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PARIS MERCVRE DE FRANCE

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^ Nous autres, libres penseurs, avons soufflé sur vies étoiles, et si fort que maintenant le ciel est ^ vide. Voilà du moins ce que nous affirmons ayec ï^ orgueil par la voix éloquente de M. Viviani. ï^ Une plus grande modestie nous siérait. Si nous avons éteint quelque chose, ce n'est pas grand' chose, et nous n'avons éteint des astres fantô- \ mes que pour allumer des étoiles chimériques. Notre Cité Future vaut la Jérusalem Céleste. Ces deux villes sont également métaphysiques. Toutefois on s'ennuiera peut-être moins dans la Cité Future parce qu'on s'y ennuieramoins longtemps. Il y a beau jour que les paradis d'outre-tombe ont cessé d'être accessibles à Tintelligence et à l'imagination. Ce fut leur perte. Un bonheur qu'on ne peut ni comprendre, ni se représenter^ excite mal les désirs. Pour bien servir la cause reli-

gieuse, les théologiens auraient dû conserver nn ciel peu différent de la terre, en se rapprochant ainsi de Thumhle sagesse des primitifs. Quand ceux-ci partent pour le paradis^ au moins saventils où ils vont. Us ne risquent pas d'être dépaysés. L'Esquimau retrouvera la hanquise et des phoques, mais toujours assez de phoques pour le mettre à l'abri de la famine ; et, grâce à une température maintenue aux environs de la glace fondante, il n'aura ni trop chaud dans sa hutte, ni trop froid au dehors. Cette conception du bonheur trahit sans doute une simplicité d'âme excessive; en s'y tenant, Thomme ne fût point arrivé à la civilisation. 11 progressa, dans le sens où nous entendons le mot < progresser >, quand il conçut le paradis du moyen âge. C'était un séjour charmant. Fra Ângelico et ses contemporains nous disent que les élus, couverts d'habits somptueux et couronnés de roses, dansaient sur des prai* ries éternellement printanières, au son des violes des anges et devant les mille clochers d'or de la Jérusalem nouvelle. Cependant les scolastiques étaient à l'œuvre pour dissiper ce joli mirage. Ils y réussissaient fort bien. Le bonheur absolu, incompréhensible, s'installait au ciel avec leurs enseignements. Et quels secours les mensonges de l'art nous donnent-ils aujourd'hui pour nous représenter ce bonheur? On est assis en rond sur

des balles de ouate, à contempler deux ou trois statues fournies par les commerçants qui avoisi* nent Saint-Sulpice, et ce spectacle n'aura pas de fin. Le néant, Seigneur I donnez-moi le néant! s'est écrié J.-K. Huysmans, s'il a pris place dans le ciel moderne de la peinture pieuse. Quel artiste ne ferait chorus avec lui ?

Mais rindigence de Fart en matière de béatitude céleste n'est pas surprenante, puisqu'il doit alors interpréter la paralysie générale de nos facultés. Le bonheur absolu pour Tintelligence consiste à posséder la vérité absolue, possession après quoi il n'y a plus rien à chercher, rien à comprendre, possession qui équivaut doûc à la mort de l'entendement. On aboutit au même goufire avec la beauté absolue, l'harmonie absolue. Pauvres Clarisses qui se privent de tout pour la tendresse d'un Dieu I Leur joie d'amantes existe peut-être sur terre ; elles ne la connaîtront plus au ciel. Ici-bas elles ont un amour vivant, les réconciliations si douces après les moments de froideur, le drame de la passion mystique fertile en épisodes ; des contrastes leur font sentir leur félicité, si toutefois elles conservent jusqu'au bout une vocation religieuse. Mais là-haut, dans le sein de la divinité, plus de contrastes. Qu'elles sombrent dans le vide au moment d'un baiser suprême et imaginaire du Christ, ou qu'elles reposent à

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jamaif sur son cœur, c'est un seul et même dé* nouement. Ennui ou néant, voilà le paradis.

