LE TAILLEUR, GILLE, L'ESCLAVE
L'Esclave.
Signori, vorrei sapere la casa d'un certo signore chi si chiama...
Gille.
1 Quel diable de baragouin est-ce cela? L'entendezvous, nostre maistre?
Le Tailleur.
Ma foy, non !
Gille.
Ny moy non plus. Voilà une drosle de figure. Dis-moy un peu, l'amy, est-ce que tu ne sçais pas parler françois?
Pardonnez, Mossiou, ma je lou parla mal,
Gille.
Eh! qu'importe! Parle comme tu pourras. Comment t'appelles-tu?
L'Esclave.
Je ne me pèle pas, Mossiou, je me rase.
Gille.
Oh! l'animal! Je te demande ton nom ?
L'Esclave.
11 mio nome. Je n'en ay point, Mossiou.
Le Tailleur.
Tu n'as point de nom?
L'Esclave.
Non, Mossiou. En entrant dans sta paya, je fou condotto a una citadella. On m'y a fait laisser il mio nome, et, depuis ce temps, je n'ay plus de nom. Gille.
Fort bien! Et, auparavant, comment t'appeloitt'on?
L'Esclave.
Il mio padre si nomava Chit-Chit ; la mia madré Hem-Hem-Hem; e mi preguen Stirlik Berlik, Abracadabra. Atchit!
Gille.
Le Ciel t'assiste ! Quel diable de nom! Et d'où viens-tu à présent?
L'Esclave.
D'Etioupie.
Gille.
Du pays des toupies?
202 troisieme parade, acte 1
Non des toupies, Mossiou, ma d'Étioupie. J'ay passé chez les Truques.
Gjlle.
J'entens bien. Dans un pays où il y a des truffes.
L'Esclave.
Eh ! non, Mossiou.
Le Tailleur.
Il veut dire qu'en venant d'Etiopie il a passé chez les Turcs.
L'Esclave.
Si, signore. La son fatto schiavo, esclavo d'un certo mossiou chi venoit du Monomotapa.
Gille.
Oh! pour ce pays-là, je le connois. J'y ayesté plus de vingt fois.
L'Esclave.
Au Monomotapa?
Gille.
Ouy, Patapatapa. C'est le pays des tambours. Étant petit garçon, dans le carnaval, je suîvois tous ceux qui marchoient dans Paris.
L'Esclave.
Ah! ah! Patapatapa! Lou pays des bambous! Je crève de rire. Ma quand jou pense à mon pauvre maistre, qui avoit esté dans sta pays, jou nou puis retenir mes larmes. Hy! hy! hy!
Gille.
11 pleure comme nostre asne brait.
L'Esclave.
On pleure de sta manière chez les Truques. Ah ! Mossiou ! j'ay perdou un bon maistre!
Tu n'as qu'à faire battre le tambour. Tu le retrouveras peut-estre.
L'Esclave.
Non, Mossiou, non. Le mono!
Le Tailleur.
Il est mort! Cela est fascheux.
L'Esclave.
E ma donado la liberta, a conditione di venir à Paris, per chercher un de ses neveux qu'il a fatto son heritico universel.
Le Tailleur.
Il veut dire son héritier universel, son légataire.
L'Esclave.
Ouy, Mossiou, et vede sto paquet que je dois remettre à sto nevod en mano propria.
Le Tailleur.
Pour luy remettre ce paquet en main propre»
Gille* Et, s'il les avoit sales, il n'auroit donc pas le pa^ quet? Mais dis-moy, mon amy, combien laisse-t'il à son héritier? Cela va^t'il bien à cent écus? L' Esclave; Piou de cent mille écus, Mossiou. Ma que la peste crève, que lou diable emporte sto Mossiou Gille Bambinois Cadet L'Aisne !
Gille.
Parle donc, hé! animal! Sçais-tu bien que je suis
homme à te donner cent coups de pied dans le
ventre !
L'Esclave.
E perquoy, Mossiou?
Et parce que c'est moy qui suis M. Gille Bam-
binois Cadet L'Aisne!
L'Esclave.
Vous, Mossiou?
Gille.
Ouy, moy, en propre original.
L'Esclave.
