‹ Parades inédites [par] Th.S. Gueullette. Avec une préfChapitre 77 sur 109 · LES BRAVES D'OSTENDE · texte numérisé non relu

LES BRAVES D'OSTENDE

Laisse-Rien.

Holà! hé! quelqu'un.

Gille.

Me voilà, Messieurs, que diable! Voilà des figures bien singulières. Que souhaitez-vous ?

Prens-Tout.

Mon amy, nous voulons une bouteille de ton meilleur vin de Champagne.

Du meilleur vin de Champagne?

Ouy ! du mousseux.

Gille.

Vous allez estre servis tout à l'heure. (// rentre et revient.) Messieurs, je ne songeois pas qu'il ne doit arriver que demain soir. Pour le présent, nous n'en avons pas une goutte icy.

Prens-Tout.

Quoy? tu n'as plus de vin de Champagne?

Gille.

Non, Monsieur, mais, pour tout autre vin, vous n'avez qu'à parler.

Laisse-Rien.

Eh bien ! chevalier, passons-nous de Champagne. Donne-nous donc du bourgogne; mais du meilleur, du beaune, par exemple.

Gille.

Ah! ah ! Vous meparoissez estre de fins gourmets; mais, pour du beaune, cela n'est pas possible. Il nous a manqué ce matin. Je viens d'en donner la dernière bouteille à M. le comte de Stirlik-Berlik. Prens-Tout.

Parbleu, marquis, nous jouons aujourd'huy de malheur. Eh bien ! sers-nous du vin de Coste-rotie. Gille.

De Coste-rotie? J'en avois une pièce excellente, mais elle a tourné au bois aigre la semaine dernière, et j'ay esté obligé de la livrer au vinaigrier. Laisse-Rien.

Tu auras tout au moins du vin de Goulange, de Chablis, de Montmorillon.

Gille.

Il nous en venoit par eau ; mais le bateau a péry, et tout le vin a esté perdu.

Ah ! je vois bien qu'il faudra nous réduire au petit vin de Suresnes. Apporte-nous-en donc une bouteille.

Gille.

Du petit vin de Suresnes? Eh ! sçavez-vous qu'il a esté excellent cette année!

Laisse-Rien.

Oh ! nous en aurons donc?

LES BRAVES d'OSTENDE 1 77

GlLLE.

C'est ce qui vous trompe! Il ne m'en restoit plus qu'un carteau. Le tonnelier, il n'y a pas deux heures, en voulant le mettre en perce, a enfoncé la douve du milieu, et tout le vin s'est enfuy dans l'instant sans qu'il en fût resté une seule goutte. Ma foy, MessieurSj c'est grand dommage !

Prens-Tout.

Mais, enfin, faquin que tu es, sais-tu que le marquis et moy, nous commençons à nous impatienter! Quel vin as-tu donc à nous donner?

Gille.

Ma foy, Messieurs, je ne vous feray point de montre. Vous aurez du vin de Brétigny.

Laisse-Rien.

Et, morbleu ! donne-le tel qu'il est. Le chevalier et moy nous étranglons de soif.

Gille.

Vous allez estre servys sur-le-champ.

Laisse-Rien.

A la fin, nous boirons donc! Je crois que ce drosle-là se moque de nous.

Prens-Tout.

Rira bien qui rira le dernier.

Tenez, Messieurs, voilà du vin exquis.

Prens-Tout.

Voyons, mon amy.

Gille.

Bon! j'ay oublié les verres.

Pkens-Tout.

Va donc les chercher.

Gille. sortant.

J'y cours. (// 7'entre.) Ma foy, je n'ay trouvé que celuy-cy. 11 y eut hier icy des gens qui firent la débauche. Ils ont tout cassé, hormys celuy que je tiens. Laisse- Rien.

Fort bien ! Et le vin ?

GlLLE.

Parbleu, j'ay tant d'affaires dans la teste que j'ay remporté la bouteille.

(Il sort.)

Laisse-Riln.

Morbleu ! c'est se moquer!

Gille, rentrant.

La voicy. Permettez, Messieurs, que je vous . mette icy un bout de nappe. J'aime la propreté. [Il met un torchon sale, puis il boit.) Comment le trouvez- vous?

Piœns-Tout.

Mais, animal, nous ne l'avons pas encore gousté. Donne-moy cette bouteille!

Gille.

La voilà.

Laisse- Ri en.

N'aurois-tu rien à nous donner pour graisser le couteau? Quelque pièce de four ou quelque morceau de bœuf?

LES BRAVES DOSTENDE l jty

GlLLE.

Une pièce de four ou un morceau de bœuf?... J'ay votre affaire.

Prens-Tout.

Tant mieux. A ta santé !

[Ils boivent deux autres coups chacun. )

Gille apporte une tuile et une poignée de foin sur deux assiettes.

Voilà, Messieurs, ce que vous demandez.

Prens-Tout.

Qu'est-ce que cela?

Gille.

Une pièce de four.

Prens-Tout.

C'est une tuile. Et cecy?

Gille.

Un morceau de bœuf.

Laisse-Rien.

Par laTeste-Bleue, marquis, ce drosle-là est jovial ! Tu as bien fait de ne pas demander un morceau de cochon.

Gille.

Oh! Monsieur, n'en faites faute. Il y en a dans la garde-robe de nostre maistre, mais.*.

Prens-Tout.

Ce garçon-là est bouffon. Ne trouves-tu pas qu'il a un air de quelqu'un de ton régiment? Effectivement! Il ressemble beaucoup au petit Gillot.

l80 TROISIÈME PARADE, ACTE 1

GlLLE.

Comment dites-vous cela, Monsieur? Est-ce que vous avez connu le petit Gillot?

Prens-Tout.

Si nous Pavons connu !