A cela les théologiens ont une réponse facile : — Après la mort nous changerons de nature, et par là nous deviendrons aptes à recevoir un bonheur qui nous dépasse maintenant. — Soît. Mais sur ce point l'enfer a plus de valeur que le ciel pour frapper l'imagination humaine. On le comprend fort bien sans être obligé de se métamorphoser. L'ennui qui s'attache naturellement aux choses de l'éternité y ajoute un tourment de plus ; ce n^est pas le moindre. Or, qu'est-il arrivé? Le catholicisme, s'afârmant de plus en plus social, conserve bien dans ses dogmes mais supprime à peu près dans ses discours, au moins par le silence, l'enfer qui est précisément la partie efficace au point de vue social des sanctions futures, n n'est plus question que du rôle consolant de la religion, et cette consolation ne se comprend pas pour le moment; on ne saura que plus tard en quoi elle consiste au juste. Ne voyons-nous pas là un affaiblissement de la discipline religieuse, naguère si rude ?

Réflexion faite, M. Viviani n'a point rendu aux libres penseurs un hommage suffisant. Qu'ils reprennent leur superbe 1 Ils ont fait mieux que de souffler sur des étoiles déjà pâlissantes. Us ont obligé la plupart des catholiques à éteindre eux-

mêmes la géhenne sous une ondée de pleurs humanitaîpes. C'est bien plus fort, en vérité.

Les catholiques cependant trouveront le point faible des libres penseurs. — Ne tentez point, dirontils, de nous en faire accroire. Vous ne triomphez qu'en plagiant le christianisme. Comme lui, mais après lui, vous alimentez le désir de consolation qui embrase les malheureux. Vos systèmes de constructions sociales, vos cités futures, vos rêves de bonheur universel, vos paradis laïques en un mot, prétendent supplanter le paradis religieux. S'ils paraissent plus intelligibles, leur floraison n'en est pas moins remise à un Eden lointain où doit se réaliser une complète métamorphose des hommes.

Il n'y a qu'un moyen de parer cette riposte cléricale, c'est de proclamer les paradis laïques mensongers et ennuyeux comme le paradis chrétien.

Ils le sont en effet. Les prophètes bien intentionnés qui en prêchent Pavènement ont le souci de résoudre toutes les objections. Ils y réussissent tellement qi^e leur image de l'avenir devient celle

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du bonheur définitif et parfait ; état insupportable : quoi 1 ne plus rien désirer, manquer de tout aiguillon qui vous excite à changer les hommes et les choses ! Revenons plutôt à la sauvagerie. La foi au paradis laïque méconnaît une vérité b anale, c'est que le bonheur réside dans Tacquisition, non dans la possession habituelle. « ...Estce qu'on aime sa femme ? s'écrie un personnage de Tolstoï dans l'Epilogue de la Guerre et la Paix. Je ne t'aime pas... Et cependant comment te dire ?... que je me trouve seul sans toi, je me sens perdu... Est-ce que j'aime mon doigt?... Allons donc ! je ne l'aime pas, mais qu^on essaye de me le couper*... » Tolstoï aurait pu écrire:* ...Estce que mon doigt me donne du bonheur ?... il ne m'en donne pas... > Encore s'agit-il ici de l'amour, qui, même conjugal, comporte des modifications, des accroissements, des réconciliations, des désirs, où le bonheur trouve lieu de se manifester. Dites à un rentier qui a to ujours été rentier : — Vous êtes bien heureux, vous avez des vêtements, des chaussures, un 1 ogement, un lit, de la sécurité. — Il s'apitoiera peut-être sur ceux qui sont privés de ces choses, mais elles ne lui procurent aucune félicité dont il ait conscience^ et il vous

1. La Guerre et U Paix. Paris, Hachette, 1889, tome III, p. 401.

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répondra sans doute ; — Ah I si je pouvais seulement me payer une automobile l — C'est avec une extrême timidité qu'un écrivain risque des remarques d'une philosophie si vulgaire. Il le faut bien cependant, puisque tout le monde, ou peu s'en faut, reste épris du définitif.

