LE SECOND INTERLOCUTEUR
Pourquoi ?
(1) Quand Diderot, dans ses écrits, rencontre le mot paradoxe, il raccompagne, en souvenir peut-être de Rousseau, d'une mention très peu flatteuse : « Avec quelque art que vous sachiez entasser les erreurs de l'ignorance sur les absurdités du paradoxe, etc. » Diderot, Œuvres cowpl, t. III, p. 405. — Cf. id. id., tome X, p. 417. On peut donc s'étonner qu'il ait donné pour titre à un de ses ouvrages ce terme pour lequel il a marqué plus d'une fois son aversion. Cette difficulté n'en est plus une, si le choix de ce titre est de Naigeon. Il est aisé de s'imaginer, non pas Diderot, mais Naigeon pressé de recourirà cette appellation, par la raison qu'elle était à la mode. Voici comment s'exprime Morellet, dans son pamphlet contre Linguet, publié en 1775, c'est-à-dire à une date qui a forcément précédé l'époque de la rédaction du manuscrit de Naigeon : « Notre siècle voit se multiplier les ouvrages où le Paradoxe se montre dans tout son éclat, et l'on peut bien donner sérieusement la théorie d'un art, lorsque l'ai't lui-même est continuellement pratiqué et généralement répandu. » Théorie du Paradoxe, p. 19. A Amsterdam, 1775.
(2) L'épigraphe, placée en tête du manuscrit de Naigeon. ne se rencontre ni dans l'édition de 1830, ni dans le manuscrit de Saint-Pétersbourg. Les mots « A Zerbina penserete », tirés de la Servante maîtresse, se retrouvent dans un passage du Neveu de Rameau que nous aurons plus loin l'occasion de rappeler à propos d'un développement de la fin du Paradoxe. C'est précisément un passage où le neveu de Rameau fait l'acteur. « Et puis le voilà qui se met à se promener, en murmurant dans son gosier quelques-uns des airs de l'Ile des Fous, du Peintre amoureux de son modèle, du Maréchal Ferrant, delà Plaideuse, et de temps en temps il s'écriait, en levant les mains et les yeux au ciel : << Si cela est beau, mordieu! si cela est beau! comment peut-on porter à sa tête une paire d'oreilles et faire
Manuscrit de Saint-I'élersbourrj.
LE PREMIER
C'est l'ouvrage (1) de votre ami.
Qu'importe ?
LK PREMIER
Beaucoup. A quoi bon vous mettre dans l'alternative de mépriser ou son talent ou mon jugement, et de rabattre de la bonne opinion que vous avez de lui ou de celle que vous avez de moi ?
LE SECOND
Cela n'arrivera pas, et, quand cela arriverait, mon amitié pour tous les deux, fondée sur des qualités plus essentielles, n'en souflïirait pas.
LE PREMIER
Peut-être.
LE SECOND
J'en suis sûr. Savez-vous à qui vous ressemblez dans ce moment ? A un auteur de ma connaissance qui suppliait à genoux une femme à
une pareille question? » Il commençait à entrer en passion et à clianter tout bas, il élevait le ton à mesure qu'il se passionnait davantage : vinrent ensuite les gestes, les grimaces du visage et les contorsions du corps, et je dis : « Bon, voilà la tête qui se perd et quelque scène nouvelle qui se prépare... »
En effet, il part d'un éclat de voix. Je suis un pauvre miscrahle... Monseigneur, Monseiçjneur, laissez-moi partir... 0 terre, reçois ton or, conserve bien mon trésor, mon âme, mon âme, ma vie! 0 terre!... Le voilà le petit ami, le voilà le petit ami! Aspettare e non venire... A Zerbina penser et e... Sempre in contrasti con tesista... Il entassait et brouillait ensemble trente airs italiens, français, tragiques, comiques, de toutes sortes de caractères. Tantôt avec une voix de basse -taille il descendait jusqu'aux enfers, tantôt s'égosillant et contrefaisant le fausset, il déchirait le haut des airs; imitant de la démarche, du maintien, du geste, les différents personnages chantants; successivement furieux, radouci, impérieux, ricaneur. Ici c'est une jeune fille qui pleure, et il eu rend toute la minauderie ; là, il est prêtre, il est roi, il est tyran; il menace, il commande, il s'emporte ; il est esclave, il obéit; il s'apaise, il se désole, il se plaint, il rit ; jamais hors de ton, de mesure, du sens des paroles et du caractère de l'air. » Diderot. Le Neveu de Rameau. Œuvres complètes, t. V, p, 463.
