PARADOXE. R
Manuscni de Saint-Pétersbourg.
loi à laquelle je ae crois pas qu'il y ait d'exceplîoa : c*est de dénouer par une action el non par un récil, sous peine d'être froid (1).
Eh bien ! n'avez-vous rien à m'objecter ? Je vous entends ; vous faites un récit en société, vos entrailles s'émeuvent, voire voix s'entrecoupe, vous pleurez. Vous avez, dites-vous, senti et très vivement senti. J'en conviens, mais vous y êles-vous préparé ? Non. Parliez-vous en vers? Non. Cependant vous entraîniez, vous étonniez, vous touchiez, vous produisiez un grand effet. Il est vrai (2). Mais portez au théâtre votre ton familier, votre expression simple, votre maintien domestique, votre geste naturel, et vous verrez combien vous serez pauvre et faible. Vous aurez beau verser des pleurs : vous serez ridicule, on rira. Ce ne sera pas une tragédie, ce sera une parade tragique que vous jouerez. Croyez- vous que les scènes de Corneille, de Racine, de Voltaire, même de Shakespeare (3),
recteur du manuscrit écrit : « frappent bien plus violemment » ; c'est-à-dire qu'en ramenant à la fin des deux membres de phrase la même assonance masculine, il détruit cette harmonie de la période, dont le sentiment n'abandonne jamais Diderot dans ses écrits les plus improvisés.
(i)Dans ce développement, Diderot explique sa préférence souvent indiquée pour le procédé dramatique à la Sedaine : peu de rhétorique, mais, à la place des discours, comme dans la vie ordinaire, des attitudes, des gestes, des mots justes, expressifs, en situation ;Naigeon, en ajoutant la phrase « Voilà le fondement, etc. », ôte à la théorie de Diderot ce qu'elle a de général, et n'en fait qu une application aux dénouements do tragédie.
(2i 1-e manuscrit de Maigeon semble développer ici, par avance, une idée de Diderot, reportée par le correcteur quelques pages plus loin : «Réfléchissez, je vous prie, sur ce qu'on appelle au théâtre être vrai. Est-ce y montrer les choses comme en nature? Nullement ; un malheureux de la rue y serait pauvre, petit, mesquin ; le vrai en ce sens ne serait autre que le commun. » Ce développement du manuscrit n'est pas sans agrément ; il est plus vif d'allure que certaines autres amplifications ; mais en insistant, autant qu'il le fait, sur les inconvénients du ton familier à la scène, Naigeon abonde beaucoup moins dans le sens des doctrines de Diderot (voir surtout le traité de la Poésie drama' tique) qu'il ne reprend les doléances de Voltaire, qu'il ne revient sur telle observation d'une interprète du théâtre de Voltaire, la Clairon.
(3) Les mots « même de Shakespeare » ont été ajoutés au texte, en petits caractères, de la même main, mais d'une encre dilTérenle. De même la principale addition, relative à Shakespeare, et qui fera l'objet d'une note développée, semble n'avoir été introduite dans le texte remanié qu'après la plupart des autres corrections. 11 se pourrait que l'apparition de la traduction de Shakespeare, parle Tourneur, en 1776, eût quelque rapport avec ces additions tardives.
Manuscrit de Saint-Pétersbourg.
puissent se débiter avec voire voix de conversation et le ton du coin de votre âitre ? Pas plus que Thistoire du coin de votre âttre avec l'emphase et Touverture débouche du théâtre.
LE SECOND
C'est que peut-être Racine et Corneille, tout grands hommes quils étaient, n'ont rien fait qui vaille.
LB PREMIER
Quel blasphème! Qui est-ce qui oserait le proférer? Qui est-ce qui oserait y applaudir? Les choses familières de Corneille ne peuvent pas même se dire d'un ton familier (i).
Mais une expérience que vous avez cent fois répétée, c'est qu'à la fin de votre récit, au milieu du trouble et de l'émotion que vous avez jetés dans votre auditoire de salon, il survient un nouveau personnage dont il faut satisfaire la curiosité. Vous ne le pouvez plus, votre âme est épuisée; il ne vous reste ni sensibilité, ni chaleur, ni larmes. Pourquoi Tacteur n'éprouve-t-il pas le même affaissement? C'est qu'il y a bien de la différence de l'intérêt qu'il prend à un conte fait à plaisir et de l'intérêt que vous inspire le malheur de votre voisin. Etes-vous Cinna ? Avez-vous jamais été Cléopâtre, Mérope, Agrippine? Que vous importent ces gens-là! La Cléopâtre,*]a Mérope, l'Agrlppine, le Cinna du théâtre, sont-ils même des personnages historiques? Non. Ce sont les fantômes imaginaires de la poésie ; je dis trop : ce sont les spectres de la façon particulière de tel ou tel poète. Laissez ces espèces d'hippogriffes sur la scène, avec leurs mouvements,
(1) L'observation relative aux « choses familières » de Corneille paraît encore d'une date plus récente que la plupart des corrections du manuscrit. C'est une observation qui serait très bien à sa place dans les Mémoires de Clairon, soit au chapitre sur Rodogune, soit dans la critique du jeu de M^'« Dumesnil. C'est encore ainsi que s'exprimait une autre actrice, M™e Riccoboni, quand elle écrivait à Diderot : « La scène ne peut jamais devenir aussi simple que la chambre ; et pour être vrai au théâtre,il faut passer un peu le naturel. » Mais Diderot lui répondait : « J'ai, je le vois, un système de déclamation qui est le renversé du vôtre » ; et plus loin : « Nous nous sommes fait des lois de fantaisie d'après lesquelles nous jugeons...; la tête pleine de préjugés, nous allons siffler au théâtre les détails qui nous enchanteraient dans nos galeries ou même dans nos foyers. » Diderot, CEwv. compl.^ t. VII, p. 404.
IM PAftAD'»XE r^CR LE COMEDIEV
leurs allures et leurs cris ; iU figureraient mal dans lliistoîre; ils feraient éclater de rire dans uq cercle ou aae autre assemblée de la société. On se demanderai t à IVjrei lie: « Es '.-ce qu'il est eu délire? D'où Tient donc ce Don Quichotte-là ? Ou fait on de ces ontes-Ià? Quelle est la planète où Ion parleairi5!i?
LR SECOND.
Maiiï pourquoi ne révolleut-iis pas au théâtre?
LE PREXIER.
C*e7it qu'ils y sont de convention. Cest une formule donnée par le vieil Eschyle ; c'est un protocole fi; de trois mille ans.
LE SECOND
Et ce protocole a-t-il encore longtemps à durer?
LE PREMIER
Je l*igDore. Tout ce que je sais, c*est qu'on s'en écarte à mesure qu'on s'approche de son siècle et de son pays (2).
(1) Ce mot 'i protocole » e«^t bien de la langue de Diderot : • Se faire un petit technique facile et born/*, ce que nous appelons entre nous un. protocole. • Efsai sur la peinture. (Euv. compL, t. X, p. 472. Diderot a même forgé le mol « protocolier », même ouvragejjiafj'e cit^e. Cf. Eloge de Richardson : « le Protocole et ses formules. » Mais ce qui n'est certes pas de Diderot, c'est le développement qui va suivre.
(2) Tout ce développement sur le langage tragique vient, à n'en pas douter, de la Correspondance de Grimm : « Je me suis bien trompé dans mes conjectures. Je m'étais flatté que si jamais on traitait des sujets français sur nos théâtres, on verrait disparaître ce langage faux et emphatique qui dépare la scène française et qui en a banni la nature. Supposons, me disais-je, qu'un poète veuille faire la tragédie de Henri IV, qu'il donne à son héros des pressentiments du malheur dont il est menacé, cela sera à la fois historique et théâtral ; car ce grand prince disait souvent : « Ils me tueront, si je ne sors d'ici. » Supposons que Henri, l'esprit obsédé de ces idées, et ne pouvant dormir, se lève avant le jour et aille frapper à la porte de l'appartement de Sully ; que celui-ci accoure à la hâte, et qu'étonné de voir le roi de si grand matin, il lui dise en prenant une attitude tragique :
Seigneur, quel important besoin Sous a fait devancer l'aurore de si loin ?
Incontinent, disais-Jo, tout le parterre se mettra à rire. Je ne sais pourquoi
PARADOXE SUR LE COMÉDIEN I0:i
Manuscrit de Saint-Pélershourg,
Gonnaissez-Yous une situation plus semblable à celle d'Âgamemnou dans la première scène dlphigénie, que la situation de Henri I V, lorsqu'obsédé de terreurs, qui n'étaient que trop fondées, il disait à ses familiers : « Ils me tueront, rien n'est plus certain: ils me tueront... » Supposez que cet excellent homme, ce grand et malheureux monarque, tourmenté, la nuit, de ce pressentiment funeste, se lève, et s'en ailla frapper à la porte de Sully, son ministre et son ami, croyez-vous qu'il y eût un poète assez absurde pour faire dire à Henri :
... Oui, c'est Henri, c'est ton roi qui l'éveille, Viens, reconnais la voix qui frappe ton oreille.
et faire répondre à Sully:
C'est vous-même, seigneur ? quel important besoin Vous a fait devancer l'aurore de si loin ?
A peine un faible jour vous éclaire et me guide. Vos yeux seuls et les miens sont ouverts...
LE SECOND
C'était peut-être là le vrai langage d'Agamemnon?
LE PREMIER
Pas plus que celui de Henri IV. C'est celui d'Homère, c'est celui de Racine, c'est celui de la poésie ; et ce langage pompeux ne peut être employé que par des êtres inconnus, et parlé que par des bouches poétiques avec un ton poétique.
Réfléchissez un moment sur ce qu'on appelle au théâtre être vrail Est-ce y montrer les choses comme elles sont en nature? Aucunement. Le vrai, en ce sens, ne serait que le commun. Qu'est-ce donc que le vrai de la scène? C'est la conformité des actions, des discours, de la figure, de la voix, du mouvement, du geste, avec un modèle idéal imaginé par le poète, et souvent exagéré par le comédien. Voilà le merveilleux. Ce modèle n'influe pas seulement sur le ton; il modifie jusqu'à la démarche, jusqu'au maintien. De là vient que le comédien dans la rue ou sur la scène sont deux personnages si différents qu'on a peine à le reconnaître. La première fuis que je vis Mademoiselle Clairon chez elle, je m'écriai tout na-
ce discours emphatique, adressé à Agameranon, cesse d'èlre ridicule.» Correspondance de Grimm. Avril ITOr», tome VJ, p. 245.
Manuscrit de Saint-Pétersbourg.
turellement : c Ahl mademoiselle, je vous croyais de toute la tête plus fraude » (l).
Uue femme malheureuse, et yraimeut malheureuse, pleure et ne vous touche point; il y a pis : c'est qu'un trait léger qui la défigure vous fait rire; c'est qu'un accent qui lui est propre dissone à votre oreille et vous blesse; c'est qu'un mouvement qui lui est habituel vous montre sa douleur ignoble et maussade, c'est que les passions outrées sont presque toutes sujettes à des grimaces que Tartiste sans goût copie servilement^ mais que le grand artiste évite. Nous voulons qu*au plus fort des tourments l'homme garde le caractère d'homme, la dignité de son espèce. Quel est l'effet de cet effort héroïque? De distraire de la douleur et de la tempérer (2). Nous voulons que cette femme tombe avec décence, avec mollesse, et que ce héros meure comme le gladiateur ancien, au milieu de Tarène, aux applaudissements du cirque, avec noblesse, dans une attitude élégante et pittoresque. Qui est-ce qui remplira notre attente ? Sera-ce l'athlète que la douleur subjugue et que la sensibilité décompose ? ou Fathlète académisé, qui se possède et pratique les leçons de la gymnastique en rendant le dernier soupir ? Le gladiateur ancien comme un grand comédien, un grand comédien ainsi que le gladiateur ancien, ne meurent pas comme on meurt sur un lit, mais sont tenus de nous jouer une autre mort pour nous plaire, et le spectateur délicat sentirait que la vérité nue, l'action dénuée de tout apprêt serait mesquine, et contrasterait avec la poésie du reste (3).
(1) Cette addition au texte de Diderot et le mot qu'il prononce ici auraient-ils été suggérés par un passage de ces Mémoires de Clairon, dont nous avons déjà remarqué la parenté avec les corrections du Paradoxe ? « Mais vous savez que je suis très-petite, et vous avez sûrement entendu dire qu'on me croyait près de six pieds. Dans ma chambre, je ne savais être que moi ; je n'employais jamais Tart qu'au théâtre J'avais peur qu'en me voyant de près on ne me retranchât de ma petite stature le double de ce qu'on avait coutume d'y ajouter. »
(2) « Quel est l'efTet de cet effort héroïque ? De distraire de la douleur et delà tempérer. » Cette addition introduit une idée qui paraît étrangère au reste du développement.
(3) « Avec la poésie du reste ». L'auteur du remaniement a commis ici une méprise assez comique. Chez Diderot, c*est-à dire dans le texte de la Correspond dance, « Du reste » forme une transition placée au début du développement « ce n'est pas que la pure nature, etc. » Naigeon rattache « du reste » à la phrase précédente, sans morne s'inquiéter du non-sens qu'il y introduit.
Manuscrit de Saint-Pélershourg .
Ce n'est pas que la pure naiure n'ait ses moments sublimes ; mais je pense que s'il est quelqu'un st^r de saisir et de conserver leur sublimité, c'est celui qui les aura pressentis d'imagination ou de génie (1), et qui les rendra de sang-froid
Cependant je ne nierais pas qu'il n'y eût une sorte de mobilitéd'entrailles acquise ou factice ; mais, si vous m'en demandez mon avis, je la crois presque aussi dangereuse que la sensibilité naturelle. Elle doit conduire peu à peu l'acteur à la manière et à la monotonie. C'est un élément contraire à la diversité des fonctions d'un grand comédien ; il est souvent obligé de s'en dépouiller, et celte abnéi<;aticn de soi n'est possible qu'à une tête de fer (2). Encore vaudrait-il mieux, pour la facilité et le succès des études, l'universalité du talent et la perfection du jeu, n'avoir point à faire cette incompréhensible distraction de soi d'avec soi, dont l'extrémé difficulté, bornant chaque comédien à un seul rôle, condamne les troupes à être très nombreuses, ou presque toutes les pièces à être mal jouées, à moins que l'on ne renverse l'ordre des choses, et que les pièces ne se fassent pour les acteurs, qui, ce me semble, devraient tout au contraire être faits pour les pièces (3),
LE SECOND
Mais si une foule d'hommes attroupés dans la rue par quelque catastrophe viennent à déployer subitement, et chacun à sa manière, leur sensibilité naturelle, sans s'être concertés, ils créeront un spectacle merveilleux, mille modèles précieux porfr la sculpture, la peinture, la musique et la poésie.
LK PREMIER
Il est vrai. Mais ce spectacle serait-il à comparer avec celui qui résulte-
(1) L'insertion des mots « d'imagination ou de génie » obscurcit l'idée ou la fausse.
(2) « C'est un élément, abn^'gation de soi... » Une fois de plus le jargon
abstrait de Naigeon vient gAter une prose très nette. La substitution des mots « tête de fer» aux mots « tête de glace » présente encore plus d'inconvénients : « tête de glace » s'accordait très bien avec l'idée exprimée plus haut « qui les rendra de sang-froid » ; <( tête de fer » est loin d'offrir une image aussi juste.
(3) La môme idée a été exprimée ailleurs par Diderot. « C'est à l'acteur à convenir au rôle, et non pas au rôle à convenir à Tacleur. Qu'on ne dise jamais de vous qu'au lieu de chercher vos caractères dans les situations, vous avez ajusté vos situations au caractère et au talent du comédien. » Diderot. De la poésie dramatique. OEuv. compLy t. VU, p. 361.
Manuscrit de Sainl-Pélershourg.
rail d'un accord bien entendu, de celle harmonie que Tartiste y introduira lorsqu'il le transportera du carrefour sur la scène ou sur la toile ? Si vous le prétendez, quelle est donc, vous répliquerai-je, cette magie de Fart si vantée, puisqu'elle se réduit à gâter ce que la brute nature et un arrangement fortuit avaient mieux fait qu'elle? Niez-vous qu'on embellisse la nature? N'avez-vous jamais loué une femme en disant qu'elle était belle comme une vierge de Raphaël ? A la vue d'un beau paysage, ne vous êtes- V0U8 pas écrié qu'il était romanesque ? D'ailleurs, vous me parlez d'une chose réelle, et moi je vous parle d'une imitation ; vous me parlez d'un instant fugitif de la nature, et moi je vous parle d un ouvrage de l'art, projeté, suivi, qui a ses progrès et sa durée. Prenez chacun de ces acteurs, faites varier la scène dans la rue comme au théâtre, et montrez-moi vos personnages successivement, isolés, deux à deux, trois à trois ; abandonnez-les à leurs propres mouvements ; qu'ils soient maîtres absolus de leurs actions, et vous verrez l'étrange cacophonie qui en résultera. Pour obvier à ce défaut, les failes-vous répéter ensemble? Adieu leur sensibilité naturelle, et tant mieux.
Il en est du spectacle comme d'une société bien ordonnée, où chacun sacrifie de ses droits primitifs pour le bien de l'ensemble et du tout. Qui est-ce qui appréciera le mieux la mesure de ce sacrifice ? Sera-ce Tenlhousiaste?le fanatique (1) ? Non, certes. Dans la société, ce sera l'homme juste ; au théâtre, le comédien qui aura la tête froide. Votre scène des rues est à la scène dramatique comme une horde de sauvages aune assemblée d'hommes civilisés (2).
C'est ici le lieu de vous parler de l'influence perfide d'un médiocre partenaire sur un excellent comédien. Celui-ci a conçu grandement, mais il sera forcé de renoncer à son modèle idéal pour se mettre au niveau du pauvre diable avec qui il est en scène. 11 se passe alors, d'étude et de bon jugement, ce qui se fait d'instinct à la promenade ou au coin du feu : celui qui parle abaisse le ton de son interlocuteur. Ou, si vous aimez mieux une autre comparaison, c'est comme au whist où vous perdrez une portion de
(1) « Sera-ce Tenthousiaste ? le fanatique ? » Ces mots, qui ont le ton de la polémique religieuse, et qui semblent venir de quelque sermon rationaliste de Voltaire, n'ajoutent au texte qu'une certaine obscurité.
(2) Cette comparaison est peu ordinaire, mais elle n'éclaire pas beaucoup le développement.
ManusctHl de Saint-Pétershourg .
votre habileté si vous ne pouvez pas compter sur votre joueur (i). Il y a plus : la Clairon vous dira, quand vous voudrez, que Lekdin, par méchanceté, la rendait mauvaise ou médiocre, à discrétion, et que, de représailles, elle l'exposait quelquefois aux sifflets. Qu'est-ce donc que deux comédiens qui se soutiennent mutuellement ? Deux personnages dont les modèles ont, proportion gardée, ou Fégalilé ou la subordination qui convient aux circonstances où le poète les a placés, sans quoi Tun serait.trop fort ou trop faible ; et, pour sauver cette dissonance, le fort élèvera rarement le faible à sa hauteur; mais, de réflexion, il descendra à sa petitesse. Et savezvous l'objet de ces répétitions si multipliées? C'est d'établir une balance entre les talents divers des acteurs, de manière qu'il en résulte une action générale qui soit une ; et lorsque Torgueil de l'un d'entre eux se refuse à cette balance, c'est toujours aux dépens de la perfection du tout, au détriment de votre plaisir : car il est rare que Texcellence d'un seul vous dédommage de la médiocrité des autres, qu'elle fait ressortir (2). J'ai vu quelquefois la personnalité d'un grand acteur punie : c'est lorsque le public prononçait sottement qu'il était outré, au lieu de sentir que son partenaire était faible.
A présent, vous êtes poète. Vous avez une pièce à faire jouer, et je vous laisse le choix ou d'acteurs à profond jugement et à tête froide, ou d'acteurs sensibles. Mais, avant de vous décider, permettez que je vous fasse une question (3). Â quel âge est-on grand comédien ? Est-ce à l'âge où l'on est plein de feu, où le sang bouillonne dans les veines, où le choc le plus léger porte le trouble au fond des entrailles, où Tesprit s'enflamme à la moindre étincelle ? Il me semble que non. Celui que la nature a signé comédien (4) n'excelle dans son art que quand la longue expérience est
(1) Cette amplification du xnoi partner, fourni par Diderot, n'a-t-olle pas quelque chose de gauche, de puéril, et en somme, d'assez oiseux ?
(2) Il est à propos, je pense, de faire remarquer une fois de plus la médiocre qualité du style de ce développement interpolé. Des façons de s'exprimer comme « et lorsque l'orgueil de l'un d'entre eux se refuse à cette balance » ne sauraient être attribuées à Diderot.
(3) « A présent, vous êtes poète... Mais, avant de vous décider, permettez que je vous fasse une question. » Il semble superflu d'insister sur la maladresse évidente de ces raccords.
(4) « Celui que la nature a signé comédien. » Cette expression, introduite dans le manuscrit de Naigeon, revient à Diderot, qui l'avait employée dans sa fameuse
Manuscrit de Saint-Pétersbourg.
acquise, lorsque la fougue des passions est tombée, lorsque la tète est calme et que Tâme se possède. Le vin de la meilleure qualité est épre et bourru lorsqu'il fermente : c'est par un long séjour dans la tonne qu'il devient généreux. Cicéron.Sénèque et Plutarque me représentent les trois âges de rhomme qui compose ; Cicéron n'est souvent qu'un feu de paille qui réjouit mes yeux ; Sénèque un feu de sarment qui les blesse; au lieu que si je sème les cendres du vieux Plutarque, j'y découvre les gros charbons d'un brasier qui m'échauffent doucement (1).
Baron jouait^ à soixante ans passés, le Comte d'EsseXy Xipharès^ Britannicusy et les jouait bien. La Gaussin enchantait dans VOracle et la Pupille, à cinquante ans.
LE SECOND
Elle n'avait guère le visage de son rôle.
LE PREMIER
Il est vrai ; et c'est peut-être là un des obstacles insurmontables à l'ex-
improvisation sur Térencey donnée au Journal étranger en 1762 : « C'est le vrai caractère que nature a gravé sur le front de ceux qu'elle a signés poètes, sculpteurs, peintres et musiciehs. » Diderot, Oëuv. compL, t. V. p. 233.
(i) Est-ce dans la Correspondance de Grimm, est-ce dans une note de VEssai sur les règnes de Claude et de Néron (édition de 1782) que celte digression sur Cicéron, Sénèque et Plutarque a été prise ? Voici le passage de la Correspondance : « Cicéron est lilche et bavard ; Sénèque, dur, sec, faux, pointu, apprêté et de mauvais goût. Plutarque, quand il ne radote pas, est nerveux, sage et profond. Cicéron fait un feu de paille qui ne chaulîe pas assez ; Sénèque, un feu de tourbe qui éblouit et qui entête : mon vieillard ressemble à un brasier immense tel qu*on l'allume sur les autels des dieux, et dont il s'élève quelquefois un parfum délicieux. Lorsque la cendre couvre ses charbons, ne le croyez pas éteint ; mettez la main sur cette cendre et vous la trouverez chaude; remuez-la ou écartez-la avec le souffle, et il s'en élèvera encore des étincelles. Allons, ami Naigeon, prenons chacun un feuillet de nos auteurs favoris, et allons le brûler au pied de la statue du bon Plutarque. » Correspondance de Grimm^ t. VllI, p. 401. U semble, d'après la note de l'Essai sur les règnes de Claude et de Néron, que Diderot lui-môme n'ait fait que citer le propos d'un écrivain de sa connaissance : « En faisant grand cas de Cicéron, de SénAque, et de Plutarque, un homme de lettres à qui ces auteurs étaient très familiers, ne voyait souvent dans l'un qu'un feu de paille ; dans l'autre, que la flamme ardente du bois de vigne, et dans le vieillard que des cendres froides, qui, remuées, laissaient à découvert de gros charbons qui chaufTaient doucement. » Diderot, ÛBuv. compLy t. III, p. 181.
Manuscrit de Saint- Pélersàourg.
cellence d'un spectacle. Il faut s*étre promené de longues années sur les planches, et le rôle exige quelquefois la première jeunesse. Sil s'est trouvé une actrice de dix-sept ans capable du rôle de Monime, de Didon, de Pulchérie, d'Hermione, c'est un prodige qu'on ne reverra plus. Cependant un vieux comédien n'est ridicule que quand les forces l'ont tout à fait abandonné, ou que la supériorité de son jeu ne sauve pas le contraste de sa vieillesse et de son rôle. Il en est au théâtre comme dans la société, où Ton ne reproche la galanterie aune femme que quand elle n'a ni assez de talents ni assez d'autres vertus, pour couvrir un vice (1).
