‹ Paradis laïquesChapitre 2 sur 42 · Odyssée, Traduction de Leconte de Lisie, p · texte numérisé non relu

Odyssée, Traduction de Leconte de Lisie, p

que le départ d'un mauvais esprit est attribué à la victoire d'un bon esprit ^

De sorte qu'en fin de compte notre formule :

€ Dieu vous bénisse I > découlerait logiquement de croyances qui appartiennent aux Cafres et à plusieurs peuples d'une culture analogue. Mille autres singularités de la même espèce que cette formule ont été rangées sous la dénomination commune de «survivances », terme tout d'abord justifié : elles font contraste en effet avec le milieu mental où on les trouve, et comme on peut les suivre assez longtemps pour vérifier que ce contraste persiste à travers l'histoire, il faut les faire remonter à des ancêtres éloignés. Ceuxci enfin, à une distance suffisante de notre époque, étaient doués de la même mentalité que les sauvages contemporains, sinon il existerait une lignée humaine indéfinie pourvue d'usages sans rapports avec ses propres croyances, mais parfaitement adaptés aux croyances d'une race tout à fait étrangère. On ne peut ici invoquer le hasard, puisque les survivances se rencontrent nombreuses chez tous les peuples civilisés sans exceptions, et que le plus grand nombre d'entre elles s'expliquent avec une surprenante clarté par l'étude

1. E.-B, Tylor. La civilisation primitive. Traduction de M»» P, Brunet. T. I, pp. 114-122.

ethnographique des sauvages. Les survivances ne sauraient non plus venir de traditions plus ou moins bien conservées par Thumanité entière. Une telle hypothèse est rendue fort improbable par la dissémination des mythes. Pourquoi arriveraitil souvent qu'un mythe se retrouvât le même chez des peuples aussi différents que les Grecs et les Maoris^ et non chez d'autres peuples^ leurs voisins, parents ou contemporains ? A une cer. taine étape de leur évolution, les hommes possèdent donc en commun, non pas une tradition mais une mentalité^ la mentalité du sauvage moderne, qui a produit spontanément une seule et même physique, homogène en ses principes essentiels, variable seulement par leurs conséquences : les mythes et les coutumes.

Cette physique expliquait le monde à nos ancêtres de l'âge de pierre. Leurs idées étaient confuses mais non absurdes, comme nous devrions le reconnaître en nous figurant ce que nous penserions à leur place. Us éprouvaient des sentiments, ils adoptaient des mœurs conformes à la vision qu'ils avaient de l'univers. Peu à peu une physique nouvelle changea la représentation intelligible des choses. Mais les sentiments et les habitudes suivirent avec de longs retards la marche de la raison, quand ils ne restèrent pas attachés à l'ancien monde. Nous obéissons ainsi par-

fois à des dieux dont le souvenir même s'est évanoui. Certains gestes avaient mi but; nous faisons toujours les gestes, nous avons oublié le but.

< Il est certain, dit Salomon Reinach S que les sauvages et les enfants sont animistes, c'est-à-dire qu'ils projettent au dehors l'intelligence obscure qui s'agite en eux, qu'ils peuplent le monde, en particulier les êtres et les objets qui les entourent, d'une vie et de sentiments semblables aux leurs. La poésie, avec ses prosopopées et ses métaphores, n'est que la survivance réfléchie et consciente de cet état d'âme des primitifs... »

Voilà, définis par un savant d'une haute compétence en pareil sujet, le caractère principal de l'humanité antérieure aux civilisations et une persistance de ce caractère jusque parmi nous. On verrait aussi, par les documents accumulés dans les livres de Tylor et de Lang, que le sauvage n'établit aucune différence essentielle entre lui-même et les objets extérieurs. Animaux, plantes, accidents du sol, astres, pierres, sont des personnes comme lui. 11 croit aux esprits, mais sans voir en eux une émanation spéciale de l'homme. Tout possède un esprit. Les forces naturelles sont des es-

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