Combien de bourgeois sincèrement démocrates ont la naïveté de croire qu'ils apaiseront le prolétariat en lui donnant plus de bien-être et plus de justice I Combien de socialistes sincèrement humanitaires ont la naïveté de croire au règne de la paix sociale quand il n'y aura plus qu'une seule classe, la classe des travailleurs I Les uns et les autres oublient que, pour un besoin satisfait, deux besoins nouveaux surgissent. S*il gagne dix francs par jour, Touvrier sera plus conscient et plus militant que s'il en gagne cinq. Et ainsi, par une prétendue ingratitude qui scandalise les bourgeois, il commence de combattre la société au moment où elle lui devient moins inhospitalière, îl est en réalité devenu plus affiné ; de certains goûts de propreté, de dignité, d'élégance même, auront pris naissance dans son esprit et lui montrercmt la maigreur de ses ressources en comparaison des biens qu'il s'est appris nouvellement à estimer nécessaires. Et pourquoi, progressant encore, se trouverait-il heureux avec six mille francs de revenus ? Est-ce donc un sommet bien

élevé que le niveau de civilisation atteint par la moyenne bourgeoisie ? Or celle-ci estime que six mille francs par an c^est la gêne, sinon la misère. Nous parlons bien entendu pour Paris, et nous considérons dans l'argent le taux de vie qu'il représente ; peu importe donc qu'on remplace les francs par leur équivalent collectiviste en bons de travail. La loi du mécontentement indéfini ne reste pas moms la loi du progrès.

Sinon il faudrait avouer que Thumanité a fait fausse route depuis Tanthropopithèque jusqu'à Pasteur. Qu'on déboulonne la statue de Tillustre savant pour ériger à sa place un marbre représentant l'homme-singe. Celui-ci est désormais le type vers lequel nous devrons retourner. Un seul geste est raisonnable : celui de Diogène jetant son écuelle. Vous voulez être heureux, vous aspirez à satisfaire vos besoins ? Commencez par en avoir le moins possible, pour votre bien particulier comme pour le bien d'autrui, celui des artistes, par exemple. La pitié la plus élémentaire devrait vous rendre sensible à leur condition lamentable. Plus ils sont consciencieux, plus ils souffrent de ne pas arriver à exprimer ce qu'ils sentent, et, s'ils Texpriment, de rester incompris. Pour un seul qui réussit, mille désespèrent. Ils sont tortiœés inutilement, puisque des millions d'hommes se passent de leurs produits sans en

éprouver la moindre gêne. Qu'on supprime donc les arts! Le feu au Louvre! Et ne vous arrêtez pas à la destruction des produits esthétiques : arrachez les vignes, puisqu'on vit très bien en ne buvant que de Peau. Le feu aux lits, aux sièges, aux rideaux, aux tapis 1 Le plancher est un siège suffisant et une couche où l'on peut dormir. À Salamanque^ les veilles de foire, les paysans de Castille ronflent étendus sur le pavé. Et combien Tusage des chaussures est un vain luxe 1 Considérez plutôt les pieds du nègre quand il parcourt la brousse africaine et surtout quand il y meurt abandonné : « Ouarante-huit heures après la mort, écrit le célèbre explorateur Binger, alors capitaine, iin cadavre que les fourmis ont dévoré présente Taspect d'un squelette aussi bien nettoyé qu'après une préparation anatomique de plusieurs jours. La plante des pieds seule résiste, à cause de sa semelle cornifère chez les noirs, mais les os des orteils sont nettoyés : le squelette a l'air d*être chaussé de sandales de corne *. » Ainsi, quand on laisse faire la Nature, elle vous chausse pour la vie de souliers inusables qui rebutent même les mandibules des fourmis tropicales. Où est le cordonnier qui fourni-

1. Le Tour du Monde, 2* semestre 1891, p. 87. Voyage du Niger an golfe de Gnmëe, 1887-1889.

rait au même prix des chaussures dix fois moins bonnes ?

Que la Révolution se fasse donc par la suppression de quelques besoins. Une génération souffrira, mais des générations ne souffrent-elles pas pour atteindre un but beaucoup plus inaccessible et moins précis? Au bout de soixante ans le bonheur sera parfait. Une heure de travail en moyenne par jour et par adulte suffira pour qu'on puisse se gorger de viande et de pain. De peur que Ton s'ennuie pendant les vingt-trois heures qui restent, les cerveaux humains auront été entraînés avec soin à l'abrutissement. Réduire les exigences pour être sûr de les satisfaire, telle est la seule méthode qui permette de réaliser un paradis laïque.