De nos jours, la Clairon et Mole ont, en débutant, joué à peu près comme des automates ; ensuite ils se sont montrés de vrais comédiens. Comment cela s'est-il fait ? Est-ce que l'âme, la sensibilité, les entrailles leur sont venues à mesure qu'ils avançaient en âge ?
Il n'y a qu'un moment, après dix ans d'absence du théâtre (2), la Clairon voulut y reparaître ; si elle joua médiocrement, est-ce qu'elle avait
(i) o Mais songez qu'une femme n'acquiert le droit de se défaire des lisières que l'opinioa attache à son sexe que par des talents supérieurs et les qualités d esprit et de cœur les plus distinguées. » Diderot, Lettres à M^^^ Jodin. CEuv. compL, t. XIX, p. 381.
(2) « Il n*y a qu'un moment, après dix ans d'absence du thédtre, la Clairon voulut y reparaître. » Le calcul n'est pas très exact. M^e Clairon quitta le théâtre, au milieu de Tannée 1765, à la suite de son emprisonnement au For-l'Evêque ; son ordre de retraite ne fut signé par le duc de Richelieu et le comte de Duras que le 23 avril 1766. Elle reparut, dès le mois d'août de 1766, dans le rôle d'Ariane, chez la duchesse de Villeroy ; elle joua Zelmire, rue de Vaugirard, à l'hôtel de TEsclapon, au bénéfice de Mole ; elle remplit les rôles de Didon et de Roxane, en 1768, à l'hôtel de Villeroy, devant le roi de Danemark et le prince héréditaire de Saxe-Gotha ; elle remonta sur le théâtre de Versailles dans deux des pièces jouées à l'occasion du mariage du Dauphin. « Il a été décidé, écrit Grimm, en juillet 1770, par Madame la duchesse de Villeroy que le mariage d'un dauphin ne pouvait être célébré sans M"e Clairon qui a toujours conservé la passion de son métier, quoiqu'un moment de dépit l'ait fait renoncer au théâtre de sa gloire. » Grimm, qui l'entendit dans le rôle d'Aménaïde de la tragédie de Tancrède, nous a laissé son impression : « Je fus singulièrement surpris de la lenteur et de la monotonie qu'elle mit dans ce rôle, qui lui avait fait autrefois une réputation si brillante, et dont les actrices les plus médiocres se sont toujours tirées avec succès C'est qu'à un certain âge on ne peut pas interrompre son métier cinq ans de suite sans porter à son talent un coup funeste. >/ Correspondance de Grimm, t. VII, p. 77.
ManuscHl de Saint-Pétersbourg.
perdu son âme, sa sensibilité, ses entrailles ? Aucunement, mais bien la mémoire de ses rôles. Jen appelle à Tavenir.
LE SECOND
Quoil vous croyez qu'elle nous reviendra ?
LE PREMIER
Ou qu'elle périra d'ennui ; car que voulez-vous qu'on mette à la place de Tapplaudissement public et d*une grande passion (1) ?
Si cet acteur, si cette actrice étaient profondément pénétrés, comme on le suppose, dites-moi si Tun penserait à jeter un coup d'œil sur les loges, Tautre à diriger un sourire vers la coulisse, presque tous à parler au parterre, et si Ton irait aux foyers interrompre les ris immodérés d'un troisième, et l'avertir qu'il est temps de venir se poignarder ?
Mais il me prend envie de vous ébaucher une scène entre un comédien et sa femme qui se détestaient (2). Scène d'amants tendres et passionnés,
(1) La phrase : a Quoi , vous croyez qu'elle nous reviendra ?» et surtout la phrase suivante : « Que voulez-vous qu'on mette à la place de de l'applaudissement public et d'une grande passion ? » semblent bien faire allusion à la situation prise par la Clairon, depuis le printemps de 1773, chez le margrave d'Anspach ; elle y séjourna dix-sept années, oubliant dans les honneurs obscurs du rôle de favorite d'un petit souverain allemand non seulement « la grande passion * — quoi que veuille dire ce mot,le théâtre ou l'ami Valbelle ? — mais encore « l'applaudissement public. » Le manuscrit de Xaigeon semble s'inspirer de cette prédiction de Grimm : « Dufresne vécut heureux dans la retraite, au lieu que M\^^ Clairon mourra de regret d'avoir quitté un métier qu'elle aime avec passion ». Ouvrage cité, t. VII, p. 231.
(2) « Mais il me prend envie de vous ébaucher une scène », etc. C'est là une phrase du Discours sur la poésie dramatique : « Mais il me prend envie de vous esquisser les derniers instants de la vie de Socrate ». Toutefois la longue interpolation qui suit dans le manuscrit de Naigeon semble avoir pourpoint de départ un écrit de ce temps-là, mais qui n'est pas de Diderot. Dans un gros ouvrage en quatre tomes, publié en 1772, et qui a pour titre De VArt de la comédie, un auteur dramatiquemédiocre, Gailhava d'Estandoux, traite assez longuement des aparté. Il insiste particulièrement sur ce qu'il appelle des mots à VoreiUe : a c'est lorsqu'un homme fait à haute voix des compliments à un autre, et qu'il lui dit tout bas des mots piquants. » Rien ne lui parait plus « théiUral ». Comme le correcteur du Paraf/o.re, Cailhava se croit obligé « d'appuyer » tout ce qu'il dit « par des exemples. » Il introduit donc ici et raconte d'un ton qui veut être agréable, une anecdote d'une parfaite vulgarité, l'ne jeune actrice a deux amants, un homme
Manuscrit de Saint-Pétersbourg .
scène jouée publiquemeot sur les planches, telle que je vais vous la rendre, et peut- être un peu mieux ; scène oQ deux acteurs ne parurent jamais plus fortement à leurs rt^les ; scène où ils enlevèrent les applaudissements continus du parterre et des loges ; scène que nos battements de mains et nos cris d'admiration interrompaient dix fois : c'est la troisième du quatrième acte du Dépit amoureux de Molière, leur Iriomphe :
LE COMÉniEN ERÂSTE, amant de Lucilc LLXILB, luaiUvsse d'Eraste et femme du comédien.
... Non, non, ne croyez pas, Madame, Que je revienne encor vous parler de ma flamme.
LA COMÉDIENNE. — -■ Jc VOUS le conscHie C'en est fait — Je Fespùre.
Je me veux guérir, et connais bien Ce que de votre cœur a possédé le mien.
riche qui s'est chargé de Tentretien de sa maison et un acteur qui lui enseigne à marcher, à remuer les bras, h dire un vers, qui lui « montre la comédie. » Ils ne sont âgés ni l'un ni l'autre ; mais ils sont usés, ennuyeux ; elle s'avise de leur donner, non pas un rival, jeune et brillant, mais deux, le marquis et le comte. Le marquis s'aperçoit qu'il n'est pas le seul préféré ; il fait épier son rival; provocation, duel, réconciliation après le coup d'épée. On reconnaît qu'on a eu tort de se battre pour une fille dont l'esprit et le cœur sont également corrompus ; on jure, en s'embrassant, de ne la voir « que pour la persifler. »
Le comte,sa blessure guérie, se rend donc à la comédie. « Il voit dans le foyer mon héroïne entourée d'un essaim de jeunes gens qui soupiroient après la pomme de discorde. Il s'avance d'un air fort galant, et lui dit à haute voix, avec l'air le plus poli en apparence : « En vérité, Mademoiselle, vous êtes au « mieux! Mais oui, au mieux! On croit toujours vous voir pour la première fois. .< Comment faites-vous donc pour être si jolie ? Quel coloris ! quelle fraîcheur 1 « cela n'a que quinze ans. Ensuite il lui dit tout bas : Ah ! coquine. — Mais, « Monsieur, que prétendez-vous dire ? — La vérité, belle dame. Vous avez d'ail- « leurs l'art de vous mettre comme personne. D'honneur, votre parure est déli- « cieuse... Ah ! drôlesse. — Mais, mais, Monsieur, finissez donc — Quoi ? de
• vous rendre justice ? Allons, vous faites l'enfant. Fi ! que cette modestie vous
• sied mal ! Ces Messieurs ne savent-ils pas, comme moi, que vous méritez mes « éloges?... Ah ! monstre ! » A cette dernière épithète, l'actrice s'emporta, devint furieuse. Tous ceux qui ne s'étoient pas aperçus des a parte lui dirent qu'elle avoit tort, qu'elle méritoit bien tout ce que le comte lui avoit dit, qu'il n'avoit
Manuscrit de Saint-Pétersbourg .
— Plus que vous n'en méritiez .
Un courroux si constant pour l'ombre d'une offense
— Vous, nC offenser ! je ne vous fais pas cet honneur. M'a trop bien éclairé de votre indifférence ;
Et je dois vous montrer que les traits du mépris
— Le plus profond.
Sont sensibles surtout aux généreux esprits.
— Ouij aux généreux.
Je l'avouerai, mes yeux observaient dans les vôtres
Des charmes qu'ils n'ont point trouvés dans tous les autres ;
— Ce n'est pas faute d'en avoir vus (sic) Et le ravissement où j'étais de mes fers Les aurait préférés à des sceptres oflerts...
— Vous en avez fait meilleur marché.
Je vivais tout en vous...
— Cela est faux et vous en avez menti !
et, je l'avouerai même, Peut-être qu'après tout j'aurai, quoiqu'outragé, Assez de peine encore à m'en voir dégagé :
— Cela sellait fâcheux.
Possible que, malgré la cure qu'elle essaie, Mon âme saignera longtemps de cette plaie,
que faiblement rendu les sentiments de tout le monde : ceux qui avoient tout entendu, lui tinrent malignement le même propos : elle passa sur la scène la rage dans le cœur, et fut punir le public des affronts qu'elle avoit essuyés. »
Nous montrerons plus loin que le manuscrit de Naigeon rappelle une autre partie de l'ouvrage de Cailhava, celle qui traite « des causes de la décadence du théâtre. » Le correcteur du Paradoxe a-t-il pris dans le chapitre des Apartés (sic) ridée de cette scène qu'il a refaite jusqu'à trois fois, mettant tour à tour en présence de son actrice l'acteur son mari, l'acteur son amant, enfin ce chevalier avec lequel elle les trompe tous les deux, mais qu'elle trompe, comme la « petite • du récit de Cailhava, avec un quatrième ? J'inclinerais, pour ma part, à le croire. Ce qui n'est pas douteux, c'est la platitude de cette amplification indiscrète. Dans la première partie surtout. Naigeon s'est avisé de faire succéder, avec une symétrie étrangement eirtificielle. à chaque vers, et presque à chaque hémistiche de « la troisième scène du quatrième acte du Dépit amoureux », des réflexions sotlo toce, de soi-disant o lazzis » qu'il croit piquants et expressifs : il n'y a pas, dans tout cet effort d'écolier, une miette d'esprit ni une ombre de vraisemblance. La scène de la comédienne et de l'amant est d'une main plus exercée ; le dialogue ici ne manque ni de justesse ni d accent ; mais la lourdeur du procédé ne tarde pas à reparaître, et la troisième conversation de Tactrice avec le chevalier qui s'est venu placer « sur les gradins les plus bas au balcon » n'a guère plus de sel que ces a parte fastidieux qui coupent les vers de Molière.
Manuscrit de Sdinl-Pélersboury.
— iVtf craignez rien : la gangrène y est.
Et qu'affranchi d'un joug qui faisait tout mon bien, Il faudra me résoudre à n'aimer jamais rien.
— Vous trouverez du retour.
Mais enfin il n'importe ; et puisque votre haine Chasse un cœur tant de fois que l'amour vous ramène, C'est la dernière ici des importunttés Que vous aurez jamais de mes vœux rebutés.
LA COMÉDIENNE
Vous pouvez faire aux miens la grâce tout entière, Monsieur, et m'épargner encor cette dernière.
Le Comédien. — Mon cœw\ vous ctes une insolente et vous vous en repentirez,
Ëh bien ! Madame, eh bien ! ils seront satisfaits ! Je romps avecque vous, et j'y romps pour jamais, Puisque vous le voulez ; que je perde la vie Lorsque de vous parier je reprendrai l'envie!
LA COMÉDIENNE
Tant mieux, c'est m'obliger.
Non, non, n'ayez pas peur
La Comédienne. — Je ne vous crains pas.
Que je fausse parole. Eussé-je un faible cœur Jusques à n'en pouvoir effacer votre image, Croyez que vous n'aurez jamais cet avantage
— Cest le malheur que vous voulez dire.
De me voir revenir.
LA COMÉDIENNE
Ce serait bien en vain.
Le Comédien. — Ma mtc, vous êtes une fieffée gueuse à qui f apprendrai à parler.
Moi-môme de cent coups je percerais mon sein, La Comédienne. — Plût à Dieu !
Si j'avais jamais fait cette bassesse insigne,
— Pourquoi pas celle-làj après tant d'autresl De vous revoir après ce traitement indigne.
Manuscrit de Saint Pétersbourg.
LA COMéDIENNE.
Soil. N'en parlons donc plus.
Et ainsi du reste... Après cette double scène, Tune d'amants, Tautre d'époux, lorsque Erasle reconduisait sa maîtresse Lucile dans la coulisse, il lui serrait le bras d'une violence à arracher la chair à sa chère femme, et répondait à ses cris par les propos les plus insultants et les plus amers.
LE SECOND
Si j'avais entendu ces deux scènes simultanées, je crois que de ma vie je n'aurais remis le pied au spectacle.
LK PREMIER
Si vous prétendez que cet acteur et cette actrice ont senti, je vous demanderai si c'est dans la scène des amants ou dans la scène des époux, ou dans Tune et l'autre ? Mais écoutez la scène suivante entre la même comédienne et un autre acteur, son amant.
Tandis que Tamant parle, la comédienne dit de son mari : C'est un indigne, il m'a appelée — je n'oserais vous le répéter.
Tandis qu'elle répond, son amant lui répond : Est-ce que vous n'y êtes pas faite ?... Et ainsi de couplet en couplet.
Ne soupons-nous pas ce soir ? — Je le voudrais bien, mais comment s'échapper ? — C'est votre affaire. — S'il vient à le savoir I — Il n'en sera ni plus ni moins, et nous aurons par devers nous une soirée douce. — Qui aurons-nous? — Qui vous voudrez. — Mais d'abord le chevalier qui est de fondation. — A propos de chevalier, savez-vous qu'il ne tiendrait qu'à moi d'en être jaloux ? — Et qu'à moi que vous eussiez raison ?
C'est ainsi que ces êtres si sensibles vous paraissaient tout entiers à la scène haute que vous entendiez, tandis qu'ils n'étaient vraiment qu'à la scène basse que vous n'entendiez pas; et vous vous écriiez : Il faut avouer que cette femme est une actrice charmante ; que personne ne sait écouler comme elle, et qu'elle joue avec une intelligence, une grâce, un intérêt, une finesse, une sensibilité peu commune... Et moi, je riais de vos exclamations.
Cependant cette actrice trompe son mari avec un autre acieur, cet acteur avec le chevalier, et le chevalier avec un troisième que le chevalier surprend entre ses bras. Celui-ci a médité une grande vengeance. Il se
Manuscrit de Saint-Pélershourg .
placera aux balcons, sur les gradins les plus bas (Alors le comte de Lauraguais n'en avait pas encore débarrassé noire scène) (1). Là, il s'est promis de déconcerter Tinfidèle par sa présence et par ses regards méprisants, de la troubler, et de Texposer aux huées du parlerre. La pièce commence, sa maîtresse parait ; elle aperçoit le chevalier, et, sans s'ébranler dans son jeu, elle lui dit en souriant : Fi, le vilain boudeur qui.se fâche pour rien I Le chevalier sourit à son tour. Elle continue : Vous venez ce soir? Il se tait. Elle ajoute: Finissons cette plate querelle,et faites avancer votre carrosse. Et savez-vous dans quelle scène on intercalait celle-ci ? Dans une des plus touchantes de La Chaussée, 0(1 cette comédienne sanglotait et nous faisait pleurer à chaudes larmes. Cela vous confond, et c'est pourtant l'exacte vérité.
C'est à me dégoûter du théâtre.
(1) C'est le 23 mai 1759 que le public applaudit pour la première fois à cette innovation heureuse. Voir, dans la Correspondance de Grimm^ t. IV, p. 111, le texte de Grimm et la note de M. Tourneux. Il s'agit donc ici d'une impression de théâtre antérieure à celle date. Cette charmante actrice, si touchante dans son jeu, si pleine de grdce dans sa personne, si admirable surtout dans sa manière d'écouter, si bonne fille au demeurant, il semble bien que ce ne puisse être que M^'e Gaussin . Elle créa le rôle de Constance dans le Préjugé à la mode de La Chaussée, dès 1735; elle fît pleurer surtout dans Mélanid^ en 1741 ; elle entrait à ce moment dans sa trentième année. Elle se retira du théâtre en 1763 ; elle s'était mariée sur le tard (1759) avec un danseur qui la battait; elle mourut veuve, dévote et « entourée de prêtres » en 1767. On s'était remis à parler d'elle, à la nouvelle de sa mort, et Grimm avait écrit, â son sujet, dans cette Correspondance que Naigeon a si souvent mise à profit pour allonger le Paradoxe : « La tendresse paraissait avoir pétri le caractère de cette actrice célèbre ; c'était son triomphe, et dans les rôles du théâtre et dans ceux de la vie. Avec tant de charmes, il n'était pas étonnant qu'elle tournât la tète à toute l'élite des jeunes gens qui entraient dans le monde ; et si Ton en croit la renommée, sasévérité et sa résistance n'étaient jamais poussées à l'excès. L'idée de faire des malheureux lui était pénible. Ils disent que cela leur fait tant de plaisir, disait-elle avec sa voix douce. Gomme cette disposition à la miséricorde la mettait dans le cas de manquer souvent à des engagements pris, on lui a imputé une fausseté et une duplicité qu'elle n'avait pas ; ses ruses et ses subterfuges dans le commerce et dans les affaires d'amour étaient une suite inévitable de sa faiblesse et de la facilité de son caractère. » Correspondance de Grimm, t. VIIÏ,p. 344.
Manuscrit de Saint-Pétersbourg.
LE PREMIER
Et pourquoi ? Si ces gens-là n'étaient pas capables de ces tours de farce, c'est alors qu'il n'y faudrait pas aller. Ce que je vais vous raconter, je Tai vu.
Garrick passe sa tête entre les deux battants d'une porte, et dans rintervalle de quatre à cinq secondes, son visage passe successivement de la joie folle à la joie modérée ; de cette joie à la tranquillité, de la tranquillité à la surprise; de la surprise à Fétonnement ; de Tétonnement à la tristesse ; de la tristesse à l'abattement ; de rabattement à Teffroi ; de l'effroi à Thorreur, de l'horreur au désespoir, et remonte de ce dernier degré à celui d'où il était descendu (1). Est-ce que son âme a pu éprouver toutes ces sensations et exécuter, de concert avec son visage, cette espèce degamme? Je n'en crois rien, ni vous non plus. Si vous demandiez à cet homme célèbre, qui lui seul méritait autant qu'on fît le voyage d'Angleterre que tous les restes de Rome méritent qu'on fasse le voyage d'Italie; si vous lui demandiez, dis-je, la scène du petit garçon pâtissier (2),
(1) En revenant au texte de Diderot, Naigeon se remet à appliquer son procédé de correction, qui aboutit presque toujours à faire grimacer un style plein de franchise. Dans Ténumération des sentiments si divers, exprimés presque en un même instant par la physionomie merveilleusement mobile de Garrick, il éprouve le besoin d'introduire quelques nuances nouvelles ; puis il s'avise que les deux secondes, dont parlait Diderot, ne suffisent peut-être pas à l'expression, si prompte qu'elle soit, de tant de sentiments, et il accorde davantage ; il écrit d'abord « cinq ou six » ; réflexion faite, il prend un chiffre moyen : quatre ou cinq secondes ont bien pu suffire. Il y a dans ces retouches, dans ces repentirs, beaucoup de puérilité.
(2) Voici de nouveau la prose de Grimm qui vient grossir les additions du Paradoxe : alVous lui avons vu jouer lascène du poignard dans la tragédie deMacbeth, en chambre, dans son habit ordinaire, sans aucun secours de l'illusion théâtrale ; et à mesure qu'il suivait des yeux ce poignard suspendu et marchant dans l'air, il devenait si beau qu'il arrachait un cri d'admiration à toute l'assemblée. Qui croirait que ce même homme, l'instant après, contrefait avec autant de perfection un garçon pâtissier qui, portant des petits pâtés sur sa tète, et bayant aux corneilles dans la rue, laisse tomber son plat dans le ruisseau, et, stupéfait d'abord de son accident, finit par fondre en larmes ? • En résumant ce passage de la Correspondance, Naigeon a commis une méprise ; il a remplacé le nom de Macbeth par celui d'Hamlet ; et l'on est tenté de se demander si malgré l'insertion de ces mots : « je l'ai vu », il a vraiment assisté à la scène.
L'incidente «qui lui seul méritait autant», etc., jusqu'à» si vous lui demandiez,
Manuscrit de Saint-Pétersbourg,
il VOUS la jouait ; si vous lui demandiez tout de suite la scèue d'Hamlet^il vous la jouait, également prêt à pleurer la chute des petits pâtés et à suivre dans l'air le chemin d'un poignard. Est-ce qu'on rit, est-ce qu'on pleure à discrétion ? On en fait la grimace plus ou moins fidèle, plus ou moins trompeuse, selon qu'on est ou qu'on n*est pasGarrick.
Je persifle quelquefois, et même avec assez de vérité, pour en imposer aux hommes du monde les plus déliés. Lorsque je me désole de la mort simulée de ma sœur dans la scène avec Tavocat bas-normand ; lorsque, dans la scène avec le premier commis de la marine, je m'accuse d'avoir fait un enfant à la femme d'un capitaine de vaisseau, j'ai tout à fait l'air d'éprouver de la douleur et de la honte ; mais suis-je afQigé? Suis-je honteux? Pas plus dans ma petite comédie que dans la société, où j'avais fait ces deux rôles avant de les introduire dans un ouvrage de théâtre. Qu'est-ce donc qu'un grand comédien ? Un grand persifleur tragique ou comique, à qui le poète a dicté son discours (1).
dis-je, » se trouvait plus loin dans la première rédaction du manuscrit de Naigeon; elle a été ajoutée ici, après coup, et en marge.
(1) Ce développement sur le persiflage a été ajouté en marge. Il est fait d'allusions à une pièce de Diderot, composée pour un divertissement de société, et mentionnée pour la première fois, en novembre 1786, par Meister, le continuateur de Grimm, dans la Correspondance littéraire. Les derniers éditeurs de Diderot n'ont pas cru devoir conserver la date de 1776 ou 1777, date assignée avec vraisemblance à cette comédie par l'éditeur Brière qui l'inséra le premier dans les (Euvres complètes de Diderot. (M, de Malartic l'avait réimprimée en 1820 pour la Société des Bibliophiles, à l'aide d'un des deux seuls exemplaires qui eussent été tirés du vivant de l'auteur.) MM. Assézat et Tounieux, en écrivant, avec leur soin ordinaire, l'histoire de cette publication, croient devoir assigner à l'impression originale la date de 1771, sous prétexte qu'il est fait allusion à la pièce dans le Paradoxe, et que le Paradoxe est, disent-ils, de 1772. L'étude du manuscrit de Naigeon montre le côté faible de cette argumentation. Même à supposer que le remaniement, dans son ensemble, eût été fait dès 1772, certaines des corrections, des additions, sont forcément d'une époque postérieure. La mention d'une visite à Franklin nous conduit, on l'avait déjà remarqué, à Tannée 1776 ; c'est seulement en 1777 que M. Necker peut être loué en ces termes : « un homme que ses talents supérieurs destinaient à occuper la place la plus importante de l'Etat » ; c'est plus tard encore qu'on pouvait avoir l'idée de citer, parmi les chefs-d'œuvre de Sedaine, ce Paris sauvé, qui ne fut jamais joué en France, et qui fut réimprimé en 1778. L'examen du manuscrit de Naigeon nous assure que la note marginale sur le « persiflage », et la correction introduisant dans le texte remanié le nom de M. Necker avec l'allusion
Mantiscrii de Saint-Pétersbourg .