(1) Garrick ou les Auteurs (sic) anglais {note du Manuscrit).
Manuscrit de Saint-Pétersbourg .
laquelle il était attaché, de ne pas assister à la première représentation d'une de ses pièces.
LE PREMIER
Votre auteur était modeste et prudent.
LE SECOND
11 craignait que le sentiment tendre qu'on avait pour lui ne tînt au cas que Ton faisait de son mérite littéraire.
LE PREMIER
Cela se pourrait.
LE SECOND
Qu'une chute publique ne le dégradât un peu aux yeux de sa maîtresse.
LE PREMIER
Que, moins estimé, il ne fût moins aimé. Et cela vous parait ridicule ?
LE SECOND
C'est ainsi qu'on en jugea. La loge fut louée, et il eut le plus grand succès ; et Dieu sait comme il fut embrassé, fêté, caressé.
LE PREMIER
Il l'eût été bien davantage après la pièce sifïlée.
LE SECOND
Je n'en doute pas.
El je persiste dans mon avis.
LE SECOND
Persistez, j'y consens; mais songez que je ne suis pas une femme, el qu'il faut, s'il vous plaît, que vous vous expliquiez.
LE PREMIER
Absolument?
LE SECOND
Absolument.
Manuscril de Saint-Pclersbourfj.
LE l'HEMIER.
11 me serait plus aisé de me faire que de déguiser ma pensée.
Je le crois.
Je serai sévère.
LE SECOND
LE PREMIER
LE SECOND
C"est ce que mon ami exigerait de vous.
LE PREMIER
Eh bien ! puisqu'il faut vous le dire, son ouvrage, écrit d'un style tourmenté, obscur, entortillé, boursouflé, est plein d'idées communes. An sortir de cette lecture, un grand comédien n'en sera pas meilleur, et un pauvre acteur n'en sera pas moins mauvais (1). C'est à la nature à donner les qualités de la personne, la figure, la voix, le jugement, la finesse. C'est à Tti-AÙedes grands modèles, à la connaissance du cœur humain, à l'usage du monde, au travail assidu, à l'expérience, et à l'habitude du théâtre, à perfectionner le don de nature. Le comédien imitateur peut arriver au point de rendre tout passablement ; il n'y a rien ni à louer ni à reprendre dans son jeu.
(1) L'expression de Diderot « un médiocre acteur n'en sera pas moins pauvre » était irréprochable ; la correction du manuscrit de Naigoon « un pauvre acteur n'en sera pas moins mauvais » n'améliore en rien le premier texte; elle l'alourdit. De même, dans ce qui suit, « les qualités de la personne » est moins juste que « les qualités extérieures » ; « l'étude des grands modèles » est moins net et moins précis que « l'étude des grands maîtres »; a le comédien imitateur » est une expression fausse substituée à une définition concise : « le comédien d'imitation. » Quant aux idées nouvelles introduites dans le passage par l'addition de ces mots: « à la connaissance du cœur humain, à l'usage du monde ». elles ne sont pas sans doute en désaccord avec le sentiment général de Diderot sur l'art du comédien, mais, ce qu'elles nous rappellent le plus, c'est ce « plan d'études » imbitieux tracé par la Clairon dans ses Mémoires : « J'ai trouvé sur mon chemin beaucoup de jeunes auteurs et de belles dames qui pensaient que rien n'était plus facile que de jouer Mahomet, Mérope, etc.. » Tout ce chapitre qui a pour titre Réflexions sur la déclamation thcâirale semble avoir passé sous les yeux de Naigeon. Nous verrons que son manuscrit en reproduit textuellement une ou deux expressions tout à fait caractéristiques.
