I.E SECOND
Je rêvais.
Et querôviez-vous?
LE SECOND
Qu'un acteur anglais appelé, je crois, Macklin (j'étais, ce jour-là, au spectacle)^ ayant à s'excuser auprès du parlerre de la témérité de jouer, après Garrick, je ne sais quel rôle dans la Macbeth (1) de Shakespeare, disat, entre autres choses (2}, que les impressions qui subjuguaient les comédiens et les soumettaient au génie et à l'inspiration du poète lui étaient très nuisibles. Je ne sais plus les raisons qu il en donnait, mais elles étaient très fines, et elles furent senties el applaudies. Au reste, si vous en êtes curieux, vous les trouverez dans une lettre insérée dans le Saint-James Chronicle, sous le nom de Quintilien.
LE PREMIER
Hais j'ai donc causé longtemps tout seul ?
(1) c La Macbeth » est la leçon du mss. de Saint-Pétersbourg; le texte de 1830, ne reproduit pas cette méprise ou ce lapsus. Macklin est orthographié Machlin.
(2) C'est le samedi 30 octobre 1773, que Macklin prononça, sur le théâtre de Covent-Garden , cette harangue bizarre. Le correspondant du journal The St- James Chronicle or British Evening-Post, qui signait « Quintilien », apprécia sévèrement « le vieil acteur « et son « aventure à la Don Quichotte ». Il railla les prétentions, peu justifiées, de Macklin au rôle de critique dramatique : « Je renvoie le lecteur, disait-il, à un curieux paragraphe de son discours, où il voudrait persuader à l'auditoire que les forts et nobles sentiments, qui sont des qualités essentielles sur la scène, et qu'avec plus de naïveté que de modestie il insinue qu'il a lui-môme, que ces sentiments par lesquels l'acteur participe du génie et de l'inspiration du poète, sont pour lui d'un grand désavantage quand il représente un caractère capital, et produisent des efTets. qui sont, il faut en convenir, d'une bizarre étrangeté. La mémoire s'arrête, la voix salière, le ton devient faux et l'action embarrassée. Ainsi ces qualités principales au théâtre, vues sous ce nouveau jour où M. Macklin les considère, entraînent après elles des conséquences diamétralement opposées à celles qui leur ont été assignées de tout temps par la nature et par le sens commun. » C'est ce passage que Fauteur de cette fin du Paradoxe a dû lire dans le numéro du 6 au 9 novembre 1773 du journal The St-James Chronicle^ et qu'il a résumé ainsi : « ...disait, entre autres choses, que les impressions qui subjuguaient Içs comédiens et les soumettaient au génie et à l'inspiration du poète lui étaient très nuisibles. »
Manuscrit de Saint-Péiersbourg,
LE SECOND
Cela se peut, aussi longtemps que j'ai rêvé tout seul. Vous savez qu'an ciennement des acteurs faisaient des rôles de femmes ?
LE PREMIER
Je le sais.
LE SECOND
Aulu-Gelle raconte, dans les Nuits attiques^ qu'un certain Polus, couvert des habits lugubres d'£lectre, au lieu de se présenter sur la scène avec l'urne d'Oreste, parut en embrassant l'urne qui renfermait les cendres de son propre fils qu'il venait de perdre ; et qu'alors ce ne fut point une vaine représentation, uqe petite douleur de spectacle, mais que la salle retentit de cris et devrais gémissements.
LE PREMIER
Et vous croyez que Polus, dans ce moment, parla sur la scène comme il aurait parlé dans les foyers ? Non, non. Ce prodigieux effet, dont je ne doute pas, ne tient ni aux vers d'Euripide, ni à la déclamation de Tauteur, mais bien à la vue d'un père désolé qui baignait de ses pleurs l'urne de son propre fils. Ce Polus n'était peut-être qu'un médiocre comédien ; non plus que cet iEsopus dont Plutarque rapporte que ((jouant un jour en plein théâtre le rôle d'Atréus délibérant en lui-même comment il se pourra venger de son frère Thy estes, il y eut d'aventure quelqu'un de ses serviteurs qui voulut soudain passer en courant devant lui, et que lui, JEsopus, étant hors de lui-même pour l'affection véhémente et pour l'ardeur qu'il avait de représenter au vif la passion furieuse du roi Atréus, lui donna sur la tête un tel coup du sceptre qu'il tenait en sa main, qu'il le tua sur place »... C'était un fou que le tribun devait envoyer sur-le-champ aumont Tarpéien.
LE SECOND
Comme il fit apparemment.
J'en doute. Les Romains faisaient tant de cas de la vie d'un grand comédien, et si peu de la vie d^un esclave !
Mais, <lit-on, un orateur en vaut mieux quand il s'échauffe^ quand ii est
Manuscrit de Saint-Pétersbourg,
en colère. Je le DÎe. C'est quaad il jmite la colère. Les comédiens font impression sur le public, non lorsqu'ils sont furieux, mais lorsqu'ils jouent bien la fureur. Dans les tribunaux, dans les assemblées, dans les lieux où l'on veut se rendre maître des esprits, on feint tantôt la colère, tantôt la crainte, tantôt la pitié, pour amener les autres à ces seotimenls divers. Ce que la passion elle-même n'apu faire, la passion bien imitée l'exécute.
Ne dit-on pas dans le monde qu'un homme est un grand comédien ? On n'entend pas par là qu'il sent, mais au contraire qu'il excelle à simuler, bien qu'il ne sente rien : rôle bien plus difficile que celui de l'acteur, car cet homme a de plus à trouver le discours, et deux fonctions à faire, celle du poète et du comédien. Le poète, sur la scène, peut être plus habile que le comédien dans le monde ; mais croit-on que sur la scène l'acteur soit plus profond, plus habile à feindre la joie, la tristesse, la sensibilité, l'admiration, la haine, la tendresse, qu'un vieux courtisan (1) ?
Mais il se fait tard. — Allons souper.
(i) Ce rapprochement du comédien et du courtisan a déjà été signalé dans une autre partie àxxParadoxe. Voir la note relative à l'Essai sur Vart de ramper, du baron d'Holbach, page 142, note 2.