SedaiDe donne le Philosophe sans le savoir. Je m'intéressais plus vivement que lui au succès de la pièce (1) ; la jalousie de talents est un vice qui m'est étranger ; j'en ai assez d'autres sans celui-là : j'altesle tous mes confrères en littérature^ lorsqu'ils ont daigné quelquefois me consulter sur leurs ouvrages, si je n'ai pas fait tout ce qui dépendait de moi pour répondre dignement à cette marque distinguée de leur estime. Le Philosophe sans le savoir chancelle à la première, à la seconde représentation, et j'en suis affligé ; à la troisième, il va aux nues, et j'en suis transporté de joie. Le lendemain matin, je me jette dans un fiacre, je cours après Sedaine : c'était en hiver, il faisait le froid le plus rigoureux ; je vais partout où j'espère le trouver. J'apprends qu^il est au fond du faubourg Saint- Antoine, je m'y fais conduire. Je l'aborde, je jelte mes bras autour de son cou ; la voix me manque, et les larmes me coulent le long des joues. Voilà l'homme sensible et médiocre. Sedaine, immobile et froid, me regarde et me dit : « Ah ! monsieur Diderot, que vous êtes beau ! » Voilà l'observateur et l'homme de génie.
Ce fait, je le racontais un jour à table, chezunhommequeses talents supérieurs destinaient à occuper la place la plus importante de TElat, chez M. Necker ; il y avait un assez grand nombre de gens de lettres, entre lesquels Marmontel(2), que j'aime, et à qui je suis cher. Celui-ci me dit ironi-
à ses fonctions de directeur général des finances, sont de la même main, de la même encre et du même moment, c'est-à-dire au plus tôt de 1777. Mais si Naigeon avait attendu la publication. des Mémoires de la Clairon pour s'en inspirer, il faudrait reporter bien au delà de cette date le moment où le texte du Paradoxe fut arrêté définitivement.
(1) Cette interpolation n'a-t-elle pas été suggérée par ce passage de la Réfutation de Vouviage d'Helvétiiis't « La première jeunesse ne connaît pas l'envie. Dieu soit loué ! je suis resté bien jeune. J'en atteste tous ceux qui cultivent les lettres et dont je suis connu, je m'intéresse plus fortement à la perfection de l'ouvrage d'un autre qu'à la perfection du mien ; mon succès me touche moins que le succès de mon ami ; je réponds de toute ma force à la marque d'estime que je reçois de celui qui me consulte. Pourquoi m'afflige rais-je des applaudissements qu'on lui donne ? J'en recueille secrètement ma part. « Et plus loin : '( Qui peut se vanter d'avoir loué courageusement le génie ? Réponse. Moi, moi. Je crois m'ôtre bien examiné et n'avoir jamais souffert du succès d'autrui, pas même lorsque je haïssais. i> Diderot, (JEuv. compL^ t. II, p. 386.
(2) Dans un article du 15 janvier 1769, Grimm opposait aussi le « génie » de Sedaine au talent laborieux et contenu de Marmontei : « Si celui-ci (Sedaine) eût
Manuscrit de Saint-Pétersbourg,
quement : Vous verrez que lorsque Voltaire se désole au simple récit d'un trait pathétique^ et que Sedaine garde son sang-froid à la vue d'unami qui fond en larmes, c'est Voltaire qui est Thomme ordinaire, et Sedaine l'homme de génie t Cette apostrophe me déconcerte et me réduit au silence, parce que l'homme sensible, comme moi, tout entier à ce qu'on lui objecte, perd la tête, et ne se retrouve qu'au bas de Fescalier. Un autre, froid, et maître de lui-même, aurait répondu à Marmontel: « Votre réflexion serait mieux dans une autre bouche que la vôtre^ parce que vous ne sentez pas plus que Sedaine, et que vous faites aussi de fort belles choses, et que, courant la même carrière que lui, vous pouviez laisser à votre voisin le soin d'apprécier impartialement son mérite. MaiS; sans vouloir préférer Sedaine à Voltaire (i), ni Voltaire à Sedaine, pourriez-vous me dire ce qui serait sorti de
fait la pièce, vous auriez d'abord aperçu dans toute la maison le mouvement et les embarras d'un jour de noce, qu*il a su si bien faire sentir dans son Philosophe sans le savoir ; vous auriez aperçu ce que Marmontel ne vous montrera jamais : le naturel le plus exquis, le pathétique le plus profond. » Dans Tarnplification du manuscrit de Naigeon, Marmontel, il n'y a pas à s'en étonner, est loué davantage. Naigeon savait gré à Marmontel d'avoir écrit tout récemment : « Je ne puis passer sous silence le mérite de l'éditeur de la traduction des Œuvres de Sénèque et de cet Essai sur sa vie. C'est une chose rare de voir, dans cet ouvrage, un admirateur de Sénèque, qui le réfute à tout moment et l'éditeur de l'ouvrage d'un ami, qui le critique comme si cet ami était mort. L'érudition qu'il a répandue dans les notes, la lumière et la nouvelle force qu'elles donnent souvent au texte, lui ont mérité l'honneur que son ami lui a fait en lui dédiant son ouvrage. » Mercure du 2o déc. 1778. Passage cité par Brière, et reproduit dans l'édition Assézal, t. III, p. 403, note 2.
(1) Ici nous retrouvons non seulement les idées de Grimm, mais jusqu'à ses expressions les plus caractéristiques :« Oh ! Sedaine, j'aime mieux mille fois ton style un peu sauvage et heurté que de te voir tomber dans ces pauvretés. Mais, Dieu merci, tu taillais la pierre pendant que les poètes tes confrères étudiaient la rhétorique. Heureusement pour nous tu n'as pas appris à faire des phrases ; tu ne sais faire que des mots, mais quelle foule de mots vrais, simples, pathétiques, etc. » Correspondance de Grimm, t. VI, p. 443. Grimm s'est complu à revenir sur l'image qui exprimait le dur labeur de la première moitié de la vie de Sedaine : a II serait à désirer sans doute que M. Sedaine surtout écrivît avec autant de pureté, d'élégance et de correction qu'il invente et dispose avec génie : ses pièces, auxquelles il ne manque que cette qualité précieuse, seraient alors des chefs-d'œuvre sans tache ; mais ce mal est sans remède dans un auteur dont la première jeunesse s'est passée à manier non la plume, mais la truelle. » Correspondance de Grimm, t. IX, p. 270.
Manuscrit de Saint-Pétersbourg,
la tête de Fauteur du Philosophe sans le savoir^ du Déserteur et de Paris sauvée si, au lieu de passer trente-cinq ans de sa vie k gâcher le plâtre et à couper la pierre, il eût employé tout ce temps, comme Voltaire, vous et moi, à lire et à méditer Homère, Virgile, le Tasse, Gicéron, Démosthène et Tacite? Nous ne saurons jamais voir comme lui, et il aurait appris à dire comme nous. Je le regarde comme un des arrière-neveux de Shakespeare, ce Shakespeare que je ne comparerais (1) ni à TApollon du Belvédère, ni au Gladiateur, ni à TAntinoûs, ni à THercule de Glycon, mais bien au Saint- Christophe de Notre-Dame (2), colosse informe, grossièrement sculpté,
(1) LMdée de comparer Sedaine à Shakespeare, et d'établir entre eux une sorte de filiation est encore une idée de Grimm. Il parle de l'ivresse inexprimable de Sedaine abordant Shakespeare dans les premiers volumes, parus en 1776, de la traduction de Le Tourneur. « Vos transports, lui ai-je dit, ne m'étonnent point; c'est un fils qui retrouve un père qu'il n'a jamais vu. » Ce mot, ajoute Grimm, « a été répété avec tant de complaisance que Ton voudra bien me pardonner le ridicule de le citer ici moi-môme. » Correspondance, mars 1776, t. XI, p. 216. Grimm avait déjà écrit auparavant : « Je leur prouverai, quand ils voudront, que le génie de Sedaine est infiniment analogue à celui du tragique anglais, et, si je croyais à la métempsychose, je dirais que l'âme de Shakespeare est venue habiter le corps de Sedaine. » Corr, ie Grimm, 1769, t. VIII, p. 316.
(2) Quant à la comparaison fameuse de Shakespeare avec le Saint-Christophe de Notre-Dame, Naigeon pourrait bien la devoir à la conversation suivante, reproduite ou imaginée par un des auteurs de la Correspondance secrète de Métra, Diderot et Voltaire sont aux prises : c'est Shakespeare qui fait l'objet de leur discussion. '( M. Diderot défendoit avec chaleur le poêle anglois, en accumulant les traits de génie qu'on y admire. — Je ne vous comprends pas, dit Voltaire avec humeur, vous autres, vous êtes engoués de ce farceur-là Je suis même persuadé que sans balancer vous lui donnez la préférence sur tout ce que nous avons produit dans le même genre. — Non, monsieur, reprit Diderot, je ne suis pas assez injuste pour comparer l'Apollon du Belvédère au St Christophe de Notre-Dame. Mais vous conviendrez au moins avec moi, que, malgré tous ces défauts, ce colosse gothique a quelque chose de vénérable et d'imposant. — Pourriez-vous me dire, interrompit madame Denis qui était présente, le nom de l'ouvrier qui a produit ce monument? — Je n'en sais rien, répondit Diderot après avoir cherché quelque temps, mais, ajouta-t-il, c'est un maçon, Madame. — Oh! oui, c'est un maçon, poursuivit Voltaire, un maçon est fort bien dit. — Oui, Monsieur, repartit Diderot, ce n'est qu'un maçon ; mais les plus grands hommes peuvent passer entre les jambes de son colosse. » Corr. secr, de Mctra^ lettre du 26 août 1778, t. VI, p. 424 et 425. — On peut d'abord se demander au sujet de cette conversation si réellement elle a eu lieu. Diderot et Voltaire se seraient rencontrés pendant cette période qui sépara le retour de Voltaire à Paris de l'heure de sa mort.
Manuscrit de Saint- Pélersbouvg.
xnais entre les jambes duquel nous passerions tous sans que notre front louchât à ses parties honteuses.
Mais un autre trait oQ je vous montrerai un personnage dans un moment rendu plat et sot par sa sensibilité, et dans le moment suivant sullime par le sang-froid qui succéda à la sensibilité étouffée, le voici :
Un littérateur, dont je tairai le nom (1), était tombé dans Textréme
La Correspondance secrète l'iiHirnie tout au moins. Elle cite deux jolis mots qui résumeraient l'impression de chacun des deux philosophes à la suite Je leur première entrevue : u II ressemble, disait Diderot, à un de ces antiques châteaux de fées, qui tombe en ruines de toutes parts ; mais on s'aperçoit bien quil est habité par quelque vieux sorcier. » L'epigramme est d'une fantaisie réjouissante. Celle de Voltaire sur Diderot a bien son prix: « Cet homme, dit-il, a de Tesprit assurément; mais la nature lui a refusé un talent et un talent essentiel : celui du dialogue. » C'est qu'en effet, dans cette première visite, c Diderot parla, parla, et ne donna pas le temps à celui qu'il visitait de placer le moindre mot. v Si la discussion sur Shakespeare, citée par Métra, eut lieu, ce fut apparemment un autre jour. Mais la détinition de Shakespeare prêtée à Diderot par le rédacteur de la Correspondance secrète, viendrait-elle, par hasard, de la Correspondance deOrimm? Dès 1776, celui-ci écrivait: « S'il m'était permis d'exprimer par une comparaison l'impression que in^ont fait Shakespeare et Racine, je dirais que je vois Tun comme une statue colossale dont Tidr-e est imposante et terrible, mais dont l'exécution tantôt brute, tantôt négligée, et tantôt du travail le plus précieux, m'inspire encore plus d'étonnement que d'admiration. L'autre, comme une statue aussi régulière dans ses proportions que l'Apollon du Belvédère, etc., etc. » Pour en revenir à Naigeon, il a pu entendre, il a pu simplement copier dans Métra, le propos sur le Saint Christophe de .\otre-Dame et l'expression caractéristique « entre les jambes duquel nous passerions tous » ; mais il a ici, comme ailleurs, tenu à renforcer les paroles de Diderot, et Ton peut lui faire honneur de la pointe d'obscénité qui manquait à l'anecdote de la Correspondance secrète.
(1) Cette nouvelle à la main sur le Théologal se retrouve dans les Mémoires de M"" de Vandeul sur Diderot. Ces mémoires circulaient en manuscrit, dès 1787, trois ans après la mort du philosophe, i.a lille de Diderot ne s'en tient pas sur Rivière, le frère du Théologal, à l'anecdote du manuscrit de Naigeon; elle fournit sur ce personnage plusieurs autres traits expressifs. Il y a intérêt à citer ici la page de M"" de Vandeul : « Il avait ramassé, je ne sais où, un M. Rivière, beau, jeune, éloquent, ayant le inasque de la sensibilité^ le don des larmes, pauvre, malheureux : le quart de tout cela aurait suffi pour intéresser mon père; il l'aida dans quelques ouvrages, et plusieurs fois lui donna quelques louis. Le désir de rendre son sort plus doux l'engage à faire à cet homme plusieurs questions sur sa famille et le parti (ju'il pourrait en tirer. « J'ai un frère ecclésiastique et fort riche, il pourrait me secourir, mais il me hait ; dans ma jeunesse
Manuscrit de Saint-Pétersbourg»
indigence. Il avait un frère, théologal et riche. Je demandai à Tindigent pourquoi son frère ne le secourait pas. « C'est, me répondit-il, que j'ai de grands torts avec lui. » J'obtins de celui-ci la pernoission d aller voif M. le Théologal. J*y vais. On m'annonce ; j'entre. Je dis au Théologal que je vais lui parler de son frère. Il méprend brusquement par la main, me fait asseoir, cl m'observe qu'il est d'un homme sensé de connaître celui dont il se charge de plaider la cause ; puis m'aposlrophant avec force: « Connaissezvous mon frère ? — Je le crois. — Etes-vous instruit de ses procédés à mon égard. — Je le crois. — Vous le croyez? Vous savez donc...? » Et voilà
je lui ai fait quelques espiègleries, et dans Tdge mûr je l'ai empêché d'être évêque. — Mais comment diable empêche-t-on un homme d'être évêque ? — Rien n'est plus simple ; il prêcha un carême devant le roi ; ses sermons étaient éloquents et hardis, la cour en fut satisfaite, on devait le nommer au premier évôché vacant; je fis cent plaisanteries sur ses talents et dis à tout venant que les sermons étaient de moi. — Mais cette conduite est fort ridicule ; malgré cela, votre frère peut être un homme de bien. Je veux essayer de vous raccommoder ; je le verrai demain, et, si vous ne g;\tez pas ma besogne avec de nouvelles frasques, nous en obtiendrons peut-être quelque chose... » Mon père s'habille, va chez l'abbé, se fait annoncer ; on le reçoit avec politesse. A peine a-t-il prononcé les premiers mots du sujet qui l'amène, que Tabbé s'agite, ses yeux s allument. « Monsieur, dit-il à mon père, un homme sage ne sollicite jamais qu'il ne connaisse le sujet qu'il recommande. Connaissez-vous mon frère? — Je le crois, et il ne m'a celé aucun des motifs qu'il vous a donnés de vous plaindre de lui. — Il est impossible, Monsieur, qu'il ait osé vous dire ce que je vais vous raconter. » Alors il enfile un tissu de bassesses, de noirceurs, de scélératesses plus fortes les unes que les autres. Pendant son récit, mon père, étourdi de ce torrent d'horreurs et d'infamies, regardait du coin de l'œil l'endroit où il avait déposé sa canne et son chapeau, et méditait une prompte retraite. Heureusement l'abbé parla trop longtemps, mon père reprit sa tranquillité, et aUendit avec patience la fin d'une narration aussi violente que longue. Enfin l'abbé s'arrêta : « Je savais tout cela. Monsieur, et vous ne m'avez pas encore tout dit. — Juste ciel ! Monsieur, et que pouvez-vous savoir de plus ? — Vous ne m'avez pas dit qu'un soir, lorsque vous reveniez de matines, vous l'aviez trouvé à votre porte ; qu'il avait tiré un poignard qu'il tenait dans son manteau, et qu'il avait voulu vous l'enfoncer dans la poitrine. — Si je ne vous ai pas dit cela. Monsieur, c'est que cela n'est pas vrai... » Alors mon père se lève, s'approche de l'abbé, lui prend le bras et lui dit : « Eh bien, quand cette action serait vraie, il faudrait encore donner du pain à votre frère. » Il ne faut qu'un mot pour ébranler l'âme la plus ferme, le premier mouvement rend tout le reste facile. Cet homme un peu étonné finit par être persuadé, et promit à mon père de donner six cents livres de rentes à son frère. »
mon Théologal qui me débite avec une rapidité et une véhémence surprenantes, une suite d'actions plus atroces, plus révoltantes les unes que les autres. Ma tête s'embarrasse, je me sens accablé; je perds le courage de défendre un aussi abominable monstre que celui qu'on me dépeignait. Heureusement mon Théologal, un peu prolixe dans sa pbilippique, me laissa le temps de me remettre; peu à peu Thomme sensible se retira, et fit place à rhomme éloquent ; car j'oserai dire que je le fus dans cette occasion, c Monsieur, dis je froidement au Théologal, votre frère a fait pis, et je vous loue de me celer le plus criant des ses forfaits. — Je ne cèle rien. — Vous auriez pu ajoutera tout ce que vous m'avez dit, qu'une nuit, comme TOUS sortiez de chez vous pour aller à matines, il vous avait saisi à la gorge, et que, tirant un couteau qu^il tenait caché sous son habit, il avait été sur le point de vous Tenfoncer dans le sein. — Il en est bien capable ; mais si je ne l'en ai pas accusé, c'est que cela n'est pas vrai. » — Et moi, me levant subitement, et attachant sur mon Théologal un regard ferme et sévère, je m'écriai d'une voix tonnante, avec toute la véhémence et l'emphase de l'indignation : « Et quand cela serait vrai, est-ce qu'il ne faudrait pas encore donner du pain à votre frère? n Le Théologal, écrasé, terrassé, confondu, reste muet, se promène, revient à moi, et m'accorde une pension annuelle pour son frère.
Est-ce au moment où vous venez de perdre votre ami ou votre maîtresse que vous composerez un poème sur sa mort ? Non. Malheur à celui qui jouit alors de son talent ! C'est lorsque la grande douleur est passée,quand l'extrême sensibilité est amortie, lorsqu'on est loin de la catastrophe, que l'âme est calme, qu'on se rappelle son bonheur éclipsé, qu'on est capable d'apprécier la perte qu'on a faite, que la mémoire se réunit à l'imagination, Tune pour retracer, l'autre pour exagérer la douceur d'un temps passé, qu'on se possède et qu'on parle bien (1). On dit qu'on pleure, mais on ne pleure pas lorsqu'on poursuit une épithète énergique qui se refuse ; on dit qu'on pleure, mais on ne pleure pas lorsqu'on s'occupe à rendre son vers harmonieux : ou, si les larmes coulent, la plume tombe des main?, on se livre à son désespoir et l'on cesse décomposer.
(1) « Ce n'est pas au premier instant de la douleur qu'on parle bien ; Ton sent trop fortement, et Ton ne pense pas assez. » Diderot, Essai sur les règnes, etc. (Euv. compL, t. III, p. 355.
Manuscrit de Saml-Pélersbourg .
Mais il en est des plaisirs violenls ainsi que des peines profondes, ils sont muets. Un ami tendre et sensible revoit un ami qu'il avait perdu par une longue absence (1) ; celui-ci reparait dans un moment inattendu, et aussitôt le cœur du premier se trouble : il court, il embrasse, il veut parler, il ne saurait : il bégaye des mots entrecoupés, il ne sait ce qu'il dit, il n'entend rien de ce qu'on lui répond ; s'il pouvait s'apercevoir que son délire n'est pas partagé, comme il souffrirait I Jugez par la vérité de celle peinture de la fausseté de ces entrevues théâtrales où deux amis ont tant d'esprit et se possèdent si bien. Que ne vous dirai-je pas de ces insipides et éloquentes disputes à qui mourra, ou plutôt à qui ne mourra pas, si ce texte^ sur lequel je ne finirais point, ne nous éloignait de notre sujet ? C'en est assez pour les gens d'un goût grand et vrai ; ce que j'ajouterais n'apprendrait rien aux autres. Mais qui est-ce qui sauvera ces absurdités si communes au théâtre ? Le comédien, et quel comédien ?
Il est mille circonstances pour une où la sensibilité est aussi nuisible dans la société que sur la scène. Voilà deux amants, ils ont l'un et l'autre une déclaration à faire. Quel est celui qui s'en tirera le mieux ? Ce n'est pas moi. Je m'en souviens (2) : je n'approchais de l'objet aimé qu'en tremblant ; le cœur me battait, mes idées se brouillaient, ma voix s'embarrassait, j'estropiais tout ce que je disais ; je répondais non quand il fallait répondre oui ; je commettais mille gaucheries, des maladresses sans fin : j'étais ridicule de la tête aux piedsje m'en apercevaisje n'en devenais que plus ridicule ; tandis que sous mes yeux, un rival gai, plaisant et léger, se
(\) Faut-il voir ici une allusion à l'arrivée de Griuim à Saint-Pétersbourg? Naigeon aurait-il lu la lettre du 9 avril 1774, où Diderot, en remuant ses souvenirs, ressent encore et réussit à exprimer le trouble passionné qu*il éprouva, à celle apparition inattendue ? « Et Cirimm, dont je me sépare à Paris, incertains si nous ne nousreverronsjamais, qui parcourt un arc de cercle dont l'extrémité se termine à Pélersbourg, tandis qu'à Tinsu l'un de l'autre, je parcours un arc de cercle opposé qui aboutit au même endroit sous le pôle ! Avec quelle violence on se précipite entre les bras l'un de l'autre 1 On est bien longtemps à se serrer, à se quitter, à se reprendre, à se serrer encore, sans pouvoir parler. »» Carres^ pondance générale, leilre à M. M. Diderot. (Euvves complètes, t. XX, p. 58 et 59.
(2) « J'étais jeune, j'étais amoureux et très amoureux. Je vivais avec des Provençaux qui dansaient du soir au matin, et qui du soir au matin donnaient la main à celle que j'aimais et l'embrassaient sous mes yeux ; ajoutez à cela que j'étais jaloux... » Diderot, Réfutation de Vœuvre dllelvétius. Œuv. compl., t. II,. p. 333.
Manuscrit de Sainl-Pélersbourg .
possédant» jouissant de lui-même, n'échappant aucune occasion de louer et de louer finement, amusait, plaisait, était heureux : il sollicitait une main qu'on lui abandonnait, il s'en saisissait quelquefois sans l'avoir sollicitée, il la baisait, il la baisait encore ; et moi, retiré dans un coin, détournant mes regards d'un spectacle qui m'irritait, étouffant mes soupirs, faisant craquer mes doigts à force de serrer les poings, accablé de mélancolie, couvert d'une sueur froide, je ne pouvais ni montrer ni celer mon chagrin. On a dit que l'amour, qui ôtait l'esprit à ceux qui en avaient, en donnait à ceux qui n'en avaient pas (1), c'est-à-dire, en autre français,qu'il rendait les uns sensibles et sols, et les autres froids et entreprenants.
L'homme sensible obéit aux impulsions de la nature, et ne rend précisément que le cri de son cœur ; au moment où il tempère ou force ce cri, ce n^est plus lui, c'est un comédien qui joue.
Le grand comédien observe les phénomènes ; l'homme sensible lui sert de modèle ; il le médite, et trouve, de réflexion, ce qu'il faut ajouter ou retrancher pour le mieux. Et puis, des faits encore après des raisons (2).
A la première représentation d' /«es de Castro, à l'endroit où les enfants paraissent, le parterre se mit à rire. La Duclos qui faisait Inès, indignée dit au parterre : Ris donc, sot parterre, au plus bel endroit de la pièce ! Le parterre l'entendit, se contint ; l'actrice reprit son rôle, et ses larmes et celles du spectateur coulèrent. Quoi donc ! est-ce qu'on passe et repasse ainsi d'un sentiment profond à un sentiment profond, de la douleur à l'indignation, de l'indignation à la douleur ? Je ne le conçois pas ; mais ce que je conçois très bien, c'est que l'indignation de la Duclos était réelle, et sa douleur simulée.
