LIVRE NEUVIÈME
vJ TERRE ûialheureuse! ô , changements funestes i Ils vont finir ces jours où les Esprits célestes Remplissaient ici-bas leurs messages divins ; Où l'Ange , hôte indulgent du premier des humains , L'entretenait du Ciel , des grandeurs de son maître ; Quelquefois s'asseyant à sa table champêtre , Oubliait , pour ses fruits , le doux nectar des Dieux« Au lieu de ces accords de la Terre et des Cieux ^ Quel sujet vient s'offrir à ma lyre affligée P L'Étemel méconnu , sa puissance outragée , La Révolte aux humains amenant le Trépas , Tous les fléaux en foule accourant sur ses pa3 , Et la Justice enfin , vengeresse du crime :
Déplorable sujet , mais plus grand , plus sublime, Qu'Achille , sou3 les murs dTlion désolé > Traînant sept* fois Hector, à sa rage immolé; n
Que la lance de Mars , le trident de Neptune ; •
Qu'Enée , aux champs latins transportant sa fo]^tune , Et le fougueux Turnus , et la fière Junon ,
Poursuivant sur les flots les débris d'ilion!
,3o PARADIS PERDU ,
Toi , daigne seulement inspirer ton poète ,
O Muse ! qui souvent , dans ma sombre retraite f
En silence retiens , à l'heure du repos ,
Dicter mes vers nombreux qui coulent à grand flote^
Depuis que le sujet , dont le charme m'entraîne y
Vint transporter mon âme et féconder ma veine.
D'autres assez long-temps ont chanté les guerriers ,
La valeur romanesque et les vieux chevaliers y
Tandis que leur oubli , dans un ingrat silence ,
Laisse le vrai courage et la noble constance.
Qu'ils célèbrent les jeux , les joutes , les tournois ,
La vigueur des cour^ers , et l'éclat des hamois ;
Des illustres beautés qu'ils nous vantent les channes y
Et les grands coups de lance , et les nobles faits d'armes^
Et les manteaux de pourprç , et les boucliers d'or y
Où des faits j;lorieux resplendissent encor;
Qu'ils dressent des festins l'ordonnance pompeuse ; ^
De pages, 4'écuyers, qu'une foule nombreuse, î.
Dansées parcs somptueux , des palais enchantés y
Relève l'appareil de ces solennités :
J'ignore et veux toujours ignorer ces merveilles.
Qui du peuple crédule amusent les oreilles.
Un sujet plus nouveau , plus cher à l'univers ,
Va réveiller ma lyre et consacrer mes vers ;
A moins qu'un ciel glacé , la vieillesse pesante ,
I^'éti^ignent mon courage , et qu'à ma main tremhlante
LTVRE KL î3»
MsMuse par pitié n'ôte la lyre d*or , ^^
Et d'un vol indiscret nèWprime l'essor.
Le Soleil dans les eaux achevait sa carrière ;
Déjà de Vespérus la douteuse lumière ,
Qui participe ensemble et de Tombre et du jour,*
Éclairait à demi le terrestre séjour ;
La nuit venait couvrir une moitié du mondé ; *"
Lorsqu'enfin , terminant sa course vagabonde ,
Satan , du frais Ëden banni par Gabriel ,
Revient braver encor les me|iaces Ai Giel.
Non moins iRier , mieux instruit, et fidèle à sa haine ^
Là nuit le vit partir , et la nuit le ramène y
Mais prudent , mais craintif? depuis que cet esprit
Qui guide le Soleil dans le tour qu'il décrit ,
Vers Eden menacé de ses pièges funestes ,
A dénoncé sa marche aux milices célestes ,
Satan a par trois fois , dans son fmmense cours ^
Doublé le cercle ardent qui des nuits et des jours
Conserve l'équilibre et le juste partage.
Durant trois longues nuit il poursuit son voya^ ;
Durant quatre grands jours son essor agrandi
Revient du sud au nord , et du nord au midi ,
Toujours fuyant l'éclat, et se cachant dans l'ombre.
De la huitième nuit enfin lé voile sombre
Secbnde dans Eden son retour t:riminel ; ' '^
Mais il craint les^regards des milices du Ciel. *
i3a PARADIS PERDU ,
Par des chemins cachés , trompant leur Tigilance f ^
Vers la plage opposée il abortfè en silence.
Là jadis fut un antre (avant que sur ces liéuit
Le désordre msurquàt la colère des Cieux),
Où le Tigre , perdu sous une obscure voûte ,
S'enfonçait, ressortait , et pousuivait sa route.
L'ennemi le découvre : en ce chemin secret
Il plonge avec le fleuve , avec lui reparaît.
Cependant, pour cacher sa marche frauduleuse ^
Il emprunte des eaux la vapeur nébuleuse ,
La Jette autour de lui comme un voile mouvant ^
Et pour asile enfin cherche un être vivant.
De Taurore au couchant , du midi jusqu'à Tourse ^
Il avait observé , durant sa longue course ,
Les mœurs des animaux ; le plus astucieux ,
Le perfide serpent avait frappé ses yeux.
Là Satan veut cacher et son piège et lui-même.
Dans un être stupide , un adroit stratagème
Au spectateur surpris aurait avec raison
D'une infernale ruse inspiré le soupçon :
Le serpent pouvait seul , connu par sa finesse ,
D'un air de vérité colorer tant d'adresse.
Le traître le choisit; mais de quelle douleur
Ce choix humiliant vient déchirer son cœur !
« O Terre! cria-t-il (puisqu'ainsi l'on te nomme , ) » Séjour digne dés Dieux , et profané par l'Homme ^