Manuscrit de Saint-Pétersbourg.
LE SECOND
Ou tout est à reprendre.
Lli PREMIER.
Comme vous voudrez. Le comédien de nature est souvent détestable, quelquefois excellent. En quelque genre que ce soit, méfiez-vous d'une médiocrité soutenue (1). Avec quelque rigueur qu'un débutant soit traité, il est facile de pressentir ses succès à venir (2). Les huées n'étouffent que les ineptes. Et comment la nature sans l'art formerait-elle un grand comédien, puisque rien ne se passe exactement sur la scène comme en nature, et que les poèmes dramatiques sont tous composés d'après un certain système de principes? Et comment un rôle serait-il joué de la même manière par deux acteurs différents, puisque dans l'écrivain le plus clair, le plus précis, le plus énergique, les mots ne sont et ne peuvent être que des signes approchés d'une pensée, d'un sentiment, d'une idée, signes dont le mouvement, le geste, le ton, le visage, les yeux, la circonstance donnée, comp'ètent la valeur (3)? Lorsque vous avez entendu ces mots .
(1) « En quelque genre que ce soit, méfiez-vous d'une médiocrité Soutenue. » Cette idée, qui traverse le développement de Diderot et en rompt l'unité, Naigeon l'aurait-il empruntée au manuscrit du Neveu de Rameau, dont nous savons qu'il a eu l'original ou la copie entre les mains pendant quelques années? Il en avait ajourné la publication ainsi que celle de la Religieuse et de Jacques le Fataliste: cette publication, faite par d'autres, a toute une histoire dont le détail n'importe pas ici. Ce qui nous intéresse, c'est de remarquer que la Clairon, si souvent mise en cause dans le Paradoxe, tient aussi une certaine place dans le Neveu de Rameau ; et l'on reconnaîtra que tout au moins l'un des endroits, où elle est nommée, mérite d'être rapporté : « Celui-là est en joueur d'échecs ce que M"« Clairon est en actrice : ils savent de ces jeux l'un et l'autre tout ce qu'on en peut apprendre. — Vous êtes difficile, et je vois que vous ne faites grâce qu'aux hommes sublimes. — Oui, aux échecs, aux dames, en poésie, en éloquence, en musique et autres fadaises comme cela. A quoi bon la médiocrité dans ces genres f »
(2) « Il est facile de pressentir ses succès à venir » au lieu de : « Il a tôt ou tard au théâtre le succès qu'il mérite. » Est-il besoin de faire remarquer combien la correction rend l'idée fausse? On s'explique très-bien qu'un acteur, sifflé, à ses débuts, pour son inexpérience, puisse réparer cet échec et se faire plus tard applaudir ; mais il est moins facile de comprendre que son échec même avertisse ceux qui y assistent de tous les succès qui lui sont réservés.
(3) « Les signes absolus d'une idée, d'un sentiment, d'une pensée » s'entendait
90 PARADOXE S l K LE CUMEDIE.N
Manuscril de Saint-Pélet-sbourf/.
... Que fait là votre main?
Je lùte votre habit, l'étoffe en est moelleuse (1).
