A M. LOUIS LIARD
DIRECTEUR DE l'enSEIGNEMBNT SUPÉRIEUR MEMBRE DE L*INSTITUT
Hommage respectueux, E. D.
INTRODUCTION
ËQ offrant aux lecteurs que les recherches minutieuses ne rebutent pas une édition nouvelle du texte du Paradoxe sur le Comédien, et un commentaire continu de ce texte, je leur dois Texposé des raisons qui m*ont conduit à entreprendre ce travail.
Le Paradoxe sur le Comédien ne fut édité qu'en 1830. Le libraire Sautelet, avant de donner au public quatre vol uhi es d'œuvres posthumes de Diderot sous le titre de Mémoires^ Correspondance et Ouvrages inédits^ détacha des écrits a retrouvés «et « sous presse » un premier opuscule, le Paradoxe, qu'il mit en vente, avant le gros de la publication, comme on lance un ballon d'essai (1). En publiant le Paradoxe^ et pour faireapprécier l'importance des autres ouvrages inédits, l'éditeur le qualifiait ainsi, dans l'Avertissement : a un faible échantillon qui peut toutefois faire juger du reste. »
Les auteurs de la dernière édition des Œuvres complètes de Diderot, MM. Assézat et Tourneux, ont dû se résigner, faute de mieux, à rééditer le Paradoxe d'après Tédition de 1830. Selon leur habitude, ils ont tâché de déterminer, dans une iVoh'ce pr^/imtnaire, les origines de la publication. Voici le résultat de leurs recherches :« Cet opuscule, dont l'importance a n'échappera à personne, est encore un de ceux dont les contemporains « de Diderot n'ont point eu connaissance. Il n'a point non plus fait partie « des ouvrages posthumes, qui, de 1795 à 1798, parurent presque coup sur « coup. Naigeon devait cependant, croyons-nous, en avoir connaissance. Le
(1) Paradoxe sur le Comédien | ouvrage posthume \ de Diderot J Paris. A. Sauteht et C»«, libraires, | rue Richelieu, nol4 | MDCCCXXX | . Au verso : Imprimerie de M. Fournier | , rue de Seine, n* 14. Les quatre volumes, qui mettaient au jour une partie des lettres à jFû /cpne/, la Correspondance avec W^^ Vollandj les Voyages, la Promenade du sceptique^, le Rêve de d'Alembert, furent édités par le libraire Paulin, l'année suivante.
Dans la notice préliminaire de la correspondance avec M"« Volland, M. Tourneux donne le nom du littérateur qui vendit à Paulin les matériaux de son édition des Mémoires, Correspondance et Ouvrages inédits. C'est un Français, Jeudy-Dugour, naturalisé russe sous le nom de de Gouroff, Œuvres complètes, t. XVIII, p. 3.^0, n» 2. Cf. Maurice Tourneux, Diderot et Caherine II, ch.xviii. — Paris, Calmann Lévy, 1899.
viii INTRODUCTION
« catalogue de vente des livres de sa sœur, M""» Dufour de Villeneuve (1820) « porte en effet celte mention : N^ 45; Paradoxes^ copie d'un ouvrage de c Diderot^ de la main de M. Naigeon^ in 4'*de 44 pages. Si ce manuscrit n'est a point le Paradoxe sur le Comédien^ nous ne savons ce que ce peut être, c n'ayant pu recueillir aucun renseignement sur Tacheteur de ce numéro, « lors de la vente en question. Si c'est bien ce que nous supposons, nous a ne sommes point trop étonné de ce que Naigeon l'ait omis dans son « édition, où il n'a placé qu'à son corps défendant, et parce qu'ils venaient € d'être publiés par d'autres, les ouvrages de Diderot qui n'étaient pas « purement philosophiques. »
Le hasard le plus singulier me fit rencontrer, il y a déjà quelques années, dans une boîte de brochures, sur les quais, un manuscrit in-4o, qui portaitprécisément le titreParadoa?e(i), et qu'après vérification je reconnus pour être, selon les expressions du catalogue, « de la main de M. Naigeon. » Ce manuscrit n'avait, il est vrai, que 36 pages au lieu de 44 ; c'est qu'il était arrivé incomplet parmi le lot de papiers imprimés d'où je le retirai : un simple calcul de proportion suffisait pour établir que les huit pages manquant, c'est-à-dire un peu moins de la cinquième partie du manuscrit entier (2), correspondaient aux vingt pages, sur cent une, du texte imprimé en 1830, ou aux douze pages, sur soixante-deux, de l'édition donnée par Assézat au tome huitième des Œuvres complètes.