Ah! Signore! que je suis houreux! Tenez, voilà lou paquet que mon maistre m'a dit de vous remettre après sa mort.
Gille.
Comment? Mon oncle t'a dit cela après sa mort?
Le Tailleur.
Et non! il luy aura dit apparemment de te le remettre quand il seroit mort.
L'Esclave.
Ouy, Mossiou.
Gille.
Il est donc effectivement mort? Voyons, car je ne veux pas que l'on me trompe. Comment s'appeloitil, mon oncle Monomotapa ?
L'Esclave.
On lou nommoit, Mossiou, lou petit Gillot.
Gille.
Ah! diantre! Tiens, voilà ton paquet. Tu es un fripon.
LA SUCCESSION 2û5
L'Esclave.
Mi un fripon ! E perquoy, Mossiou ?
C'est que le petit Gillot, mon oncle, a esté pendu en maraude devant le siège d'Ostende.
E non, Mossiou, le morto à Stamboul, à Cons-
tantinopola.
Gille.
Qu'est-ce qu'il barbouille?
Le Tailleur.
Je crois qu'il dit que ton oncle est mort à Stamboul, auprès de Constantinople.
Gille.
En ce cas, les braves d'Ostende sont deux fripons. Mais je vais bien voir si ce drosle-là connoissoit mon oncle Gillot. N'est-il pas vray qu'il a eu moins de peine à mourir qu'un autre? L'Esclave.
Le vero, Mossiou. Comme lera borgne, il n'a eu qu'un œil à fermer.
Gille.
L'enfant dit vrai. Et n'avoit-il point le sentiment que son neveu estoit un gros garçon bien fait, homme d'esprit?
L'Esclave.
Non, Mossiou, tout alcontrario, m'a ditto qu'il estoit mal fatto , uno bestia, uno ignorante, un butoro.
Gille.
Oh ! mon oncle me connoissoit bien.
20b troisième parade, acte 1
L'Esclave.
E vi cognosco a sto portrait.
Gille.
Et dis-moy, mon amy, où sont ces cent mille
écus?
Dans sto paquet avec lo suo testamento.
Gille.
Cela est bien léger.
Le Tailleur.
Ce sont apparemment des lettres de change payables à veûe sur quelque bon banquier.
Gille.
Et si, par malheur, le banquier estoit aveugle?
Le Tailleur.
Cela n'y fait rien.
L'Esclave.
Tenez, Mossiou, voilà le paquet. Lisez.
Gille.
Oh! je sçais bien écrire, mais je ne sçais pas lire.
Le Tailleur.
Donnez, donnez. (Il Ht.) « Mon neveu, avant que de mourir, j'ay fait remettre à M. Zigzag, banquier à Paris, cent mille écus qu'il vous payera, suivant les lettres de change que vous trouverez dans le paquet, avec mon testament, dont M. Parlaventrebleu, mon ancien voisin, est l'exécuteur testamentaire. Je le charge de vous marier de sa main et de vous placer dans un poste honorable. Rendez- Vous-en capable et souvenez-vous de votre oncle,
qui a changé le nom de petit Gillot, qu'il portoit, en celuy de Gille Legrand, premier du nom. » Gille.
Gille Legrand ? Oh ! oh ! Gela est bien honneste, au moins.
Le Tailleur.
Mais il faut récompenser ce garçon.
Cela est juste. Reviens dans huit jours. Or çà, nostre maistre, qu'est-ce que nous ferons de ces cent mille écus? Il méprend envie de devenir amoureux de Mlle Isabelle.
Le Tailleur.
C'est sagement penser, mon amy. Vostre alliance ne peut que faire honneur à M; de Parlaventrebleu, et, si vous voulez, je me charge de la demander en mariage.
Gille.
Vous me ferez grand plaisir.
Le Tailleur.
J'y vais de ce pas. Pendant ce temps, entrez dans l'arrière-boutique; vous y trouverez un habit qui ira, je crois, à votre taille. Je vous appelleray quand il en sera temps.
Gille.
C'est, morguenne, bien penser. Allez donc viste, car je suis diablement amoureux. Je vais m'habiller en gentilhomme.
( // rentre. )
2û8 TROISIÈME PARADE, ACTE I