Que savez-vous? Rien. Pesez bien ce qui suit, et concevez combien il est fréquent et facile à deux interlocuteurs, en employant les mêmes expressions, d'avoir pensé et de dire des choses tout à fait différentes. L'exemple que je vous en vais donner est une espèce de pro iige : c'est l'ouvrage même de votre ami. Demandez à un comédien français ce qu'il en pense, et il conviendra que tout en est vrai. Faites la même question à un comédien anglais, et il vous jurera hy god qu'il n'y a pas une phrase à changer et que c'est le pur évangile de la scène. Cependant comme il n'y a presque rien de commun entre la manière d'écrire la com>Mie et la tragédie en Angleterre et la manière dont on écrit ces poèmes en France, puisque, au sentiment même de Garrick, celui qui sait rendre parfaitement une scène de Shakespeare ne connaît pas le premier accent de la déclamation d'une scène de Racine; puisque, enlacée parles vers harmonieux de ce dernier comme par autant de serpents dont les replis lui étreignent la tête, les pieds, les mains, les jambes et les bras, son action en perdrait toute sa liberté (2), il s'ensuit évidemment que l'acteur français et l'acteur anglais,
fort bien ; la correction du manuscrit de Naigeon « des signes approchés », etc., n'introduit qu'embarras et obscurité dans une phrase auparavant nette et claire. Cette lourde surchage est expressive de la manière d'écrire de Naigeon ;je dirais : « c'est son style », s'il en avait un. Voici une phrase de son Adressée l'Assemblée nationale en 1790 : « Il serait d'autant plus circonspect que pour tout homme qui calcule ou qui procède par une autre méthode d'investigation, ce qu'on appelle communément hasard, n'est que l'expression ou le signe abrégé d'une suite, d'un enchaînement de causes assujetties, comme celles dont nous connaissons plus ou moins la manière d'agir, à des lois constantes et nécessaires, mais que nous ignorons, et dont nous n'apercevons ni la liaison ni la dépendance. » P. 22-23.
(1) Remarquons, la première fois, qu'elle s'offre à nous, cette sorte d'amplification par les exemples. Dans le remaniement du texte de Diderot, les additions de cette nature abonderont, en raison même de leur facilité.
(2) « Puisqu'enlassé par les vers harmonieux de ce dernier, comme par autant de serpens dont les replis lui étreignent la tête, les pies, les mains, les jambes et les bras, son action en perdroit toute sa liberté. » L'introduction de ce membre de phrase dans la période bien agencée de Diderot ne va pas sans quelque difficulté de construction ; mais l'image est intéressante : elle est, eu effet, de Diderot lui-môme. Elle a été suggérée à Xaigeon par la lecture des lettres à M"* Jodin, inédites jusqu'en 1821 : « Garrick me disait un jour qu'il lui
Manuscrit de SaiiU-Pélers/jour;/.
qui conviennent unanimement de la vérité des principes de votre auteur, ne s'entendent pas, et qu'il y a dans la langue technique du théâtre une latitude, un vague assez considérable pour que des hommes sensés, d'opinions diamétralement opposées, croient y reconnaître la lumière de l'évidence (1), Et demeurez plus que jamais attaché à votre maxime : Ne vous expliquez point, si vous voulez vous entendre.
Vous pensez qu'en tout ouvrage, et surtout dans celui-ci, il y a deuxsens distingués (2), tous les deux renfermés dans les mêmes signes, l'un à Londres, l'autre à Paris?
LE PREMIER
Et que ces signes présentent si nettement ces deux sens, que votre ami même s'y est trompé, puisqu'en associant (3) des noms de comédiens anglais à des noms de comédiens français, leur appliquant les mêmes préceptes et leur accordant le même blâme et les mêmes éloges, il a sans doute imaginé que ce qu'il prononçait des uns était également juste des autres.
LE SECOND
Mais, à ce compte, aucun autre auteur n'aurait fait autant de vrais contre-sens.
serait impossible de jouer un rôle de Racine, que ses vers ressemblaient à de grands serpents qui enlaçaient un acteur, et le rendaient immobile ; Garrick sentait bien et disait bien. » Diderot, Œuvres compl., XIX, 396.
(1) « Ne puissent y reconnoître la vérité » s'entendait fort aisément ; « croyent y reconnoître la lumière de l'évidence » dit tout le contraire, ou ne dit rien qui ait un sens satisfaisant; ici la correction aboutit à l'inintelligible.
(2) « Distingués », mis pour « distincts », est un arcbaïsme. Xaigeon emploie de préférence cette forme : « La foi nous enseigne que l'âme est distinguée du corps. »... « Un être est distiwjué d'un autre être. » Eiicycl. méthodique, t. III, p. 173.
