‹ Paradis laïquesChapitre 10 sur 42 · Ibid.^ p · texte numérisé non relu

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Louis Fauchard, fils d'ouvrier, bel enfant de quatre à cinq ans, pénètre avec sa mère dans la boutique du boucher Dacheux, un exploiteur.

Apparaît Julienne Dacheux, fillette de quatre ans. Les deux mioches s'aperçoivent, s'approchent l'un de l'autre, et se prennent les mains. « Si bien qu'il y eut un brusque joujou, dans Tenfantine allégresse de la réconciliation future.» Cet événement se passe à la page 17. Vingt ans après, à la page 510, Julienne Dacheux épouse Louis Fauchard.

Evariste Mitaine, dix ans, fils de la boulangère, sourit à Olympe Lenfant, âgée de six ans et fille d'agriculteur, comme nous l'apprend la page 19. Et la page 507 nous annonce leurs épousailles.

Mais le rural Lenfant, qui poursuit ses courses en ville,passepar le magasin du quincaillier Laboque à la page 22.Eulalie Laboque, six ans, manifeste son goût pour Arsène Lenfant, douze ans, et l'épouse à la page 503.

Par la même occasion et aux mêmes pages, Auguste Laboque, garçon réfléchi de douze ans, fait le galant avec Marthe Bourron, quatre ans, fille d'un puddleur, et l'épouse.

Toutes les rencontres de bambins sont du même modèle.

Citons seulement les couples :

Paul Boisgelin, 7 ans, fils du propriétaire de

TAbîme, Antoinette Bonnaire, fille d'un puddleur.

Nise Delaveau, 3 ans, fille du directeur de TAbîme, Nanet, 6 ans, frère de Josine.

Louise Mazelle, 3 ans, fille de rentiers, Lucien Bonnaire, 6 ans, fils de puddleur.

Quelques autres unions se préparent entre adultes, mais ceux-ci n'en appartiennîent pas moins toujours, sans exceptions, à des classes jusque là ennemies. Il y a ainsi rapprochement amoureux entre ;

Petit-Da, fils de Morfain, l'ouvrier qui dirige le haut-fourneau de la Crècherie, et Honorine Caffiaux, fille du cabaretier-épicier.

Achille Gourier, fils du maire, et Ma-Bleue, sœur de Petit-Da.

N'oublions pas Josine et Luc. Luc pouvait épouser M"* Jordan, surnommée Sœurette, qui précisément était éprise de lui. Cette combinaison eût même évité à la Cité Future les dangers que nous avons signalés plus haut, mais elle avait l'inconvénient de ne pas réaliser une fusion de classes. L'Apôtre faire exception à la règle des accouplements ? C'était scandaleux. On n'y pouvait pas songer.

Il est vrai que Zola montre ici une intention excellente. Si tous les bourgeois épousaient des filles de prolétaires, la haine qui sépare ces deux classes semblerait devoir en être atténuée. N'est-

ce pas cependant souhaiter de voir Teffet manifesté avant la cause que de formuler un pareil vœu ? Il conviendrait d'abord que l'argent fût supprimé. Tant qu'il existe, le seul mariage d'où s'exclut toute possibilité de calcul intéressé est le mariage à fortunes égales . Mais passons . L*amour seul guide les choix, nous admettrons cette hypothèse. Les unions rêvées ne rencontrent plus alors d'obstacles si l'on ne tient compte que des femmes elles-mêmes. Rien n'est plus facile, en efîet, que de faire une duchesse d'une jolie cuisinière, à condition de la prendre encore jeune, les femmes ne différant que par la qualité de leurs fautes d'orthographe, au point où en est encore leur éducation. Il reste les parents. Ceux-là ont leur pli formé. On ne les changera guère. Si la fusion des classes n'est donc pas réalisée d'abord, une petite ouvrière qui épouse un riche fait une bourgeoise de plus et une prolétaire de moins. Voilà tout le résultat obtenu. La seule fusion des classes possible aujourd'hui s'opère par l'aristocratie intellectuelle où l'on arrive en partant de toutes les couches sociales. Qu'on en facilite encore l'accès au peuple en évitant de multiplier les prolétaires intellectuels, les plus malheureux de tous. On peut le faire, on ne peut faire plus.

