‹ Parades inédites [par] Th.S. Gueullette. Avec une préfChapitre 23 sur 109 · LE MAISTRE, GILLE, TAILLE-BRAS, VISAUTROU · texte numérisé non relu

LE MAISTRE, GILLE, TAILLE-BRAS, VISAUTROU

(Taille-Bras a une scie, un couperet, des palettes à saigner; Visautrou, un tablier devant luy et une seringue.)

Taille-Bras.

Qu'y a-fil, Monsieur? Vous criez comme si le feu estoit à la maison.

Le Maistre.

Hélas? Monsieur, voilà mon valet Gille en pitoyable estât.

Gille.

Hélas , ouy !

Visautrou.

A quoy servent ces cornets de papier?

Gille.

C'est que j'ay eu les doigts bruslés dans la marmite.

Visautrou.

Cela- est fascheux, mon amy. Hippocrate, en pareil cas, dit que, pour tempérer la chaleur que cause la bruslure, il faut commencer par prendre un petit clyslère dulcifiant.

Gille.

Qu'est-ce que vous parlez d'hypocras, Monsieur? j'en boirois bien un coup pour me fortifier le cœur.

VlSAUTROU.

Ce n'est pas d'hypocras que je parle. C'est d'Hippocrate, le prince de la médecine.

Taille-Bras.

M. Visautrou parle sensément. Mais Gallien assure qu'en pareil cas il faut auparavant phlébotoniser le malade.

Gille.

Ah ! ah ! ah !

Visautrou.

Vous vous trompez, Monsieur , c'est par le clystère qu'il faut commencer.

Taille-Bras.

Et moy, je vous soutiens que c'est par la saignée.

Le Maistre.

Eh! Messieurs, finissez vos contestations et secourez, si vous le pouvez, ce pauvre diable. Gille.

Ah! je me meurs! Du vin!... du vinaigre!

Le Maistre.

Il me fend le cœur. Despeschez-vous donc.

Taille-Bras.

Cela va estre fait dans le moment.

Le Maistre.

Qu'allez-vous donc faire ?

Taille-Bras.

Luy couper le bras que j'emporteray chez moy, puisque vous estes si pressé, et je panserai la main tout à loisir.

Oh ! non, non, Monsieur, n'allez pas si viste. Ah !

je sens bien que je n'iray pas loin. Cela me gagne les parties nobles. Ah ! Monsieur mon maistre ! qu'il est dur de mourir si jeune! Mais, auparavant, ne pourrois-je pas faire un petit bout de testament par-devant main de notaire?

Taille-Bras.

Oh! cela est très aisé. Pour vivre à son aise, il faut manger à plus d'un râtelier. Je suis chirurgien, comme vous sçavez, et tabellion, fort à vostre service. Faites seulement apporter une table.

(H tire son écritoire, du papier et une plume; après quoy, il se met en posture d'écrire. )

Vous n'avez à présent qu'à me dicter vos volontés : « Par-devant, etc.. fut présent, etc.. lequel, etc.. nous a ainsy dicté ses intentions. Premièrement... » Allons, Monsieur Gille, c'est à vous de parler.

Gille.

Ah! Monsieur! vous n'avez qu'à écrire tout ce qu'il vous plaira.

Taille-Bras.

Mais, Monsieur, ce sont vos volontés, et non pas les nostres, que nous devons coucher sur le papier. Gille.

Eh bien ! Monsieur, puisque cela est , pour la bonne amitié que je porte à M. Parlaventrebleu, mon maistre, je luy laisse cette maison-cy.

28 PREMIÈRE l'ARADE, ACTE 1

Comment, cette maison-cy? Mais, vraiment, elle m'appartient.

Gille.

C'est pour cela que je vous la laisse, mon doux maistre. Vous voyez bien que je ne puis l'emporter. Item, je laisse à Jacqueline, la cuisinière de M. Parlaventrebleu, la plus grosse paire de fesses qu'il y ait dans le village.

Taille-Bras.

Mais, Monsieur...

Gille.

Ecrivez, écrivez.

Taille-Bras.

... Dans tout le village.

Gille.

Plus, je laisse au notaire qui aura eu la bonté de faire mon testament...

Taille-Bras.

Ah ! Monsieur Gille, la plume me tombe des mains.

Gille.

Attendez, Monsieur. Je laisse donc au susdit notaire ou tabellion la plus belle paire de cornes qui ait jamais esté sur la teste d'un cocu. Taille-Bras.

Mon amy, vous faites le goguenard. Heureusement que je suis garçon, cela ne me regarde pas. Mais je vous déclare que, dès à présent, je renonce au legs.

GlLLE.

Cela dépendra plus de vostre femme que de vous. Item, je laisse à mon petit frère, Guillaume Bambinois, toute ma garde-robe, à condition qu'il dépendra de M. Parlaventrebleu, mon bon maistre...

Taille-Bras.

Qu'il pendra M. Parlaventrebleu?

Le Maistre.

Non pas, s'il vous plaît, Monsieur le tabellion ; diable ! quel quiproquo! Mettez, s'il vous plaît, dépendra et non pendra. Mais, Gille, je ne te connois pas de garde-robe. En quoy consiste-t-elle ?

Gille.

Vous le voyez, Monsieur, je porte tout sur moy. Il y a pourtant encore deux chaussons chez la blanchisseuse. Item, je laisse à Lallemand, frotteur de feu Mme Parlaventrebleu...

Taille-Bras.