(3) « Puisqu'en associant des noms » au lieu de « puisqu'en fourrant, tout au travers de sa traduction, des noms », etc. Dans ses Mémoires sur la vie et les ouvrages de Diderot, Naigeon déclare que les meilleurs manuscrits de cet écrivain rie sauraient être édités sans avoir d'abord été soumis à une revision sévère . « Il avait, en écrivant ses derniers ouvrages, deux tons très^ disparates, un ton domestique et familier qui est mauvais, et un ton réfléchi qui est ex-
Manuscrit de Saint-Pétersbourg.
LE l'KLMIER.
Les mêmes mots dont il se sert énonçant une cliose au carrefour de Bussy el une chose différente à Drury-Lane, il faut que je l'avoue à regret. Au reste je puis avoir tort. Mais le point important sur lequel nous avons des opinions tout à fait opposées, votre auteur et moi, ce sont les qualités premières dun grand comédien. Moi, je lui veux beaucoup de jugement. Il me faut dans cet homme un spectateur froid et tranquille (1). J'en exige, par conséquent, de la pénétration et nulle sensibilité; l'art de tout imiter, ou, ce qui revient au même, une égale aptitude à toutes sortes de caractères et de rcMes (2;.
LE SECOND
Nulle sensibilité ?
LE PREMIER
Nulle. Je n'ai pas encore bien enchaîné mes raisons, et vous me permettrez de vous les exposer comme elles me viendront, dans le désordre de l'ouvrage même de voire ami (3).
Si le comédien était sensible, de bonne foi, lui serait-il permis de jouer deux fois de suite un même rôle avec la même chaleur et le même succès? Très chaud à la première représentation, il serait épuisé et froid comme un marbre à la troisième. Au lieu qu'imitateur attentif et réfléchi
cellent ». Naigeon applique ici son principe de critique ; il remplace le mot trivial, mais propre, par un terme plus relevé, mais moins exact.
(1) La suppression des mots « de la nature humaine » après o spectateur froid et tranquille » change ou même détruit le sens.
(2) Diderot avait dit: « nulle sensibilité, ou, ce qui est la même chose, l'art de tout imiter, et une égale aptitude à toute sorte de caractères et de rôles ». Dans le manuscrit de Naigeon, les mots « ce qui revient au môme » sont rejetés plus loin; ils n'expliquent plus l'expression intéressante « nulle sensibilité » ; ils établissent, à tort, une sorte d identité entre deux expressions : « l'art de tout imiter » et « une égale aptitude, etc. », dont la seconde marquait une progression sur la première.
(3) Ce « désordre », dont l'auteur du Paradoxe s'excuse par avance, il ne faut pas le mettre sur le compte de l'auteur anglais, comme le fait Naigeon ; il ne faut pas davantage y voir le décousu de l'improvisation de Diderot. Les pages, improvisées par Diderot pour la correspondance de Grimra, sont très bien enchaînées ; c'est en y insérant des morceaux de rapport que l'interpolateur en a disloqué la structure.
PARADOXE SLR LE COMEDFEX 93
Manuscrit de Sainl-Pétersbouvg .
de la nature, la première fois qu'il se présentera sur la scène sous le nom d'Auguste, de Cinna, d'Orosmane, d'Agamemnon, de Mahomet (l), copiste rigoureux de lui-même ou de ses études, et observateur continu de nos sensations, son jeu, loin de s'affaiblir, se fortifiera des réflexions qu'il aura recueillies ; il s'exaltera ou se tempérera, et vous en serez de plus en plus satisfait. S'il est lui quand il joue, comment cessera-t-il d'être lui (2)? SU veut cesser d'être lui, comment saisira-t-il le point juste auquel il faut qu'il se place et s'arrête ?
Ce qui me confirme dans mon opinion, c'est l'inégalité des acteurs qui jouent d'âme. Ne vous attendez de leur part à aucune unité ; leur jeu est alternativement fort et faible, chaud et froid, plat et sublime. Ils manqueront demain l'endroit où ils auront excellé aujourd'hui ; en revanche, ils excelleront dans celui qu'ils auront manqué la veille. Au lieu que lo comédien qui jouera de réflexion, d'étude de la nature humaine, d'imitation constante d'après quelque modèle idéal, d'imagination, de mémoire, sera un, le même à toutes les représentations, toujours également parfait : tout a été mesuré, combiné, appris, ordonné dans sa tête ; il n'y a dans sa déclamation ni monotonie ni dissonance (3). La chaleur a son progrès, ses élans, ses rémissions, son commencement, son milieu, son extrême (4) : ce sont les mêmes accents, les mêmes positions, les mêmes mouvements.
