SUR LE LIVRE DOUZIEME
LiES admirateurs les plus passionnés de Milton conviennent que ce chant est inférieur à tous les autres , quoique le sujet paraisse d'un assez grand intérêt et d'une extrême fécondité* L'histoire du peuple de Dieu , si merveilleuse , si variée ; la race de David , dont devait sortir le Messie ; le mystère sublime de la rédemption , devaient mieu\ inspirer notre poète. Le début de ce chant , malgré l'adresse que Milton a employée, paraît peu naturel. La vision d'Adam cesse et fait place au récit de l'Ange , de manière que l'intérêt et le merveilleux vont en décroissant.
Il est incroyable que Milton ait omis dans ce récit plusieurs événements du plus grand intérêt , tels que le sacrifice d'Abraham , les malheurs si intéressants de Joseph , qui pouvaient contraster avec ses brillantes destinées , et enfin les différents miracles opérés dans le désert, les eaux jaillissant du rocher, la manne tombée desCieux : jamais on n'a stérilisé plusmal-^ heureusement un sujet plus fécond. Mais on ne peut nier que ces défauts ne soient rachetés par de grandes beautés ; de ce nombre sont la description de la confusion des langues , très-
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poétiquement exprimée ; la peinture énergique et rapi«ie des sept fléaux qui affligent TEgypte. On n'en saurait dire autant du passage de la Mer Rouge : ici le l^islateur hébreu est fort supérieur aux poète anglais ; et la vulgate même, toute inférieure qu'elle est au texte sacré, nous&it entendre la chute de l'armée égyptienne , de ces chevaux et de ses chars ^ dans ce peu de mots , descenderunt guaù plumbum.
J'ai redoublé d'efforts pour me rapprocher du beau passage que je viens de citer. La manière dont il a peint la publication de la loi sur le mont Sinaï , ne paraît pas non plus proportionnée à la hauteur du sujet. La naissance , la passion , la résurrection du Sauveur , le grand mystère de la rédemption , sujet si fécond et si pathétique , m'ont aussi paru faiblement traités ; et si souvent inférieur à mon original , j'ai à(k m'efforcer d'obtenir ici sur lui quelque supériorité.
Mais on ne peut donner trop d'éloges à la manière dont il a peint le moment où les deux époux sortent du Paradis terrestre ; la douloureuse nécessité de renoncer à ce beau séjour ; le spectacle terrible de la milice céleste et de l'épée flamboyante ; leurs regards qui se tournent involontairement vers ces beaux lieux qu'ils me reverront plus ; ces deux infortunés s'avançant tristement appuyés l'un sur l'autre , et cherchant dans le désert une nouvelle patrie ; tout cela est de la plus grande beauté.
Oserai-je me permettre ici d'indiquer le principal défaut 4|le ces deux derniers chants? On sait que le poète épique , à mesure qu'il approche de la catastrophe, doit accélérer' la marche des événements. Ces deux chants , purement épisodiques , semblent donc déplacés à la fm du poème. Peut-ôtre n'était-il pas difficile à jVIUton de tenir une marche plus régu-
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Kère et plus heureuse. Après leur sentence prononcée par Michel , dans le dixième livre , quatre cents vers auraient suffi pour leur montrer dans Favenîr les malheurs et les consola* lions réservés à leur postérité ; le Christ naissant de la raco de David, ses prodiges, sa mort et sa résurrection. Alors seraient arrivées naturellement les plaintes touchantes qu'Eve et Adam adressent , l'une à ses fleurs , au lit nuptial qu'elle se plaisait k parer , l'autre aux lieux où si souvent il avait )Oui de la présence de Dieu , et de l'entretien des Anges.
Ce morceau, l'un des phis touchants de l'ouvrage, aurait été infiniment mieux placé à la fin du poème , et l'aurait ter^ miné d'une manière plus pathétique. Malgré ces observations , je répète que ces deux chants renferment de grandes beautés, et que si l'on y remarque quelques faiblesses , ce sont celles d'un grand poète ; et l'on ne peut s'empêcher de se rappeler ^ à ce sujet , ce que Milton a dit lui-même de l'Ange de lumière dégradé par sa chute :
D*ombres et de lumière incroyable mélange ; £t si c*est un débris , c'est celui d'un Archange.