Quinault-Dufresne joue le rôle de Sévère dans Polieuctc II était envoyé par Tempereur Décius pour persécuter les chrétiens. Il confie ses sentiments secrets à son ami sur cette secte calomniée. Le sens commun exigeait que cette confidence, qui pouvait lui coûter la faveur du prince, sa dignité, sa fortune, la liberté, et peut-être la vie, se fît à voix basse. Le parterre lui crie : Plus haut! Il réplique au parterre : Et vous, Messieurs,
(1) « Lespassionspeuventlout.il n'est point de fille idiote que l'amour ne rende spirituelle. » Helvktius, De Vllomme, cité par Diderot.
(2) « Et puis des faits après des raisons. » Cette addition du manuscrit de Naigeon mérite d'être remarquée. Le correcteur s'attache à justifier par avance cette profusion d'anecdotes qui vont se dérouler dans la seconde partie de son travail.
Manuscrit de Saint'Pélersbourg.
plus bas ! Est-ce que, s*il eût été vraiment Sévère, il fût redevenu si prestement Quinault? Non, vous dis-je, non. Il n'y a que Thommequi se possède, comme sans doute il se possédait^ l'acteur rare, le comédien par excellence qui puisse ainsi déposer et reprendre son masque.
Lekain Ninias (1) descend dans le tombeau de son père, il y égorge sa mère ; il en sort les mains sanglantes. Il est rempli d'horreur, ses membres tressaillent^ ses yeux sont égarés, ses cheveux semblent se hérisser sur sa tête. Vous sentez frissonner les vôtres ; la terreur vous saisit, vous êtes aussi éperdu que lui. Cependant Lekain Ninias pousse du pied vers la coulisse une pendeloque de diamants qui s'était détachée de Toreille
(1) Dans son article sur Garrick et les acteurs anglais, Diderot ne nommait pas Lekain. Il disait, à propos de Quinault-Dufresne, que dans le rôle d'Orosmane, il n'avait pas eu, il n'aurait jamais de successeur. Et Grimra, surpris que Diderot eût oublié le succès de Lekain dans ce rôle, ajoutait une note pour excuser, pour expliquer tout au moins cet oubli : « ... Lekain, qui sans avoir aucun des avan tages extérieurs de Dufresne, ou plutôt ayant figure, voix, tout contre lui, a cependant surpassé Dufresne dans le rôle d'Orosmane. Ce grand acteur se trouva au début de Lekain, et avoua qu'il lui avait fait voir dans ce rôle des nuances et des détails dont il ne s'était pas douté. Mais c'est, je crois, que notre philosophe n'a jamais vu jouer Lekain, pas plus que M'ie Clairon, au moins depuis sa grande célébrité ; il ne parle de celle-ci que d'après la voix publique, et d'après son instinct qui lui fait presque toujours deviner juste. Quant à Dufresne et Montménil, c'est autre chose. Lorsque ces acteurs étaient au théâtre, il était assidu au spectacle, mais, dépuis environ vingt ans, il n'y a été qu'en passant, pour voir de temps en temps quelque nouvelle pièce, par courtoisie pour l'auteur. » Correspondance de Grimm^ t. IX, p. 151
C'est apparemment cette note de Grimm qui a conduit Naigeon à parler du jeu de Lekain. Naigeon, sur ce sujet, n'avait qu'à relire Voltaire. Or, Voltaire, qui abonde en détails sur Lekain. revient plusieurs fois sur l'effet théiUral de Ninias, qui terrifia vraiment les spectateurs : « Qui aurait osé, comme Nk Lekain, sortir, les bras ensanglantés, du tombeau de Ninus, tandis que l'admirable actrice qui représentait Sémiramis se traînait mourante sur les marches du tombeau môme? » Préface des Scythes. Préface de l'éditeur de Paris, 1767. — Dorât, au chant premier de sa Déclamation thédtralej n'avait eu garde d'oublier ce tableau:
Je crois toujours le voir, échevelé, tremblant, Du tombeau de Ninus s'élancer tout sanglant, Pousser du désespoir les cris sourds et funèbres, S'agiter, se débattre à travers les ténèbres ; Plus terrible cent fois que les spectres, la nuit Et les pâles éclairs, dont 1 horreur le poursuit.
Manuscrit de Saint'Pélersbouï'y,
d'une actrice. Et cet acteur-là sent ? Cela se peut. Direz-vous qu'il est mauvais acteur ? Je n'en crois rien. Qu'est ce donc que Lekain Ninias ? C'est un homme froid, qui ne sent rien, mais qui figure supérieurement la sensibilité. 11 a beau s'écrier: Oîi suis-je? Je lui réponds: v< Où tu es? Tu le sais bien : tu es sur les planches, et tu pousses du pied une pendeloque vers la coulisse. «
Un acteur est pris de passion pour une actrice; une pièce les met par hasard en scène dans un moment de jalousie. La scène y gagnera si Tacteur est médiocre ; elle y perdra s'il est comédien ; alors le grand comédien devient lui et n'est plus le modèle idéal et sublime qu'il s'est fait d'un jaloux. Une preuve qu'alors l'acteur et l'actrice se rabaissent l'un et l'autre à la vie commune, c'est que s'ils gardaient leurs échasses ils se riraient au nez ; la jalousie ampoulée et tragique ne leur semblerait souvent qu'une parade de la leur.
Cependant il y aura des vérités de nature.
LE PREMIER
Comme il y en a dans la statue du sculpteur qui a rendu fidèlement un mauvais modèle. On admire ces vérités, mais on trouve le tout pauvre et méprisable.
Je dis plus : un moyen sûr de jouer petitement, mesquinement, c'est d'avoir à jouer son propre caractère. Vous êtes un tartuffe, un avare, un misanthrope, vous le jouerez bien ; mais vous ne ferez rien de ce que le poète a fait, car il a fait, lui le Tartuffe, TÀvare (1) et le Misanthrope.
LE SECOND
Quelle différence mettez-vous donc enlre un tartuffe et le Tartuffe ?
LE PREMIER
Le commis Billard (2) est un tartuffe, l'abbé Grizel est un tartuffe ;
(i) L'Avare », addition au texte de Diderot.
(2) Est-ce dans Voltaire, est-ce dans Grimm, que Naigeon a pris ces exemples? Voltaire revient plus d'une fois sur Billard et Grizel:
Ce cher Monsieur Billard et son ami Grizel, Grands porteurs de cilice et chanteurs de missel
PARADOXE SUR LE COxMÉDIEN
Manuscrit de Saint Pélersbourg.
mais il n'est pas le Tartuffe. Le fînancier Toiaard était un avare, mais il n'était pas l'Avare (1). L'Avare et le Tartuffe ont été fails d'après tous les Toiaards et tous les Grizels du monde ; ce sont leurs traits les plus généraux et les plus marqués, et ce n'est le portrait exact d aucun, aussi personne ne s'y reconnait-il.
Les comédies de verve et même de caractère sont exagérées. La plaisanterie de société est une mousse légère qui s'évapore sur la scène; la plaisanterie de théâtre est une arme tranchante qui blesserait dans la société. On n'a pas pour des êtres imaginaires le ménagement qu'on doit à des êtres réels.
La satire est d'un tartuffe, et la comédie est du Tartuffe. La satire poursuit un vicieux, la comédie poursuit un vice. S'il n'y avait eu qu'une ou deux Précieuses ridicules, on en aurait pu faire une satire, mais non pas une comédie.
Allez-vous-en chez La Grenée (2), demandez-lui la Peinture, et il croira
Qui prenaient notre argent pour mettre en œuvres pics.
[Le père ?iicodême et Jeannot.)
La banqueroute frauduleuse de Billard, en 1760, ruina quantité de petites gens. Billard fut condamné au pilori, mais la sentence ne fut exécutée qu'au mois de février 1772. L'abbé Grizel, directeur de Billard, fut impliqué dans Taffaire, et, faute de preuves, fut acquitté par les juges, mais non par l'opinion. Ce Grizel reparaît ailleurs dans Voltaire, et notamment au 18* chant de la Pucelle ; les vers ne valent pas la peine d'être cités ; mais Voltaire y a joint une note assez curieuse. Toinard n'est pas nommé par Voltaire ; mais d'autres écrivains en parlent longuement. On peut voir ce que dit de lui le journal de Barbier. La Correspondance de Grimm abonde, elle aussi, en détails sur « Saint Billard », caissier général de la poste, et sur le sous-pénitencier de l'église de Paris, « Saint Grisel. » Correspondance dcGrimm, t. Vllf, p. 485 et 486.
(1) Le manuscrit de S*-Pétersbourg offre ici une leçon fautive : « Le financier Toinard était un avare, mais il n*était pas avare.
(2) Cette amplification sur les figures allégoriques de La Grenée se trouve déjà, dans ce qu'elle a d'essentiel, chez Diderot lui-même. Voici ce qu'on lit, en effet, dans le Salon de 4161 : « Ces deux petits tableaux m'appartiennent,.. L'un montre une femme couronnée de lauriers, la tète et les regards tournés vers le ciel, dans un accès de verve... L'autre représente une femme sérieuse, pensive, en méditation, le coude posé sur un bureau, et la tête appuyée sur sa main... Une femme qui compose n'est pas la Poésie ; une femme qui médite n'est pas la Philosophie ». Diderot, iEuv. compl., t. XI, p. 66.
Manuscrit de Saint-Pétersbourg.
avoir satisfait à voire demande, lorsqu'il aura placé sur sa toile une femme devant un chevalet, la palelte passée dans le pouce, et le pinceau à la main. Demandez-lui la Philosophie^ et il croira l'avoir faite, lorsque, devant un bureau, la nuit, à la lueur d'une lampe, il aura appuyé sur le coude une femme en négligé, échevelée et pensive, qui lit ou qui médite. Demandez-lui la Poésie^ et il peindra la même femme dont il ceindra la tète d'un laurier, et k la main de laquelle il placera un rouleau. La Musique^ ce sera encore la même femme avec une lyre au lieu du rouleau. Demandez-lui la Beauté^ demandez même cetti*. figure à un plus habile que lui, ou je me trompe fort, ou ce dernier se persuaderaque vous n'exigez de son art que la figure d'une belle femme. Votre acteur et ce peintre tombent tous deux dans le môme défaut, et je leur dirai (1) : Votre tableau, votre jeu ne sont que des portraits d'individus fort au-dessous de l'idée générale que le poète a tracée, et du modèle vivant dont je me promettais la copie. Votre voisine est belle, très belle, d'accord ; mais ce n'est pas la Beauté. 11 y a aussi loin de votre ouvrage à votre modèle, que de votre modèle à Tidéal.
LE SECOND
Mais ce modèle idéal ne serait-il pas une chimère ?
LE PREMIER
Non.
LE SECOND
Mais puisqu'il est idéal, il n'existe pas. Or, il n'y a rien dans l'entendement qui n'ait été dans la sensation.
LE PREMIER
Il est vrai. Mais prenons un art à son origine, la sculpture par exemple. Elle copia le premier modèle qui se présenta. Elle vit ensuite qu'il y avait des modèles moins imparfaits, qu'elle préféra. Elle corrigea les défauts
(1) « Je demanderai donc à cet artiste : Si vous aviez choisi pour modèle la plus belle femme que vous connussiez, et que vous eussiez rendu avec le plus grand scrupule tous les charmes de son visage, croiriez-vous avoir représenté la Beauté ? Si vous nie répondez que oui, le dernier de vos élèves vous démentira, et vous dira que vous avez fait un portrait. » Diderot, Salon de 1767, Œuv. compL, t. XI, p. 9.
Manuscrit de Saint-Pilerabourg, moios grossiers, jusqu'à ce que, par uue loogue suite de travaux, elle alteigoltuoe figure qui n'était plus dans la nature.
LE SECOND
Et pourquoi ?
LE PREMIER
C'est qu'il est impossible que le développement d'une machine aussi compliquée qu'un corps animal soit régulier. Allez aux Tuileries ou aux Champs-Elysées un beaujour <ie Tête ; considérez toutes les Temmes qui rempliront les allées, et vous n'en trouverezpas une seule qui ait les deux coins de la bouche parraitemenl semblables (1). La Danaé du Titien esl un portrait ; l'Amour, placé au pied de sa couche, est idéal, Dansun lableaude Raphael.quiapassé de la galerie deM.deThiersdanscellede Catherine 11, le Saint-Joseph est une nature commune ; la Vierge est une femme réelle ;rEnraDt Jésus esl idéal. Mais si vous en voulez savoir davantage sur ces principes spéculaliTs de l'art, je vous communiquerai mes Salons (2/.
(I) B Ne convencï-vous pas qu'inJ(5pendarainent des formations journalières et habituelles qui auraient bientôt g:Ué ce que Nature aurait supérieurement Tait, il est impossible d'imaginer, entre tant de causes qui agissent et rfagissenl dans la formation, le développemenl, l'accroissement d'une machine aussi compliquée, un équilibre si rigoureux et si continu, que rien n'eût pécliû d'aucun côté, ni par excès, ni par défaut? Convenez que, si vous n'êtes pas frappé de ces observations, c'est que vous n'avez pas eu la première teinlured'analomie, de pliysiologie, la première notion de la nature. Consenes dn moins que sur celte mullitude de têtes dont les allées de nos jardins fourmillent un beaujour, vous n'en trouverez pas une dont un des prolils ressemble à l'autre proHI ; pas une dont un des côtés de la bouche ne diffère sensiblement de l'autre cvté. • Diderot, Salon de (767. (Euv. compi., t. XI, p. 1 1 .
(21 Ces ri Salions o, auxquels nous renvoie cette seconde rédaction du Paradoxe. ne furent édités qu'asseï longtemps apris la raoït de Diderot. C'est d'abord le Salon de 1765, imprimé pour la première fois par Ruisson en 1795, et ri'-imprimé, en 1798, par Naigeon, sans les notes de Grinim. C'est surtout le Stilon de I7G7, publié pour la première fois (1798] par le même Xaigeon, à côté du Salonde 17 OS. de l'Essai sur la Peinture et des Pensées dètackces sur la Peinture.
Le premier Salon, écrit par Diderot pourCrimm, parut en partie, le 1" novembre 1T39, dans la Correspondance ; la publication n'en fut complétée qu'en 1857, par Walferdin, Le Salon fie 1761 fut édité en 1819 ; celui de 1763 parut en 1857. Ce qui frappe dans ces premiers Salons, c'est leur brièveté, l.e Salon de /76'5, beaucoup plus développé que les précédents, fut imprimé en 1795; Naigeon le réédita, en y ajoutant certains ■ passages >> et <i plusieurs articles importants > ; il supprimait, en revanche, les notes de Grimm,« ces notes de Grimm »,
Manuscrit de Saint Pétersbourg.
LE SECOND
J'en ai enleDdu parler avec éloge par un homme d'un goût fin et d'uQ esprit délicat.
LE PREMIER
M. Suard.
LE SECOND
Et par une femme qui possède tout ce que la pureté d'une àme angélique ajoute à la finesse du goût.
LE PRIfMlER.
M°>« Necker.
Mais rentrons dans notre sujet.
LE PREMIER
J*y consens, quoique j'aime mieux louer la vertu que de discuter des questions assez oiseuses.
LE SECOND
Quinault-Dufresne, glorieux de caractère, jouait merveilleusement le Glorieux.
LE PREMIER
Il est vrai ; mais d'où savez-vous qu'il se jouât lui-même ? Ou pourquoi la nature n'en aurait-elle pas fait un glorieux très approché de la
dira M. Tourneux, " que Naigeon traite avec tant de dédain, quoique les siennes soient fort loin de les égaler toujours par là propos et la finesse. » A la même date (1798), Naigeon publiait l'énorme Saloîi de 1767, qm. h lui seul, occupe dans l'édition Assézat et Tourneux, près de 400 pages. Avec les Salons qui suivirent, nous revenons à des proportions beaucoup moins démesurées. Le Salon de 1769 y publié, pour une partie, en 1819, imprimé en entier en 1857, contient un peu moins de 76 pages; celui de 1771, imprimé pour la première fois en 1857 avec ceux de 1775 et de 1781, en contient 82 ; le Salon de 1775 est un petit dialogue de 25 pages, celui de 1781 en a une quarantaine.il est à souhaiter qu'on retrouve la trace d'un manuscrit autographe du Salon de 1767, qui, paraît-il, existe, et qui aurait été montré, il n'y a pas très longtemps, à l'administrateur de la Bibliothèque nationale ; la comparaison de ce manuscrit autographe avec le texte du Salon que Naigeon a publié, aurait son importance.
Manuscrit de Saint-Pélersbourg.
limite qui sépare le beau réel du beauidéal, limite sur laquelle se jouent les difléreutes écoles ?
LK SECOND
Je ne vous entends pas.
LE PREMIER
Je suis plus clair dans mes Salons, où Je vous conseille de lire le morceau sur la Beauté en général (1). En attendant, dites-moi, Quinault-Dufresne est-il Orosmane ? Non. Cependant, qui est-ce qui Ta remplacé et le remplacera dans ce rôle? Etait-il l'homme d\x Préjugé à la mode ? Non. Cependant avec quelle vérité ne le jouait-il pas I
LE SECOKD.
Avons entendre, le grand comédien est tout et n'est rien.
LE PREMIER
Et peut-êlre est-ce parce qu'il n'est rien qu'il est tout par excellence, sa forme particulière ne contrariant jamais les formes étrangères qu'il doit prendre.
Entre tous ceux qui ont exercé futile et belle profession de comédiens ou de prédicateurs laïcs (2), un des hommes les plus honnêtes, un des
(1) Par ces expressions « la Beauté en générai » Naigeon désigne la dissertation philosophique qui sert de préface au Salon de 4161, Elle a pour titre : « A mon ami Monsieur Grimra. » Elle ofTre plus d'un point de rapport avec les additions du Paradoxe.
(2) L'expression « prédicateurs laïcs » semble résumer un passage du Second entretien sur le Fils naturel : « J'étais chagrin, quand j'allais au spectacle et que je comparais l'utilité des théâtres avec le peu de soin qu'on prend à former les troupes. Alors je m'écriais : Ah ! mes amis, si nous allons jamais à la Lampedouse fonder, loin de la terre, au milieu des flots de la mer, un petit peuple d'heureux ! Ce seront là nos prédicateurs^ et nous les choisirons, sans doute, selon l'importance de leur ministère. Tous les peuples ont leurs sabbats, et nous aurons aussi les nôtres. Dans ces jours solennels, on représentera une belle tragédie qui apprenne aux hommes à redouter les passions, une bonne comédie qui les instruise de leurs devoirs, et qui leur en inspire le goût. » Diderot, Œuv. compl , t. Vil, p. 108. L'expression de Naigeon a peut-être encore plus de ressemblance avec une autre ligne de Diderot dans les Lettres à MUc Jodin, éditées, nous le rappelons, en 1821, mais écrites avant 1778, c'est-à-dire avant lachévement du Paradoxe. « Si j'avais Tilme, l'organe et la figure de Quinault-Dufresne, demain je monterais sur la scène, et je me' tiendrais plus
Manuscrit de Saint' Pélersbouvg.
hommes qui en avaient le plus la physionomie, le ton et le maintien, le frère du Diable boiteux, de Gil Blas, du Bachelier de Salamanque^ Montmesnil...
LE SECOND
Le fils de Le Sage, père commun de loule cette plaisante famille...
LE PREMIER
Faisait avec un égal succès Ariste dans la Pupille^ Tartufe dans la comédie de ce nom, Mascarille dans les Fourberies de Scapin^ Tavocat de M. Guillaume dans la Farce de Pathelin,
LE SECOND
Je l'ai vu.
LE PREMIER
Et, à votre grand étonnement, il avait le masque de ces différents visages. Ce n'était pas naturellement, car nature ne lui avait donné que le sien; il tenait tous les autres de Tart.
Est-ce qu'il y aune sensibilité artificielle? Mais, soit factice, soit innée, la sensibilité n'a pas lieu dans tous les rôles. Quelle est donc la qualité acquise ou naturelle qui constitue le grand acteur dans VAvarey le Joueur ^ le Flatteur^ le Grondeur^ le Médecin malgré /wi, l'être le moins sensible et le plus immoral que la poésie ait encore imaginé, le Bourgeois gentilhomme^ le Malade et le Cocu imaginaire ; dans Néron^ Mithridate, Alrée^ Phocas^ Sertorius, et tant d'autres caractères tragiques ou comiques, où la sensibilité est diamétralement opposée à Tesprit du rôle ? La facilité de connaître et de copier toutes les natures. Croyez-moi, ne multiplions pas les causes lorsqu'une suffit à tous les phénomènes.
Tantôt le poète a senti plus fortement que le comédien, tantôt, et plus souvent peut-être, le comédien a conçu plus fortement que le poète, et rien n'est plus dans la vérité que cette exclamation de Voltaire, entendant laClairondans une de ses pièces : « Est-ce bien moi qui ai fait cela? »
honoré de faire verser des larmes au méchant même sur la vertu persécut(';e, que de débiter dans une chaire, en soutane et en bonnet carré, des fadaises religieuses qui ne sont intéressantes que pour les oisons qui les croient... J'aime mieux les prédicateurs sur les planches que les prédicateurs dans le tonneau. » Diderot, OEuv. compL, t. XIX, p. 397.
Manuscrit de Saint-Pétersbourg ,
Est-ce que la Clairon en sait plus que Voltaire ? Dans ce moment, du moins, son modèle idéal, en déclamant, était bien au delà du modèle idéal que le poète s'était fait en écrivant. Mais ce modèle idéal n'était pas elle. Quel était donc son talent? Celui d'imaginer un grand fantôme et de le copier de génie (i). Elle imitait le mouvement, les actions, les gestes, toute Texpression d'un être fort au-dessus d'elle. Elle avait trouvé ce qu'Escliine, récitant une oraison de Démoslhène, ne put jamais rendre, le mugissement de la béte. Il disait à ses disciples : Si cela vous affecte si fort, qu'aurait-ce donc été, si audivissetis bestiam mugienteml Le poète avait engendré Tanimal terrible, la Clairon le faisait mugir (2).
Ce serait un singulier abus de mots que d'appeler sensibilité cette facilité de rendre toutes natures, même les natures féroces. La sensibilité, selon la seule acception qu'on ait donnée jusqu'à présent à ce terme, est, ce me semble, cette disposition compagne de la faiblesse des organes, suite de la mobilité du diaphragme, de la vivacité de Timagination, de la délicatesse des nerfs, qui incline à compatir,àfrissonner,à admirer,t\craindre,àse troubler, à pleurer, à s'évanouir, à secourir, à fuir, à crier, à perdre la raison, à exagérer, à mépriser, à dédaigner, à n'avoir aucune idée précise du vrai, du bon et du beau, à être injuste, à être fou. Multipliez les âmes sensibles, et vous multiplierez en même proportion les bonnes et les mauvaises actions en tout genre, les éloges et ies blâmes outrés (3).
(1) L'expression « un grand fantôme » ne vaut pas celle de Diderot : • un être fort au-dessus d'elle »; le mot fantôme revient souvent dans le manuscrit de Naigeon, et le mot devient le prétexte, le point de départ de certaines amplifications: celle du « grand mannequin », celles des « revenants dans les cimetières b que des enfants contrefont « en élevant au-dessus de leurs têtes un grand drap blanc ». et vers la fm du Paradoxe, celle des enfants qui s'épouvantent les uns les autres en tenant leurs petits pourpoints courts élevés au-dessus de leur tête, en s'agitant et en imitant de leur mieux la voix rauque et lugubre d'un fantôme qu'ils contrefont. »
(2) Ce rapprochement des noms de la Clairon et de Démostht^ne est bien inattendu ; l'image finale, appliquée au jeu de l'actrice, est singulièrement forcée
(3) Ici le manuscrit de Naigeon présente, comme en beaucoup d'autres endroits, deux leçons assez divergentes. On lit aisément sous les ratures, e et vous multiplierez en même proportion les injustices en tout genre, les éloges et les blâmes outrés. » L'auteur du manuscrit a remplacé le mot âijM.sfeces par « les bonnes et les mauvaises actions », qui introduit une idée toute différente. On comprend bien
Manuscrit de Saint Pétersbourg.