(1) « Sous le nom d'Auguste, de Cinna, d'Orosmane, d'Agamemnon, de Mahomet. » Ce procédé d'amplification par énumération de noms propres sera plus d'une fois employé, et non sans gaucherie, pour allonger le texte.
(2) « S'il est lui, quand il joue, comment cessera-t-il d'être lui ? » Cette phrase ajoutée en marge du manuscrit de Naigeon, est de la même main, mais non de la même encre que le texte. Il semble qu'elle se rattache, avec un certain nombre d'autres additions marginales, à un second remaniement. Quoi qu'il en soit, elle est la reproduction de ce que nous appelions plus haut une expression caractéristique des Mémoires de la Clairon : « Quelle étude ne faut-il pas faire d'abord pour cesser dêtre soi ? » Mémoires de iV^'^ Clairon, p. 27, édit. Buisson, Paris, an VII, 1799.
(3) L'addition marginale : « 11 n'y a dans sa déclamation ni monotonie ni dissonance » n'ajoute pas, elle ôtei^ait plutôt à la clarté du développement.
(4) « Son commencement, son milieu, sa fin » est le développement d'une idée unique, l'idée de suite progressive ; dans la leçon remaniée du manuscrit de Naigeon « son progrès, ses élans, ses rémissions, son commencement, son milieu, son extrême », les mots « ses élans, ses rémissions » introduisent une idée d'une nature un peu dilTérente.
l'AllADOXE SLR LE- COMÉDIEN
Maintsoit de Sainl-Pélersbour'j .
S'il y a quelque difTérence d'ane représentation à l'autre, c'est ordinairement à l'avantage de la dernière. Il ne sera pas journalier, c'est une glace toujours disposée àmontrer les objets, et à les montrer avec la même précision, la même force et la même vérité (1). Ainsi que le poète, il va sans cesse puiser dans le fonds inépuisable de la nature, au lieu qu'il aurait bientôt vu le terme de sa propre richesse.
Quel jeu plus parfait que celui de la Clairon ? Cependant suivez-la, étudiez-la, et vous serez convaincu qu'à la sixième représentation elle sait par cœur tous les détails de son jeu comme tous les mots de son rôle. Sans doute, elle s'est fait un modèle auquel elle a d'abord cherché à se conformer ; sans doute elle a conçu ce modèle le plus haut, le plus grand, le plus parfait qu'il lui a été possible ; mais ce modèle qu'elle a emprunté de l'histoire, ou que son imagination a créé comme un grand fantôme (2), ce n'est pas elle ; si ce modèle n'était que, de sa hauteur, que son action serait faible et petite ! Quand, à force de travail, elle a approché de celte idée le plus près qu'elle a pu, tout est fini. Se tenir ferme là, c'est une pure affaire d'exercice et de mémoire. Si vous assistiez à ses études, combien de fois vous lui diriez : Vous y êtes! Combien de fois elle vous répondrait : Vous vous trompez !... C'est comme le Quesnoy, à qui son ami saisissait le bras et criait : « Arrêtez ! le mieux est l'ennemi du bien : vous allez tout gâter. » — « Vous voyez ce que j'ai fait, répliquait l'artiste, haletant, au connaisseur émerveillé ; mais vous ne voyez pas ce que j'ai là et ce que je poursuis (3). »
(1) Les termes de Diderot ■> avec la même précision et la même vérité » s'appliquent fort bien à la nature de la glace qui, par définition, rélléchit nettement limage véritable des objets; mais l'expression « avec la même force », introduite dans le manuscrit de Naigeon, et appliquée à un sujet non actif, est loin d'être juste comme les deux autres.