L'amour sexuel, entendu si l'on veut au sens le moins grossier, joue donc dans le para dis zoliste un

rôle tout à fait pareil à celui de l'amour divin dans le paradis religieux. Admirons. Ne cherchons pas à comprendre. Et considérons aussi l'excellence de la fécondité comme une vérité surnaturelle.

Gomment Zola en est-il venu à ce point de mysticisme et de religiosité ? On est peut-être enclin à s'en étonner plus qu'il ne convient ; on se laisse influencer par le nom même du naturalisme et par la volonté que proclamait Zola de faire œuvre à la fois scientifique et littéraire. Or l'illustre écrivain ne fut pas du tout ce qu'il croyait être, comme les critiques l'ont montré facilement. Il méritait les épithèles de romantique et d'idéaliste. Son éloignement initial du mysticisme et de la religiosité n'était donc pas aussi grand qu'il pouvait le paraître à première vue.

En somme, la même évolution se produisit pour Zola que pour Huysmans. Tous deux appartiennent à une même école dont le caractère essentiel était non point le culte de la vie réelle, mais le choix pour ainsi dire exclusif des misères et leur grossissement. Le monde que nous habitons

les a intéressés surtout par sa face mauvaise. Ils n^ont Toya^ d'abord que dans les enfers. Comment serait-on surpris qu'ils aient éprouvé un jour le besoin de faire cesser leur long et terrible cauchemar?

Ils désirèrent d'autres mondes. Mais alors ils ne suivirent plus le même chemin. Leurs âmes étaient trop dissemblables pour ne pas les mener en des paradis très différents. Huysmans, misanthrope, neurasthénique, raffiné, possédait un épiderme dont la sensibilité lui faisait haïr tout contact, même imaginaire, avec une démocratie future, pire à son gré que la nôtre. Il fuyait mieux le présent par Texil volontaire dans le passé. Solitaire, il rechercha la société des morts, et les voulut assez morts pour que leur langage fût maintenant incompris. Aussi émigra-t-il dans la Cité du Moyen Age que les cloîtres seuls perpétuent encore aujourd'hui.

Mais Zola, humain et généreux, ne souffrait pas tant des autres que pour les autres. Il savait faire vivre les foules, ce qui n'est point permis à un solitaire. Plutôt que de se renfermer dans une tour d'ivoire par dégoût de la banale humanité, il vécut d'une vie sociale, et si le raffinement de son système nerveux en fut peut-être compromis, ce défaut se trouva racheté par l'élargissement de son cœur. Aussi ne devait-il pas choisir un

paradis aménagé pour lui tout seul. Il savait même qu'il n'entrerait pas dans cet Eden, mais les générations futures y goûteraient une félicité sans mélange, et cet espoir le consolait,

Hélas 1 nous avons vu le néant de son rêve.

Zola n'a pu que moduler de trop longues et trop candides variations sur le thème du bonheur social.

Sa gloire ne sera pas diminuée par de tels échecs. Il n*a pas réussi là où nul n*a pu réussir. Qui songerait au Paradis du Dante sans l'Enfer du Dante ? Peindre un Paradis, la félicité parfaite, c'est peindre la lumière sans ombres, c'est ne rien peindre du tout et vous convier à l'extase devant une feuille blanche. Les peuples heureux n'ont pas d'histoire ; si malgré cela on veut raconter leur histoire, on emploiera donc beaucoup de mots à ne rien dire. Des hommes très généreux, seuls, peuvent oublier ces vieilles vérités. L'amour d'autrui les aveugle en les grisant, ivresse trop rare pour qu'on puisse la blâmer.

Un peu de naïveté chez Zola ne saurait effacer le souvenir de son héroïsme pendant l'Affaire. Il a sacrifié tout ce qui donne du prix à la vie d'un écrivain célèbre : gloire littéraire, tranquillité du travail, honneurs officiels, considération. Il s'est fait couvrir de crachats pour sauver un innocent qui lui était absolument étranger. Ses ennemis

disent qu'il a eu peur. Peur glorieuse ! puisqu'elle ne l'a pas empêché de braver un peuple rendu furieux. Trembler devant le péril et s'y jeter, c'est beaucoup plus que du courage.