Une inspection, même rapide, du manuscrit, ne permettait pas de ne voir dans ces pages de l'écriture de Naigeon qu'une copie de la minute de Diderot, ou qu'une rédaction exécutée sous sa dictée. Le manuscrit, d'aspect fort net en certains endroits, était, dans d'autres, encombré de ratures et de surcharges ; les marges de quelques-unes des pages étaient presque entièrement occupées par des additions à la rédaction primitive. En étudiant de près le texte, je m'assurai que j'étais en présence d'un remaniement de Naigeon. Le caractère audacieux de ce remaniement étonnera moins le lecteur, s'il veut bien accepter d'abord quelques explications indispensables.
On ignore généralement que le dialogue posthume, désigné depuis 1830 sous ce litre : Paradoxe sur . le Comédien, est la reproduction, en partie
(1) Le pluriel Paradoxes est une inexactitude du catalogue cité par MM. Assézat et Tourneux.
(2) Exactement les deux onzièmes.
INTRODUCTION i\
exacte, ea partie amplifiée, d'uae dissertation de Diderot, qui parut, du vivant de Tauteur, dans la Correspondance de Grimm, sous la forme de deux lettres insérées dans les numéros du 15 octobre et du 1*^ novembre 1770. Cette dissertation, toute de verve et d^un seul jet, était précédée de quelques lignes d'introduction par lesquelles Grimm annonçait l'article de Diderot à sa clientèle princiers : c II a paru, Tannée dernière^ une maua vaise brochure qui a fait si peu de sensation que je n*en ai pu savoir « Fauteur : cependant elle vient d^étre réimprimée, et il faut qu'elle ait eu c du débit en province ou chez Télranger. Elle est tombée entre les maios a de M. Diderot, et comme les plus mauvaises drogues peuvent donner lieu a à d'excellentes réflexions, je neveux pas supprimer ce qu'il a jeté sur le « papier dans cette occasion. » La mauvaise brochure qui avait eu ce bon effet de piquer au jeu Diderot, était intitulée exactement : Garrick ou les acteurs anglais, ouvrage contenant des réflexions sur Vart dramatique, sur Vart de la représentation et le jeu des acteurs avec des notes historiques et critiques sur les différents théâtres de Londres et de Paris^ traduit de l'anglais par Antonio Sticoti^ acteur (i).
MM. Assézat et Tourneux, dans leur édition si informée, n*ont pas négligé de rapprocher du Paradoxe sur le Comédien les deux lettres delà Correspondance de Grimm. Mais, pour des yeux non prévenus, comme les leurs, ce rapprochement n'est qu'une a occasion de montrer de quelle a façon Diderot travaillait, et comment on Ta trop souvent accusé à tort « d'écrire d'inspiration et de ne se point relire. » C'est, disent encore ces éditeurs, « un nouvel exemple à donner du soin qu'il prenait lorsque l'idée c qu il avait émise en courant lui paraissait digne d'être approfondie. » Ils aperçoivent bien certaines difficultés, par exemple celle de dater ce qu'ils appellent « la seconde version » de Diderot. Ils reportent l'écrit remanié à 1773, « parce qu'il y est question, comme d'une chose actuelle, « d'une curiosité du moment, des débuts de Mlle Raucourt, qui sont du 23 c septembre 1772. » Ils attachent moins d'importance qu'il ne faudrait à une objection de M. Rosenkranz, tirée de l'allusion que fait le Paradoxe à la petite comédie de Diderot intitulée la Pièce et le Prologue ; cette comédie contient un détail qui fixe l'époque où elle a été composée ; ce détail d'actualité est relatif au patriarche d'Amérique Franklin et à sa résidence de Passy ; l'indication n'a pas pu se produire avant 1776: il n'y a là, disent-
(i) La première édition, publiée à Paris, chez Lacombe, M.DCCLXIX, est sans nom d'auteur.
INTRODUCTION
ils, qu'une « retouche postérieure. » Ils ne manquent pas de noter un autre passage concernant le financier Necker et sa nomination, probablement récente, à « la place la plus importante de TEtat ; » ils conviennent^ à ce propos, de la nécessité « d'une addition nouvelle, » introduite au plus tôt en 1777. Us relèvent enfin la mention du ParisSauvé deSedaine, « ouvrage qui ne fut jamais joué en France et ne fut imprimé qu'en 1778. » Ils signalent ces difficultés, dis-je, mais ils ne s'y arrêtent pas. A plus forte raison ne s^appliquenl-ils pas èi examiner d'autres questions embarrassantes, qu'une étude attentive des deux textes pouvait déjà soulever, mais qui surgissent d'elles-mêmes, à la faveur du manuscrit de Naigeon, et dont la
solution ne saurait plus être éludée.
