‹ Paradis perdu (volume 2)Chapitre 112 sur 131 · LIVRE XL a · texte numérisé non relu

LIVRE XL a

Lés vallons sont comblés , cl les monts sont couverts. La nef en bondissant s'élève dans les airs ; La mer en vain Tassiége , et le vent la tourmente ; Elle vogue , elle insulte à la vague écumante; Tout s'abîme alentour ; les nuages errants Versent fleuve sur fleuve , et torrents sur torrents : Tout n'est plus qu'une mer, une mer sans rivage. Où des rois habitaient , flotte un monstre sauvage. En foule amoncelant dans le même cercueil Les hommes , leurs trésors , leurs projets, leur orgueil, L'onde, attendant le feu, purge un monde profane. La cité , le hameau , le palais , la cabane , L'Homme , les animaux , par les vagues surpris , L'abîme engloutit tout ; et , dans ces grands débris , Seul protégé du Ciel , seul triomphant de l'onde , Un frêle esquif contient l'espérance du monde.

En voyant ce désastre et ce fléau vengeur, O père des humains, quelle fut ta douleur!

Que dis-tu quand tu vis ta race anéantie, La nature en ruine , et la terre engloutie?

A cet affreux aspect , ton cœur frémit d'effroi; Tous les malheurs des tiens semblent peser sur toi ; Et , portant dans ton cœur la plus noire tempête, Ce déluge de maux tombe entier sur ta tête.

Son guide toutefois , par des mots consolants , S'empresse d'adoucir ces tableaux désolants :

a84 PARADIS PERDU,

Il l'exhorte , il lui tend une main secourable ;

S'il reste des secours pour son sort déplorable.

Adam tremble , gémit , et s'écrie en ces mots :

« Oîi! pourquoi me montrer ce long tissu de mauxf

» Dieu! que ne laissais-tu dans une nuit obscure ,

» De moi , de mes enfants, la ruine future?

» N'avais-je pas assez de mon propre malheur?

» Sort affreux , qui , toujours présent à ma douleur ,

» Rends mes jours si cruels, mon sommeil si pénible!

» Et voilà maintenant , ô perspective horrible !

» Que , souffrant pour les miens les maux que je prévoi ;

» Des siècles de tourments s'en vont peser sur moi!

» Vois quelle est ma douleur , Dieu juste que j'implore

» Je pleure des malheurs qui ne sont pas encore.

y> Pourquoi prévoir, hélas ! des maux qu'on ne peut fuir?

» Deviner ses douleurs , c'est déjà les sentir :

y> Où l'espoir est perdu la prévoyance est vaine.

» Que dis- je? en ce tombeau de la nature humaine ,

» A qui pui&-je adresser mon impuissante voix?

» Peut-être sous les eaux tout périt à la fois?

» Ou , si quelqu'un des miens sur\it à ce naufrage ,

» Il va de roc en roc , sur quelque mont sauvage ,

» Poursuivi par l'effroi , dévoré par la faim ,

» Par un affreux trépas terminer son destin.

» Hélas! j'avais pensé que, lorsqu'enfin la guerre^

» Aurait éteint ses feux et calmé son tonnerre^

LîVÈE XI. !»Ô5

» L'Homme chérirait FHomme , et d'une longue ^aix » Pourrait en cheveux blancs recueillir les bienfaits. » Que je suis détrompé de mon erreur profonde! » Voilà que la paix même ensanglante le monde , » Et déjà de la guerre égale les fléaux.

» O mon guide ! apprends-moi la source de ces maux; » Et si de tous les miens la race est condamnée. »

« De l'Homme , répond-il , apprends la destinée. » Ces mortels, de plaisirs et de luxe enivrés, 3> Naguère , dans les camps , de carnage altérés , » Tu les vis affronter et le fer et les flammes ; » Mais l'honneur véritable était loin de leurs âmes : » Vainqueurs, comblés de gloire et de meurtres souillés,' » Emportant les débris des vaincus dépouillés , 5) Bientôt tu vis tomber leur orgueilleuse ivresse » Du char de la victoire au lit de la mollesse. » Les loisirs ont produit les troubles , les forfaits, » Et la discorde éclate au milieu de la paix. » Abandonnés de Dieu , dans un lâche esclavage » Les vaincus ont perdu leurs mœurs et leur courage : » Leur orgueil indolent , sous des tyrans pervers, » Parmi de faux plaisirs , dormira dans les fers ; r » Car l'excès du bonheur corrompra la sagesse , » Et le luxe insolent naîtra de la richesse. 3> Alors l'homme avili , de vices infecté , » Oublîra Dieu , les lois , les devoirs , l'équité ;

» Quagd tout à coup , au sein de cette nuit profonde y

» Un fils de la lumière , apparaissant au monde ,

» Fera la guerre au vice , instruira l'univers ,

» Et seul marchera pur au milieu des pervers.