Poètes, travaillez-vous pour une nation délicate, vaporeuse et sensible? renfermez-vous dans les harmonieuses, tendres et touchantes élégies de Racine: elle se sauverait des boucheries de Shakespeare. Ces âmes faibles sont incapables de supporter des secousses violentes. Gardez- vous bien de leur présenter des images trop fortes. Monlrez-leur, si vous voulez,
Le fils tout d(!^gouttant du mourtro de son père, Et, sa têto à la main, demandant son salaire ;
mais n'allez pas au delà.Si vous osiez leur dire avec Homère : « Où vas-tu «malheureux ? Tu ne sais donc pas que c'est à moi que le ciel envoie les enfants des pères infortunés ?Tu ne recevras point lesderniers embrasseroents de fa mère; déjà je te vois étendu sur la terre, déjà je vois les oiseaux de proie, rassemblés autour de ton cadavre, t'arracher les yeux de la télé en battant les ailes de joie :» ; toutes nos femmes s'écrieraient, en détournant la tête : « Ah I l'horreur I » Ce serait bien pis si ce discours, prononcé par un grand comédien, était encore fortifié de sa véritable déclamation.
Je suis tenté de vous interrompre (1) pour vous demander ce que vous pensez de ce vase présenté à Gabrielle de Vergy (2), qui y voit le cœur saDgiant de son amant.
que la sensibilité produise des exagérations de jugement, soit en bien, soit en mal ; mais il est plus difficile d'admettre qu'elle puisse multiplier « les bonnes et les mauvaises actions » en se répandant chez les hommes. En tout cas le sens de la phrase est très modifié. Dans la première version, les mots « les éloges et les blAnies outrés » expliquaient le mol « injustices » qui ne peut pas être pris pour l'équivalent de « les bonnes et les mauvaises actions. » Est-ce sa j)ropre pensée que Naigeon corrige ? Est-ce la pensée d'un autre ? Cet autre est- il Diderot? Nous sommes obligés, à notre grand regret, de laisser ces questions sans réponse.
(i) Ici commence une interpolation postérieure à toutes celles dont le manuscrit de Naigeon porte la trace; car elle n'a pas été introduite dans ce manuscrit.
Elle se compose de deux digressions ; dans l'une, à propos d'une scène de mélodrame, l'interpolateur rappelle les audaces du théâtre grec : dans l'autre, il analyse un drame, dont Diderot n'a amais écrit que le plan, et auquel il avait donné ce titre, le Shériff,
(2) Il s'agit de la tragédie de du Belloy, représentée, le 12 juillet de l'année 1777, pour la première fois. Elle était imprimée depuis 1770. On en parlait déjà
Manuscrit de Sainl-Pëtersbotirg.
LE PREMIER
Je VOUS répondrai qu'il faut être conséquent, el que, quand on se révolte contre ce spectacle, il ne faut pas souffrir qu'QEdipe se montre avec ses yeux crevés, et qu'il faut chasser de la scène Philoctète tourmenté de sa blessure, et exhalant sa douleur par des cris inarticulés. Les anciens avaient, ce me semble, une autre idée de la tragédie que nous, et ces anciens-là, c'étaient les Grecs, c'étaient les Athéniens, ce peuple si délicat, qui nous a laissé en tout genre des modèles que les autres nations n'ont point encore égalés. Eschyle, Sophocle, Euripide ne veillaient pas des années entières pour ne produire que de ces petites impressions passagères qui se dissipent dans la gaieté d'un souper. Ils voulaient profondément attrister sur le sort des malheureux ; ils voulaient non pas amuser seulement leurs concitoyens, mais les rendre meilleurs.
bien avant cette date. Griram nous apprend, dans sa correspondance du mois de juin 176G, que « ce sujet de romance tragique tente tous les poètes, depuis qu'on sait que M. du Belloy Ta traité... » Mais ce n'est pas avant 1777 que l'auteur de celte interpolation tardive en a eu Tidée. Elle lui a été suggérée par l'article de juillet 1777 de la Correspondance \ on en jugera par cette citation : « ... On n'avait point encore vu, du moins sur la scène française, une impression pareille à celle que produisit le moment où Gabrielle. découvrant la coupe fatale où elle croit trouver le poison qui doit terminer ses tristes jours, y voit le cœur sanglant de Raoul. Au même instant, la salle se remplit d'applaudissements et de huées, de cris d'admiration et de cris d'horreur ; plusieurs femmes s'évanouirent, quelques-unes tombèrent en convulsion... Beaucoup de gens sont persuadés que le dénouement de Gabrielle n'eût paru aux yeux de tout le monde qu'une atrocité dégoûtante, si l'on ne nous avait pas accoutumés depuis quelques années à ces spectacles d'horreur, en profanant le théâtre consacré aux chefs-d'œuvre de Corneille et Racine par l'imitation sacrilège de tant de productions monstrueuses du théâtre anglais. Nous ne disputerons point avec ces messieurs, nous les prierons seulement de vouloir bien nous dire, sans se fâcher, en quoi l'idée d'un vase qui renferme un cœur sanglant, mais dont les yeux du spectateur ne peuvent rien voir, est plus horrible que la coupe d'Atrée, la tôte encore fumante du fils d'Agave, les yeux d'Œdipe arrachés et dégouttants de sang, le réveil d'Hercule au milieu de ses enfants égorgés, etc. Toutes ces horreurs, cependant, ne sont point du théâtre anglais ; elles appartiennent au nôtre ou à celui des Sophocle et des Euripide, que nos plus grands maîtres se sont fait gloire d'imiter. » Ce développement est probablement de Meister. En juillet 1777, Grimra était à Saint-Pétersbourg, et ù la veille de partir pour la Suède. Correspondance de Grimm, t. XI, p. 491.
Manuscrit de Saint-Pétersbourg.
Avaient-ils lorl ? Avaient-ils raison? Pour cet effet, ils faisaient courir sur la scène les Euménides suivant la trace du parricide, et conduites par la vapeur du 3ang qui frappait leur odorat (l).Ils avaient trop de jugement pour applaudira ces imbroglios, à ces escamotages de poignards, qui ne sont bons que pour des enfants.IJne tragédie n'est, selon moi, qu'une belle page historique qui se partage en un certain nombre de repos marqués. On attend le shérif. Il arrive (2). Il interroge le seigneur du village. Il lui propose d'apostasier. Celui-ci s'y refuse. Il le condamne à mort; il l'envoie dans les prisons. La fille vient, lui demande la grâce de son père. Le shérif
(1) La phrase sur les Euménides nous ramène de Meister à Diderot. Nous la retrouvons dans le Plan d'une Université en RussiCy dont Naigeon, le premier, a publié, en 1798, un résumé et des extraits : « Il (Eschyle) est sublime, lorsqu'il exorcise Oreste, qu'il réveille les Euménides qu'il avait endormies, qu'il les fait errer sur la scène et crier : Je sens la vapeur du sang, je sens la trace du parricide, je la sens, je la sens... » Diderot, OEuv.compl., t. III, p. 481.
(2) Le plan du Shcriff no, été édité qu'en 1875, par Assézatet Tourneux, d'après la copie manuscrite de l'Ermitage. Ce plan se trouve dans le quatorzième volume de la collection des manuscrits de Diderot, et ce quatorzième volume contientprécisémentla rédaction du Paradoxe sur le comédien, conforme, à quelques détails près, à l'édition princeps, donnée par Sautelet en 1830. Il n'est pas sans intérêt de remarquer que parmi les treize ouvrages de Diderot contenus dans ce quatorzième volume de la collection de Saint-Pétersbourg, figure, avec le plan du Shériff, un autre écrit dont il a été fait usage pourles remaniements du Paradoxe : c'est(n°ll) la comédie en quatre actes : Est-il bon ? Est-il méchant ? ouVOfflcieux Persiffleur, ou celui qui les sert tous et qui n'en contente aucun. Le projet du S/ieri^' avait été communiqué par Diderot à quelques-uns de ses amis, et nous savons par Grimm que l'un des confidents lui vola l'idée et fit du plan de drame une nouvelle. « M. Dorât a pris ce sujet (Sylvie et Molhésof)li M. Diderot. Il y a plus de douze ans que je connais à ce philosophe un projet de tragédie, intitulée le Skériff, etc., etc.. M. Dorât, ainsi qu'une foule d'autres frelons, va quelquefois se fourrer dans la ruche de l'abeille ; ils lui emportent son miel et s'imaginent qu'ils vont en faire comme elle, et ils ne savent pas seulement ce qu'on peut faire de celui qu'ils lui ont emporté. L'abeille, de son côté, qui se sent riche et inépuisable, ouvre sa ruche à tous ces frelons, et ne sent pas que le miel qu'ils dérobent est perdu, et que, pendant qu'ils bourdonnent autour d'elle, elle perd elle-même le temps de faire son miel. Voilà l'histoire du philosophe Diderot, livré par sa bonhomie et la facilité de son caractère à l'indiscrétion de tous les importuns de Paris ; voilà pourquoi le Shériff et vingt autres ouvrages de génie ne sont et ne seront pas faits, et voilà pourquoi son ami se meurt de douleur et de regrets. » Correspondance de Grimm, t. VIII, p. 392.
la lui accorde aune condilion ré voilante. Le seigneur du village esl mis à mort. Les habitants poursuivent le shérif; il fuit devant eux. L'amant de la fille du seii^neur lélend mort d'un coup de poignard, et l'atroce intolérant meurt au milieu des imprécations. Il n'en faut pas davantage à un poète pour composer un grand ouvrage. Que la fille aille interroger sa mère sur son tombeau pour en apprendre ce qu'elle dit à celui qui lui a donné la vie. Qu'elle soit incei laine sur le sacrifice de l'honneur que l'on exige d'elle. Que, dans celle incertitude, elle tienne son amant loin d'elle, et se refuse aux discours de sa passion. Qu'elle oblienne la permission devoir son père dans les prisons. Que son père veuille l'unir à son amant, et qu'elle n'y consente pas. Qu'elle seprostitue, que, tandis qu'elle se prostitue, son père soit mis à mort. Que vous ignoriez la prostitution jusqu'au moment où son amant, la trouvant désolée de la mort de son père qu'il lui apprend, il en apprend le sacrifice qu'elle a fait pour le sauver. Qu'alors le shérif, poursuivi par le peuple, arrive, et qu'il soil massacré par l'amant. Voilà une partie des détails d'un pareil sujet.
LE SECOND
Une partie ?
LE PREMIER
Oui, une parlie. Est-ce que les jeunes amants ne proposeront pas au seigneur du village de le sauver ? Est-ce que leshabilants ne lui proposeront pas d'exterminer le shérif et ses satellites ? Est-ce qu'il n'y aura pas un prêtre défenseur de la tolérance ? Est-ce qu'au milieu de cette journée de douleur, l'amant restera oisif ? Est-ce qu'il n'y a pas des liaisons à supposer entre ces personnages ? Est-ce qu'il n'y a aucun parti à tirer de ces liaisons ? Est-ce qu'il ne peut pas, ce shérif, avoir élé l'amant de la fille du seigneur du village ? Esl-ce qu'il ne revient pas l'àme pleine de vengeance et contre le père qui l'aura chassé du bourg, et contre la fille qui l'aura dédaigné ? Que d'incidenls importants on peut tirer du sujet le plus simple quand on a la palience de le méditer ! Quelle douleur ne peut-on pas leur donner quand on est éloquent ! On n'est point poète dramatique sans être éloquent. Et croyez-vous que je manquerai de spectacle ? Cet interrogatoire, il se fera dans tout son appareil. Laissez-moi disposer de mon local, et mêlions fin à cet écart.
Je te prends à témoin, Roscius anglais, célèbre Garrick ; loi qui du
PARADOXE SUR LE COMÉDIEN lit
consentement unaninie de toutes les nations subsistantes, passes pour le premier comédien qu'elles aient connu (i)» rends hommage à la vérité. Ne m'as-tu pas dit que, quoique tu sentisses fortement, ton action serait faible si, quelle que fût la passion, ou le caractère, que tu avais à rendre, tu ne savais Relever par la pensée à la grandeur d'un fantôme homérique auquel lu cherchais à ^identifier ? Lorsque je t'objectai (2) que ce n'élfdt donc pas d'après toi que tu jouais, confesse ta réponse : ne m'avouas-tu pas que tu t'en gardais bien, et que tu ne paraissais si étonnant sur la scène que parce que tu montrais sans cesse au spectacle un être d'imagination qui n'était pas toi?
LE SECOND
L àme d'un grand comédien a été formée de l'élément subtil dont notre philosophe remplissait l'espace, qui n'est ni froid, ni chaud, ni pesant, ni léger, qui n'affecte aucune forme déterminée, et qui, également susceptible de toutes, n'en conserve aucune.
LE PREMIER
Un grand comédien n'est ni un piano forte, ni une harpe, ni un clavecin, ni un violon, ni un violoncelle ; il n'a point d'accord qui lui soit propre,
(1) Le manuscrit de Naigeon contient ici quelques lignes de plus que le manuscrit de Saint Pétersbourg etTéditionde 4830. G'estque l'incidente « prodige de la nature, etc., jusqu'à « rends hommage à la vérité », a été reportée plus haut par l'auteur du remaniement ; il l'a insérée dans le premier développement sur le jeu de Garrick.
(2i On a icL le résumé d'un dialogue écrit par Diderot, mais qui aurait eu lieu entre Garrick et le chevalier de Chaslellux : « Quelque sensible que Nature ait pu vous former, si vous ne jouez que d'après vous-même, ou la nature subsistante la plus parfaite que vous connaissiez, vous ne serez que médiocre. — Médiocre, et pourquoi cela? —C'est qu'il y a pour vous, pour moi, pour le spectateur, tel homme idéal possible qui, dans la pos-ilion donnée, serait bienautrement afTeclé que vous. Voilà l'être imaginaire (juc vous devez prendre pour modèle. Plus fortement vous lavez conçu, plus vous serez grand, rare, merveilleux et sublime. — Vous n'êtes donc jamais vous? — Je m'en garde bien. Ni moi, monsieur le Chevalier, ni rien que je connaisse précisément autour de moi. Lorsque je m'arrache les entrailles, lorsque je pousse des cris inhumains, ce ne sont pas mes entrailles, ce ne sont pas mes cris, ce sont les entrailles, ce sont les cris d'un autre que j'ai conçu et qui n'existe pas. » Diderot, Salon de 1767. OEuv. compL, t. XI, p." 16.
Manuscrit de Saint-Pélersbourg,
mais il prend l'accord et le ton qui conviennent à sa partie, et il sait se prêter à toutes. J*ai une haute idée du talent d'un grand comédien ; cet homme est rare, aussi rare, et peut-ôtre plus grand que le poète (i).
Celui qui dans la société se propose et a le malheureux talent de plaire à tous, n'est rien, n'a rien qui lui appartienne^ qui le distingue, qui engoue les uns et qui fatigue les autres. Il parle toujours et toujours bien ; c'est un adulateur de profession, c*est un grand courtisan, c'est un grand comédien.
LE SECOND
Un grand courtisan (2), accoutumé, depuis qu'il respire, au rôle d'un pantin merveilleux, prend toutes sortes de formes, au gré de la ficelle qui est entre les mains de son maître.
LE PREMIER
Un grand comédien est un autre pantin merveilleux dont le poète tient la ficelle, et au]uelil indique k chaque ligue la véritable forme qu'il doit prendre.
LE SECOND
Ainsi, un courtisan^ un comédien, qui ne peuvent prendre qu'une forme,
(1) « Leur fonction exige, pour y exceller, de la figure, de la dignité, de la voix, de la mémoire, du geste, de la sensibilité, de rinteUigence, de la connaissance môme des mœurs et des caractères, en un mot, un grand nombre de qualités que la nature réunit si rarement dans une môme personne, qu'on compte plus de grands acteurs que de grands comédiens. » Diderot, Dict, encyclopédique. Œuv. compl.y t. XIV, p. 196.
(2) La Correspondance littéraire de décembre 1790 contient un Essai sur Vart de ramper, à l'usage des courtisans j facétie philosophique tirée des manuscrits de feu M. le baron d Holbach. Voici le ton de cet écrit : « L'abnégation véritable est celle d'un courtisan pour son maître. Voyez comme il s'anéantit en sa présence ! Il devient une pure machine, ou plutôt il n'est plus rien ; il attend de lui son être, il cherche à démôler dans ses traits ceux qu'il doit avoir lui-môme ; il est comme une cire molleprête à recevoir toutes les impressions qu'on voudra lui donner. » Naigeon a été le collaborateur de d'Holbach et l'éditeur de plus d'une de ses œuvres. S'est-il ici, et à la fin du Paradoxe, souvenu de VEssai sur Vart de ramper à l'usage des courtisans ? A-t-il attendu jusqu'en 1790 pour en faire usage ? Ou bien avait-il eu connaissance plus tôt, et en manuscrit, de cette étude assez spirituelle dans son ironie un peu apprêtée? Il est permis de se poser ces questions, sans avoir de réponse à y faire.
Manuscrit de SainUPétersbourg,
quelque belle, quelque ioléressante qu'elle soit, ne sont que deux mauvais pantins.
LE PREMIER
Mon dessein n^est pas de calomnier une profession que j'aime et que j'estime, je parle de celle du comédien (1). Je serais désolé que mes observations, mal interprétées, attachassent l'ombre du mépris à ces hommes d'un talent rare et d'une utilité réelle, aux fléaux du ridicule et du vice, aux prédicateurs les plus éloquents de l'honnêteté et de la vertu (2), à la verge dont l'homme de génie se sert pour châtier les méchants et les faux. Mais tournez les yeux autour de vous, et vous verrez que les personnes d'une gaieté continue n^ont ni de grands défauts ni de grandes qualités, que communément les plaisants de profession sont des hommes frivoles, sans aucun principe solide; et que tous ceux qui, semblables à certains personnages (3) qui circulent dans nos sociétés, n'ont aucun caractère, excellent à les jouer tous.
Un comédien n'a-t-il pas un frère, une mère, une femme, des enfants, des frères, des sœurs, des connaissances, des amis, une maîlrese? S'il était doué de cette exquise sensibilité qu'on regarde comme la qualité prin-
(1) fl Loin de nous », disait Cailhava, dans son Art de la comédie^ « la pitoyable affectation de déclamer avec humeur contre les comédiens : loin de nous surtout la plus petite envie de dégrader leur profession ». T. IV, p. 485.
(2) Celte expression de « prédicateurs », appliquée aux comédiens, a déjà fait l'objet d'une note développée.
(3) Ici le manuscrit de Naigeon nous fournit une indication assez utile. Au lieu deTexpression vague « certains personnages qui circulent dans nos sociétés», qui est la leçon de l'édition de 1830, il nous donne trois noms propres, « le comte d'Albaret, Touzet, l'abbé de Ganaye. » A l'aide de ces noms, il est aisé de retrouver le passage de Grimm résumé ici ; c'est une dissertation sur la comédie de société et les proverbes dramatiques de Carmontelle.il y est assez longuement question de d'Albaret et de Touzet. Le développemcnlsurTouzet se termine ainsi : « Une remarque assez générale etassez singulière, c'est que presque touscesgens qui imitent avec tant d'esprit en ont eux-mêmes très peu, et quand ils cessent d'être le personnage qu'ils ont choisi, et qui vous amuse tant, ils deviennent insipides et tristes, parce qu'ils ne sont plus qu'eux, n Corresp.de Grimm, t. IX, p. 263.
Grimm revientune seconde fois sur ce Touzet et ses imitàtions«d'une vérité surprenante ». « Touzet, dit-il, n'a point d'esprit dans la société quand il n'est que lui. Celte pauvreté de tête, lorsqu'il n'est pas en représentation, lui est commune avec tous ceux qui font le même métier, comme j'ai souvent eu occasion de le remarquer. » Correspondance de Grimm, t. IX, p. 460.
m PARADOXE SUR LE COMÉDIEN
Manuscrit de Saint-Pétersbourg,
cipale de son étal, poursuivi comme nous et atteint d'une iûGnité de peines qui se succèdent, et qui tantôt flétrissent nos âmes et tantôt les déchirent, combien lui resterait-il de jours à donner à notre amusement ? Très peu. Le gentilhomme de la Chambre interposerait vainement sa souveraineté, le comédien serait souvent dans le cas de lui répondre : a Monseigneur, je ne saurais rire aujourd'hui », ou « c'est d'autre chose que des soucis d'Agamemnon que je veux pleurer ». Cependant, on ne s'aperçoit pas que les chagrins de la vie, aussi fréquents pour eux que pour nous, et beaucoup plus contraires au libre exercice de leurs fonctions, les suspendent souvent.
Dans le monde, lorsqu'ils ne sont pas bouffons, je les trouve polis, caustiques et froids, fastueux, dissipateurs, intéressés, plus frappés de nos ridicules que touchés de nos maux ; d'un esprit assez rassis au spectacle d'un événement fâcheux ou au récit d'une aventure pathétique; isolés, vagabonds, à Tordre des grands ; peu de mœurs, point d'amis, presque aucune de ces liaisons saintes et douces qui nous associent aux peines et aux plaisirs d'un autre qui partage les nôtres. J'ai souvent vu rire un comédien hors de la scène, je n'ai pas mémoire d'en avoir jamais vu pleurer un. Cette sensibilité qu'ils s'arrogent et qu'on leur alloue, qu'en font-ils donc? La laissent-ils sur les planches quand ils en descendent, pour la reprendre quand ils y remontent?
Qu'est-ce qui leur chausse le soc ou le cothurne (l) ? Le défaut d'éduca-
11) « Lorsqu'on réfléchit aux raisons qui ont déterminé un homme à se faire acteur, une femme à se faire actrice, au lieu où le sort les a pris, aux circonstances bizarres qui les ont portés sur la scène, on n'est plus étonné que le talent, les mœurs et la probité soient également rares parmi les comédiens. » Ce passage des Lettres à ^/"e Jodin semble le thème de l'amplification qui commence avec cette phrase : ^ Qu'est-ce qui leur chausse le socque ou le cothurne ? »
Naigcon semble aussi s'être souvenu d'un passage du Salon de 1765, qu'il avait corrigé, et corrigé maladroitement, comme il l'a fait si souvent pour le texte qui nous occupe : « L'élève est" Agé de dix-neuf à vingt ans. lorsque, la palette lui tombant des mains, il reste sans état, sans ressources et sans mœurs... Que faire alors, que devenir ? Il faut ou mourir de faim ou se jeter dans quelquesunes de ces conditions subalternes dont la porte est ouverte à la misère. On prend ce dernier parti ; et, à l'exception d'une vingtaine qui viennent ici tous les deux ans s'exposer aux bêtes, les autres, ignorés et moins malheureux peu,lotre,ont le plastron sur la poitrine dans une salle d'armes, ou le mousquet sur l'épaule dans un régiment, ou l'habit de théâtre sur les tréteaux. Ce que je vous
Manuscrit de Saint-Pétersbourg,
tion, la misère et le libertinage. Le théâtre est une ressource, jamais un choix. Jamais on ne se fit comédien par goût pour la vertu, par le désir d'être utile dans la société et de servir son pays ou sa famille, par aucun des motifs honnêtes qui pourraient entraîner un esprit droit, un cœur chaud, une àme sensible, vers une aussi belle profession.
Moi-même, jeune, je balançais entre laSorbonne et la Comédie (i). J'allais^ en hiver^ par la saison la plus rigoureuse, réciter à haute voix des rôles de Molière et de Corneille dans les allées solitaires du Luxembourg. Quel était mon projet? d'être applaudi? Peut-être. De vivre familièrement avec les femmes de théâtre que je trouvais infiniment aimables et que je savais très faciles? Assurément. Je ne sais ce que je n'aurais pas fait pour plaire à la Gaussin, qui débutait alors et qui était la beauté personnifiée; à la Dangeville, qui avait tant d'attraits sur la scène.
On a dit (2) que les comédiens n'avaient aucun caractère, parce qu'en les jouant tous ils perdaient celui que la nature leur avait donné, et qu'ils devenaient faux, comme le médecin, le chirurgien et le boucher deviennent durs (3). Je crois qu'on a pris la cause pour reffet, et qu'ils ne sont propres k les jouer tous que parce qu'ils n*en ont point.
dis là, c'est rhistoire de Bellecour, de Lekain et de Brizard, mauvais peintres que le désespoir a rendus comédiens. » Naigeon avait donné une autre formule : « Mauvais comédiens^ de désespoir d'être médiocres peintres. » Il est évident que « mauvais comédiens » s'appliquait assez mai au moins à l'un des trois acteui^ cités, au grand tragédien Lekain. Diderot, Œuv. compL^ t. X, p. 235, texte et note.
(1) « Isolé sur la surface de la terre, maître de mon sort, libre de préjugés, j'ai voulu une fois être comédien. » Diderot, Dorval et moi, (Eui\ complètes, t. VII, p. 108.