Un premier point d'interrogation se pose en présence du manuscrit : comment se fait-il que ce remaniement d'un travail do Diderot soit sorti delà main de Naigeon ? En d'autres termes^ quels étaient les rapports de Naigeon et de Diderot? Leurs relations, d'après Naigeon lui-même, remontent aux environs de Tannée 1756; elles ont été des plus intimes. « J'ai passé avec ce philosophe les vingt-huit dernières années de sa (c vie ; je le voyais presque tous les jours, soit chez lui, soit dans des « sociétés qui nous étaient communes. » Diderot n'étant mort qu'en 1784, cette intimité de près de trente ans se serait nouée au moment où Naigeon, né en 1738^ atteignait seulement sa dix-huitième année. \ cette époque, — nous tenons le détail de Diderot qui s'exprimait, sur ce point, avec une admiration un peu naïve, — • Naigeon étudiait ou la peinture ou la sculpture. Il fréquenta tour à tour, paraît-il, l'atelier de Van Loo et celui de Le Moyne ; mais, n'ayant pas probablement l'étoffe d'un artiste, il se fit, faute de mieux, littérateur. C'est ce que Diderot traduit ainsi, non sans emphase: c( Naigeon... a passée comme Socrate, de l'atelier des a beaux-arts dans l'école de la philosophie. »
Est-ce Diderot qui introduisit Naigeon chez le baron d'Holbach ? Il est permis de le penser. Ce que nous savons sûrement, par un témoignage de Naigeon le Jeune (1), c'est que le baron « s'était confié à un de ses plus in- (c times amis... pour l'aider dans ses projets, lui corriger même son style « et le relever de ses idées fausses. » Ce censeur ofïicieux des écrits de
(I) Ce témoignage de Naigeon le Jeune est fourni par une note manuscrite placée en tête d'un exemplaire du Système de la nature; cette note a été citée en entier par M. Damiron, dans un Mémoire sur Naigeon, Paris, Durand, .1857.
INTRODUCTION xi
d'Holbach était NaigeonTaîné. Naigeon le Jeune copiait les manuscrits corrigés, complétés, (( athéisés x>, au besoin, par son frère ; il les faisait passer de Sedan, où il habitait d'ordinaire, à Liège, où M. Loncin, correspondant de Marc-Michel Rey, libraire d'Amsterdam, les recevait.
Comme La Grange (i), le docte précepteur des enfants de d'Holbach, comme Diderot, dont les improvisations de parole étaient souvent utilisées, et dont la plume même était requise de servir, le cas échéant^ dans rofïïcine littéraire du baron^ Naigeon aurait pu revendiquer une part importante de collaboration dans le Système de la nature et dans tous les ouvrages dont d'Holbach s'est dit ou s'est laissé dire Tunique auteur. Les premiers écrits que Naigeon djnna pour son propre compte, mais toutefois sans y mettre son nom, parurent en 1767 el 1768. Le Militaire philosophe^ imprimé à Londres (Amsterdam) sans nom d'auteur, et la Théologie portative^ publiée sous lepseudDnyme du colonel de Saint-Hyacinthe, sont, à un petit nombre de pages près, deux livres que l'on est endroit d'attribuer seulement à Naigeon. En 1770, il insérait encore de sa prose dans le Recueil philosophique ou mélange de pièces sur la religion et la morale^ qu'il éditait chez Michel Rey, Londres (Amsterdam), 1770, 2 vol. in-12. En dehors de la collaboration à 1 Encyclopédie, signalée surtout par Tarticle Unitaire dont Voltaire disait: « Je l'aime extrêmement, » Diderot n'a connu de l'œuvre de Naigeon que le Militaire philosophe^ la Théologie portative ei le Recueil philosophique. Pour nommer ici ceux des écrits de Naigeon qui intéressent la mémoire de son maître, je rappellerai que les articles sur les philosophes, dans V Encyclopédie méthodique, ne furent publiés qu'après la mort de Diderot. Les trois volumes que Na'geon fournit à cette vaste compilation sous le titre de Philosophie ancienne et moderne sont faits, pour une bonne part, des articles que Diderot avait donnés à VEncyclopédie] ces articles se trouvèrent ainsi réimprimés de 1791 à 1794 (2). En 1798, quatorze ans après la mort de Diderot, Naigeon se faisait l'éditeur des œuvres du philosophe. Quant aux Mémoires sur la vie et les ouvrages de Diderot, entrepris en 1784, c'est-à-dire aussitôt après la mort de Diderot, et achevés en 1789, c'esl-i-dire au moment où fut écrit l'article
(1) La Graagj est mort trop jeuae pour avoir donné sa iiiîsure. il reste de lui une traduction de Lucrèce, eliine traduction de Scnèque le philosophe.
