SCENE IV
LAISSE-RIEN, GILLE, PREN S-TO UT, déguisé en robe.
Laisse-Rien.
Monsieur, ayez la bonté de vouloir bien... Prens-Tout, marchant gravement comme un homme qui compose ou qui étudie.
Le Ciel t'assiste, mon amy.
Laisse-Rien.
Je ne vous demande pas l'aumosne, Monsieur.
Gille.
Monsieur, c'est que cet homme et moy nous sommes en dispute.
MO DEUXIEME PARAbE
Prens-Tout.
Eh ! passe ton chemin et laisse-nous en repos.
Gille.
Ce monsieur robin est bien difficile à aborder.
Laisse-Rien.
Il faut qu'il ait quelque chose dans la teste. C'est peut-estre un avocat.
Prens-Tout, déclamant avec emphase et tenant un papier à la main.
« Ouy, Messieurs, ce n'est pas sans confusion que je me suis vu élevé, par vos suffrages, à la place d'échevin de cette ville. Je ne pouvois pas y prétendre par ma naissance. Elle devoit seurement m'en exclure. » Peste soit de l'animal qui a composé cette harangue! De quoy s'avise-t-il d'aller parler de mon père? Oh ! je luy laveray la teste comme il faut. C'est un sot, ou j'ay l'esprit bouché...
Gille.
Monsieur, si l'on osoit vous interrompre pour un moment.
Prens-Tout.
Pourquoy faire, mon amy ?
Gille.
Pour vous prier d'estre juge entre cet homme et moy.
Prens-Tout.
Gela regarde-t-il l'échevinage ?
Gille.
Je rie sçais pas ce que c'est que le village.
LES LAPINS lit
Prens-Tout.
Va rapprendre, beste que tu es, et me laisse estudier ma harangue.
Laisse- Rien, à G il le.
C'est qu'il estudie apparemment quelque'discours. . . Il faut luy faire accroire que nostre contestation regarde l'eschevinage. [A Prens-Tout.) Mon camarade ne sçait pas ce qu'il dit, Monsieur. C'est un fait qui regarde la police de la ville.
Prens-Tout.
Cela estant, je vous escoute.
Laisse-Rien.
Monseigneur... je crois vous reconnoistre pour vous avoir vu hier dans vostre boutique... Prens-Tout.
Ouf! Passez les qualités, mon amy, au fait!
Voicy de quoy il s'agit : Le maistre de ce garçon l'a chargé de porter à un des huissiers de la ville [à Gille : Il ne faut pas luy dire que c'est au procureur de vostre barbon) un présent honneste; mais je ne luy ay pas conseillé de le faire. Prens-Tout.
Et pourquoy voulez-vous sevrer ce pauvre diable d'huissier de la galanterie qu'on veut luy faire? Laisse-Rien.
Pourquoy? Vous n'avez qu'à jeter la vue sur la nature du présent...
Prens-Tout.
Il est vray que la raillerie est un peu trop forte. On ne se moque pas ainsy d'un membre de la ville;
et son maistre et luy mériteroient [qu'on les envoya pour quinze jours à la Charbonnière.
Gille.
Et pour quelle raison, s'il vous plaist ?
Prens-Tout.
Parce que c'est insulter un honneste homme que de luy envoyer des chats en présent.
Gille.
Des chats?
Laisse-Rien.
Vous voyez que je ne luy fais pas dire.
Prens-Tout.
Qu'est-ce que cela signifie?
Laisse-Rien.
C'est, Monsieur, qu'il y a un quart d'heure que ce garçon-là me veut soutenir que ce sont des lapins.
Prens-Tout.
Ce n'est pas possible.
Je vous dis la vérité pure, Monsieur; j'ay eu beau luy dire que c'estoient des chats, il n'en a voulu rien croire.
Prens-Tout.
Mais il faut estre aveugle pour ne pas voir ce que c'est.
Laisse- Rien.
Il a fait plus, il a voulu parier vingt-quatre sols que son maistre luy doit contre moy un escu.
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Prens-Tout.
Il a seurement perdu la gageure. Mais il ne convient pas que vous preniez les vingt-quatre sols. Ne voyez-vous pas bien que c'est un imbécile ? Gille.
Comment, Monsieur, ce sont là des chats?
Prens-Tout.
On n'en peut douter. Mais retirez-vous, vous estes jugés.
Gille.
Des chats !
Prens-Tout.
Ouy, des chats. Je me connois un peu en peaucerie. Mon père en vendoit.
Gille.
Ce ne sont pas des lapins?
Prens-Tout.
Non vraiment, et si vous les portiez à l'un de nos huissiers, il vous feroit donner cent coups de bâton. Adieu, mon amy.
Laisse-Rien.
Sçavez-vous ce que je pense de cecy? Vostre maistre veut se réjouir à vos dépens et vous faire payer vostre béjaune. C'est un tour de carnaval. Il veut vous faire berner par les clercs de vostre procureur. Allez, mon garçon, allez luy porter vostre accolade de chats.
Gille.
Ouy-da!... Du diable si j'en suis la dupe! Je ne suis pas assez sot pour exécuter cette commission.