C'est un leurre que de montrer ce paradis au bout du chemin suivi par le Progrès. Le Progrès ne s'est réalisé d'une manière indiscutable que sous forme d'accroissement de l'activité humaine. Considéré autrement, il échappe à la mesure. En particulier on ne peut point tomber d'accord pour l'évaluer d'après le bonheur, A qui n'est-il pas arrivé de soutenir ou d'écouter des discussions sur la valeur de félicité applicable aux diverses périodes historiques? On constate qu'on ne peut aboutir. Les philosophes les plus profonds ne résoudront jamais ce problème qui ne

présente d'ailleurs aucun intérêt pratique. Psychologues, ils ne l'aborderont même pas. Pour juger combien un homme est heureux ou malheureux, il faudrait savoir jusqu'à quel point il est conscient, enquête aux résultats forcément vagues. Que sera-t-elle quand il s'agira de tout un ensemble humain ?

Le bonheur joue cependant un rôle considérable par les désirs qu'il excite en nous. Mais à ce compte-là, il se trouve plutôt derrière nous, conmie un cocher qui fouette son cheval.

Renonçons au paradis laïque si nous avons la moindre idée de révolution humaine. Faut-il tomber pour cela dans un désespoir absolu ? Non pas. Le Progrès, étant un accroissement de l'activité, ne peut consister qu'en une suite de travaux et de luttes. Que le sage recherche donc son bonheur dans le travail et dans la lutte plutôt que dans les résultats. Ce n'est pas impossi* ble. Les enfants s'amusent bien à courir sans arriver nulle part.

Les paradis laïques, malgré lent laïcité, impliquent une religion comme les autres paradis, d'est ce qu'il y a de plus mauvais dans leur cas.

Toute religion est un assemblage de croyances et de tabous communs à un groupe d'hommes.

Son nom de religion signifie qu'elle est un lien entre ces hommes. Rien n'égale la force d'un tel lien. Il est excellent à condition qu'il y ait une seule religion admise de plein gré par tout le monde. Mais quand donc vit-on cette union se réaliser ? Nulle époque n'a manqué d'hérésies, et par conséquent de discordes dont la violence a été mesurée par la force du sentiment religieux. Si nous jouissons du calme aujourd'hui, en pleine persécution religieuse, il faut attribuer ce bienfait à ce que ni persécuteurs ni persécutés ne sont trop entichés de leurs croyances respectives*

Vous croyez une chose, j'en crois une autre, cela veut dire que nous sommes arrivés au point où notre désaccord en est réduit à l'affirmation chez vous, à la négation chez moi, ou inversement. Si nos passions ne sont pas excitées, nous changerons d'entretien ou garderons le silence. Sinon nous en viendrons aux invectives. Et même il faudra peut-être se battre, car certaines croyances, dans certaines occasions, visent au triomphe coûte que coûte. Gela est encore plus vrai des tabous.

En fait, on ne peut pas se passer de croyances et de tabous. La science elle-même est obligée d'admettre un certain nombre de principes qui

équivalent à des croyances, faute d'être évidents ou susceptibles d'une démonstration rigoureuse. On compte un bon nombre de tabous nécessaires à une société quelle qu'elle soit : respect de la vie humaine, justice, pudeur, observation de la foi jurée, etc.. La religion entendue comme plus haut ne saurait donc disparaître. Mais il faut la réduire à sa plus simple expression parce que Ton réduit en même temps les chances de discorde entre les hommes. C'est pour cela que la séparation des Églises et de l'État, si elle se fait jusqu'au bout, sera un grand bienfait, car son achèvement intégral aurait pour résultat de reléguer les religions surnaturelles dans le surnaturel, hors de la vie pratique. Plaise à la Providence, qui veille sur la démocratie, opérer la même séparation entre TÉtat et tout ce qui appartient en propre aux religions socialistes t Souhaitons que les luttes politiques soient de plus en plus de simples luttes d'intérêt où la religion minimum, inhérente à tous les hommes, jouera le rôle d'une convention de Genève pour protéger les blessés et réglementer le carnage. On diminuerait ainsi Thypocrisie sentimentale qui empeste notre civilisation. N'est-on point las enfin de voir travestir les convenances particulières en patriotisme ou en humanité ? Il y a surabondance d'idéalistes. Mais, par une rencontre bien trop