(2) M. Toumeux signale le passage, dans une vente, d'une déclaration signée, par laquelle Diderot « consent à ce que Panckoucke se serve des articles de l'Encyclopédie pour les faire reviser et corriger par Naigeon, notamment les articles de philosophie. » Œuvres compl., t. XX, p. 107.
XII INTRODUCTION
sur Diderot pour V Encyclopédie méthodique^ Naigeon ne les publia pas luimême : celte publication posthume est due à Brière, qui en fit uoe sorte d*appendice à son édition des œuvres complètes de Diderot, entreprise en 1819, et terminée en 1823, deux ans après l'impression des Mémoires.
Diderot eut des amis, et Ton sait de quelle affection exaltée il fit preuve à regard de Tun d'entre eux, l'Allemand Grimm. Naigeon semble avoir été pour Diderot quelque chose encore déplus que l'ami, le disciple. A la veille du voyage de Russie, c'est Naigeon que Diderot désigne éventuellement comme son éditeur posthume; c'est à lui, non à Grimm, qu'il confie le soin de recueillir et de mettre en valeur son héritage littéraire : « Comme « je fais un long voyage et que j'ignore ce que le sort me réserve, s'il arri- « vait qu'il disposât de ma vie, je recommande à ma femme et à mes ente fantsde remettre tous mes manuscrits à M. Naigeon, qui aura pour un « homme qu'il a tendrement aimé et qui l'a bien payé de retour, le soin « d'arranger, de revoir et de publier tout ce qui lui paraîtra ne devoir nuire « ni à ma mémoire ni à la tranquillité de personne. C'est ma volonté, et j'es- « père qu'elle ne trouvera aucuoe contradiction. Paris, ce 3 juin 1773 (1). »
Naigeon méritait-il tant de confiance ? Il est facile d'en juger par ses propres déclarations. Dans les Mémoires sur la vie et les ouvrages de Diderot^ au moment d'aborder l'analyse des ouvrages restés inédits, c'est ainsi qu'il s'exprime : « Je commence par une remarque générale qui me pa- « rail très importante, c'est que je ne connais aucun manuscrit de Diderot a parmi ceux qui ont quelque étendue qui puisse être imprimé dans l'état « où il l'a laissé. Je n'en excepte pas même les meilleurs ouvrages de cette « riche collection. Us ont tous besoin d'un éditeur qui joigne à des connaisa sances profondes sur divers objets un esprit juste, et surtout un goût a très sévère. Ces conditions sont d'autant plus nécessaires pour donner « une bonne édition des manuscrits de Diderot, qu'il avait, en écrivant « ses derniers ouvrages, deux tons très disparates : un ton domestique et (( familier qui est mauvais, et un ton réfléchi qui est excellent. »
(1) L*original de ce titre fut reproduit en fac-similé dans le premier volume de VIsographie des hommes célèbres. Il est intéressant de se reporter aux objections qu'avait faites Meister à la prétention de Naigeon de disposer à son gré de la pensée de Diderot. On les trouvera dans les compléments du texte de la Correspondance édités par M. Tourneux. On remarquera surtout ces trois idées : que Diderot, n'a pas, en mourant laissé à Naigeon le dépôt de ses manuscrits; que l'édition des œuvres de Diderot donnée, par Naigeon, en 1798, s'est faite « sans le concert et sans l'aveu de M»»® de Vandeul, fille de Diderot» ; qu*elle ne contient pas, à beaucoup près, tous les manuscrits de Diderot, » etc. Correspondance de Grimm^ t. XX, p. 230.