» Ferme dans sa carrière , il foule aux pieds la haine ,

3» La honte , les tourments , les plaisirs et la peine ;

» Il fait rougir le crime , il éclaire Terreur ,

» Jette au cœur de Timpie une sainte terreur ,

» Montre à tous la justice , et cette étroite voie

» Où marchent la vertu , Finnocence et la joie,

» On rinsultc , on l'écoute avec un ris moqueur ;

» Mais Dieu , dont le regard lit au fond de son cœm* ,

» Vengera ces mépris : par son ordre suprême ,

» Une arche enfermera ses enfants et lui-même ;

» Et quand , pour repeupler un meilleur univers,

» Lui, les siens , et le choix des animaux divers ,

» Se seront retirés dans l'arche protectrice ,

» Alors d'un Dieu vengeur exerçant la justice ,

» Ces vastes réservoirs , cataractes des Cieux »

» Verseront jour et nuit leurs torrents pluvieux.

» Éden même aura part à cet affreux ravage :

» Adieu le mont divin, et le sacré bocage!

» Son fleuve , s'élançant dans les champs inondés ,

» Ravagera les lieux qu'il avait fécondés ;

» Au lieu des bois , des fleurs qui paraient cet asile ,

» Les flots en s'éloignant ne laisseront qu'une île ^

IIVRE XL ig;

» Triste , inculte et déserte ; et les monstres des eaux n De ses bords sans honneurs fouleront les roseaux. » Mais contemple^ il est temps, de plus douCes images. »

Adam regarde , et voit s'apaiser les orages; Les vents changent ; les flots , déjà moins furieux y S'abaissent lentement, redescendent des Cieux. Les nuages ont fui devant le froid Borée ; Dans un lit plus étroit la mer s'est resserrée; La vague s'aplanit , et l'humide séjour , Comme un vaste miroir, renvoie au loin le jour; Le Soleil à longs traits boit les eaux qu'il 'attire , L'onde silencieuse à pas lents se retire ; La Terre dans son sein rappelle ses ruisseaux , Et les torrents des Cieux ont suspendu leurs eaux. Tout se tait, le vaisseau , long-temps jouet de l'onde , Enfin vient d'arrêter sa course vagabonde^ Et , tel qu'un roc debout sur les hauteurs d' Athos , Demeure suspendu sur la pointe des flots.

Cependant , par degrés , de l'orageux abîme , Les bois lèvent leur front, les montagnes leur cime ; Pareils à ces écueils élevés sur les mers, Leurs flancs sont sous les eaux , leur te te est dans les aû's ; Et les derniers torrents , précipitant leur onde , Tombent dans l'océan , qui recule et qui gronde.

Hors de l'arche bientôt le corbeau prend l'essor ; Après lui, messager plus diligent encor.

Le pigeon part, va, vient, cherche dans la Nature,

Pour reposer son vol , un reste de verdure ,

Repart , gagne en volant le toit hospitalier ,

Et porte dans son bec un rameau d^olivier ,

Du retour de la paix témoignage fidèle.

La Terre sort des eaux; la flottante nacelle

Lui rend Theureux vieillard , et ceux qu^il a sauvés.

Les mains et les regards vers le Ciel élevés.

Il rend grâce au Très-Haut; alors un beau nuage

De la faveur des Cieux annonce un nouveau gage.

Humide ehcor de pluie , aux rayons du Soleil ,

D'une triple couleur il peint son arc vermeil.

A Téclat radieux que son cintre déploie ,

L'heureux Adam respire , et tressaille de joie.

<c J'en crois le Ciel , dit-il; non, nous ne mourrons pas;

» L'Homme et ces animaux échappés du trépas ,

» Repeupleront la Terre ; ils vi\Tont , et ta grâce

» Jusqu'à la fin des temps perpétûra leur race.

» Par un Dieu juste et bon le monde est éprouvé :

» Les méchants ont péri, mais un sage est sauvé.

» Il désarma le Ciel; oui, sa rage féconde

» Va consoler la Terre, et réparer le monde.

» Mais que peut annoncer cet arc éblouissant ,

» Où brille la splendeur de l'être Tout-Puissant?

» Il en a la douceur et la magnificence ;

» Son cercle , qui des Cieux parcourt la voûte immense;

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