fréquente pour être due au hasard, la plupart ont précisément l'idéalisme qui correspond le mieux à leurs intérêts. Celui-ci est donc en général mensonger ou enfantin. Des ouvriers syndicalistes se mettent en grève. Le patron, aussitôt, pris d'une crise de patriotisme, s'écrie : — L'industrie française est menacée ; ouvriers l rentrez à l'usine pour ne pas favoriser Tindustrie étrangère. — De leur côté, les ouvriers manifestent : ils invoquent la Justice qui attribue aux travailleurs la propriété des moyens de production. C'est d'un patriotisme facile que de défendre les produits nationaux quand on les fabrique soi-même; c'est d'une justice facile que d'exproprier quand on ne possède rien. Disons donc, les uns : — Je veux garder ce que j'ai, — les autres : — Je veux t'en priver, — et nous serons en réalité beaucoup plus près de nous entendre.

On fait d'innombrables prophéties sur l'issue de la lutte sociale. Parmi celles qui ont cours, la^ suivante n'est pas déraisonnable : Un jour il n'y aura plus que deux classes en présence, les petits bourgeois et paysans radicaux-socialistes et le prolétariat syndicaliste. Admettons cette hypothèse. Que se passera-t-il ? Ou bien l'une des classes aura sur l'autre une supériorité marquée. Ce cas ne vaut pas la peine d'être considéré : le fort

mangera le faible, comme toujours, et avec une voracité brutale. Ou bien encore elles seront de puissance comparable. Alors seulement la violence pourra être épargnée, mais à une condition, c'est qu'il n'y ait pas de désaccord essentiel entre les deux rivales sur une question de croyance ou de tabou, une question de religion laïque ou non, par exemple sur la justice sociale. Divisés de religion, les forts se battent ; d'intérêts, ils cherchent à transiger.

La foi en un paradis laïque serait aussi néfaste que la foi en un paradis religieux. Elle fanatiserait le peuple toutes les fois qu'elle ne réussirait pas à l'endormir. Elle ne nous sauverait des émeutes sanglantes que par le despotisme, ou inversement. Fâcheuse alternative.

A quoi bon nous occuper d'une société lointaine où, comme au ciel, nous cesserions d'être nousmêmes? Les bâtisseurs de Cités Futures postulent toujours une révolution des mœurs dans le sens qui convient pour le fonctionnement parfait de leur machine. Cette révolution se fera peut-être. Nous ne la verrons pas. Les métamorphoses mo* raies sont lentes. Aussi devrait-on changer de nature pour goûter, même en imagination, un paradis laïque. Nous y sommes des étrangers qui s'ennuient. C'est pour cela qu'il est au contraire si facile de situer un paradis dans le passé ; là.

nous retrouvons nos ancêtres, nos facultés de sentir, notre poésie, notre art, tout ce qui aformé notre substance depuis l'âge de pierre. La science et la raison, récentes chez l'homme, pourraient être satisfaites par l'avenir, mais la première chose qu'elles affirment c'est de l'ignorer. Rien ne nous fait donc bon accueil dans la Cité Future.

Elle excitera les méfiances des hommes qui s'attachent fermement à la démocratie, à la libre penrée, au progrès et à la vérité. C'est donner prise à la réaction que d'évoquer un lointain paradis laïque ; il ne faut pas discuter avec elle sur le bonheur, parce qu'elle a pour complice en chacun de nous l'homme sentimental et instinctif, le vieil homme, passionnément épris du passé.

Tout se paie. Il est possible que les acquisitions de Fesprit moderne nous coûtent une somme considérable de bonheur, il est certain que nous les avons échangées contre le bonheur du repos. Le démocrate et le libre penseur, s'ils méritent leur nom, ajouteront seulement que ce n'était pas acheter trop cher la liberté, la raison et la science. Au nom du progrès, pas de Cité Future où cesserait le mécontentement, salutaire aiguillon des réformes 1 Le paradis laïque enfin attente à la vérité quand il lui ordonne d'être consolante, comme si la vérité devait se plier aux con-

yenances humaines et non les convenances humaines à la vérité. Désespérante même, c'est elle qui s'impose ; il n*y a de consolation que dans sa recherche.