INTRODUCTION xiii
Saos s'émouvoir d'une décIaratioQ aussi étrange, M. Assézat s'est porté garant, peut-être & la légère, de la fidélité et des scrupules de Naigeon (i). Il reconnaît qu on Ta parfois accusé k d'avoir altéré » le texte de Diderot, « dans rintérét de ses opinions philosophiques propres » ; mais il se déclare a convaincu » (on voudrait qu'il donnât des motifs décisifs de cette conviction) que Naigeon « a été un éditeur consciencieux et honnête » et qu'il n^a pas dépassé les limites qui lui étaient assignées « dansle mandat qu'il tenait de Diderot lui-même. » Dans Tétat actuel des connaissances, la critique ne saurait avoir la prétention de démontrer, pour l'ensemble des ouvrages de Diderotédités par Naigeon, quele disciple a pris avec le texte de son maître de singulières libertés; mais la critique peut avoir l'ambition de prouver que ces libertés, Naigeon les avait prises avec le texte de l'un des écrits de Diderot qu'il n'a pu éditer : une moitié du Paradoxe sur le Comédien^ tel qu'il parut, en 4830, est due à un travail d'arrangement dont Naigeon seul est responsable.
Dans la préface du curieux commentaire intitulé Essai sur la vie de Sénèque le philosophe, sur ses écrits^ et sur les règnes de Claude et de Néron^ qui fut publié, pour la première fois, en décembre 1778, et fut réédité en 1782, Diderot disait à Naigeon, en lui dédiant son ouvrage: « Peut-être « eussiez-vous désiré, pour me servir ici de vos propres termes, que me <( livrant à toute la chaleur de mon âme et à toute la fougue de mon imagi- « nation Je vous montrasse Sénèque comme autrefois je vous avais montré « Richardson, mais pour cela, au lieu de plusieurs mois, il fallait ne m'ac- <t corder qu'un jour. En revanche, disposez de mon travail comme il vous a plaira ; vous êtes le maître d'approuver, de contredire, d'ajouter, de <c retrancher. » Est-ce en vertu d'une autorisation semblable que Naigeon s'est arrogé le droit de corriger et d'amplifier la dissertation sur l'art du comédien adressée par Diderot à la Correspondance de Grimm ? Aucun document ne permet de le dire. Mais il importe peu d'admettre que Diderot ait donné carie blanche à Naigeon pour le remaniement de son ouvrage, si l'étude attentive de ce remaniement met le lecteur en état d'affirmer que Diderot n'en a jamais pris connaissance.
(l)Pas plus qu'à Naigeon, M. Assézat ne marchandait sa confiance à l'éditeur Brière, celui que M. Êr. Thoinan, dans sa notice de l'édition du Neveu de Rameau donnée par M. G. Monval, appelle, avec juste raison, « le peu scrupuleux libraire. » Il faut lire, dans ce curieux travail, la démonstration des impostures de Brière et de son homme à tout faire, Walferdin.
INTRODUCTION
Lorsqu'on lil les Observations^ c*esl-à-dire la dissertation publiée en 1770 par Diderot dans la Correspondance, ce qui frappe des yeux exercés, c'est la netteté aisée de ce morceau, c'est son ordonnance logique. Les idées s'enchainent sans effort ; i*expression en eèt rapide, lumineuse.
Passe-t-on des Observations au Paradoxe^ on est forcé de reconnaître que, si le second de ces écrits est deux fuis plus étendu que le premier^ il n'apporte pas pour cela beaucoup d'idées nouvelles, j'entends d'idées intéressant le vrai sujet. L'auteur du Paradoxe dans les parties où il ne copie pas, à peu de chose près, le texte primitif, se borne à amplifier, à délayer le plus souvent, certaines des idées déjà énoncées ; il reprend, il développe de nouveau quelques autres He ces idées, sans se préoccuper ou sans s'apercevoir du double emploi; il alourdit, il obscurcit, par des surcharges inutiles, tel développement d'abord bien présenté ; enfin, par ses corrections, par ses additions indiscrètes, il aboutit, dans beaucoup de passages, à des ruptures de raisonnement, à des déviations delapensée,à des bizarreries, deux ou trois fois à des non-sens dont Diderot n'a pu être complice. Si le remaniement, à l'élaboration duquel le manuscrit de Naigeon nous fait assister, avait été inspiré ou agréé par Diderot, on ne peut guère douter que l'expression de sa pensée neût gagné à ces corrections ; il n'en est rien : à cet égard, il faut laisser parler les textes.
TEXTE DE DIDEROT
Je réponds qu'au sortir de cette lecture un grand acteur n'en sera pas meilleur, et qu'un médiocre acteur n'en sera pas moins pauvre.
Le comédien d'imitation fait tout passablement, il n'y a rien ni à louer ni à reprendre dans son jeu ; le comédien de nature, l'acteur de génie est quelquefois détestable, quelquefois excellent.
Tout est mesuré, tout est appris ; la chaleur a son commencement, son milieu, sa fin.
