GILLE, UN MAISTRE BARBIER
[GILLE BARBIER.] GlLLE.
Parguenne ! je suis bien chanceux ! Voilà qui est finy ; je ne veux plus estre valet. J'ay entendu dire que nostre voisin, le barbier, avoit besoin d'un garçon; je vais me présenter chez luy. Holà! Est-ce qu'il n'y a personne icy?
Qu'y a-t'il ?
GlLLE.
Monsieur, on m'a dit que vous cherchiez un bon garçon pour estre à vostre boutique.
Le Barbier.
C'est vray. Vous avez sans doute quelque commencement?
GlLLE.
Oh ! que ouy, Monsieur.
Le Barbier.
Vous sçavez apparemment tresser?
GlLLE.
Oh! que ouy, Monsieur. Je ferois tout Paris en une heure.
Le Barbier.
Je ne vous dis pas tracer; je vous dis tresser des cheveux pour faire une perruque.
GILLE BARBIER 1 JQ
GlLLE.
Oh ! non, Monsieur.
Le Barbier.
Vous sçavez accommoder les cheveux ?
Gille.
Nullement.
Le Barbier.
Mais vous sçavez raser?
Oh ! que non, Monsieur.
Le Barbier.
Mais que diable sçavez-vous donc faire ?
Gille.
Je sçais faire chauffer de Peau pour faire la barbe.
Le Barbier.
Malepeste ! vous estes bien avancé.
Gille.
Je sçais encore faire mousser les savonnettes et ébrécher les rasoirs.
Le Barbier.
Oh ! oh ! c'est quelque chose cela !
Gille.
Mais, pour faire le poil, je ne l'ay jamais essayé
que sur un barbet. Encore étoit-ce avec des ciseaux.
Le Barbier.
Cela suffit... (Aparté.) Il faut que je me réjouisse
un peu aux dépens de ce benest-là... (Haut.) Eh
bien ! mon amy, malgré ton peu de capacité, comme
tu me parois de bonne volonté, je te retiens à mon
service et je veux, avant un mois, que tu soyes un
des plus habiles de nostre profession. Mais je mets quelques conditions dans nostre marché.
Gille.
Qu'est-ce que c'est que des conditions? Cela est-il difficile à exécuter?
Non î Primo, tu ne mangeras de la soupe que deux fois par jour.
Gille.
Oh ! oh ! j'en seray fort content.
Le Barbier.
Secundo, tu ne boiras pas plus de deux pintes de vin à chaque repas et tu n'auras que vingt-cinq livres de pain par semaine.
Gille.
Je m'accommoderay assez de tout cela. Diantre! voilà une bonne condition. Et de la viande? Le Barbier.
Oh ! tu en auras à discrétion. Il y a quelque chose de plus : c'est que le premier jour qu'un garçon entre chez moy, j'ay coutume de luy donner .un repas exquis et, pour commencer avec toy, je prétends que tu fasses très grande chère tout à l'heure. Holà î que l'on apporte cette table !
Gille.
Pardy, je l'apporteray bien moy-mesme.
(Ils s'asseyent.) [LE REPAS IMAGINAIRE.]
Le Barbier.
Aimes-tu la soupe aux choux ?
GlLLE.
Beaucoup.
Le Barbier.
Allons, mettons-nous à table. Que Ton serve la soupe. Tiens ! mange-moy une bonne assiettée de ces choux de Milan.
Gille, aparté.
Ma foy, je vois bien la table et les assiettes, mais je ne vois rien dessus.
Le Barbier.
Prens garde de te brusler. Eh bien ! comment les trouves-tu, ces choux?
Gille.
Délicieux !
Le Barbier.
J'ay pensé me dépouiller le palais.
Gille, aparté.
Je n'y comprens rien. C'est une plaisanterie ! il faut nous y prester.
Le Barbier.
Ne mangeons point de bouilly. Nous avons quelque chose de meilleur.
Gille.
Comme il vous plaira.
Le Barbier.
Passons aux entrées. Goûte de cette fricassée de pieds de mouton.
Gille.
Morguenne! qu'ils sont délicats ! Le verjus de grain n'y est pas épargné.
Le Barbier, aparté.
Ce drosle-là est bouffon. (Haut.) Mange-moy de ces fricandeaux.
Gille.
Ils sont exquis. Mais si nous buvions un coup? Le Barbier, faisant comme s'il débouc hoit une bouteille.
C'est bien pensé. Voilà du vin de Beaune.