Enfin des erreurs littéraires comme Travail ne sauraient amoindrir un créateur d'épopées à travers lesquelles passe un souffle si tragique et si grand. Plusieurs des livres de Zola résisteront à Toubli; on les citera toujours comme une œuvre qui honorait le xix* siècle finissant. Puisse Travail lui-même partager le sort futur de ses frères mieux conformés, car il a un mérite de premier ordre, c'est de rappeler l'attention sur les quelques idées géniales et bienfaisantes que contient le fouriérisme.

Il faut s'étendre un peu sur le fouriérisme qui n'est point un système social vulgarisé, comme le collectivisme par exemple.

Le phalanstère, sorte de couvent-caserne pour polygames et polyandres, la métamorphose de Teau de mer en limonade, la croissance au bout des vertèbres humaines d'une queue de trente pieds terminée par un œil, quatre lunes toutes jeunes se disposant à remplacer notre lune actuelle tombée en décrépitude, voilà ce qui fait encore le renom de Fourier, grâce aux écrivains satiriques du moyen xix® siècle. Us ont inventorié les seuls legs échus à la folie, laquelle nous aurions tort de considérer ici comme un légataire universel. La philosophie et même le bon sens n'ont pas été oubliés dans le testament fouriériste.

LB FOUHlÉaiSMB ET SES SURVIVANCES 95

Croyons pour un instant à la métempsycose, et disons que Pythagore se réincarna, le 7 avril 1772, à Besançon, dans la personne de François- Marie-Charles Fourier, quatrième enfant et premier fils du sieur Fourier, marchand drapier, et de dame Muguet son épouse, appartenant ellemême à une famille de drapiers.

L'hérédité charnelle contraignit Fourier au commerce, son âme pythagoricienne Ten dégoûta, aversion que les événements aggravèrent. Tandis qu'il était courtier en grains à Marseille, ses patrons, spéculant sur une hausse des prix^ avaient accumulé une quantité de céréales. Ils attendirent trop. La fermentation gâta leur stock qu'ils durent embarquer et noyer pendant la nuit pour éviter le scandale. Or Fourier lui -mêma fut chargé de l'opération. Un autre épisode de plus humble apparence le fit partir en guerre contre les désordres économiques. 11 constata, au cours d^un voyage, qu'en Normandie on vendait deux sous la douzaine de ponmies à dessert ; à quelques lieues de là, à Paris, une seule pomme de la même qualité lui coûta dix sous. Ses yeux s'ouvrirent : du producteur au consommateur, quels impôts formidables prélevés par les intermédiaires 1 II conçut dès lors l'association comme le seul moyen d'instaurer Tordre dans la société. — Ainsi, ditil, l'histoire célébrera désormais quatre pommes ^

dont deux funestes, celle d'Eve et celle de Paris, et deux salutaires, celle de Newton et la mienne ^

Il estima Tétat politique de notre civilisation aussi mauvais que l'état économique, et Ton trouve encore une part d'expérience personnelle dans les origines de ce jugement, car Fourier eut la mauvaise chance de se trouver épicier à Lyon pendant la révolte de cette ville contre la Convention. Les Lyonnais le dépouillèrent de ses denrées coloniales que les Terroristes vainqueurs ne payèrent pas, bien entendu, et il faillit être guillotiné par un parti après avoir été ruiné par l'autre. Jusqu'à sa mort, c'est-à-dire jusqu'à l'année 1837, il eut maintes occasions nouvelles, bien que moins périlleuses pour lui, de voir combien la condition des hommes était encore incohérente, anarchique et voisine de la barbarie.

Ce fut à l'améliorer qu'il consacra tous ses loisirs quand d'obscurs emplois, comme ceux de comptable ou de caissier, lui en laissaient. Il pensa et il écrivit dans la solitude. Il attendit son premier disciple, Just Muiron, jusqu'en 1814. Quelques autres vinrent à lui vers 1822, mais on peut dire qu'il n'eut aucun succès avant les premières années de la monarchie de Juillet. Dès 1809 cependant il avait fait imprimer à Leipzig

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