Ce sont des glaces parfaites, toujours
prêtes ti montrer les objets, et à les montrer avec la même précision et la mOmc \M16..
TEXTE DE NAIGEON
Au sortir de celte lecture un grand comédien n'en sera pas meilleur et un pauvre acteur n'en sera pas moins mauvais.
Le comédien imitateur peut arriver au point de rendre tout passablement ; il n'y aura rien ni à louer ni à reprendre dans son jeu. — Où tout est à reprendre. — Comme vous voudrez. Le comédien de nature est souvent détestable, quelquefois excellent.
Tout a*^té mesuré, combiné, appris, or^ donné dans sa tète ; il n'y a dans sa déclamation ni monotonie ni dissonance. La chaleur a son progrès, ses élans, ses rémissions, son commencement, son milieu, so/2 extrême.
C'est une glace toujours disposée à montrer les mêmes objets, et à les montrer avec la même précision, la même force et la même vérité.
INTRODUCTION
TEXTE DE DIDEROT
Gen*estpas dans lafureur du premier jet
que les traits caractéristiques se présentent à eux ; ils leur viennent dans des moments tranquilles et froids, dans des moments toutà-fait inattendus : alors, comme immobiles entre la nature humaine etTimage qu'ils ont ébauchée, ils portent alternativement un coup d*œil attentif sur Tune et sur Tautre, et les beautés qu'ils répandent ainsi dans leurs ouvrages sont d'un succès bien autrement assuré que celles qu'ils y ont jetées dans la première boutade.
C'est l'œil fîxe du sage qui saisit le ridicule de tant de personnages divers, qui le peint, et qui nous fait rire ensuite du tableau de ces fâcheux originaux dont vous avez été quelquefois la victime.
Ces vérités seraient démontrées, que
jamais les comédiens n'en conviendraient :
c'est leur secret. La sensibilité est une qualité si estimable qu'ils n'avoueront pas qu'on puisse, qu'on doive s'en passer pour exceller dans leur métier.
Les cris de sa douleur sont notés dans
sa mémoire, les gestes de son désespoir ont été préparés ; il sait le moment précis où les larmes couleront.
Ce tremblement de la voix, ces mots suspendus, étouffés, ce frémissement des memisres, le vacillement des genoux... Pure imitation, leçon apprise d'avance, singerie sublime dont l'acteur a la conscience présente au moment où il l'exécute, dont il a la mémoire longtemps après l'avoir exécutée, mais qui n'effleure pas son âme, et qui ne lui ôte, ainsi que les autres exercices, que la force du corps. Le socque ou le cothurne déposé, sa voix est
TEXTE DE NAIGEON
Ce n'est pas dans la fureur du premier jet que les traits caractéristiques se présentent. C'est dans les moments tranquilles et froids, dans des moments tout à fait inattendus. On ne sait cToà ces traits viennent. Us tiennent de finspiration. C'est lorsque suspendus entre la nature et leur ébauche, ces génies portent alternativement un œil attentif sur l'une et sur l'autre. Les beautés (f inspiration, les traits fortuits qu'ils répandent dans leurs ouvrages et dont T apparition subite les étonne eux-mêmes sont d'un effet et d'un succès bien autrement assurés que ce qu'ils y ont jette de boutade.
C'est l'œil du sage qui saisit le ridicule de tant de personnages divers, qui le peint et qui nous fait rire, et de ces fâcheux originaux dont vous avez été la victime et de vousmême, C*est lui qui vous observoit et qui traçoit la copie unique et du fâcheux et de votre supplice.
Ces vérités seroient démontrées que les grands comédiens n'en conviendraient pas.
C'est leur secret. Les acteurs médiocres ou novices sont faits pour les rejetter. Et fon pourroit dire de quelques autres qu'ils croyent sentir, comme on dit du superstitieux qu'il croit croire, et que sans la foi pouu celui-cif et sans la sensibilité pour celui-là, il n'y a point de salut.
Les cris de sa douleur sont notés dans son oreille ; les gestes de son désespoir sont de mémoire, et ont été préparés devant une glace. 11 sait le moment précis oii il tirera son mouchoir, et où les larmes couleront ; attendez-les à ce mot, à cette syllabe, ni plus tôt, ni plus tard; ce tremblement de la voix, ces mots suspendus, ces accens étouffés ou traînés ; ce frémissement des membres, ce vacillement des genoux, ces évanouissemens, CCS fureurs, pure imitation, leçon recordée d'avance, grimace pathétique, singerie sublime dont l'acteur garde le souvenir longtemps après l'avoir étudiée, dont il avoit la
INTRODUCTION
TEXTB DE^ DIDEROT.
