LE CÉRÉMONIAL POUR LES COUPS DE BATON
dans une furieuse colère contre luy. Jacqueline et moy, nous venons de le frotter et de le mettre au lit. Ensuite nous avons été tous deux boire une bonne bouteille, et toujours à la santé de M. Sans-Quartier, qui en est amoureux, mais dont elle se moque, et à celle de ce butor de Gille, qu'elle ne sçauroit souffrir. Jacqueline m'aime à la folie et n'a rien de caché pour moy. Certes, à mon endroit, on ne peut voir une fille plus libérale. Ouy, ma foy plus libérale, puisque tout à l'heure encore elle vient de me donner deux jambons pour une andouille...
( Gille, pendant les derniers discours de Divertissant, vient par derrière pour le frapper. Divertissant se retourne toujours au moment qu'il a le bras levé. Alors, Gille cache promptement son bâton et luy fait des révérences. Ce la^\i se répète plusieurs fois. A la fin, surprenant Gille le bâton
■ à la main : )
Que voulez-vous faire avec ce bâton-là ? Gille.
Monsieur Divertissant, vous ne croiriez peutestre pas qu'avec ce bâton je suis en estât de gagner une pistole dans ce moment?
Divertissant.
Et qui vous en empesche?
Gille.
Personne. Mais c'est qu'il y a une petite difficulté. On me promet une pistole si je donne cent coups de bâton à quelqu'un, et je crains bien que ce quelqu'un là ne veuille pas les recevoir.
282 quatrième parade
Divertissant.
Il seroit de bien mauvaise humeur s1il ne vouloit avoir pour vous cette légère complaisance. Mais il ne faut pas tant de ménagement, surtout si ce quelqu'un est un faquin, un misérable, un homme de néant.
GlLLE.
Oh! ouy, Monsieur, il est tout cela.
Divertissant.
Et vous craignez ce drosle?
Non, pas autrement... Mais...
Divertissant, aparté.
Je devine. Il faut me réjouir à ses dépens. (Haut.) Écoutez-moy, mon amy, je vais vous enseigner le moyen de donner ces cent coups de bâton sans rien risquer. Offrez à ce faquin, à ce misérable, la moitié de la pistole que Ton vous promet, s'il veut recevoir tranquillement vostre bastonnade.
Gille.
Et cette proposition peut-elle se faire à un galant homme?
Divertissant.
Non; mais à un homme de néant, il n'y a rien à risquer.
Gille.
Eh bien! cela estant, monsieur Divertissant, je vous offre donc cette moitié de pistole, si vous voulez recevoir cent coups de bâton.
le cérémonial pour les coups de baton 283
Divertissant.
Comment! c'est moy qui suis ce misérable, ce faquin, cet homme de néant?
Gille.
Vous-mesme. Dame! vous voilà pris sans vert.
Divertissant.
Il est vray que je me suis un peu trop avancé, mais je veux vous faire voir que je suis homme de parole. Non seulement je recevray, pour vous faire plaisir, ces coups de bâton , mais encore je veux vous laisser la pistole en entier, pourvu que je sçache quelle est la personne qui vous la donne. Gille.
Cela est-il possible?... Mais c'est Sans-Quartier, à cause de quelque jalousie au sujet de Jacqueline. Divertissant.
Il a raison. Allons, mon amy Gille, frappez!
Par ma foy, cela est trop galant. Il faut que je vous embrasse auparavant.
Divertissant.
Très volontiers.
Gille.
Doucement donc, vous me tirez les oreilles et vous me serrez si fort...
Divertissant.
Quand j'aime quelqu'un, je l'étouffé de caresses.
(// l'embrasse. )
Gille.
Ahy ! ahy ! ahy !
284 Quatrième parade
Divertissant.
Courage! Vous voyez que je tends le dos de bonne grâce.
Gille.
Allons !
(// lève le bras.)
Divertissant.
Qu'allez-vous faire?
Gille.
Belle demande ! Vous donner des coups de bâton.
Divertissant.
Et le cérémonial ?
Gille.
Qu'est-ce à dire?
Divertissant.