Gille.

Sçavez-vous bien que c'estoit mon oncle ?

Laisse-Rien.

Ton oncle?

Gille.

Ouy vraiment, et pouvez-vous me dire ce qu'il est devenu ?

Laisse- Rien.

Ma foy, mon amy, il a esté pendu, il y a six semaines, pour avoir esté en maraude.

Gille.

Vous vous moquez de moy. Mon oncle n'estoit pas un maraud.

Prens-Tout.

Nous ne te disons pas cela. Aller en maraude, c'est s'écarter de l'armée pour piller le paysan. Autant de pris, autant dépendus. Mais cela ne déshonore pas.

Gille.

Cela ne déshonore pas? Oh! Je suis bien aise que mon oncle ait esté pendu.

Laisse-Rien.

Je le crois bien! D'autant plus que, comme on leur permet de faire un testament, le pauvre Gillot en a fait un dont je suis l'exécuteur.

LES BRAVES D'OS TENDE l8l

GlLLE.

Vous avez donc pendu vous-mesme mon oncle? Prens-Tout.

Non, vraiment! mon amy; il a été exécuteur des dernières volontés de Gillot, qui Ta chargé de remettre tout ce qu'il possédoit à un neveu que Ton appelle Gille Bambinois Cadet L'Aisne.

Gille.

Eh bien? Messieurs, c'est moy qui m'appelle Gille Bambinois Cadet L'Aisne. Parbleu! voilà un brave oncle; je veux boire à sa santé!

Laisse-Rien.

Comment, à sa santé! Il est mort.

Gille.

Cela n'y fait rien ! '

Laisse-Rien.

Tu n'as qu'à te trouver demain, à mon lever, rue Soli, à Thostel desTrois-Moineaux, et à demander le marquis de la Trichardière; je te remettray toute la succession de ton parent.

Gille.

Volontiers.

Prens-Tout.

Parbleu ! Buvons à la santé du légataire. Apportenous une seconde bouteille.

Laisse-Rien.

Tope! Au légataire!

(Gille va chercher une seconde bouteille.)

l82 TROISIÈME PARADE, ACTE I

GlLLE.

Et, Messieurs, la succession est-elle considérable?

Laisse-Rien.

Elle consiste dans quelques effets que mon valet de chambre a apportés dans sa valise.

i° Il y a un sifflet de chaudronnier de cristal minéral. Trois dés pipés et un étuy à lunettes vuide. Gille.

Cela ne me paroist pas d'une grande conséquence.

Laisse-Rien.

Il y a encore une tasse de coco, un briquet avec son amadoue, une seringue de moyenne grandeur, avec toutes ses dépendances.

Gille.

C'est quelque chose que cela... Et ses habits, vous ne m'en parlez pas.

Prens-Tout.

Ils appartenoient de droit à ses valets de chambre,

Gille.

A ses valets de chambre? Diantre! Mon oncle estoit donc devenu gros seigneur?

Prens-Tout.

Non ! Vous ne m'entendez pas.

{Il fait signe que Gillot a esté pendu. ) Gille.

Je ne vous entends pas.

Latsse-Rien.

Que diable! vous avez la forme bien enfoncée dans la matière ! Il veut vous rappeler que, le pauvre Gillot ayant été pendu, ses valets de chambre...

LES BRAVES DOSTENDE LOJ

Ah ! je suis au fait. Ouy, ouy, je conçois que sa garde-robe appartenoit à ces messieurs... Eh bien! pour peu que cela vaille, j'iray demain matin chercher le tout en vostre hostel.

Laisse-Rien.

Tu n'as qu'à venir, mon amy ; mais comme il faut prendre les charges avec le bénéfice, le défunt oblige, par son testament, son légataire universel à payer à mon lusSjas quarante livres qu'il luy a prestées, et trois cents livres pour les intérêts de cette somme.

Gille.

De sorte que cela fait 340 francs. Messieurs, je renonce à la succession du défunt. 11 n'y a pas là pour 40 sols de breloques, et il faudroit estre fou pour les prendre, à condition de payer ces 340 francs. Prens-Tout.

Ce garçon raisonne juste et paroît avoir de l'esprit. Effectivement, je ne luy conseillerois pas d'accepter cette succession, à moins que ce ne fût pour faire honneur à la mémoire de son oncle. Gille.

Ah ! je suis bien son serviteur. Mais où donc estil mort?

Prens-Tout.

Dans la ville d'Ostende, dont nous venons de faire le siège.

Gille.

Vous venez du siège d'Ostende?

1»4 troisieme parade. acte i

Laisse-Rien.

Ouy, mon amy ; tu nous vois un peu délabrés. Mais, ma foy, à la fin d'une campagne, on est bien heureux quand on n'est pas encore en plus mauvais estât. Il faisoit diablement chaud à ce siège-là! Est-ce que vous estiez exposés au grand soleil?

Prens-Tout.

Il s'agissoit bien du soleil. C'est le canon qui nous ronfloitaux oreilles.

Gille.

Messieurs, cela fait-il plus de bruit que le canon de la Grève au feu de la Saint-Jean?

Laisse-Rien.

Belle comparaison! On voit bien que tu es un badaud qui n'est jamais sorty de Paris.

Gille.

Pardonnez-moy, j'ay esté à Chaillot , à Saint- Cloud...

Prens-Tout.

Voilà de grands voyages. Et en es-tu revenu sain et sauf?

Gille.

Ouy ! Dieu mercy. J'ay pourtant pensé verser dans une charrette. Elle penchoit diablement vers les fossés du Cours-la-Reyne.

Laisse-Rien.

A propos de fossés, te souviens-to, marquis, de celuy que je sautay pour aller aux ennemis? Ilavoit plus de soixante toises de long!

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