LIVRE VI. 4ï
Et cependant des sien», disposés sur (lenx ailes, Dieu harangue en ces mots les cohortes fidèles :
« Soldats, reposez-vous, dit-il; Votre vertu » A pour nos droits sacrés vaillamment combattu ; » De vos nobles efforts le Ciel reçoit Thommage : » Dans vos cœurs généi*eux41 a mis le courage ; » Ce que Dieu fit pour vous , vous l'avez fait pour lui, » Que vos vaillantes mains s'arr-êtent aujourd'hui ; » Il faut de ces ingrats que le crime s'expie ; » Mais , pour exterminer leur faction impie , » Et mettre eiffin un terme à ces tristes combats , » Le Ciel n'exige plus le secours de vos bras ; » Dieu seul doit châtier leur désobéissance : » Oui , Dieu seul , ou le bras chargé de sa vengeance. » Le nombre est inutile à ce triomphateur ; » Que chacun reste ici tranquille spectateur. ?y L'orgueil méconnut Dieu ; sur l'orgueil téméraire » Vous verrez si ce Dieu fait peser^triMlèi^e. » Par eux , bien plus que vous , son fils fut outragé ; » Maudit par eux, par moi je dois être vengé. » Par leurs jaloux complots ma grandeur poursuivie >y Excita leur révolte , enflamma leur envie ; » Je sais quel intérêt les aigrit contre moi : » Celui qui règne au Ciel, qui m'a nommé leur roi, j> A qui seul appartient la gloire et la puissance , n En honorant son fils irrita leur vengeance.
4a PARADIS PERDU,
» Nous verrons qui de nous sait combattre et punir. » Leurs bras contre moi seul ont du se réunir , » Seul je m'arme contre eux. Pour leur race parjure » La force du pouvoir est la seule mesure , » Et tout autre mérite est étranger pour eux. ^
» Enfin ils Tont voulu , je vais remplir leurs vœux: » Que le sort des combats à nos destins préside; » La force fait leur loi, que la force décide. »
» Son visage à ces mots s'allume de fureur; Les éclairs de ses yeux répandent la terreur. Soudain , cachant les Cieux de Tombre dfc leurs ailes^ Partent avec son char ses Chérubins fidèles ; Ils volent ; et des vents le souffle impétueux , D'une armée en fureur le choc tumultueux , Les torrents en courroux précipitant leur onde , Cèdent au bruit du char, qui court, s'enflamme et gronde,
n Lui , pareil à la nuit dans sa plus soml^-e horreur , Part , sur ses> emibnis s'élance avec fureur ; Comn^ un feu dévorant sa colère s'irrite ; Aux rangs les plus épais son char se précipite : Sous la rapide roue et le brulan|: essieu , Tout tremble , tout frémit ; hors le trône de Dieu. ' A peine il s'est montré , poui^signal de la guerre , Mille dards, dont chacun est lui-même un tonnerre ; Sont partis de sa main , et vont au fond des cœurs Porter en traits de feu l'aiguillon des douleurs :
Avec eux dans leors rangs ont volé les alarmes ; Leurs défaillantes n}ains laissent tomber leurs armes. Trônes, principautés, boucliers, étendards, Les casques panachés , les coursiers et les chars , Sa roue écrase tout. « Cessez, brûlant orage ! O monts , tombez sur nous ; sauvez-nous de sa rage ! » Criaient41s en fuyant. Avec non moins d'ardeur , Les anges qui* tramaient le char triomphateur , Leurs innombrables yeux , leurs ailes flamboyantes , Et du char animé les clartés foudroyantes.
Partout faisaient pleuvoir un déluge de feu ; Chacun semble lancer le tonnerre de Dieu :
Tous , avec l'Etemel marchant d'intelligence , Partagent sa colère et servent sa vengeance.
L'ennemi se consume en efforts impuissants ; Les cœurs sont abattus , et les bras languissants. Tout à coup du Très-Haut la victoire s'arrête , Et son foudre est resté suspendu sur leur tête : Il ne veut point les perdre ; il veut que pour jamais Ces ingrats soient bannis de l'éternelle paix , Epargnés par son bras. Devant son char rapide Tout fuit , tout est chassé comme un troupeau timide Jusqu'aux extrémités de l'empire des Cieux ; L'effroi hâte leurs pas. Tout à coup à leurs yeux S'ouvre un gouffre profond , immense , épouvantable. D'où se voit des Enfers le séjour lamentable.
La foule à cet aspect a reculé d^horreur ; L^almne est devant eux, derrière eux la Terreur; Poursuivis et tremblants sous la main souver^e , Vers le bord redoute la foudre les ramène.
Là, plongeantidans la nuit leurs yeux épouyantés» Tous des hauteurs des Gieux tombent précipités: Ils tombent ; mais de Dieu la foudre inexoraUe Ne laisse point de trêve à ce peuple exécrable > Et Jes poursuit encor de ses flèches de feu.
y* Cependant TËnfer tremble à ce tumulte a£Greux: Cet innombrable amas d^armes et de victimes Jusqu^en ses profondeurs ébranle ses abîmes ; Il croit voir tout le Ciel fondre en éclats sur lui ; La nuit s^en épouvante , et lui-même aurait fui , Si la main du Destin sur sa base profonde N^eût assb pour jamais les fondements du monde. Durant neuf longues nuits , durant neuf jours entiers ^ Les bataillons vaincus roulèrent par milliers ; Du Qiaos étonné les régions tremblèrent , De leurs vastes débris ses gouffres se comblèrent. Mais enfin de FEnfer Tabîme ténébreux S'ouvrit , les engloutit , se referma sur eux ; L'enfer , leur digne asile , où mugit sur leur tête D'un océan de feu rétemelle tempête , Lieux où régnent la nuit , la douleur et le deuil.
i> Tel n'était point le Ciel, d'où tomba leur orgueil;
Paisible , dflirrë de ses sujets irebelles ; Les hymnes, les festins, les pompes solennelles, Tout renaît ; son séjour est plus doux , l'air plus pur , £t la voûte céleste a repm son azur.
» Alors , heureux vainqueur de leur ligue infernale ; Le fils de Dieu reprend sa marche triomphale ; Il revient , son char roule , et ses Anges en chœur Accompagnent leur maître et chanteiit le vainqueur. Lui seul a triomphé ; mais , fiers de sa victoire , Tous portent devant lui les palmes de la gloire : « Béni sois, disaient-ils, sois béni mille fois, » Toi , le fils , l'héritier du souverain des rois , » Roi toi-même! » Au milieu des hymnes, des cantiques, Il avance , il atteint les célestes portiques , Franchit leurs portes d'or, entre dans fe Saint-Lieu. Sur son trône exhaussé , près du trône de Dieu , Il monte , il lui remet ses fMdres paternelles , £t partage avec lui ses splendeurs étemelles, w
» Tu le vois , aux objets de ces terrestres lieux , Pour toi , dans mes récits , assimilant les Cieux , De Dieu sur des ingrats j'ai conté la victoire : Adam , pour ton bonheur , gardes-en la mémoire ! Satan vous voit tous deux avec des yeux jaloux ; Ses malheurs partagés lui sembleraient plus doux ; Il voudrait se venger du Maître du tonnerre , - Et consoler TËnfer par les maux de la Terre;
II ne prétend rien moins , dans son horrible voeo V Que les malheurs d^un monde et les affronts d^un Dieo. Crains de ton ennemi Finsidieuse adresse ; Avertis ta compagne , et soutiens sa faiblesse. Dieu confondit Torgueil arme contre ses droits; Profite de Texemple » et respecte ses lois. »