éteinte, il sent une extrême fatigue, il va changer de chemise et se coucher : mais il ne lui reste ni douleur, ni trouble, ni afTaissèment d'âme : c'est vous, auditeurs, qui remportez toutes ces impressions. L'acteur est las, et vous êtes tristes ; c'est qu'il s'est démené sans rien sentir, et que vous avez senti sans vous démener ; s'il en était autrement, la condition d'un comédien serait la plus malheureuse des conditions. Heureusement pour nous et pour lui, il n'est pas le personnage, il le joue : sans cela, qu'il serait plat et maussade I Des sensibilités diverses qui se concertent entre elles pour produire le plus grand effet possible I cela me fait rire. J'insiste donc, et je dis : c'est la sensibilité extrême qui fait les acteurs bornés ; c'est le manque de sensibilité qui fait les acteurs sublimes.
Elle doit à la longue jeter l'acteur dans la manière et la monotonie ; c'est ce qui ne peut être évité que par une tête de glace.
Quel est celui qui saisira le mieux cette emphase prescrite, ou de Thomme qui est dominé par son propre caractère, ou de celui qui s'en dépouille pour en prendre un autre plus grand, plus noble, plus violent, plus élevé ?
Avec quelque sévérité qu'un débutant soit jugé, il a tôt ou tard au théâtre le succès
TBXTB DE NAIGSOiN.
conscience présente au moment où il fexécih toit; qui lui laisse, heureusement pour le poète, pour le spectateur et pour lui, toute la liberté de son esprit, et qui ne lui die, ainsi que les auti^s exercices, que la force du corps. Le soc ou le cothurne déposé, sa voix est éteinte ; il éprouve une extrême fatigue ; il va changer de linge ou se coucher ; mais il ne lui reste ni trouble ni douleur, ni mélancolie ni affaissement d'âme ; c'est vous qui remportez toutes ces impressions. L'acteur est las, et vous êtes triste. C'est qu'il s'est démené sans rien sentir, et que vous avez senti sans vous démener. S'il en étoit autrement, la condition du comédien seroit la plus maiheureuse des conditions; mais il n'est pas le personnage ; il le joue, et le joue si bien que vous le prenez pour tel ; nUusioa n'est que pour vous ; il sçait . bien lui qu^il ne F est pas. Des sensibilités diverses qui se concertent entre elles pour obtenir le plus grand effet possible, qui se diapasonnent, qui s* affaiblissent, qui se fortifient ; qui se nuancent pour former un tout qui soit un, cela me fait rire. J'insiste donc, et je dis : c'est la sensibilité extrême qui fait les acteurs médiocres : c'est la sensibilité médiocre qui fait la multitude des mauvais acteurs ; et c*est le manque absolu de sensibilité qui prépare les acteurs sublimes.
Elle doit conduire peu à peu l'acteur à la manière et à la monotonie. Oest un élément contraire à la diversité des fonctions d'un grand comédien ; il est souvent obligé de s'en dépouiller ; et cette abnégation de soi n*est possible qu'à une tête de fer.
Quel est le comédien qui saisira le mieux cette bouffissure prescrite, ou de l'homme dominé par son propre caractère, ou de T homme né sans caractère, ou de l'homme qui s'en dépouille pour en revêtir un autre plus grand, plus noble, plus violent, plus élevé ?
Avec quelque rigueur qu'un débutant soit traité, il est facile de pressentir ses succès
INTRODUCTION
TBXTE DE DIDEROT.
qu'il mérite ; les sifflets n'étoufTent que les ineptes.
... il est évident que Tacteur français et Tacteur anglais, qui conviennent Tun et Tautre de la vérité des principes de Tauteur dont je vous rends compte ne s'entendent pas, et qu'il y a dans la langue technique de leur métier un vague, une latitude assez considérables pour que deux hommes d'un sentiment diamétralement opposé ne puissent y reconnaître la vérité.
... et le spectateur délicat sentirait que la vérité d'action dénuée de tout apprêt est petite et ne s'accorde pas avec la poésie. Du reste, ce n'est pas que la pure nature n'ait ses moments sublimes; mais je conçois, ete...
TEXTE DE NAIGBON.
à venir. Les huées n'étouffent que les in* eptes.
