on se battait dans les Pays-Bas. Il s’y rendit immédiatement, obtint un poste de chirurgien-barbier dans l’armée hollandaise et entreprit la pratique chirurgicale aux armées. Le Dr Julius Hartmann pense qu’il en rapporta la longue épée avec laquelle il est représenté dans ses portraits ultérieurs.
On était alors en 1518 ou 1519. En deux ou trois ans, Paracelse venait de visiter sept pays étrangers et de s’arrêter, pour le moins, en une douzaine de villes. A cette époque,
Christian 11 de Danemark s’était eni})aré de Stockholm. Paracelse s’engagea comme chirurgien militaire dans les rangs danois et alla jusqu’à la capitale suédoise. Il eut encore l’occasion de visiter des mines, d’observer aussi l)ien des minerais nouveaux que des maladies spéciales aux mineurs, sur lestpielles il devait écrire plus tard. Il trouva, dans ces ])ays peu connus, tout un folklore neuf dont il tira grand profit. Dans sa Grande Chirurgie, il mentionnera la décoction antihémorragique d’une dame suédoise. Les femmes suédoises, en effet, pratiquaient une sorte de médecine yiopulaire et traditionnelle dont elles faisaient remonter l’origine à la Volupsa, la guérisseuse sacrée. A elles appartenaient le soin de panser les plaies et de calmer les maux. Paracelse s’attendrit à cette évocation de la femme qui se penche vers l’homme douloureux ; il y retrouvait l’image de sa mère inconnue, pansant les pèlerins d’Einsiedeln, et la Volupsa sacrée, la mère inspirée et révélatrice, trouvait dans son âme des sympathies mystérieuses. Au demeurant, il pouvait comparer cette vénération des Scandinaves pour la femme à la tradition des Albigeois qu’il avait apprise dans le sud de la France. Pendant que Rome l’asservissait à l’homme, le Nord celtique la jugeait seule digne des fonctions de prêtresse. Pour Paracelse aussi, la femme était toujours revêtue de la dignité maternelle et si la dame suédoise aux décoctions vulnéraires lui inspira quelque sentiment, ce ne fut certes pas, comme l’insinue bassement A. Stoddart, une pensée galante, mais plutôt un écho émouvant du culte pieux de son enfance à la disparue.
En Suède vivait un savant remarquable, Olavius Pétri, qui était né la même année que Paracelse et qui professait des théories singulières, véritables expressions de l’amc nordique. Il défendait, contre l’ascétisme médiéval, les droits de la vie et de l’instinct ; il ne voulait pas qu’on opprime la nature et s’élevait en particulier contre cette chasteté criminelle opposée au mariage. Comme les Cathares d’Albi, il prétendait que l’amour est nécessaire au développement spirituel de l’être humain et que les manifestations extérieures sont vaines à côté des dispositions affectives de l’âme. C’était tout le chant des troubadours sous les latitudes glacées (I).
(1) Cf. Heinrik Sciiuck, Histoire littéraire suédoise. Paris, 1923.
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De Suède, Théophraste continua sa course à travers le Brandeburg, la Bohême, la Moravie. Il y avait dans ces pays de curieuses traditions et les Tziganes possédaient des secrets qu’ils prétendaient tenir de Thot l’ Egyptien. Leur tarot aux vingt-deux lames correspondait aux vingt-deux lettres hébraïques dont Paracelse avait connu la signification kabbalistique chez Trithème. Ils avaient aussi toutes sortes de secrets médicaux. Dans le IV® Livre des Defensiones, il dit (1) :
« Les Universités n’enseignent pas toutes choses ; il faut au médecin rechercher les bonnes femmes, les bohémiens, les tribus errantes, les brigands et autres gens hors la loi, et se renseigner chez tous. Nous devons, par nous-mêmes, découvrir ce qui sert à la science, voyager, subir maintes aventures, et retenir ce qui en route peut être utile. »
Lithuanie, Pologne, Valachie, Carniole, Dalmatie, autant de pays que notre voyageur traversa. En Transylvanie, il fut, semble-t-il, malade ou en danger de perdre la vie. Enfin, il s’arrêta à Fiume et, plus au sud, à Zeugg, avant de s’embarquer pour Venise.
« Paracelse, dit Gundolf (2), cherchait la nature dans le vaste monde et, dans la nature, les forces et les sucs, les sources et les raisons, les plantes et l’atmosphère ; c’est pourquoi il passait à côté des chemins battus, n’ayant pas les mêmes buts que les autres écolâtres ; il ne fit qu’efïleurer les universités, les centres des mœurs, de la prospérité et du faste, bref, tout ce que la règle et la forme avaient déjà déguisé. Avant tout, il exhumait les secrets du peuple, sondant la misère nue, étudiant les sombres superstitions d’autrefois, les usages rares ou disparus et les ressources des temps les plus reculés, s’intéressant même aux choses proscrites et répugnantes comme la populace, les sorcières et les bourreaux. Il explorait toutes les régions et toutes les couches du peuple où la souffrance était plus violente et plus primitive et où se manifestaient encore librement, négligés par les lumières et la suffisance des lettrés cultivés et vertueux, un savoir instinctif, une prescience intuitive et
(1) A. Stoddart, loc. cit.
(2) Frédéric Gundolf, Paracelse (traduit de l’allemand par S. .Stelling-Michaud). Paris, 1936.
une vision divinatoire des rapports étroits entre les trois règnes de la nature... Paracelse en avait le sens spirituel comme les bêtes en ont l’instinct corporel. C’est pourquoi il recherchait sans morgue savante tous les médicaments et procédés de guérison populaires pour y trouver des éclaircissements sur cette relation intime. Il préférait la compagnie du menu peuple dans les auberges et les tavernes parce qu’il espérait augmenter ses connaissances de cette façon-là. Ce que les autres membres du corps médical pouvaient lui apprendre, il le savait déjà. »
En vérité, il se rappelait trop comment son père, qu’il avait vu professer dans le décorum habituel, avait été incapable de sauver sa mère de la mort. Cette pensée le hantait sans ceâse, même sans se formuler clairement dans son esprit. Il opposait cette chaire, dans laquelle il avait vu enseigner, à toutes les faiblesses de la vie courante dont il avait été le témoin. Et en cela l’éternelle et sourde hostilité qui dresse toujours les fds contre les pères, qui pousse les générations nouvelles à renverser les précédentes, ce besoin des petits de prendre la revanche sur les grands, cette impulsion métaphysique qui amena Kronos à châtrer son père Ouranos comme lui-même, plus tard, devait être châtré par son fils Jupiter, le menait avec la toute-puissance obscure de l’instinct.
Si son humilité, comme dit Gundolf, était faite d’esprit chrétien, ce n’était en tout cas pas dans sa fréquentation des églises ni des prêtres qu’il en avait trouvé l’exemple, mais bien plutôt parce qu’il avait voulu être, devant la nature maternelle, comme le doux enfant Jésus dans les bras de la bonne Vierge d’Einsiedeln, et parce que, portant en lui le modèle du Christ insulté et martyrisé, il rêvait d’abattre la puissance des grands, par la sainteté de son action.
Et plus il avait approché le peuple souffrant, plus il en avait mesuré la générosité et la spontanéité, jaillissant des sources mêmes de l’instinct; plus il avait profité de son accueil fraternel, mieux il en avait senti la richesse affective, la vie bouillante du cœur, et plus il avait pris en horreur la morgue stérile et l’indigence sentimentale de ceux qui, sacrifiant aux conventions mondaines pour assurer leur place, finissent par cristalliser leurs émotions et par mourir à la seule existence