(2| « On a dit, etc. » Naigeon reprend, à partir d'ici, un certain nombre des idées de Jean-Jacques Rousseau, dans la fameuse lettre à d'Alerabert : • Qu'estce que le talent du comédien ? L'art de se contrefaire, de revêtir un autre caractère que le sien, de paroître différent de ce qu'on est, de se passionner de sang-froid, de dire autre chose que ce qu'on pense, aussi naturellement que si l'on le pensoit réellement, et d'oubliçr sa propre place à force de prendre celle d'autrui. » Lettre de J.-J. Rousseau à d'Alembert.
(3) « Et qu'ils devenaient faux comme le médecin, le chirurgien et le boucher deviennent durs.» C'est Diderot qui reprend ici la parole, ou, pour nous exprimer plus clairement, c'est ici une réminiscence de la Réfutation de l'ouvrage d'fJelvètius qui vient traverser les souvenirs de la diatribe de Rousseau : « Le chirurgien dont l'âme se trouble et la main vacille dans les premières
Manuscrit de Saint-Pétersbourg,
LE SECOND
On ne devient poiot cruel parce qu'on est bourreau; mais on se fait bourreau parce qu'on est cruel.
J*ai beau examiner ces hommes-là, je n'y vois rien qui les distingue du reste descitoyens, si ce n'est une vanité qu'on pourrait appeler insolence, une jalousie qui remplit de troubles et de haines leur comité (1). Entre tou les les associations, il n'y en a peut-étreaucune où Tintérêt commun de tous et celui du public soient plus constamment et plus évidemment sacrifiés à de misérables petites prétentions. L'envie est encore pire entre eux qu'entre les auteurs; c'est beaucoup dire, mais cela est vrai. Un poète pardonne plus aisément à un poète le succès d'une pièce, qu'une actrice ne pardonne à une actrice les applaudissements qui la désignent à quelque illustre ou riche débauché. Vous les voyez grands sur la scène, parce qu'ils ont de rA.me, dites-vous; moi, je les vois petits et bas dans la société, parce qu'ils n'en ont point : avec les propos et le ton de Camille et du vieil Horace, toujours les mœurs de Frosine et de Sganarelle (2) ! Or, pour juger le fond du cœur, faut-il que je m'en rapporte à des discours d'emprunt que l'on sait rendre merveilleusement, ou à la nature des actes et k la teneur de la vie?
opérations, s'endurcit et cesse de frémir ; les entrailles du médecin cessent de se tourmentera la longue... ; à force de tremper ses mains dans le sang des animaux^ le boucher voit couler le sang humain sans horreur. » Diderot, Réfut. de l'ouvrage d'Helvétius. OEuv, compL, t. II, p. 379.
(1) Jean-Jacques Rousseau avait dit : « Je n*ai pas besoin de montrer comment d'un état déshonorant naissent des sentiments déshonnêtes, ni comment les vices divisent ceux que l'intérêt commun devrait réunir. Je ne m'étendrai pas sur mille sujets de discorde et de querelles, que la distribution des rôles^ le partage de la recette, le choix des pièces, la jalousie des applaudissements doivent exciter sans cesse, principalement entre les actrices, sans parler des intrigues de galanterie. » J.-J. Rousseau à M, d'Alembert, chez M. M. Rey, 1758, p. 168.
(2) u L'immodestie, avait écrit Jean-Jacques Rousseau, tient si bien à leur état, et elles le sentent si bien elles-mêmes, qu'il n'y en a pas une qui ne se crût ridicule de prendre pour elle les discours de sagesse et d'honneur qu'elle débite au public... Elle quitte, en atteignant la coulisse, la morale du théâtre aussi bien que sa dignité, et si l'on prend des leçons de vertu sur la scène, on les va bien vite oublier dans les foyers. » [Id., p. 108.)
LE SECOND
Mais jadis Molière, les Quioault, Montméail, mais aujourd'hui Brizard et Caillot, qui est également bien venu chez les grands el chez les petits, à qui vous confieriez sans crainte votre secret et votre bourse (1], el avec lequel vous croiriez Thonneur de votre femme ou l'innocence de votre fille beaucoup plus en sûreté qu'avec tel grand seigneur de la cour ou tel respectable ministre de nos autels...
LE PREMIER
L'éloge n'est pas exagéré (2). Ce qui me fâche, c'est de ne pas entendre citer un plus grand nombre de comédiens qui l'aient mérité ou qui le méritent. Ce qui me fâche, c*est qu'entre les propriétaires, par état, d'une qualité, la source précieuse et féconde de tant d'autres, un comédien galant homme, une actrice honnête femme soient des phénomènes si rares (3).
Concluon de là qu'il est faux qu'ils en aient le privilège spécial, et que
(1) Ici Naigeon semble avoir pour objet de répondre à ces insinuations de Rousseau : « Ces hommes si bien parés, si bien exercés au ton de la galanterie et aux accents de la passion, n'abuseront-ils jamais de cet art pour séduire de jeunes personnes ? Ces valets liloux, si subtils de la langue et de la main sur la scène, dans les besoins d'un métier plus dispendieux que lucratif, n'auront-ils jamais de distractions utiles ? Ne prendront-ils jamais la bourse d'un fils prodigue ou d'un père avare pour celle de Léandre et d'Argan ? » J.-J. Rousseau, id,, p. 145.
(2) L'éloge des vertus de Caillot était fait en ces termes par Grimm, à l'occasion de la retraite du célèbre chanteur : <( Naturel, gai, aimable dans la société, bon enfant^ sans aucun défaut des gens de son état, il a réuni ù un talent unique les qualités les plus estimables, et l'on n'a pas besoin de se souvenir de l'acteur sublime, pour être charmé de le retrouver dans le monde. » Correspondance de Grimm, t. X, p. 123,
(3) « Supposons, disait J.-J. Rousseau, à la suite d'une tirade véhémente sur rinconduite des actrices, supposons, si l'on veut, qu'il y ait eu quelques exceptions ; supposons
Qu'il en soit jusqu'à trois que Ton pourroit nommer.
Je veux bien croire là- dessus ce que je n'ai jamais ni vu ni ouï dire. Appelleronsnous un métierhonnôte celui qui fait dune honnête femme un prodige, et qui nous porte à mépriser celles qui l'exercent, à moins de compter sur un miracle continuel ? » J.-J. Rousseau à M. d'Alembertf éd. citée, p. 167.
Manuscrit de Saint-Pétersbourg,
la sensibilité qui les dominerait dans le monde comme sur la scène, s'ils en étaient doués, n*esl ni la base de leur caractère ni la raison de leurs succès ; qu'elle ne leur appartient ni plus ni moins qu'à telle ou telle autre condition de la société, et que, si Ton voit si peu de grands comédiens, c'est que les parents ne destinent point leurs enfants au théâtre ; c'est qu'on ne s'y prépare point par une éducation commencée dans la jeunesse, c'est qu'une troupe de comédiens n'est point, comme elle devrait rétre chez un peuple où Ton attacherait à la fonction de parler aux hommes rassemblés pour être instruits, amusés, corrigés, l'importance, les honneurs, les récompenses qu'elle mérite, une corporation formée, comme toutes les autres communautés, de sujets tirés de toutes lés familles de la société, et conduits sur la scène, comme au service, au Palais, à l'Eglise, par choix ou par goût, et du consentement de leurs tuteurs naturels.
LE SECOND
L'avilissement des comédiens modernes est, ce me semble, un malheureux héritage que leur ont laissé les comédiens anciens.
LE PREMIER
Je le crois.
LE SECOND
Si le spectacle naissait aujourd'hui qu'on a des idées plus justes des choses, peut-être que... Mais vous ne m'écoutez pas? A quoi révez-vous?
LE PREMIER
Je suis ma première idée et je pense à l'influence du spectacle sur le bon goût et sur les mœurs, si les comédiens étaient gens de bien et si leur profession était honorée. Où est le poète qui osât proposer à des hommes bien nés de répéter publiquement des discours plats ou grossiers, à des femmes à peu près sages comme les nôtres, de débiter effrontément devant une multitude d'auditeurs des propos qu'elles rougiraient d'entendre dans le secret de leurs foyers? Bientôt nos auteurs dramatiques atteindraient à une pureté, une délicatesse, une élégance dont ils sont plus loin encore qu'ils ne le soupçonnent. Or, doutez-vous que l'esprit national ne s'en ressentit ?
Manuscrit de Saint-Pétersàourg,
LE SECOND
On pourrait vous objecter peut-être que les pièces, tant anciennes que modernes, que vos comédiens honnêtes excluraientde leur répertoire, sont précisément celles que nous jouons en société.
LS PREMIER
Et quUmporte que nos concitoyens se rabaissent à la condition des plus vils histrions ? En serait-il moins utile, en serait-il moins à souhaiter que nos comédiens s'élevassent à la condition des plus honnêtes citoyens ?
LE SECOND
La métamorphose n'est pas aisée.
LE PREMIER
Lorsque je donnai le Père de famille^ le magistrat de la police m'exhorta à suivre ce genre (i).
LE SECOND
Pourquoi ne le fites-vous pas ?
LE PREMIER
C'est que, n'ayant pas obtenu le succès que je m'en étais promis, et ne me flattant pas de faire beaucoup mieux, je me dégoûtai d'une carrière pour laquelle je ne me crus pas assez de talent.
Et pourquoi celte pièce qui remplit aujourd'hui la salle de spectateurs avant quatre heures et demie (2), et que les comédiens affichent toutes les fois qu'ils ont besoin d'un millier d'écus, fut-elle si tièdement accueillie dans le commencement ?
LE PREMIER
Quelques-uns disaient que nos mœurs étaient trop factices pour s'ac-
(1) a C'est un lieu bien respectable que celui où le méchant va oublier pendant trois heures de suite ce qu'il est. Je ne sais si le magistrat en connaît toute Tuti. lité. » Diderot, Réfut. de V ouvrage d'Helvétius. OEuv. compL, t. II, p, 392.
(2) « Quiconque voulait y trouver place devait s'y prendre de bonne heure. » Diderot, Lettres â Jf»® Voland, Œuv, compLy t. XIX, p. 315.
PABADOXE. 11
Manuscrit de Saint-Pétersbourg.
commoder d*un genre aussi simple, Irop corrompues pour goûter un genre aussi sage.
LE SECOND
Cela n'était pas sans vraisemblance.
LE PREMIER
Mais l'expérience a bien démontré que cela n'était pas vrai, car nous ne sommes pas devenus meilleurs. D^ailleurs, le vrai, Thonnêle a tant d'ascendant sur nous que, si Touvrage d'un poète a ces deux caractères, et que l'auteur ait du génie, son succès n^en sera que plus assuré. C'est surtout lorsque tout est faux qu'on aime le vrai; c'est surtout lorsque tout est corrompu que le spectacle est le plus épuré. Le citoyen qui se présente à l'entrée de la comédie y laisse tous ses vices pour ne les reprendre qu^en sortant (i). Là il est juste, impartial, bon père, bon ami, ami de la vertu; et j'ai vu souvent à côté de moi des méchants profondément indignés contre des actions qu'ils n'auraient pas manqué de commettre s^ils s'étaient trouvés dans les mêmes circonstances où le poète avait placé' le personnage qu'ils abhorraient. Si je ne réussis pas d'abord, cVst que le genre était étranger aux spectateurs et aux acteurs (2); c'est qu'il y avait un préjugé établi etqui subsiste encore contre ce qu'on appelle la comédie larmoyante ; c'est que j'avais une nuée d'ennemis à la cour, à la ville, parmi les magistrats, parmi les gens d'Eglise, parmi les hommes de lettres^
LE SECOND
Et comment aviez- vous encouru tant de haines ?
LE PREMIER
Mafoi, je n'en sais rien, car je n'ai jamais faitde satire ni contre les grands
(1) « C'est que, quand je vais au spectacle Je laisse à la porte tous mes intérêts, toutes mes passions, sauf à les reprendre en sortant... » Diderot, Réf. de Couv. d'Helvétius. OEuv. compL, t. II, p. 392.
(2) « Si un peuple n'avait jamais eu qu'un genre de spectacle, plaisant et gai, et qu'on lui en proposât un autre, sérieux et touchant, sauriez-vous, mon ami, ce qu'il en penserait ? Je me trompe fort, ou les hommes de sens, après en avoir conçu la possibilité, ne manqueraient pas de dire : « A quoi bon ce genre ?... » Ils parleraient comme des gens étrangers au plaisir de s'attendrir et de répandre des larmes. » Diderot, De la poésie dramatique. OEuv. compl., t. VII, p. 307.
Manuscrit de Saint-Pétersbourg,
ni contre les petits, et je n'ai croisé personne sur le chemin de la fortune et des honneurs. Il esterai que j'étais du nombre de ceux qu'on appelle philosophes, qu'on regardait alors comme des citoyens dangereux, et contre lesquels le ministre avait lâché deux ou trois scélérats subalternes, sans vertu, sans lumières, et qui pis est, sans talent. Mais laissons cela.
LE SECOND
Sans compter que ces philosophes avaient rendu la tâche des poètes et des littérateurs en général plus difficile. — Il ne s'agissait plus, pour s'illustrer, de savoir tourner un madrigal ou un couplet ordurier.
Cela se peut. Un jeuùe dissolu(i), au lieu de se rendre avec assiduité dans Tatelier du peintre, du sculpteur, de Tarliste qui Ta adopté, a perdu les années les plus précieuses de sa vie, et il est resté à vingt ans sans ressources et sans talent. Que voulez-vous qu'il devienne ? Soldat ou comédien. Le voilà donc enrôlé dans une troupe de campagne. Il rôde jusqu'à ce qu'il puisse se promettre un début dans la capitale. Une malheureuse créature a croupi dans la fange de la débauche ; lasse de l'état le plus abject, celui de basse courtisane, elle apprend par cœur quelques rôles, elle se rend un matin chez la Clairon, comme l'esclave ancien chez l'Edile ou le Préteur. Celle-ci la prend par la main, lui fait faire une pirouette, la touche de sa baguette et lui dit : va faire rire ou pleurer les badauds.
Ils sont excommuniés (2). Ce public qui ne peut s'en passer les méprise.
(i) Le« jeune dissolu » se retrouve au début du Neveu de Rameau : « Comme on voit, dans l'allée de Foi, nos jeunes dissolus marcher sur les pas d'une courtisane » ; mais le reste de la tirade nous ramène au salon de 4765, et à cet extrait déjà cité dans une note précédente (voir plus haut, p. 136, note i) : « On nous a tenus cinq à six ans devant le modèle... Des années précieuses se sont écoulées avant que le jour de dégoût, de lassitude et d'ennui soit venu. L'élève est âgé de dix-neuf à vingt ans, lorsque, la palette lui tombant des mains, il reste sans état, sans ressource, sans mœurs... Que faire alors ? que devenir? » Diderot, Salon de 1765, Œuv. compL, t. X, p. 235.
(2) Voici de nouveau la trace des idées et jusqu'au reflet des expressions de Jean-Jacques Rousseau : « Je vois encore que, par tout pays, leur profession est déshonorante, que ceux qui l'exercent, excommuniés ou non, sont partout méprisés »... < On voit dans mille endroits que tous les comédiens indiiïérem-
Manuscrit de Saint-Pétersbourg.
Ce sont des esclaves sans cesse sous la verge d*UQ autre esclave. Croyezvous que les marques d'uu avilissement aussi continu puissent rester sans effet, et que, sous le fardeau de Tignominie, une àme soit assez ferme pour se tenir à la hauteur de Corneille ?
Ce despotisme que Ton exerce sur eux, ils Texercent sur les auteurs^ et je ne sais quel est le plus vil, ou du comédien insolent ou de Tauteur qui le souffre.
LB SECOND
On veut être joué.
LE PREMIER
A quelque condition que ce soit. Ils sont tous las de leur métier. Donnez votre argent à la porte, et ils se passeront de votre présence et de vos applaudissements. Suffisamment rentes par les petites loges, ils ont été sur le point de décider ou que Fauteur renoncerait à son honoraire, ou que sa pièce ne serait pas acceptée.
LE SECOND
Mais ce projet n'allait à rien moins qu'à éteindre le genre dramatique.
LE PREMIER
Qu'est-ce que cela leur fait ?
LE SECOND
Je pense qu'il vous reste peu de chose à dire.
LE PREMIER
Vous vous trompez. Il faut que je vous prenne par la main et que je vous introduise chez la Clairon, celte incomparable magicienne.
LE SECOND
Celle-là, du moins, était fiëre de son état.
ment étaient esclaves, et traités comme tels, quand le public n'étoit pas content d'eux... « Quel est donc, au fond, Tesprit que le comédien reçoit de son état? Un mélange de bassesse, de fermeté, de ridicule orgueil, et d'indigne avilissement, qui le rend propre à toutes sortes de personnages, hors le plus noble de tous, celui d'homme, qu'il abandonne.» /.-/. Rousseau à M, d'Alembert, éd. citée, p. 136, 139, 144.
Manuscrit de Saint-Pétersbourg,
LK PREMIER
Comme le seront toutes celles qui ont excellé (1). Le théâtre n*est méprisé que par ceux d'entre les acteurs que les sifflets en ont chassés. Il faut que je vous montre la Clairon dans les transports réels de sa colère. Si par hasard elle y conservait son maintien, ses accents, son action théâtrale avec tout son apprêt^ avec toute son emphase, ne porteriez-vous pas vos mains sur vos côtés, et pourriez-vous contenir vos éclats? Que m'apprenez-vous alors? Ne prononcez- vous pas nettement que la sensibilité vraie et la sensibilité jouée sont deux choses fort différentes ? Vous riez de ce que vous auriez admiré au théâtre ; et pourquoi cela^ sUl vous plaît ? C'est que la colère réelle de la Clairon ressemble à de la colère simulée, et que vous avez le discernement juste du masque de cette passion et de sa personne. Les images des passions au théâtre n'en sont donc pas les vraies images,, ce n'en sont donc que des portraits outrés, que de grandes caricatures assujetties à des règles de convention. Or, interrogez-vous, demandez-vous à vous-mêmes quel artiste se renfermera le plus strictement dans ces règles données ; quel est le comédien qui saisira le mieux cette bouffissure prescrite (2), ou de l'homme dominé par son propre caractère, ou de rhomme né sans caractère, ou de l'homme qui s'en dépouille pour se revêtir d*un autre plus grand, plus noble, plus violent, plus élevé? On est soi de nature ; on est un autre d'imitation : le cœur qu'on se suppose n'est pas le cœur qu'on a. Qu'est-ce donc que le vrai talent ? Celui de bien connaître les symptômes extérieurs de l'âme d'emprunt, de s'adresser à la sensation de ceux qui nous entendent, qui nous voient, et de les tromper par l'imitation de ces symptômes, par une imitation qui agrandisse tout dans leurs létes et qui devienne la règle de leur jugement ; car il leur est impossible d'apprécier autrement ce qui se passe au-dedans de nous. Et que
(1) Le texte du manuscrit de Naigeon était : « Et ajuste raison. » Ces quatre mots ont été remplacés dans le texte définitif (Ms. de Saint-Pétersbourg et éd. de 1830) par les deux phrases : « comme le seront toutes celles qui ont excellé. Le théâtre n'est méprisé que par ceux d'entre les acteurs que les sifflets en ont chassés. » C'est avec une ligne de Diderot que paraît faite cette addition au texte : « Il n'y a que la médiocrité qui donne du dégoût au théâtre. » Diderot, Dorval et moi. €Eui\ compl, t. VII, p. 108.
(2) L'expression du manuscrit Naigeon : « cette bouffissure prescrite », est loin de valoir celle que Diderot avait employée : « cette emphase prescrite. »
Manuscrit de Saint-Pétersbourg.
nous importe en efiet qu*ils sentent ou qu'ils ne sentent pas, pourvu que nous rignorions (1) ?
Celui donc qui connaît le mieux et qui rend le plus parfaitement ces signes extérieurs, d'après le modèle idéal le mieux conçu, est le plus grand comédien.
LE SECOND
Celui qui laisse le moins à imaginer au grand comédien est le plus grand des poètes.
LE PREMIER
J'allais le dire. Lorsque, par une longue habitude du théâtre, on garde dans la société l'emphase théâtrale, et qu'on y promène Brutus, Cinna, Mithridate, Cornélie, Mérope, Pompée, savez-vous ce qu'on fait ? On accouple à une âme petite ou grande, de la mesure précise que nature Ta donnée, les signes extérieurs d'une âme exagérée et gigantesque qu'on n'a pas : et de là naît le ridicule.
LE SECOND
La cruelle satire que vous faites là, innocemment ou malignement, des acteurs et des auteurs I
LE PREMIER
Comment cela ?
LE SECOND
Il est, je crois, permis à tout le monde d'avoir uneàme forte et grande ; il est, je crois, permis d'avoir le maintien, le propos et l'action de son àme, et je crois que l'image de la véritable grandeur ne peut jamais étr e ridicule.
Que s'ensuit-ii de là ?
LE SECOND
Ah I traître ! vousn*osez le dire, et il faudra que j'encoure l'indignalion générale pour vous. C'est que la vraie tragédie est encore à trouver,
(1) L'addition du manuscrit de Naigeon : « Et que nous importe, en effet, qu'ils sentent ou qu'ils ne sentent pas, pourvu que nous l'ignorions? » nous semble peu intelligible.
PARADOXE SUR LE COMEDIEN lo3
Manuscfit de Saint-Pétersbourg,
et qu^avec leurs défauts, les anciens en étaient peut-être plus voisins que nous.
LE PREMIER
Il est vrai que je suis enchanté d'entendre Philoctète (1) dire si simplement et si fortement à Néoptolème, qui lui rend les flèches d'Hercule qu'il lui avait volées à Tinstigation d'Ulysse : u Vois quelle action tu avais commise : sans t'en apercevoir, tu condamnais un malheureux à périr de douleur et de faim. Ton vol est le crime d'un autre : ton repentir est à toi. Non, jamais tu n'aurais pensé à commettre une pareille indignité si tu avais été seul. Conçois donc, mon enfant, combien il importe à ton âge de ne fréquenter que d'honnêtes gens. Voilà ce que tu avais à gagner dans la société d'un scélérat. Et pourquoi t'associer à un homme de ce caractère? Etait-ce là celui que ton père aurait choisi pour ton compagnon et pour ton ami ? Ce digne père, qui ne se laisse jamais approcher que des plus distingués personnages de l'armée, que te dirait-il s'il te voyait avec Ulysse ?... » Y a-t-il dans ce discours autre chose que ce que vous adresseriez à mon fils, que ce que je dirais au vôtre ?
Lffi SECOND.
Non.
LE PRVMIER.
Cependant cela est beau.
Assurément.
(1) Cette interpolation nouvelle, faite d'un fragment de traduction de Sophocle, n'a pas beaucoup demandé d'invention ni d'effort. L'admiration de la tragédie grecque et L'éloge du Philoctète de Sophocle convenaient d'ailleurs à Diderot. Naigeon, qui a réédité les Bijoux indiscretSj qui les a même surchargés de certains chapitres orduriers, restés jusqu'alors inédits, n'a eu qu'à se souvenir de ce qu'il y a de meilleur dans ce mauvais livre, V Entretien sur les lettres, une excursion critique dont Lessing était grand admirateur.
Diderot y explique, avec des raisons d'une justesse assez originale, « pourquoi nos tragédies sont inférieures à celles des anciens » ; il y fait tout particulièrement Féloge du Philoctète de Sophocle.
Dans un des dialogues critiques sur le Fils naturel, Diderot reprend ces idées, et les exprime avec une chaleur enthousiaste : « Je ne me lasserai point de criera nos Français : la vérité ! la naturel les Anciens! Sophocle ! Philoctète 1 » Diderot, Dorval et moi, 2^ entretien. Œuv, compLf t. VII, p. 120.
Manuscnt de Saini-Pétersbourg .
LE PRbMIEK.
Et le ton de ce discours proaoncé sur la scène différerait-il du ton dont on le prononcerait dans la société ?
LE SECOND
Je ne le crois pas.
LE PREMIER
El ce ton, dans la société, y serait-il ridicule ?
LE SECOND
Nullement.
Plus les actions sont fortes et les propos simples, plus j'admire. Je crains bien que nous n'ayons pris cent ans de suite la rodomontade de Madrid pour Théroïsme de Rome, et brouillé le ton de la muse tragique avec le langage de la muse épique (Ij.
LE SECOND
Notre vers alexandrin est trop nombreux et trop noble pour le dialogue.