C'est-à-dire qu'il y a un préliminaire, un cérémonial à observer, avec lequel on peut assommer un homme sans craindre la justice. Mais si l'on y manque d'un seul point, le premier passant va vous déférer au juge, et vous estes pendu sans miséricorde dans les vingt-quatre heures.
Gille.
Oh ! diable ! Cela ne vaut rien !
Divertissant.
Comment! A vostre âge, grand et gros comme père et mère, vous ignorez ce cérémonial! mais vous n'avez donc jamais donné de coups de bâton? Gille.
Non ; mais j'en ay bien receu.
Divertissant.
Sans le cérémonial ?
LE CÉRÉMONIAL POUR LES COUPS DE BATON 285 GlLLE.
Oh ! je n'y regardois pas de si près ; et il me semble qu'on n'y faisoit pas tant de cérémonie. Divertissant.
Eh ! mais, tant pis ! Avec des témoins, vous estes en estât de faire pendre tous ces gens-là et d'avoir la confiscation de leurs biens.
GlLLE.
Dame ! je n'en sçavois pas tant !
Divertissant.
Les coups de bâton étoient-ils donnés de dessein prémédité comme ceux^cy?
GlLLE.
Oh ! non !
Divertissant.
Cela estant, il y a bien de la différence. Vous voyez, par l'avis que je vous donne, combien je suis de vos amys. Je n'avois qu'à vous laisser faire, vous estiez un homme pendu. Quoy ! Sans-Quartier ne vous a pas instruit du cérémonial?
GlLLE.
Non, vraiment!
Divertissant.
C'est un coquin qui vous tendoit un piège. Je luy en ay donné, moy, plus de dix fois au sujet de Jacqueline.
GlLLE.
Avec le cérémonial?
Divertissant.
Ouy, vraiment. Je n'avois garde d'y manquer,
GlLLE.
Eh bien! en vérité, il ne m'en a pas dit un mot ! Or çàî apprenez-moy donc ce cérémonial.
Divertissant luy prend le bâton.
Le voicy. D'abord, on porte la main au chapeau de cette manière. On Poste de dessus la teste en trois temps : une, deux, trois. On fait une humble révérence. On avance de trois pas; on fait faire la demi-pirouetfe à son homme. On le place ainsy : là, comme si on vouloit jouer à coupe-teste. On remet son chapeau, on recule de deux pas en arrière, et l'on frappe ainsy fortement, en comptant les coups : un... deux... trois... quatre, etc.
(7/ rosse Gille.)
Gille.
Voilà qui est plaisant! Et Ton ne risque rien avec le cérémonial, quand on tueroit son homme? Pas la moindre chose !
Mais il n'y a rien de si aisé. Voyons!
Divertissant.
Volontiers.
Gille.
Voilà déjà la révérence... Allons, la pirouette... (Dans le temps qu'il va frapper, Divertissant Varreste.)
Divertissant.
Et la main au chapeau ? Vous manquez à l'essentiel. Il faudra vous donner plus d'une leçon.
LE CÉRÉMONIAL POUR LES COUPS DE BATON 287 GlLLE.
Ma foy ! je crois que ouy.
Divertissant.
Recommençons !
GlLLE.
C'est bien dit.
[Divertissant répète le cérémonial , rosse Gille et luy présente le bâton. Gille le remercie, veut le battre à son tour et manque toujours en quelque chose au cérémonial que Divertissant recommence à sa prière en le rossant plus fort. Enfin, Divertissant feint de se mettre en colère; il dit à Gille qu'il a la teste trop dure, qu'il n'a pas le temps de s'amuser davantage à luy donner cette leçon et qu'il n'a qu'à la répéter avec Sans-Quartier qui n'y prendra peut-est re pas garde de si près. Gille ramasse la batte, se désespère et, voyant arriver Sans- Quartier, il luy dit qu'il est un fripon de l'avoir exposé à estre pendu, faute de l'avoir instruit du cérémonial. S ans -Quartier, surpris, luy demande ce que cela signifie. Gille fait une partie du cérémonial et rosse vivement Sans-Quartier qui crie et dit qu'il va faire sa plainte à la justice. Gille luy répond qu'il ne craint pas cela, parce qu'il a observé le cérémonial prescrit pour les coups de bâton. Il le répète et assomme Sans-Quartier qu'il poursuit. Ainsi finit la parade.)