Et cependant, après avoir ainsi jeté l'anathème sur les paradis laïques, je me propose de leur consacrer un livre. Leur glace est la condensa* tion d'haleines qui sortirent toutes chaudes de poitrines vivantes. Ils furent engendrés par un désir que nous sentons s*exhaler autour de nous, ce qui leur donne de l'intérêt malgré leur caractère de rêves. Ils marquent la direction d'une tendance^ et si on les compare avec les réalisations, on verra peut-être quelques-unes de ces tendances commencer à devenir actions. Des pronostics pourront en être tirés sur les possibilités immédiates d'évolution sociale.

C'est tout ce que Ton peut raisonnablement aspirer à connaître sur la Cité future. En se limitant ainsi, la curiosité devient légitime. L'homme en effet se suicide moralement s'il ferme les yeux sur la cité présente. Mais le présent existe-t-il ? Quand on y pense, il est déjà le passé. Pour le concevoir actif et vivant, il faut toujours lui annexer un peu d'avenir.

Comment se fait-il que nous vivions sans nulle gêne dans un monde où chaque objet revêt des formes multiples et incompatibles entre elles?

Il n'existe aucun moyen, par exemple, de concilier les difiérentes manières d'être du soleil. C'est, on ne Tignore pas, un globe très chaud et très lumineux, plus de cent fois large comme la terre, et il se plonge chaque soir dans TOcéan pour nous réjouir le lendemain par la pureté de son éclat matinal. Sa nature, tout à fait matérielle, qui le prive d'entendement, devrait aussi Tempêcher à*obéir. Or il se garderait bien de comjnettre la plus minime infraction aux lois de la physique ; il les connaît donc, ce qui suppose beaucoup d'intelligence et de mémoire, car ces lois vont tous les jours en se compliquant. Le

soleil est un disque d'or, composé principalement de fer, de calcium, etc.. à l'état gazeux, et d'hydrogène. C'est une lampe, et il possède une chevelure. D'après Laplace, il a pris naissance avec les planètes par la condensation d'une nébuleuse. Mais Victor Hugo donne une version toute diff é-* rente de cette genèse : au commencement, il y avait l'espace, les étoiles, l'enfer avec l'Etna qui lui servait de cheminée, Iblis ou le Diable, et Dieu. Le Diable porta un défi à Dieu ; c'était à qui ferait l'œuvre la plus belle avec les matériaux fournis par son rival ; ainsi apparurent le cheval, le daim, l'antilope, l'éléphant, le taureau, le cancer, le serpent, le chameau, l'autruche, la couleur de Tor, le tigre, le lion et l'aigle, d'où Iblis tira la sauterelle. Sans doute Taraignée préexistait à tous ces animaux, car ce fut le seul dont pût disposer Dieu, suivant les conventions établies, pour donner la mesure de sa puissance. L'Étemel ne fit autre chose que de regarder Taraignée, et l'araignée devint le soleil.

Nous croyons Laplace. Tout se passe comme si nous croyions en même temps Victor Hugo; et en effet, beaucoup de gens parmi nous entreraient dans une sainte colère contre Taudacieux qui traiterait d'inepte le mythe raconté par le grand poète.

Cette nature de singuliers amphibies moraux,

qui esl la Aôtre, fait l'objet des premiers soins de nos éducateurs; ils la développent systématiquement,

— Qu'est-ce que la Terre ? demande Texamiuateur de sciences.

— Monsieur, répond Télève, c'est une planète.. • Le même élève écrivait quelques instants plus

tôt:

— La Terre est une nourrice... elle sourit au printemps... elle se pare d*un manteau de verdure...

Niera-t-on après cela que deux physiques inconciliables, également obligatoires pour tout homme cultivé, régnent en nos esprits sous la haute protection du gouvernement?

Appelons-les physique des poètes et physique des savants, bien qu'elles soient simultanément adoptées, en proportions variables, par les ignorants et les hommes prosaïques.

L'exposé qui précède suscitera sans doute des haussements d'épaules.

— Pourquoi, dira-t-on,chercher des singularités dans la chose du monde la plus familière^la moin»

LA PHYSIQUE DBS PORTES ET LE PABADIS DU PASSé 25

obscure? La poésie n'est qu'un moyen d'expression. Vous confondez le moyen d'expression avec l'objet exprimé, procédé ingénieuxpeut-être pour faire éclore des paradoxes^ mais qui ne correspond en rien à la recherche d'une vérité. Qui donc s'y trompe? Qui donc ne considère pas votre physique des poètes comme un artifice oratoire ?