LE PREMIER
Et notre vers de dix syllabes trop futile et trop léger. Quoi qu'il en soit, je désirerais que vous n'allassiez à la représentation de quelqu'une des pièces romaines de Corneille qu'au sortir des lettres de Cicéron à Attieus. Combien je trouve nosauteursdramatiques ampoulés ! Combien leurs déclamations me sont dégoûtantes, lorsque je me rappelle la simplicité et le nerf du discours de Régulus, dissuadant le Sénat et le peuple Romain
(i) f( Et brouillé \e ton de la muse tragique avec le langage de la muse épique. » Cette addition du manuscrit de Naigeon introduit une idée nouvelle, et cette idée nous semble empruntée h une discussion de Grimm sur la question de savoir si la langue française a un vers dramatique. Selon lui, Talexandrin est le vers de Tépopée, et « rien n'est plus opposé dans son essence que la poésie épique et la poésie dramatique. » Corr, de Grimm^ t. VII, p. 416.
Mais Diderot lui-même a dit un mot de la question dans le Dictionnaire pAilosophique : « Le nombre et la gravité forment le caractère de ce vers ; c'est pourquoi je le trouve trop éloigné du ton de la conversation ordinaire pour être employé dans la comédie. » Diderot, Dict, phil, CEuv. compL, t. XIII, p. 271.
PARADOXE SUll LE COMÉDIEN 157
Manuscrit de Saint-Pélersbouvg.
de réchange des captifs ! C'est ainsi qu^il s'exprime dans une ode, poème qui comporte bien plus de chaleur, de verve et d'exagération qu'un monologue tragique ; il dit : « J'ai vu nos enseignes suspendues dans les temples de Garthage ; j'ai vu le soldat romain dépouillé de ses armes qui n'avaient pas éié teintes d'une goutte de sang ; j'ai vu l'oubli de la liberté, et des citoyens les bras retournés en arrière et liés sur leur dos :j'ai vu les portes des villes toutes ouvertes, et les moissons couvrir les champs que nous avions ravagés. Et vous croyez que, rachetés à prix d'argent, ils reviendront phis courageux ? Vous ajoutez une perte àTignominie. La vertu, chassée d'une àme qui s'est avilie, n'y revient plus. N'attendez rien de celui qui a pu mourir et qui s'est laissé garrotter. Carthage I que tu es grande et fière de notre honte !... »
Tel fut son discours et telle sa conduite. Il se refuse aux embrassements de sa femme et de ses enfants, il s*en croit indigne comme un vil esclave. Il tient ses regards farouches attachés sur la terre, et dédaigne les pleurs de ses amis, jusqu'à ce qu'il ait amené les Sénateurs à un avis qu'il était seul capable de donner, et qu'il lui fût permis de retournera son exil.
LE SECOND
Cela est simple et beau, mais le moment où le héros se montre, c'est le suivaut.
LE PREMIER
Vous avez raison.
LE SECOND
Il n'ignorait pas le supplice qu'un ennemi féroce lui préparait. Cependant il reprend sa sérénité ; il se dégage de ses proches qui cherchaient à différer son retour, avec la même liberté dont il se dégageait auparavant de la foule de ses clients pour aller se délasser de la fatigue des affaires dans les champs de Vénafre ou sa campagne de Tarente.
LE PREMIER
Fort bien. A présent, mettez la main sur laconscience, et dites-moi s'il y a dans nos poètes beaucoup d'endroits du ton propre à une vertu aussi haute, aussi familière, et ce que vous paraîtront dans cette bouche, ou nos tendres jérémiades(l), ou la plupart de nos fanfaronnades à la Corneille.
(1) ft Nos tendres jérémiades » a été ajouté dans le manuscrit de Naigeon,pour
Manuscrit de Sainl-Pétersbourg.
Combien de choses que je n*ose confier qu'à vous! Je serais lapidé dans les rues si Ton me savait coupable de ce blasphème, et iln*ya aucune sorte de martyre dont j'ambitionne le laurier.
SMl arrive un jour qu'un homme de génie ose donner à ses personnages le ton simple de Théroïsme antique, l'art du comédien sera autrement difficile, car la déclamation cessera d'être une espèce de chant.
Au reste, lorsque j'ai prononcé que la sensibilité était la caractéristique de la bonté de l'àme et de la médiocrité du génie, j'ai fait un aveu qui n'est pas trop ordinaire ; car si Nature a pétri une àme sensible (i), c'est la mienne.
L'homme sensible (2) est trop abandonné à la sensibilité de son diaphragme pour être un grand roi, un grand politique, un grand magistrat, un homme juste, un profond observateur, et conséquemment un sublime imitateur delà nature, à moins qu'il ne puisse s'oublier et se distraire de lui-même, etqu'àl'aide d'une imagination forte il ne sache se créer, et d^une mémoire tenace tenir son attention fixée sur des fantômes, qui lui servent de modèles ; mais alors ce n'est plus lui qui agit ; c'est l'esprit d'un autre qui le domine.
Je devrais m'arrêter ici ; mais vous me pardonnerez plus aisément une
que Racine eût sa part de reproche, à côté de Corneille ; mais Diderot est loin de mettre Racine et Corneille sur le pied d'égalité. « Enfermez-moi à la Bastille et dites-moi : Vois-tu ce lacet? Il faut, dans un an, dans deux ans, dans dix ans d'ici, tendre le cou et Taccepter, ou faire une belle scène de Racine .. Je répondrai : c Ce n'est pas la peine de tant attendre : finissons, et qu'on m'étrangle sur-le-champ. » Si ma liberté et mon salut sont attachés à la production d'une belle scène à la Corneille, je n'en désespérerai pas. » Diderot, Réfutation de Vouvrage d'Helvétius.CEuv, compl., t. II, p. 342.
(1) « A pétri une âme sensible v au lieu de « a fait une âme sensible », n'est pas une correction d'ordre littéraire ; c'est une intention philosophique qu'il faut y voir.
(2) Nous retrouvons ici l'emprunt que nous avons déjà signalé, dès le début du remaniement du Paradoxe^ comme ayant été fait par Naigeon à l'ouvrage inédit de Diderot, le Rêve de d'Alembert. « Mais qu'est-ce qu'un homme sensible ? Un être abandonné à la discrétion du diaphragme... Le grand homme, s'il a malheureusement reçu cette disposition naturelle, s'occupera sans relâche à l'affaiblir^ à la dominer... on l'étonnera difficilement, il aura quarante-cinq ans; il sera grand roi, grand ministre, grand politique, grand artiste, surtout grand comédien, etc., etc. » Le passage a été cité plus haut (voir p. 97, n. 2) dans son intégrité. Diderot, Rêve de d'Alembert, OEuv. compL, t. II, p. 171.
Manuscnt de Saint-Pélersbourg,
réûexioD déplacée qu'omise. C'est une expérience qu'apparemment vous aurez faite quelquefois, lorsque, appelé par un débutant ou par une débutante, chez elle, en petit comité, pour prononcer sur son talent, vous lui aurez accordé deràme,de la sensibilité, des entrailles, vous l'aurez accablée d'éloges, et l'aurez laissée, en vous séparant d'elle, avec l'espoir des plus grands succès. Cependant quarrive-t-il? Elle parait, elle est sifflée, et vous vous avouez à vous-même que les sifflets ont raison. D'où cela vient-il? Est-ce qu'elle a perdu son àme, sa sensibilité, ses entrailles, du matin au soir?Non; mais à son rez-de-chaussée vousétiez terre à terreaveceile ; vous Técoutiez sans égard aux conventions ; elle était vis-à-vis de vous, il n'y avait entre l'un et l'autre aucun modèle de comparaison ; vous étiez satisfait de sa voix, de son geste, de son expression, de son maintien : tout était en proportion avec l'auditoire et l'espace; rien ne demandait de l'exagération. Sur les planches tout a changé : ici il fallait un autre personnage, puisque tout s'était agrandi.
Sur un théâtre particulier, dans un salon où le spectateur est presque de niveau avec l'acteur, le vrai personnage dramatique vous aurait paru énorme, gigantesque, et au sortir de la représentation vous auriez dit à votre ami, confidemment : Elle ne réussira pas, elle est outrée; et son succès au théâtre vous aurait étonné. Encore une fois^ que ce soit un bien ou un mal, le comédien ne dit rien, ne fait rien dans la société précisément comme sur la scène ; c'est un autre monde.
Mais un fait décisif qui m'a été raconté par un homme vrai (i), d'un
(1) Les détails ajoutés ici au texte de Diderot se retrouvent en partie dans la Correspondance de Galiani. Les deux lettres du 16 janvier et du 23 janvier 1773 racontent le succès des comédiens français à Naples et l'engouement de la cour pour le Père de famille : « Le roi a applaudi infiniment à cette pièce ; il en a goûté toutes les beautés, et il avait mis l'ambassadeur de France à son côté pour lui en marquer son avis. Le succès de cette pièce a été cause qu'il a souhaité de les avoir encore trois ou quatre fois à la cour. » La manière d'écrire de Naigeon me paraît reconnaissable dans cette addition relative à Galiani et Caraccioli. Dans son Adresse à l'Assemblée nationale, après avoir cité une anecdote relative à Newton, il écrit cette note : « Ce fait curieux et peu connu, m'a été attesté par plusieurs Anglais très instruitSy très versés dans Vhistoire des sciences et de la vie de ceux qui les ont cultivées, et qui d'ailleurs avaient vécu dans une grande intimité avec les disciples de Newton. Ce qui semble le confirmer^ c'est que cette espèce d'incursion théologique si déplacée,» etc. P. 31, note 2.
Manuscrit de Saint-Pétersbourg.
tour d'esprit original et piquant, l'abbé Galiaoi, et qui m'a été ensuite confirmé par un autre homme vrai,d'un tour d*esprit aussi original et piquant, M. le marquis de Caraccioli, ambassadeur de Naples à Paris, c'est qu'à Naples,la patrie deTunet de Tautre, il y a un poète dramatique dont le soin principal n'est pas de composer sa pièce.
LE SECOND
La vôlre, le Père de famille, y a singulièrement réussi.
LE PREMIER
On en a donné quatre représentations de suite devant le roi, contre l'étiquette de la cour, qui prescrit autant de pièces dififérentes que de jours de spectacle, et le peuple en fut transporté. Mais le souci du poète napolitain est de trouver dans la société des personnages d'âge, de figure et de voix, de caractère, propres à remplir ses rôles. On n'ose le refuser, parce qu'il s'agit de l'amusement du souverain. Il exerce ses acteurs pendant six mois, ensemble et séparément. Et quand imaginez-vous que la troupe commence à jouer, à s'entendre, à s'acheminer vers le point de perfection qu'il exige ? C'est lorsque les acteurs sont épuisés de la fatigue de ces répétitions multipliées, ce que nous appelons blasés.De cet instant, les progrès sont surprenants, chacun s'identifie avec son personnage, et c'est à la suite de ce pénible exercice que des représentations commencent et se continuent pendant six autres mois de suite, et que le souverain et sessujetsjouissent du plus grand plaisir qu'on puisse recevoir de l'illusion théâtrale. Et cette illusion, aussi forte, aussi parfaite à la dernière représentation qu'à la première, à votre avis, peut-elle être l'effet de la sensibilité (1) ?
(1) C'est ici que finit le manuscrit de Xaigeon, du moins dans l'état où il nous est parvenu. C'est ici également que se terminait fétude de Diderot, telle qu'elle fut publiée dans la Correspondance de Grimm, Les quelques lignes, qui suivent dans le journal de Grimm constituent une sorte de post-scriptum qui n'ajoute rien à l'argumentation ; la démonstration s'achève avec cette formule : « Peutelle être reflet de la sensibilité ? »
Mais Grimm s'est amusé à greffer sur le texte de Diderot une note développée, et cette note, qu'il faut lire attentivement, est, à n'en pas douter, le lieu d'origine du remaniement de Naigeon.
Expliquons-nous sur cette note. Elle est d'un esprit qui a de la finesse et tmôme de la profondeur. La théorie que Grimm ébauche, et qu'il ajoute, plutôt
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Manuscrit de Saint-Pétersbourg,
Au reste, la question que j'approfondis a été autrefois entamée entre un médiocre littérateur, Rémondde Sainte-Albine, et un grand comédien, Riccoboni. Le littérateur plaidait la cause de la sensibilité, le comédien plaidait la mienne. C'est une anecdote que jMgnorais et que je viens d'apprendre.
J'ai dit, vous m'avez entendu, et je vous demande à présent ce que vous en pensez.
LE SECOND
Je pense que ce petit homme arrogant, décidé, sec et dur, en qui il fau-
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encore qu'il ne roppose, aux assertions de Diderot, n'a rien de systématique. Mais qui ne se rendrait à cette observation si délicate sur les caractères de la supériorité vraie ? « Cequi faitqu'un homme est grand acteur, grand poète, grand artiste, ne tient pas à des qualités générales, mais à des modifications si fines que nous avons à peine assez d'yeux pour les apercevoir, et encore moins de termes pour les exprimer, mais qu'il suffit d'une ligne de plus ou de moins pour ôter le talent, ou pour le porter à son comble. » Quoi de moins discutable encore que cette vérité, dont le simple énoncé va droit au point faible de l'argumentation de Diderot, et fait chanceler aussitôt sa rhétorique fougueuse ? « Le caractère moral, et le génie ou le talent, sont deux composés de qualités très indépendantes les unes des autres, de sorte que le génie peut se rencontrer indistinctement avec l'âme la plus sensible ou la plus insensible. On trouve de tout dans ce monde, et la variété des combinaisons est inépuisable., i» Ce n'est pas à ces réflexions originales que Naigeon s'esl attaché pour les mettre en lumière. Il est allé au plus aisé, à la besogne déjà faite, au dépouillement des ana. c Quant au philosophe, écrivait Grimm, il n'aurait pas encore fini, s'il avait su le fait que je vais rapporter », et il citait ce trait du jeu de Sophie-Arnould, profitant d'un des moments les plus passionnés et les plus émouvants de son rôle, pour décocher à l'acteur Pillot une apostrophe assez triviale. Ce document de coulisses est saisi aussitôt par Naigeon, et il est introduit, avec une variante grossière, dans le Paradoxe. Mais Grimm ajoutait : « Quel parti notre philosophe aurait tiré de celte anecdote î » Et Naigeon d'obéir à cette invitation, et l'anecdote de fructifier. On en aura toute une série : c'est ce mot de la Gaussin : « Regarde un peu là-haut, la bonne figure que voilà t » c'est le bout de dialogue du chanteur Caillot et de la princesse Galitzin, c'est le jeu de scène improvisé avec tant de sang-froid par l'acteur Baron dans le Comte d'Essex. C'est surtout la scène des a par te y cette scène dont le thème était déjà fourni par ces lignes de Grimm : « J'aurais pu remarquer que les acteurs de l'Opéraîtalien sont en usage de se dire de pareilles folies pendant leur jeu muet », cette scène que Naigeon n'aurait pas même le mérite, si faible qu'il puisse être, d'avoir développée, sans 'emprunter encore quelque chose à quelqu'un, s'il s'y était aidé de Gailhava t
Manuscrit de Saint Pélenbourg.
drait recoonallre uoe dose honnête de mépris, s'il en avait seulement le quart de ce que la nature prodigue lui a accordé de suffisance (i), aurait été un peu plus réservé dans son jugement si vous aviez eu, vous, la complaisance de lui exposer vos raisons, lui, la patience de vous écouter ; mais le malheur est qu'il sait tout, et qu'à titre d*homme universel il se croit dispensé d'écouter.
LE PREMIER
En revanche, le public le lui rend bien. Connaissez-vous madame Riccoboni (2) î
(i) « La suffisance >» de « ce petit homme arrogant», qui est M. Rémond de Sainte-Albine^ était déjà signalée dans le premier volume de la Correspondance littéraire^ à l'occasion de Tapparition du Comédien : a M. Rémond est Tauteur de la Gazette de France ; c'est un homme fort suffisant^ et qui va dans les sociétés pour y juger, comme les autres s'y rendent pour plaire. » Corresp. littér., 1. 1, p. 112.
(2) « Vous avez connu la Riccoboni ; eh ! c'était votre amie. Elle avait été mieux élevée et possédait à elle seule autant d'esprit, de (Inesse et de goût, que toute la troupe italienne fondue ensemble. Elle avait la mort dans Tâme au sortir do la scène. Elle passait les jours et les nuits à l'étude de ses rôles. Ce que Je vous dis là, je le tiens d'elle. Elle s'exerçait seule, elle prenait les leçons et les conseils de ses amis et des meilleurs acteurs ; elle n'a jamais pu atteindre à la médiocrité. Pourquoi cela, s il vous plaît ? C'est que l'aptitude naturelle à la déclamation lui manquait. Direz-vous qu'elle a débuté trop tard ? Elle est née dans la coulisse et s'est promenée en lisière sur les planches. Qu'elle n'était pas échaufféo d'un assez grand intérêt ? Elle rougissait devant son amant, son amant rougissait d'elle ; elle lui défendait le spectacle, il craignait d'y aller. Qu'elle ne travaillait pas assez? Il était impossible de travailler davantage. Qu'elle ignorait les principes de son art, faute de l'avoir médité ? Personne ne le connaissait, ne l'avait plus approfondi et n'en parlait mieux qu'elle. Que les qualités extérieures lui manquaient? Elle n'est ni bien ni mal, et cent autres figures 80 sont fait pardonner leur laideur par leur talent ; le son de sa voix est agréable ; il no l'eût pas été, qu'avec du naturel, de la vérité, de la chaleur, des entrailles, elle nous y aurait accoutumés. Mais c'est qu'elle ne manquait ni d'âme ni de sensibilité... Allons, Helvétius, plus de ces subtilités dont nous ne serions satisfaits ni l'un ni l'autre. Tâchez de m'expliquer nettement ce phénomène. Ces heureux hasards auxquels vous attachez de si puissants effets, elle y était exposée tous les jours. Surtout n'oubliez pas que le spectateur qui accueillait le père d'applaudissements, ne demandait pas mieux que d'en user de même avec la nile ; mais il n*y avait pas moyen, elle était trop mauvaise, elle le disait ellemême. Tout individu n'est donc pas propre à tout, pas même à être bon acteur.
Manuscrit de Saint-Pétersbourg,
LE SECOND
Qui est-ce qui De cooDait pas Tauteur d'un grand nombre d'ouvrages charmants, pleins de génie, d'honnêteté, de délicatesse et de grâce ?
LE PREMIER
Croyez-vous que cette femme fût sensible ?
LB SECOND
Ce n*est pas seulement par ses ouvrages, mais par sa conduite qu'elle Ta prouvé. Il y a dans sa vie un incident qui a pensé la conduire au tombeau. Au bout de vingt ans, ses pleurs ne sont pas encore taris, et la source de ses larmes n'est ps^s encore épuisée.
LE PRKMIEK.
Eh bien, celte femme, une des plus sensibles que la nature ait formées, a été une des plus mauvaises actrices qui ait jamais paru sur la scène. Personne ne parle mieux de Tart, personne ne joue plus mal.
LE SECOND
J'ajouterai qu'elle en convient, et qu^il ne lui est jamais arrivé d'accuser les sifflets d'injustice.
LE PREMIER
Et pourquoi, avec la sensibilité exquise, la qualité principale, selon vous, du comédien, la Riccoboni était-elle si mauvaise ?
LE SECOND
Ces! qu'apparemment les autres lai manquaient à un point tel que la première n'en pouvait compenser le défaut.
LE PREMIER
Mais elle n'est point mal de figure ; elle a de l'esprit ; elle a le maintien décent ; sa voix n'a rien de choquant. Toutes lés bonnes qualités qu^on tient de l'éducation, elle les possédait. Elle ne présentait rien de choquant en société. On la voit sans peine, on Técoule avec le plus grand plaisir.
si la nature s'y oppose. » Diderot, Réfutation de l'ouvrage d'Helvétius.OEuv.compl., t. Il, p. 332.
i6i PARADOXE SUR LE COxMÉDlEN
Manuscrit de Saint-Péterebourg.
Je n'y entends rien : tout ce que je sais, c'est que jamais le public n'a pu se réconcilier avec elle, et qu'elle a été vingt ans de suite la victime de sa profession.
LE PREMIER
Et de sa sensibilité, au-dessus de laquelle elle n'a jamais pu s'élever ; el c'est parce qu'elle est constamment restée elle, que le public l'a constamment dédaignée.
LE SECOND
Et vous, ne connaissez-vous pas Caillot (1) 7
LE PREMIER
Beaucoup.
LE SECOND
Avez-vous causé quelquefois là-dessus ?
LE PREMIER
Non,
LE SECOND
A votre place, je serais curieux de savoir son avis.
(1) L'éloge de Caillot est un des développements où Grimm s'est complu dans la Correspondance : « Le charmant acteur a mis dans tout son jeu tant de vérité, tant de finesse, tant de perfection qu'il est impossible de concevoir au delà. Je défie Garrick, le grand Garrick, de jouer mieux ce rôle. >•- Et ailleurs : t Ce charmant acteur marche à grands pas vers la perfection. Il ne nous manque pour avoir des grands hommes que cet encouragement qui paye en fumée, mais en fumée bien précieuse, puisque c'est celle de la gloire. Un souverain qui aurait la passion des arts et des belles-lettres ; une nation qui se porterait aux spectacles moins par désœuvrement que par goût, trouveraient bientôt de quoi se satisfaire. Qui sait ce que pourraient devenir Sedaine et Caillot, chacun dans son genre ? Ils ne le savent pas eux-mêmes. ;> Cet enthousiasme d'admiration pour Caillot, Madame d'Epinay le ressent comme Grimm : « Vous avez à Paris un modèle unique que vous irez voir rarement, s'il vous plaît ; car ce sont les grands modèles qui perdent les élèves. — Et ce grand modèle ? — C'est M. Caillot. » Correspondance de Grimm^ t. VIII, p. 245, et t. IX, p. 406.
Manuscrit de Saint-Pétersbourg,
LE PREMIER
Je lésais.
LB SECOND
Quel esl-il?
LE PREMIER
Le vôtre et celui de votre ami .
LE SECOND
Voilà une terrible autorité centre vous.
LE PREMIER
J'en conviens.
LE SECOND
Et comment avez-vous appris le sentiment de Caillot ?
LE PREMIER
Par une femme pleine d'esprit et de finesse, la princesse de Galitzio. Caillot avait joué le Déserteur, il était encore sur le lieu où il venait d'éprouver et elle de partager, àcôlé de lui, toutes les transes d'un malheureux prêt à perdre sa maîtresse et la vie. Caillot s'approche de sa loge (1)^ et lui adresse, avec ce visage riant que vous lui connaissez, des propos gais, honnêtes et polis. La princesse, étonnée, lui dit : v Comment, vous n'êtes pas mort? Moi qui n'ai été que spectatrice de vos angoisseSy je n'en suis pas encore revenu. — Non, Madame, je ne suis pas mort. Je serais trop à plaindre, si je mourais si souvent. — Vous ne sentez donc rien ? — Pardonnez-moi... » Et puis les voilà engagés dans une discussion qui finit entre euxcomme celle-ci finira entre nous ; je resterai dans mon opinion, et vous dans la vôtre. La princesse ne se rappelait point les raisons de Caillot : mais elle avait observé que ce grand imitateur de la nature, au moment de son agonie, lorsqu^on allait Tenltainer au supplice^
(1) Cette loge de la princesse Galitzin nous est déjà connue par rarticle de Grimm sur le génie de Sedaine et sur le grand succès du Déserteur. L'auteur de la Correspondance rappelle la réflexion naïve « d'une femme de sa connaissance. » Voulant « excuser l'auteur et le défendre contre les critiques qu'on faisait dans sa loge » à propos de l'exclamation de Louise, revenue de son évanouissement : « Où suis-je? ô ciel, j'ai les pieds nus ! » elle dit avec une bonne foi charmante : « Mais dame 1 il est pourtant bien simple qu'elle sente du froid aux pieds. » Corresp, de Grimmy t. VIII, p. 317.
Manuscrit de Saint-Pétersbourg .
s'apercevant que la chaise où il allait déposer Louise évanouie, était mal placée, la rarraugeait (1) en chantant d'une voix moribonde : « Mais Louise ne vient pas, et mon heure s'approche... » — Maiis vous êtes distrait ; à quoi pensez-vous ?