Il est, ma foy, excellent.
Le Barbier.
Allons ! expédie-moy cette aisle de chapon !
Gille.
Mais vous me faites trop manger.
Le Barbier.
Bon! bon! Aimes-tu la salade?
Gille.
Si je Paime!
Le Barbier.
Celle-cy est très bien assaisonnée.
Gille.
A merveille.
Le Barbier.
Allons! il faut encore manger cet estomac de perdrix et ces deux cuisses de bécasse.
Gille.
Ah ! Monsieur, j'auray bien de la peine à en venir à bout.
Le Barbier.
Passons au Champagne... Pouf!
GlLLE.
Qu 'est-ce que cela ?
Le Barbier.
C'est le bouchon qui saute au plancher.
Gille.
Diantre ! C'est donc de grand vin ?
Vois, comme il mousse !
La peste! Il gratte le gozier.
Le Barbier.
Encore un coup.
Gille, Très volontiers.
Le Barbier.
Ces pieds à la Sainte-Menehould ?
Gille.
Ils sont bons, mais il faudroit un peu de moutarde.
Le Barbier.
Eh ! en voilà ! Que ne parles-tu ?
Gille.
Le diable m'emporte si je la voyois.
Le Barbier.
Allons en Champagne! Une rasade à ta santé!
Gille.
Tope ! A la vostre !
Le Barbier.
A tes plaisirs !
Gille.
Aux vostres !
144 deuxieme parade
Le Barbier.
A qui boirons-nous, à présent?
Gille.
Ah ! Mais, Monsieur, laissez-moy respirer. Vous me griserez et je vous avertis que j'ay le vin mauvais. [Bas.) Rira bien qui rira le dernier. Un doigt de vin de Muscat?
Gille.
Je ne puis plus boire.
Le Barbier.
Allons ! allons ! du courage !
Gille.
Tout coup vaille ! Versez donc plein mon verre.
Le Barbier.
Comme vous le sablez!
Gille.
Je bois toujours ainsy le vin muscat.
Le Barbier.
Eh bien î que dites-vous de celuy-là?
Gille.
Je n'ay pas eu le temps de le gouster.
Encore un coup pour Boire à son toureloure, Boire à son tirelire lire Boire à son tour.
Le Barbier Ah ! vous avez le vin gay.
Gille, faisant Vyvrogne.
Je vous Pavois bien dit... heu!... Voilà ce que c'est!
Le Barbier.
Il est, ma foy, très bouffon !
Gille, lai donnant un coup de poing.
Bouffon toy-mesme. Je te trouve bien plaisant de m'insulter sur le pavé du roy! passe ton chemin. Sçais-tu bien à qui tu parles.... heu?
Non vraiment.
Gille.
Eh bien ! apprends que je suis un homme d'esprit, heu!.... qui ay eu l'honneur, heu!... d'estre refusé à l'Académie, quoique j'aye plus usé de papier à torcher mon cui que tu n'en as employé toute ta vie à écrire.
Le Barbier, riant.
Oh ! Monsieur, je le crois bien.
Gille.
Et tu es un insolent drès-là de me parler comme tu fais... heu !
Le Barbier.
Je vous demande excuse.
Gille.
A la bonne heure. Porte-moy donc le respect qui m'est dû !
Le Barbier.
Ah ! volontiers.
GlLLE.
Tu es un yvrogne ! Je suis sobre, moy.
Le Barbier.
Il y paroist. (Aparté.) Il joue bien son rosle. Gille, chantant.
Ma foy, quand j'ai bien bu, je croy Que toute la terre est à moy...
Tu chantes à merveille.
Gille, se laissant tomber sur luy.
Je chante comme je puis ! heu . . .
Le Barbier.
Mais, Tamy, soutenez-vous donc.
Gille.
Vive qui le pourroit ! Pourquoy m'as-tu fait tant boire ?... heu !
Le Barbier.
Je suis la dupe de ce drosle-là. J'ai voulu rire à ses despenSj et le coquin s'est moqué de moy* Gille.
Qu'appelles-tu coquin? Coquin toy-mesirie.
(// prend une batte et te rosse t ) Le Barbier.
Oh ! cela passe le jeu.
Gille.
Eh bien ! laisse-moi cuver mon vin.
Le Barbier, aparté.
Il faut rire encore, sinon on se moqueroit de moy.
(Haut.) C'est bien dit; dors, monamy.Je vais achepter de l'essence et de la poudre, et je reviens dans un quart d'heure.