Un lavement au frotteur de madame?

Gille.

Eh ! non, Monsieur.

Taille-Bras.

Monsieur Gille, ma foy, vous vous moquez de nous. Je vois bien qu'il faut quitter la plume pour le bistouri.

Gille.

Attendez encore un moment, Monsieur. Dans un grand péril, j'ay fait un vœu singulier dont je n'ay

pu encore m'acquitter. Si vous voulez bien le faire pour moy, ou M. Visautrou, je crois mesme que, pour le présent, cela convient mieux à monsieur l'apothicaire, qui est marié depuis trois mois. Visautrou. Cela est vray, Monsieur, et j'ay mesme une fort jolye femme.

Gille.

Tant mieux, Monsieur; vous vous acquitterez mieux du vœu, et je vous en auray une extrême obligation.

Visautrou.

Mais, s'il faut trop s'éloigner de ma maison, Monsieur, j'ay bien des pratiques.

Gille.

Oh! Monsieur, pourvu que vous en soyez seulement à cent pas, cela suffit.

Visautrou.

Cela estant, je vous promets d'exécuter vostre vœu.

Gille.

Ah ! je respire et je meurs content. Eh bien ! Monsieur, dans un danger très pressant, j'ay fait vœu... Ah ! je n'y tiens plus!

Visautrou.

Achevez donc !

Gille.

Monsieur, vous ne le voudrez pas. Ma pauvre femme Gillette n'a jamais voulu m'acquitter de ce vœu, et cela luy estoit bien facile.

LE TESTAMENT DE GILLE 3l

VlSAUTROU.

Eh bien ! à son refus, je m'en charge.

Gille.

Assurément?

VlSAUTROU.

J'en jure par ma seringue, mes canons et mon mortier.

Gille.

Eh bien, donc! Monsieur, dans un très grand péril, puisque j'estois prest d'estre pendu pour avoir esté en maraude, j'ay fait vœu, si j'en revenois...

VlSAUTROU.

Dequoy as-tu fait vœu?

Gille.

J'ay fait vœu d'estre cocu.

VlSAUTROU.

Que le diable t'emporte, animal ! Exécute ton vœu toy-mesme. Il y a une heure qu'il nous tient le bec dans l'eau pour nous dire une impertinence. Or çà, finissons. Voyons cette main malade.

Gille.

Ah ! ah ! ah î

Le Maistre.

Doucement, Monsieur Visautrou. [A Gille.) Là, là, un peu de patience. Tu ne seras pas plus tôt guéry que tu ne sentiras plus de mal.

Gille.

Voyez le gros sorcier !

Taille-Bras.

Commençons par le pouce.

GlLLE.

Ah ! Monsieur, prenez garde. Ah ! ah ! ah ! ah !

(Icy arrive une sage-femme du voisinage qui soustient qu'elle a entendu les cris d'une fille qui veut accouscher ; qu'elle s'y connoît. Elle soustient que Gille est une fille déguisée, laquelle a esté débauchée par le maistre, qui y est très sujet. Elle veut visiter Gille. 'On la chasse. )

Taille-Bras.

Enfin, nous voicy débarrassés de cette folle. Voicy le cornet qui enveloppoit le pouce. Je n'y vois aucun mal.

Gille.

Tout de bon, Monsieur?

Visautrou.

Certainement.

Gille.

Je ne m'en serois jamais douté.

Visautrou.

Passons à l'index.

Gille.

C'est celui-là. Il m'élance furieusement. Ah! ah! ah!

Il est très sain.

Taille-Bras.

Gille.

Ah ! quel bonheur ! Il faut donc que le mal soit au doigt du milieu.

Visautrou.

Le voilà descouvert.

GlLLE.

Ah! Monsieur, je vous le disois bien! Du vin!... du vinaigre!...

Taille-Bras. Non, mon amy, il n'y a rien. Nous avons osté le papier qui le couvroit. Voilà ce que M. Visautrou vouloit dire.

Gille.

Tant mieux. Mais, Messieurs, allez, je vous prie, bien doucement aux deux autres.

Visautrou.

Voilà les cornets ostés, et ces deux doigts ne sont pas plus maltraités que les trois autres. Gille.

Cela est-il bien vray, Messieurs ?

Taille-Bras.

Très vray.

Gille.

Voyez ce que fait la force de l'imagination.

Taille-Bras.

Monsieur, ce coquin-là se moque de nous et de vous.

Le Maistre.

Je ne le crois pas assez fin pour cela.

Taille-Bras.

A la bonne heure; mais il faut nous payer.

Le Maistre.

Gela est juste. Gille, sur l'argent qui te reste pour la dépense de la maison, satisfais ces messieurs. Je rentre me préparer pour mon voyage.

GlLLE.

Or çà, Messieurs, combien vous faut-il?

Taille-Bras.

Mais, pour monsieur et pour moy, cela peut valoir quinze francs.

Quinze francs ! Ma foy, Messieurs, il ne me reste que quinze sols dix-huit deniers. Si cela vous accommode, vous pouvez les partager entre vous deux. Visautrou.

Quel insolent! Pour qui nous prens-tu?

Gille.

Pour des ignorans qui ne sçavez pas connoistre si je suis malade.

Taille-Bras.

Il s'agit de nous satisfaire, sinon...

Gille.

Ah! vous n1estes pas contens? Eh bien! voicy la monnoye que j'ay à vous donner.

(// les rosse et les chasse.)

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