LE SECOND
Je pense à vous proposer un accommodement ; de réserver à la sensibilité naturelle de Tacteur ces moments rares où la têle se perd, où il ne voit plus le spectacle, où il a oublié qu'il est sur un théâtre, où il s'est oublié lui-même, où il QSt dans Argos, dans Mycènes, où il est le personnage même qu'il joue ; il pleure...
En mesure ?
En mesure. Il crie...
Juste ?
LE PREMIER
LE SECOND
LE PREMIER
LE SECOND
Juste... s'irrite, s'indigne, se désespère, présente à mes yeux l'image réelle, porte à mon oreille et à mon cœur Taccent vrai de la passion qui Tagite, au point qu'il m'entraîne, que je m'ignore moi-même, que ce n'est plus ni Brizard, ni Lekain, mais Agamemnon que je vois, mais Néron que j'entends..., etc. — et d'abandonner à l'art tous les autres instants. Je pense que peut-être alors il en est de la nature comme de l'esclave qui apprend à se mouvoir librement sous la chaîne (2) : l'habitude de la porter lui en dérobe le poids et la contrainte.
(1) Ce mot « rarrangeait » est un barbarisme dont rulilité ou l'agrément ne s'aperçoivent pas.
(2) Quand la Clairon fut emprisonnée, Voltaire lui écrivit une lettre où cette image « de l'esclave » s'exhibant « dans ses fers » est employée déjà, mais avec une tout autre justesse. 11 « la supplie très instamment de saisir ce moment pour déclarer que c'est une contradiction trop absurde d'être au For-rEvéque, si on ne joue pas, et d'être excommunié si on joue... que Mil" Clairon réussisse ou ne réussisse pas, elle sera révérée du public ; et si elle remonte sur le théâtre comme un esclave qu'on fait danser avec ses fers, elle perd toute considération. » Lettre citée, sans indication de date, dans Touvrage sur M"e Clairon, par Edmond de Concourt (page 218).
ManuscHt de Saint- Pëtersbourg,
LE PREMIER
Un acteur sensible aura peut-être dans son rôle un ou deux de ces mouvements d'aliénation qui dissonneront avec le reste d'autant plus fortement qu'ils seront plus beaux. Mais, dites-moi, le spectacle alors ne cesse-t-il pas d'être un plaisir, et ne devient-il pas un supplice pour vous ?
LB SECOND
Oh ! non.
LE PREMIER
Et ce pathétique de fiction ne Temporte-t-il pas sur le spectacle dramatique et réel d'une famille éplorée autour de la couche funèbre d'un père chéri ou d'une mère adorée ?
LE SECOND
Oh I non.
LE PREMIER
Vous ne vous êtes donc pas,ni le comédien, ni vous, si parfaitement oubliés?
LE SECOND
Vous m'avez déjà fort embarrassé, et je ne doute pas que vous ne puissiez m'embarrasser encore ; mais je vous ébranlerais, je crois, si vous me permettiez de m'associer un second. Il est quatre heures et demie, on donne Didon, allons voir Mademoiselle Raucourt (1) ; elle vous répondra mieux que moi.
(1) Les débuts de M'^* Raucourt remontent au 23 décembre 1772. Dans la Correspondance de janvier 1773, Griram écrit sur ces débuts vraiment extraordinaires tout un feuilleton dramatique. D'après lui, l'enthousiasme du public alla jusqu'au délire : « On poussa des cris d'admiration et d'acclamation ; on s'embrassa sans se connaître; on fut parfaitement ivre. » De ce long compte rendu le Paradoxe ne rappelle guère que les réserves ; voici celles que formulait Grimm : « Ceux qui ont pu préserver leur jugement de la contagion du fanatisme public, ce qui est bien plus difficile qu'on ne pense, disent que cette jeune actrice, avec tous les avantages de la figure et les dons extérieurs, n'a point le jeu formé (comment Taurait-elle à son âge?), qu'elle a joué inégalement tous ses rôles, mais qu'il n'y en a eu aucun où elle n'ait eu les instants les plus heureux et du plus rare talent ; que même dans les endroits qu'elle a manques, ce n'est pas faute d'intelligence, mais quelquefois par l'envie de vouloir trop bien frapper son coup, quelquefois pour n'avoir su iV'gler son jeu avec
Manuscrit de Saint'Pélersbourg^
LE PREMIER
Je le souhaite, mais je ne l'espère pas. Pensez-vous qu'elle fasse ce que ni la Lecouvreur, ni la Duclos, ni la De Seine, ni la Balincourt, ni la Clairon, ni laDumesnil n'ont pu faire ? J'ose vous avouer que si notre jeune débutante est encore loin de la perfection, c'est qu'elle est trop novice pour ne point sentir, et je vous prédis que, si elle continue de sentir, de rester elle et de préférer l'instinct borné de la nature à l'étude illimitée de l'art, elle ne s'élèvera jamais à la hauteur des actrices que je vous ai nommées. Elle aura de beaux moments, mais elle ne sera pas belle. Il en sera d'elle comme de la Gaussin et de plusieurs autres^ qui n'ont été toute leur vie maniérées, faibles et monotones que parce qu'elles n'ont jamais pu sortir deTenceinteétroite où leur sensibilité naturelle les renfermait. Votre dessin est-il toujours de m'opposer Mademoiselle Raucourt ?
LE SECOND
Assurément.
LE PREMIER
Chemin faisant, je vous raconterai un fait qui revient assez au sujet de notre entrelien. Je connaissais Pigalle (1) ; j'avais mes entrées chez lui. J'y vais un malin, je frappe; l'artiste m'ouvre, son ébauchoir à la main ; et m'arrêtant sur le seuil de son atelier : « Avant que de vous laisser passer, me dit-il, jurez-moi que vous n'aurez pas de peur d'une belle femme toute nue. » Je souris... j'entrai... Il travaillait alors à son monument du maréchal de Saxe, et une très belle courtisane lui servait de modèle pour la figure de la France. Mais comment croyez-vous qu'elle me parut entre les fîgures colossales qui l'environnaient? Pauvre, petite, mesquine, une espèce de grenouille : elle en était écrasée, et j'aurais pris, sur la pa-
assez de justesse ; qu'elle est restée en deçà, ou qu'elle a été emportée au delà du but qu'elle s'était proposé. Deviendra-t-elle avec le temps une actrice parfaite, un prodige de l'art ? Qui oserait répondre à cette question ? etc. » Corresp, de Grimm, t. X, p. 142.
(1) Cette anecdote, assez grossière de ton, et qui débute par ce bout de dialogue un peu enfantin dans sa fausse désinvolture : « Jurez-moi que vous n'aurez pas peur d'une belle femme toute nue. — Je souris... j'entrai... » paraît avoir été inspirée par une ligne du traité de Diderot, De la Société dramatique : « La femme qui est belle pour le sculpteur sur un sofa, est laide dans son atelier. » DiDEiiOT, OEuv compL, t. VII, p. .373.
Manuscrit de Saint-Pétersbourg.
rôle de l'artiste, cette greDouille pour une belle femme, si je DeTavais pas vue terre à terre et le dos tourné à ces figures gigaotesques qui la réduisaient à rien. Je vous laisse le soin d'appliquer ce phénomène singulier à la Gaussin, à la Riccoboni et à toutes celles qui n'ont pu s'agrandir sur la scène.
Si, par impossible, une actrice avait reçu la sensibilité à un degré comparable à celle que l'art porté à Textréme peut simuler, le théâtre propose tant de caractères divers à imiter, et un seul rôle principal amène tant de situations opposées, que celte rare pleureuse, incapable de bien jouer deux rôles différents, excellerait à peine dans quelques endroits du même rôle; ce serait la comédienne la plus inégale, la plus bornée et la plus inepte qu'on piU imaginer. S'il lui arrivait de tenter un élan, sa sensibilité prédominante ne larderait pas à la ramener à la médiocrité. Elle ressemblerait moins à un vigoureux coursier qui galope qu'à une faible haquenéequi prend le mors aux dents. Son instant d'énergie passager, brusque^ sans gradation, sans préparation, sans unité, vous paraîtrait un accès de folie.
La sensibilité étant, en effet, compagne de la douleur et de la faiblesse^ dites-moi si une créature douce, faible et sensible, est bien propre à concevoir et à rendre le sang-froid de Léontine, les transports jaloux d'Hermione, les fureurs de Camille, la tendresse maternelle de Mérope, le délire et le remords de Phèdre, Torgueil tyrannique d'Agrippine, la violence de Clytemnestre ? Abandonnez votre éternelle pleureuse à quelques-uns de DOS rôles élégiaquRS, et ne l'en tirez pas.
C'est qu'être sensible est une chose, et sentir est une autre. L'une est une affaire d'âme, l'autre une affaire de jugement. C'est qu'on sent avec force, et qu'on ne saurait rendre ; c'est qu'on rend, seul, en société, au coin d'un foyer, en lisant, en jouant, pour quelques auditeurs, et qu'on ne rend rien qui vaille au théâtre ; c'est qu'au théâtre, avec ce qu on appelle de ht sensibilité, de l'âme, des entrailles, on rend (i) bien une ou deux tirades, et qu'on manque le reste ; c'est qu'embrasser toute retendue d'un grand rôle, y ménager les clairs et les obscurs, les doux et les faibles,
(1) « On ne rend rien »... « on rend bien », faut-il remarquer ces redites de mots ? La répétition des idées, qui rend cette fm du Paradoxe si longue, doit surtout frapper un lecteur attentif.
no PARADOXE SUR LE COMÉDIEN
Manuscrit de Saint-Pétersbourg,
se montrer égal dans les endroits tranquilles et dans les < être varié dans les détails harmonieux et un dans Tens un système soutenu de déclamation qui aille jusqu'à sa du poète, c'est Touvrage d'une têle froide, d'un profon goût exquis, d'une étude pénible, d'une longue expérienc de mémoire peu commune ; c'est que la règle qualis ab et sihi conslet, très rigoureuse pour le poète, Test jusqu'à comédien ; c*est que celui qui sort de la coulisse sans i sent et son rôle noté, éprouvera, toute sa vie, le rôle d'u que si, doué d'intrépidité, de suffisance et de verve, il c* tesse de sa tête et Thabilude du métier, cet homme voi sa chaleur et son ivresse, et que vous applaudirez à. so connaisseur en peinture sourit à une esquisse libertine oi et rien n'est décidé. C'est un de ces prodiges qu'on a vu: foire chez NicoleL Peut-être ces fous-là font-ils bien de res • des comédiens ébauchés. Plus de travail ne leur donnerai manque et pourrait leur ôter ce qu'ils ont. Prenez-les pou mais ne les mettez pas à côté d'un tableau fini.
LE SECOND
Il ne me reste plus qu'une question à vous faire.
LE PHEHIER.
Faites.
LE SECOND
Avez-vous jamais vu unepièce entière parfaitement jol
Ma foi ! je ne m'en souviens pas... Mais attendez... Oui, quelquefois, une pièce médiocre, par des acteurs médiocres...
(1) Le texte de 1830 donne « les durs et les faibles > ; le manuscrit de Saint- Pétersbourg donne « les doux et les faibles ». Aucune des deux expressions n'est satisfaisante. Les expressions obscures ou même incorrectes ne manquent pas dans cette dernière partie du texte du Paradoxe; nous relèverons seulement les impropriétés les plus^ incontestables.
(2) « Eprouvera, toute sa vie, le rôle d'un débutant » est une de ces impropriétés qualifiées, dont nous ne saurions accorder qu'un bon écrivain, comme l'était Diderot, soit responsable. . . . .:
Manitscrit de Saint-Pélersbourg.
Nos deux interlocuteurs allèrent au spectacle ; mais, n^y trouvant plus déplace, ils se rabattirent aux Tuileries. Us se promenèrent quelque temps en silence (Ij. Ils semblaient avoir oublié qu'ils étaient ensemble, et chacun s'entretenait avec lui-même comme s'il eût été seul, l'un à haute voix, Taulrc à voix si basse qu'on ne l'entendait pas, laissant seulementéchapper par intervalles des mots isolés, mais distincts, desquels il était facile de conjecturer qu'il ne se tenait pas pour battu.
Les idées de l'homme au paradoxe sont les seules dont je puisse rendre compte, eties voici, aussi décousues (ju'elles doivent le paraître, lorsqu^on supprime d'un soliloque les intermé«iiaires qui servent de liaison (2). Il disait :
c Qu'on mette à sa place un acteur sensible, et nous verrons comment il s'en tirera. Lui, que fait-il ? Il pose son pied sur la balustrade, rattache sa jarretière, et répond au courtisan qu'il méprise, la tète tournée sur une de ses épaules ; et c'est ainsi qu'un incident qui aurait déconcerté tout autre que ce froid et sublime comédien, subitement adapté à la circonstance, devient un trait de génie. »
[11 parlait, je crois, de Baron dans la tragédie du Comte d'Essex, Il ajoutait en souriant] :
« Eh ! oui, il croira que celle-là sent, lorsque, renversée sur le sein de sa confidente et presque moribonde, les yeux tournés vers les troisièmes loges, elle y aperçoit un vieux procureur qui fondait en larmes et dont la douleur grimaçait d'une manière tout à fait burlesque, et dit: Regarde donc un peu là-haut la bonne figure que voilà... murmurant dans sa gorge ces paroles comme si elles eussent été la suite d'une plainte articu-
(1) Dans ce petit bout de narration, la manière de Diderot est soigneusement reproduite : a Nous fîmes quelques tours d'allt»es sans mot dire ; Dorval rêvait à son exemple de la danse, et moi je repassais dans mon esprit quelques-unes de ses idées. » Diderot, Dorval et moi, 3^ entr., OEiw. compl., t. VU, p. 138. Le même procédé est appliqué plus d'une fois dans le chef-d'œuvre de verve et d'ironie qui s'appelle le Neveu de Rameau : « Et puis le voilà qui se met à se promener, en murmurant dans son gosier, etc., etc. ». Il faut lire toute cette page étourdissante ; l'imitation du Paradoxe paraîtra d'un écolier.
(2) De même, dans le dialogue qui a pour titre Rêve de d'Alembert, M"e de l'Espinasse a noté par écrit, et elle lit au médecin Bordeu, la théorie, que, dans une sorte de délire causé parla (lèvre, le philosophe, leur ami, a laissé échapper par lambeaux.
Manuscrit de Saint-Pétersbourg,
lée... A d'autres I à d'autres ! Si je me rappelle bien ce fait, il est de la Gaussin, dans Zaïre.
« Et ce troisième dont la fin a été si tragique, je l'ai connu, j'ai connu son père, qui m'invitait aussi quelquefois à dire un mot dans son cornet. [Il n'y a pas de doute qu'il ne soit ici question du sage Montménil.] « C'était la candeur et l'honnêtelé même. Qu'y avait-il de commun entre son caractère naturel et celui de Tartuffe, qu'il jouait supérieurement? Rien. Où avait-il pris ce torticolis, ce roulement d'yeux si siogulier, ce ton radouci, et toutes les autres fînesses du rôle de Thypocrite ? Prenez garde à ce que vous allez répondre. Je vous tiens. — Dans une imitation profonde de la nature. — Dans une imitation profonde de la nature ? Et vous verrez que les symptômes extérieurs qui désignent le plus fortemeot la sensibilité de Tâme ne sont pas autant dans la nature que les symptômes extérieurs de l'hypocrisie ; qu'on ne saurait les y étudier, et qu'un acteur à grand talent trouvera plus de difficultés à saisir et à imiter les uns que les autres I Et si je soutenais que de toutes les qualités de Tàme la sensibilité est la plus facile à contrefaire, n'y ayant (1) peut-être pas un seul homme assez cruel, assez inhumain pour que le germe n'en existât pas dans son cœur, pour ne l'avoir jamais éprouvée ; ce qu'on ne saurait assurer de toutes les autres passions, telles que l'avarice, la méfiance ? Est-ce qu'un excellent instrument ?.... — Je vous entends ; il y aura toujours, entre celui qui contrefait la sensibilité et celui qui sent, la différence de l'imitation à la chose. — Et tant mieux, tant mieux, vous dis-je. Dans le premier cas, le comédien n'aura pas à se séparer de luimême, il se portera tout à coup et de plein saut à la hauteur du modèle idéal . — Tout à coup et de plein saut ? — Vous me chicanez sur une e;cpression. Je veux dire que^ n'étant jamais ramené au petit modèle qui est en lui, il sera aussi grand, aussi étonnant, aussi parfait imitateur de la sensibilité que de l'avarice, de l'hypocrisie, de la duplicité, et de tout autre caractère qui ne sera pas le sien, de toute autre passion qu'il n'aura pas. La chose que le personnage naturellement sensible me montrera sera petite; l'imitation de l'autre sera forte ; ou, s'il arrivait que leurs copies fussent
(1) Cette construction inusitée, sinon incorrecte, est peut-être de réditeur des Essais de Montaigne, en veine d'archaïsme ; on n'en trouverait pas, à notre connaissance, Téquivalenl dans Diderot.
Manuscrit de Saint-Pétershourg.
également fortes, ce que je ne vous accorde pas, mais pas du tout, I'ud, parfaitemeut maître de lui-même et jouant tout à fait d'étude et de jugement, serait tel que Texpérience journalière le montre, plus un que celui qui jouera moitié dénature, moitié d'étude, moitié d'après un modèle, moitié d'après lui-même. Avec quelque habileté que ces deux imitations soient fondues ensemble, un spectateur délicat les discernera plus facilement encore qu'un profond artiste ne démêlera dans une statue la ligne qui séparerait ou deux styles diiïérents, ou le devant exécuté d'après un modèle, et le dos d'après un autre. — Qu'un acteur consommé cesse de jouer de tête, qu'il s'oublie, que son cœur s'embarrasse, que la sensibilité le gagne, qu'il s'y livre : il nous enivrera. — Peut-être. — Il nous transportera d'admiration. — Gela n'est pas impossible ; mais c'est à condition qu'il ne sortira pasde son système de déclamation et que l'unité ne disparaîtra point, sans quoi vous prononcerez qu'il est devenu fou. . Oui, dans celte supposition, vous aurez un beau moment, j'en conviens : mais préférez-vous un beau moment à un beau rôle ? Si c'est votre choix, ce n'est pas le mien. »
Ici l'homme au paradoxe se tut. II se promenait àgrands pas, sans regarder où il allait ; il eût heurté de droite et de gauche ceux qui venaient à sa rencontre, s'ils n'eussent évité le choc. Puis, s'arrêtant tout à coup, et saisissant son antagoniste fortement par le bras, il lui dit d'un ton dogmatique et tranquille : « Mon ami, il y a trois modèles ; l'homme de la nature, l'homme du poète, l'homme de l'acteur. Celui delà nature est moins grand que celui du poète, et celui-ci moins grand encore que celui du grand comédien, le plus exagéré de tous. Ce dernier monte sur les épaules du précédent et se renferme dans un grand mannequin d'osier dont il est l'âme ; il meut ce mannequin d'une manière effrayante, même pour le poète, qui ne se reconnaît plus, et il nous épouvante, comme vous l'avez fort bien dit, ainsi que les enfants s'épouvantent les uns les autres en tenant leurs petits pourpoints courts élevés au-dessus de leur tête, en s'agilant et en imitant de leur mieux la voix rauque et lugubre d'un fantôme qu'ils contrefont (i). Mais, par hasard, n'auriez-vous pas vu
(1) Ces images du « mannequin » et du • fantôme » ont déjà été employées dans la première partie du Paradoxe. « Les petits pourpoints courts » ont remplacé « le drap blanc attaché au haut d'une perche » ; c'est une variation nouvelle sur un thème déjà développé.
Manuscril de Saint-Pétersbourg.
des jeux d'enfants qu'on a gravés? N'y auriez- vous pas vu un marmot qui s'avance sous un masque hideux de vieillard qui le cache de la tête aux pieds ? Sous ce masque^ il rit de ses petits camarades que la terreur met en fuite. Ce marmot est le vrai symbole de Tacteur; ses camarades sont le symbole du spectateur. Si le comédien n'est doué que d'une sensibilité médiocre, et quece soit là tout son mérite, ne le tiendrez-vous pas pour un homme médiocre ? Prenez-y garde, c'est encore un piège que je vous lends. — Et s'ilesldoué d'une extrême sensibilité, qu'arrivera-t-il? — Ce qu'il en arrivera? C'est qu'il ne jouera pas du tout, ou qu'il jouera ridiculement. Oui, ridiculement, et la preuve, vous la verrez en moi quand il vous plaira. Que j'aie un récit un peu pathétique à faire, il s'élève je ne sais quel trouble dans mon cœur, dans ma tête; ma langue s'embarrasse, ma voix s'attère, mes idées se décomposent, mon discours se suspend ; je balbutie, je m'en aperçois ; les larmes coulent de mes joues (1), et je me lais. — Mais cela Vijus réussit... — En sociét*^... Au théâtre, je serais hué. — Pourquoi / Parce qu'on ne vient pas pour voir des pleurs, mais pour entendre des discours qui on arrachent; parce que cette vérité de nature dissone avec la vérité de convention. Je m'explique : je veux dire que ni lesyslème dramatique, ni laction, ni les discours du poète ne s'arrangeraient point (2) de ma déclamation étouffée, interrompue, sanglotée. Vous voyez qu'il n'est pas même permis d'imiter la nature, même la belle nature, la vérité de trop près, et il est des limites dans lesquelles il faut se renfermer. — Et ces limites, qui les a posées? — Le bon sens, qui ne veut pas qu'un talent nuise à un autre talent. Il faut quelquefois quelacteurse sacrifie au poète. — Mais si la composition du poète s'yprêtait? — Eh bien! vous auriez une autre sorte de tragédie loutà-fait différente de la vôtre. — Et quel inconvénient à cela? — Je ne sais pas trop ce que vous y gagneriez, mais je sais très bien ce que vous y perdriez. »
(1) « Au récit d'une grande action, noire âme s'embarrasse, notre cœur s'émeut, la voix nous manque, nos larmes coulent. » Diderot, Salon de H 67, GEuv, compl., l. XI, p. 25.
(2)«2Vtle syst(>me... ni les discours... ne s'arrangeraient pomf de ma déclamation, etc. j> Ce luxe de « négatives » rappelle les façons de s'exprimer de Martine : « ne servent pas de rien » ; mais il n'y a sans doute ici qu'une négligence de plume.
Manuscrit de Saint-Pétershourg,
Ici, l'homme paradoxal s'approcha pour la seconde ou la troisième fois de son aatagoniste, et lui dit :
« Le mot est de mauvais goût, mais il est plaisant, mais il est d'une actrice sur le talent de laquelle il n'y a pas deux sentiments. C'est le pendant du propos et de la situation de la Gaussin : elle est aussi renversée entre Pillot-Poliux ; elle se meurt, du moins je le crois, et elle lui bégaye tout bas : Ah î Pillot, que tu pues (i) 1 »
Ce trait est d'Arnoeld faisant Télaïre. Et, dans ce moment, Arnould est vraiment Télaïre ? Non, elle est Arnou'd, toujours Arnould. Vous ne m'amènerez jamais à louer les degrés intermédiaires d'une qualité qui gâterait toùt^ si, poussée è. l'extrême, le comédien en était dominé. Mais je suppose que le poète eût écrit la scène pour être déclamée au théâtre, comme je la réciterais en société, qui est-ce qui jouerait celle scène ? Personne, non, personne, pas même Tacteur le plus maître de son action. S'il s'en tirait bien une fois, il la manquerait mille. Le succès tient alors à si peu de chose !... Ce dernier raisonnement vous paraît peu solide ? Eh bien, soit; mais je n'en conclurai pas moins de piquer un peu nos ampoules, de rabaisser de quelques crans nos échasses, et de laisser les choses à peu près comme elles sont. Pour un poète de génie qui atteindrait à cette prodigieuse vérité de Nature, il s'élèverait une nuée d'insipides et plats imitateurs. Il n'est pas permis, souspeine dêlre insipide, maussade, détestable, de descendre d'une ligne au-dessous de la simplicité de Nature. Ne le pensez- vous pas ?
LE SECOND
Je ne pense rien. Je ne vous ai pas entendu.
LB PREMIER
Quoi ! nous n'avons pas continué de disputer ?
LE SECOND
Non.
LE PREMIER
Et que diable faisiez-vous donc ?
(i) On sait d'où vient celte anecdote, et Timportanee qu'a eue, pour ce remaniement du Paradoxe, le développement de Grimm qui Ta fournie à l'interpolateur. Cf. p. IGO, note 1. L'orthographe du Ms. est « pus .»
Manuscrit de Saint-Pétersbourg.