Une telle objection serait irréfutable si l'on s'en tenait seulement à la valeur d'utilité que possède la physique des poètes. Celle-ci nous fournit des images. Or une image brève permet parfois de mieux faire comprendre un objet que mille traits de description directe. Quand l'écrivain tâche à observer deux lois essentielles de son art: exiger du lecteur le moindre effort, tirer des mots leur maximum de rendement, la physique des poètes lui offre mille ressources précieuses.

Sous cet aspect pratique, elle n'apparaît pas comme un témoignage des contradictions humaines. Mais il faut considérer encore et surtout le pouvoir émotif qu'on est bien forcé de lui reconnaître. Alors, puisqu'elle choque la raison, une j' question se pose : — Pourquoi sommes-nous émus par l'absurde ? — L'absurde fait rire. Or nous ne trouvons pas comique du tout que les animaux, les plantes, les pierres, la terre, la lune, soient traités en personnes humaines, assimilation qui

répugne cependant à notre intelligence. Cela mérite explication.

Une remarque nous conduira peut-être à des éclaircissements. Quand des phénomènes de la physique des poètes nous semblent sérieux et respectables, c'est qu'un homme antique pourrait les observer si on le mettait à notre place. Telle la métamorphose fréquente de la locomotive en animal monstrueux. La métamorphose inverse ne produira pas le même efiet sur nous ; or justement il est de toute évidence qu'elle resterait en dehors des conceptions possibles d'un ancien subitement ressuscité.

Les astres émaillaient le ciel profond et sombré ; Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de Tombre Brillait à l'Occident, et Ruth se demandait

Quel Dieu, quel moissonneur de l'éternel été. Avait, en s'en allant, négligemment jeté Cette faucille d'or dans le champ des étoiles

Voici, reproduit en vers magnifiques, un phénomène de la physique des poètes : la faucille d'un dieu moissonneur s'est changée en croissant de lune.

Y a-t-il là le moindre élément de comique? Nul u*en découvrira. Mais forgeons un autre mythe. Un malheureux, pleurant de faim, se dispose à

manger un croissant qu'il vient d'acheter de son dernier sou, quand il rencontre une vieille mendiante. Il lui offre son croissant. Or cette mendiante est une déesse qui enlève le malheureux au ciel où le croissant d*un sou est changé en croissant de lune. Fâcheux croissant d*un sou ! Que n'est-il un gâteau connu des Grecs 1 Sa modernité donnera toujours au petit conte que nous venons d'inventer une pointe de ridicule, touchant peutêtre, mais ineffaçable, ou, si on le préfère, une pointe d'humour attendrissant à la François Coppée. Un tel caractère ne se retrouverait pas dans l'histoire de la faucille, même racontée en prose par un autre que Victor Hugo. D'autre part celleci pourrait être conçue comme venant des anciens.

En résumé, si on fait de la physique des poètes un usage interdit par les vraisemblances à des anciens réincarnés parmi nous, elle trahit son absurdité en produisant par là des effets variables de bêtise, de drôlerie, de caricature, de farce, de comique, d'humour attendrissant ou non. Un élément ridicule, si léger soit-Q, y subsiste toujours, tandis qu'elle peut au contraire en devenir exempte quand on la considère comme les anciens le feraient à notre place.

Mettons-nous inversement à la place des anciens , et nous verrons que la physique des poètes était

pour eux parfaitement sérieuse parce qu'elle ne différait pas de Tautre physique. Au temps d'Homère, comme les divinités s'incorporaient encore à la nature, il était logique d'attribuer des sentiments aux objets qu'on appelle maintenant inanimés. Les souffrances des arbres ébranchés par la cognée passaient pour véritables ; elles émouvaient donc. Bien plus tard qu'au siècle d'Homère, Anaxagore fut mis en prison pour avoir exagéré les dimensions du soleil: ne Pavaitil pas déclaré plus grand que le Péloponèse Cela montre combien le soleil des Grecs primitifs avait de place pour se plonger dans l'Océan. 11 se baignait pendant la nuit, et l'on jouissait de l'en Voir tout rafraîchi à son lever, sans que l'on dût en même temps oublier ou contredire la science. Il n'y avait pas alors deux physiques incompatibles. Le charme et l'émotion résultaient de phénomènes qui paraissaient vraisemblables . Et nul n'avait à se demander comment des choses inexistantes pour les hommes parvenaient cependant à les toucher.

