‹ Parades inédites [par] Th.S. Gueullette. Avec une préfChapitre 88 sur 109 · LE MA1STRE, GILLE, UN NOTAIRE · texte numérisé non relu

LE MA1STRE, GILLE, UN NOTAIRE

Le Notaire.

Voilà apparemment M. vostre gendre futur? Cela

fait un bon gros réjouy et je ne doute pas que

Mlle vostre fille n'en soit très contente.

Gille.

Oh! j'en suis bien seur. Je suis un fier compère.

Le Notaire.

Voilà, Monsieur, le contrat de mariage tout dressé. Il n'y a qu'à remplir les noms et les sommes. Voulezvous que j'en fasse la lecture?

Le Maistre.

Volontiers, Monsieur.

S'il y avoit quelque chose à rectifier, cecy ne servirait que de modèle :... « Furent présens... » Gille.

Doucement, Monsieur le tabellion. Qui est-ce qui furent présens ?

le contrat de mariage 21 5

Le Notaire.

C'est vous, Monsieur, et la future.

Gille.

Et pourquoy ne mettez-vous pas : « Sont présens? »

Le Notaire.

C'est le style.

Gille.

C'est le style? Mauvais style ! Et qu'est-ce que c'est, s'il vous plaist, que la future? Le Notaire.

C'est celle que vous devez épouser.

Gille.

Elle ne s'appelle pas Mlle Future.

Le Notaire.

Eh! non, Monsieur; future, c'est-à-dire celle qui un jour sera vostre femme.

Gille.

J'entends! Et pourquoy faut-il que cette future et moy nous soyons présens à cela ?

Le Notaire.

Parce que, le contrat de mariage se passant entre elle et vous, il faut que vous le signiez l'un et l'autre, et, par conséquent, que vous y soyez présens. Gille.

Cela est drosle!

« Furent donc présens »... Vostre nom, s'il vous plaist?

Gille.

Pourquoy faire?

210 troisieme parade, acte 11

Le Notaire.

Pour le mettre sur le contrat.

Gille.

Voilà qui est plaisant ! On ne peut pas me marier sans que je soye présent et sans mettre mon nom ? Le Notaire.

Je vous l'ay déjà dit, Monsieur, cela est impossible... Vostre nom?

Gille.

Gille.

Le Notaire.

Gille tout court?

Gille.

Non. Tout long.

Le Notaire, écrivant.

Gille Toutlong. C'est apparemment vostre nom de famille.

Gille.

Moy? Je n'ay pas de famille.

Le Notaire.

Mais comment s'appeloit vostre père?

Gille.

Il s'appeloit Gille Bambinois L'Aisne.

Le Notaire.

Eh bien ! voilà donc vostre nom de famille. C'est Bambinois!... Gille Bambinois.

Ouy, mais il faut ajouter Cadet L'Aisne.

Cela ne se peut pas. Si vous estes le cadet vous n'estes point l'aisné.

GlLLE.

Ah! vousestes unebeste, Monsieur le tabellion. On m'appeloit d'abord Cadet, parce que j'avois un frère aisné ; il mourut, je devins l'aisné et le cadet. Et, depuis, on m'a toujours appelé Cadet L'Aisne. Le Notaire.

Soit ! Gille Bambinois Cadet L'Aisne. Vos qualités?... Escuyer?

Gille.

Non!

Le Notaire.

Chevalier?

Gille.

Qu'est-ce à dire?

Le Notaire.

C'est à dire gentilhomme de race ancienne.

Gille.

Oh! très ancienne! aussij ancienne que la foire!

Le Notaire.

« Chevalier de race aussy ancienne que la foire »... Le nom de vos père et mère ?

Gille.

Comment? Il faut encore dire cela?

Le Notaire.

Ouy, Monsieur, cela est essentiel.

Gille.

Mon père s'appeloit Alexandre, Jules, César, Marc-Anthoine Bambinois L'Aisne.

Le Notaire, après avoir écrit et répété ces noms.

Et madame son épouse?

2l8 TROISIEME PARADE, ACTE II

GlLLE.

On nommoit ma mère Christoflette Groquesole.

Le Notaire.

Elle demeuroit apparemment dans un port de mer?

Gille.

Ouy, Monsieur, elle demeuroit dans la halle, auprès du pilory.

Le Notaire répète le nom.

Vous estes majeur ?

Gille.

Qu'est-ce que cela veut dire?

Le Maistre.

Monsieur vous demande si vous avez vingt-cinq ans.

Gille.

Attendez, que je compte : j'ay esté treize ans en nourrice et douze ans à Pescole...

Le Maistre.

Cela fait juste vingt-cinq ans.

Le Notaire.

Majeur, procédant sous l'autorité de sesdits père et mère.

Gille.

Expliquez-moy cela !

Cela veut dire que vos père et mère consentent à vostre mariage et vous autorisent à le contracter. Gille.

Bon ! Il y a plus de trente ans qu'ils sont morts !

le contrat de mariage 2, 1 9

Le Notaire.

Trente ans! Je n'y comprens rien. Il faut donc rayer cela. A présent, passons à la signature. Le Maistre.

Monsieur, ma fille s'appelle Simonne-Polycarpe- Ouinifride-Isabelle de Parlaventrebleu.

Le Notaire écrit.

A-t'elle père et mère?

GlLLE.

Oh! quel imbécile! Est-ce que tu ne vois pas son père?

Le Notaire.

