‹ Paradis perdu (volume 2)Chapitre 49 sur 131 · LIVRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE NEUVIÈME

vJ TERRE ûialheureuse! ô , changements funestes i Ils vont finir ces jours où les Esprits célestes Remplissaient ici-bas leurs messages divins ; Où l'Ange , hôte indulgent du premier des humains , L'entretenait du Ciel , des grandeurs de son maître ; Quelquefois s'asseyant à sa table champêtre , Oubliait , pour ses fruits , le doux nectar des Dieux« Au lieu de ces accords de la Terre et des Cieux ^ Quel sujet vient s'offrir à ma lyre affligée P L'Étemel méconnu , sa puissance outragée , La Révolte aux humains amenant le Trépas , Tous les fléaux en foule accourant sur ses pa3 , Et la Justice enfin , vengeresse du crime :

Déplorable sujet , mais plus grand , plus sublime, Qu'Achille , sou3 les murs dTlion désolé > Traînant sept* fois Hector, à sa rage immolé; n

Que la lance de Mars , le trident de Neptune ; •

Qu'Enée , aux champs latins transportant sa fo]^tune , Et le fougueux Turnus , et la fière Junon ,

Poursuivant sur les flots les débris d'ilion!

,3o PARADIS PERDU ,

Toi , daigne seulement inspirer ton poète ,

O Muse ! qui souvent , dans ma sombre retraite f

En silence retiens , à l'heure du repos ,

Dicter mes vers nombreux qui coulent à grand flote^

Depuis que le sujet , dont le charme m'entraîne y

Vint transporter mon âme et féconder ma veine.

D'autres assez long-temps ont chanté les guerriers ,

La valeur romanesque et les vieux chevaliers y

Tandis que leur oubli , dans un ingrat silence ,

Laisse le vrai courage et la noble constance.

Qu'ils célèbrent les jeux , les joutes , les tournois ,

La vigueur des cour^ers , et l'éclat des hamois ;

Des illustres beautés qu'ils nous vantent les channes y

Et les grands coups de lance , et les nobles faits d'armes^

Et les manteaux de pourprç , et les boucliers d'or y

Où des faits j;lorieux resplendissent encor;

Qu'ils dressent des festins l'ordonnance pompeuse ; ^

De pages, 4'écuyers, qu'une foule nombreuse, î.

Dansées parcs somptueux , des palais enchantés y

Relève l'appareil de ces solennités :

J'ignore et veux toujours ignorer ces merveilles.

Qui du peuple crédule amusent les oreilles.

Un sujet plus nouveau , plus cher à l'univers ,

Va réveiller ma lyre et consacrer mes vers ;

A moins qu'un ciel glacé , la vieillesse pesante ,

I^'éti^ignent mon courage , et qu'à ma main tremhlante

LTVRE KL î3»

MsMuse par pitié n'ôte la lyre d*or , ^^

Et d'un vol indiscret nèWprime l'essor.

Le Soleil dans les eaux achevait sa carrière ;

Déjà de Vespérus la douteuse lumière ,

Qui participe ensemble et de Tombre et du jour,*

Éclairait à demi le terrestre séjour ;

La nuit venait couvrir une moitié du mondé ; *"

Lorsqu'enfin , terminant sa course vagabonde ,

Satan , du frais Ëden banni par Gabriel ,

Revient braver encor les me|iaces Ai Giel.

Non moins iRier , mieux instruit, et fidèle à sa haine ^

Là nuit le vit partir , et la nuit le ramène y

Mais prudent , mais craintif? depuis que cet esprit

Qui guide le Soleil dans le tour qu'il décrit ,

Vers Eden menacé de ses pièges funestes ,

A dénoncé sa marche aux milices célestes ,

Satan a par trois fois , dans son fmmense cours ^

Doublé le cercle ardent qui des nuits et des jours

Conserve l'équilibre et le juste partage.

Durant trois longues nuit il poursuit son voya^ ;

Durant quatre grands jours son essor agrandi

Revient du sud au nord , et du nord au midi ,

Toujours fuyant l'éclat, et se cachant dans l'ombre.

De la huitième nuit enfin lé voile sombre

Secbnde dans Eden son retour t:riminel ; ' '^

Mais il craint les^regards des milices du Ciel. *

i3a PARADIS PERDU ,

Par des chemins cachés , trompant leur Tigilance f ^

Vers la plage opposée il abortfè en silence.

Là jadis fut un antre (avant que sur ces liéuit

Le désordre msurquàt la colère des Cieux),

Où le Tigre , perdu sous une obscure voûte ,

S'enfonçait, ressortait , et pousuivait sa route.

L'ennemi le découvre : en ce chemin secret

Il plonge avec le fleuve , avec lui reparaît.

Cependant, pour cacher sa marche frauduleuse ^

Il emprunte des eaux la vapeur nébuleuse ,

La Jette autour de lui comme un voile mouvant ^

Et pour asile enfin cherche un être vivant.

De Taurore au couchant , du midi jusqu'à Tourse ^

Il avait observé , durant sa longue course ,

Les mœurs des animaux ; le plus astucieux ,

Le perfide serpent avait frappé ses yeux.

Là Satan veut cacher et son piège et lui-même.

Dans un être stupide , un adroit stratagème

Au spectateur surpris aurait avec raison

D'une infernale ruse inspiré le soupçon :

Le serpent pouvait seul , connu par sa finesse ,

D'un air de vérité colorer tant d'adresse.

Le traître le choisit; mais de quelle douleur

Ce choix humiliant vient déchirer son cœur !

« O Terre! cria-t-il (puisqu'ainsi l'on te nomme , ) » Séjour digne dés Dieux , et profané par l'Homme ^

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