...il s'ensuit évidemment que l'acteur françois et l'acteur anglois qui conviennent una- Dimemeat de la vérité des principes de votre auteur, ne s'entendent pas, et qu'il y a dans la langue technique du théâtre, une latitude, un vague assez considérable pour que des hommes sensés d'opinions diamétralement opposées, croyent y reconnottre la lumière de révidence.
... et le spectateur délicat sentiroit que la vérité nue, faction dénuée de tout apprêt, serait mesquine et contvasteroit avec la poésie du reste. Ce n'est pas que la pure nature n'ait ses moments sublimes, mais je pense, etc..
Il serait aisé de multiplier les rapprochements de cette sorte. Les citations qui précèdent suffisent à montrer que les corrections introduites dans les Observations par Tauteur du Paradoxe^ n*amendentpasle premier texte. N^ont-elles pas plutôt pour résultat, le plus souvent, d'en altérer le sens ?
Si des surcharges de détail on passe aux additions de peu d'étendue, voici ce qu'on remarque. Le fait de jeter au travers d'un développement bien ordonné quelque réflexion qui lui est étrangère, produit plus d'une fois des ruptures de sens assez déconcertantes. Yeut-on des exemples de ces idées adventices, sans liaison logique avec ce qui précède et ce qui suit?
Manuscrit de Naigeon, page 7 : En quelque endroit que ce soit, méfiez-vous
d'une médiocrité soutenue.
— page 14 : C'est au sens froid à tempérer le délire de
l'enthousiasme.
— page 16 : La larme qui s'échappe de l'homme vraiment
homme nous touche plus que tous les pleurs d'une femme.
— page 17 : Et l'on pourroit dire de quelques autres
qu'ils croyent sentir, comme on a dit du superstitieux qu'il croit croire, et que sans
xviii INTRODUCTION
la foi pour celui-ci, et sans la sensibilité pour celui-là, il n'y a point de salut.
Manuscrit de Naigeon page 20 : Voilà le fondement d'une loi à laquelle je ne
crois pas qu'il y ait d'exception ; c'est de dénouer par une action, et non par un récit, sous peine d'être froid.
— page 66 : . . et que nous importe en effet qu'ils sen-
tent ou qu'ils ne sentent pas, pourvu que nous l'ignorions?
Certaines idées ou certaines images, introduites par rinterpolateur du Paradoxe dans le remaniement qu'il a fait des Observations, se répètent avec une insistance qui marque, chez Tauteur de ce remaniement, un médiocre sentiment de la composition, et une faculté d'invention quelque peu indigente.
PA.RA.D0XK SUR LE COMÉDIEiN
Manuscrit de Saint-Pétershourg, page 94 : Mais ce modèle qu'elle a emprunté
de l'histoire, ou que son imagination a créé comme un grand fantôme j ce n'est pas elle ; etc.
-^ — — 95 : Mais la lutte passée, lorsqu'elle s'est
une fois élevée à la hauteur de son fantôme, elle se possède, etc.
— — — — Rien à vous entendre, ne ressem-
blerait tant à un comédien, sur la scène ou dans ses études, que les enfants qui, la nuit contrefont les revenants sur les' cimetières, en élevant au-dessus de leurs têtes un grand drap blanc, etc.
— — — 103 : Ce sont les fantômes imaginaires de
la poésie : ce sont les spectres de la
façon particulière de tel ou tel poète.
— — 136 : Quel était donc son talent ? Celui
d'imaginer un grand fantôme et de le copier de génie.
— — — 141 : Ne m'as-tu pas dit que, quoique tu
sentisses fortement, ton action serait faible, si, quelle que fût la passion, ou le caractère que tu avais à rendre, tu ne savais C élever par la pensée à la grandeur d'un fantôme homérique auquel tu cherchais à t'identifiera
INTRODUCTION xix
Manuscrit de SaintrPètersbouvg^ page 158 ; ... à moins qu'il ne puisse s'oublier et
se distraire de lui môme, et qu'à Taide d'une imagination forte il ne sache se créer, et d'une mémoire tenace tenir son attention fixée sur des fantômes, qui lui servent de modèles^ etc.
— — — 173 : Ce dernier monte sur les épaules du
précédent et se renferme dans un grand mannequin d'osier dont il est l'âme; il meut ce mannequin d'une manière effrayante, même pour le poète, qui ne se reconnaît plus, et il nous épouvante, comme vous Tavez fort bien dit, ainsi que les enfants s* épouvantent les uns les autres en tenant leurs petits pourpoints courts élevés au-dessus de leur tête, en s'agitant et en imitant de leur mieux la voix rauque et lugubre d'un fan»