Monsieur, vous estes peu mesuré dans vos paroles.

Le Maistre.

Ne prenez pas garde à ce que dit mon gendre; il est jovial. Ma femme ne vit plus. Mais ma fille est majeure.

Le Notaire.

Par conséquent, on peut la dire : Osante et jouissant de ses droits.

Gille.

De ses droits ? Qu'est-ce que cela signifie?

Le Notaire.

Qu'elle peut, en quelque façon, disposer de sa personne, de sa volonté, de ses biens.

Gille.

Passe pour cela.

Le Notaire, lisant. « Lesquelles parties, en présence et assistées de leurs parens et amys... » On laisse icy en blanc huit

ou dix lignes pour remplacer leurs noms... « Ont volontairement reconnu et confessé avoir fait et accordé ensemble ce qui suit. C'est à savoir qu'ils ont promis de se prendre en foy et loy de mariage... et caetera... »

Gille.

Rayez cela, s'il vous plaist, Monsieur. Je veux parler tant qu'il me plaira.

Le Notaire.

1 Et qui vous en empeschera?

Gille.

Ne venez-vous pas de dire : et se taira ?

Le Notaire.

Ah! ah! cela est comique. J'ay dit et caetera, c'est-à-dire qu'il y a une phrase qui est purement de style... Il y aura apparemment communauté de biens?

Le Maistre.

Ouy, et surtout donation. Vous entendez ?

Le Notaire.

Ouy, Monsieur. (A Gille.) Qu'est-ce que vous apportez en mariage ?

Gille.

Parbleu, Monsieur le tabellion, vous estes bien curieux.

Le Notaire.

Mais, Monsieur, il faut le mettre sur le contrat.

Le Maistre.

Monsieur, mon gendre est riche de cent mille écus.

Le Notaire.

Cent mille écus!

Gille.

Tout autant.

Le Notaire.

Et qu'est-ce que la future a devant elle?

Gille.

Voilà, parbleu, une plaisante demande! Elle a ce que toutes les autres y ont.

Le Notaire.

Je vous demande, Monsieur, ce qu'elle apporte en mariage?

Gille.

Ah! c'est une autre affaire! Il faut le demander au beau-père.

Le Maistre.

Monsieur, du chef de sa mère, elle a une pièce de terre située au territoire de la Motte. Le Notaire.

Fort bien! Est-ce du bled qu'elle porte?

Le Maistre.

Non, Monsieur, c'est un pré, et une fontaine au bas de ce pré.

Le Notaire, répète.

Rapportant, le tout, par an?

Le Maistre.

Je ne sais pas absolument.

Gille.

Tant vaut la femme, tant vaut la terre.

Le Notaire.

Fort bien î... Les tenans et aboutissans de cette terre ?

Le Maistre.

Tout le monde vous dira cela sur le lieu.

Le Notaire.

Il faut donc laisser icy un blanc pour le remplir. Le préciput est égal. Il faut mettre dix mille francs. Le Maistre.

Va. Dix mille francs!

Le Notaire.

Passons maintenant au douaire.

Gille.

Qu'est-ce que cette beste-là ?

Le Notaire.

Le douaire est une récompense que le mary donne à sa femme pour le prix des faveurs qu'il est en droit d'exiger d'elle et qu'elle ne peut plus légitimement luy refuser. Nos autheurs appellent le douaire : Prœmium delibatœ vel déflorât œ virginitatis, assez mal à propos, puisqu'on en accorde aussy aux veuves qui ne sont pas dans le cas.

Gille.

La peste vous crève, Monsieur le tabellion, si je comprens rien à ce que vous venez de dire! Mais, enfin, quel est donc ce cas?

Le Notaire.

Est-ce que ces messieurs n'entendent pas le latin?

Je n'en sçais pas un mot, et je crois que le beaupère n'en sçait guère davantage.

Le Maistre.

Je l'ay sceu autrefois; mais, ma foy, je l'ay oublié.

Le Notaire.

Celuy que je viens de vous citer n'est pas aisé à vous expliquer sans une paraphrase... C'est, Monsieur, la récompense de ce qu'une fille accorde à son mary, qu'elle ne peut luy donner qu'une fois, et qu'une veuve ne peut plus luy apporter. Gille.

L'un est tout aussy clair que l'autre.

Le Maistre.

Pour moy je comprens bien.

Gille.

Tant mieux pour vous, beau-père.

Le Maistre.

Monsieur, mettez 4,000 francs de douaire par an.

Gille.

Mets tout ce que tu voudras.

Le Maistre.

Il y a, outre ce, la donation de tous ses biens pour la bonne amitié...

Le Notaire.

Ouy, Monsieur, je vais dans mon cabinet rédiger ce contrat et le faire mettre au net. [A Gille.) Monsieur, il y a là de l'ouvrage, et cela coustera de l'argent.

Eh! Allez toujours vostre chemin, Monsieur le tabellion, vous serez bien payé.

Le Notaire.

Je n'en doute pas, Monsieur.

(// sort.) Gille.

Beau-père! je crois que ce sera assez pour le tabellion de 24 sols.

Le Maistre.

Fy donc! Vous n'y pensez pas.

Gille.

Parbleu! J'en ferois écrire autant sous le charnier pour une pièce de 12 sols.

Le Maistre.

Il ne s'agit pas de cela à présent. On heurte. C'est apparemment un de vos maistres que M. d'Ostrogrelot vous envoyé.

Gille.

Il a l'air bien lugubre.

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