Ainsi la physique des poètes, autrefois conforme au bon sens, est devenue absurde, tandis que son pouvoir sur notre cœur n'a pas changé. On devine déjà qu'elle subsiste par l'effet de Tatavisme. Elle nous émeut encore parce que trop de siècles ont creusé l'empreinte de cette ém<H

^,Dptiz

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tion pour qu'un frottement scientifique tout nouveau puisse Teffacer.

Telle est d'ailleurs, comme nul ne l'ignore, la force de résistance des habitudes sentimentales. Rien ne les ébranle, pas même la logique, soU disant irrésistible, des faits.

Mais il faudrait remonter plus loin que la période homérique. Les Grecs, ces merveilleux fondateurs de la science et de la raison, eurent, dès le v* siècle avant notre ère, une cosmogonie contradictoire avec celle que supposait le langage de leur poésie.^ Donc la question posée pour nous existait pour eux. D'autre part, comme ils étaient encore relativement proches du temps d'Homère, l'empreinte dont nous avons parlé ne peut être apparue en ce temps-là seulement ; elle a une origine beaucoup plus lointaine, sans quoi elle ne fût pas devenue profonde au point de résister à leur logique déjà si vigoureuse. Derrière les vieux aèdes, une foule immense de générations avait dû appliquer la physique des poètes.

Tout d'abord on est tenté de renoncer à connaître l'âme de cette humanité préhistorique. Un

mur de ténèbres semble s'élever entre nous et les peuples qui n'avaient pas encore récriture^ Mais, grâce aux travaux des ethnographes et anthropologistes, les Tylor, les Lang, les Frazer, les Robertson Smith, les Salomon Reinach^ pendant ces quarante dernières années, on peut induire, avec une probabilité bien voisine de la certitude, les mœurs et les croyances principales de nos ancêtres primitifs. Nous ne disons pas les plus primitifs, car il serait, bien entendu, téméraire d'avancer quoi que ce fût au sujet de Tanthropopithèque. Il s'agit seulement des hommes qui précédèrent immédiatement les premières civilisations.

Ces hommes ressemblaient à la plupart des sauvages contemporains, comme le prouve l'ethnographie en comparant certaines singularités des peuples civilisés avec les mœurs et les croyances barbares. Voici un exemple de ces comparaisons :

Nous disons encore parfois : — Dieu vous bénisse ! — à une personne qui éternue; c'est une formule de félicitation que traduit le Félicita ! des Italiens prononcé en pare^le conjoncture. Nous traitons l'éternûment comme un présage heureux. Les Grecs faisaient de même. Un soldat éternue pendant un discours de Xénophon. Aussitôt l'orateur demande que l'on voue à Jupiter

un sacrifice d'actions de grâces pour cet excellent augure *. Suivant Homère, Pénélope jugeait de rétemûment comme les Dix Mille. Au moment où elle se propose de faire introduire auprès d'elle Ulysse déguisé en mendiant, Télçmaque ébranle le palais d'un formidable choc sternutatoire. Triomphe I Ruine certaine desprétendants ^. Ainsi, depuis le ix* siècle avant Jésus-Christ jusqu'au xx* de notre ère, Téternûment a passé pour être de bon augure. Mais pourquoi? Nul n'en donne une explication raisonnable. Ce sont des sauvages modernes qui nous répondront. Ils croient que l'air ambiant est rempli d'esprits bons et mauvais qui voltigent. Les uns et les autres peuvent entrer dans le corps des hommes, surtout à la faveur des bâillements qui échappent à la volonté et semblent ainsi être dus à quelque influence mystérieuse. L'éternûment, au contraire, est l'expulsion d'un esprit. Les interpréta-tioîis ne diffèrent que sur la question de savoir s'il s'agit de bons ou de mauvais esprits. On opine en général pour les mauvais : ce sont eux que Ton ingère par le bâillement et dont l'éternûment vous débarrasse. De là l'idée que ce der nier est de bon augure. Il faut ajouter, en effet,

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