(2) « Son imagination a créé comme un grand fantôme. » Ici Naigeon semble se souvenir d'une note de Grimm, placée à la fin de la seconde lettre de Diderot, note sur laquelle nous aurons à revenir au cours de nos observations. Entre autres indications dont l'interpolaleur a fait son profit, il a retenu et reproduit, à sa façon, cette formule saillante : a Le mensonge surfait toujours; le fantôme de l'imagination est plus grand que l'image de la nature. » Correspondance de Grimm, éd. Tourneux, t. IX, p. io6.
(3) Ce rapprochement et cette anecdote paraissent bien avoir été fournis par un des Suions, celui de 1767, publié par Naigeon, pour la première fois, en 1798 :
PARADOXE >L"H LE COMEr)IEN
Manuscrit de Saini-Pélei'sboio'g.
Je ne doute point que la Clairon n'éprouve le tourment du Quesnoydans ses premières tentatives ; mais la lutte passée, lorsqu'elle s'est une fois élevée à la hauteur de son fantôme, elle se possède, elle se répète sans émotion. Comme il nous arrive quelquefois dans le rêve (1), sa tête touche aux nues, ses mains vont chercher les deux confins de l'horizon ; elle est l'âme d'un grand mannequin qui l'enveloppe : ses essais l'ont fixé sur elle. Nonchalamment étendue sur une chaise longue, les bras croisés, les yeux fermés, immobile, elle peut, en suivant son rêve de mémoire, s'entendre, se voir, se juger, et juger les impressions qu'elle excitera. Dans ce moment, elle est double : la petite Clairon et la grande Agrippine (2).
LE SECOND
Rien, à vous entendre, ne ressemblerait tant à un comédien, sur la scène OU dans ses études, que les enfants qui, la nuit, contrefont les revenants sur les cimetières, en élevant au-dessus de leurs têtes un grand drap blanc au haut d'une perche, et faisant sortir de dessous ce catafalque une voix lugubre qui effraye les passants.
« Le Quesnoy répondit à un amateur éclairé qui le regardait travailler, et qui craignait qu'il ne gâtât son ouvrage pour le vouloir plus parfait : Vous avez raison, vous qui ne voyez que la copie ; mais j'ai aussi raison, moi qui poursuis l'original qui est dans ma tète. » Diderot, Œuv. compl., t. XI, p. 223.
(1)« Comme il nous arrive quelquefois dans le rêve. » Ce que le manusciit de Xaigeon ajoute ici au développement fourni par Diderot, est encore du Diderot, et vient du Rêve de d'Alembert, qui fut publié en 1830, un peu après le Paradoxe, et par les mêmes éditeurs. « m""^ de l'espi.nasse. — Docteur, vous avez raison. Il m'a semblé plusieurs fois en rêve... que je devenais immense... que mes bras et mes jambes s'allongeaient à l'infini, que le reste de mon corps prenait un volume proportionné : que l'Encelade de la fable n'était qu'un iiygmée ; que TAmphitrite d'Ovide, dont les longs bras allaient former une ceinture immense à la terre, n'était qu'une naine en comparaison de moi, et que j'escaladais le ciel, et que j'enlaçais les deux hémisphères. » Diderot, Œuv. compl., t. II, p. 154.
(2) « Dans ce moment, elle est double : la petite Clairon et la grande Agrippine. » Addition marginale, en petits caractères, tracés de la même main, mais d'une autre encre. Il est permis de voir ici une réminiscence du Salon de 1707, cité plus haut : a Ah ! j'entends à présent. — Quoi, l'abbé? — Je fais deux rôles, je suis double ; je suis Le Couvreur et je reste moi. C'est le moi Le Couvreur qui frémit et qui souffre, et c'est le moi tout court cfui a du plaisir. » Diderot, Œuvres compl., t. Xi, p. 119.
Manuscrit de Saint-I'étersbourç/.
LE PKKMIKR.
Vous avez raison. 11 o'en est pas de la Dumesnil ainsi que de la Clairon. Elle monte sur les planches sans savoir ce qu'elle dira ; la moitié du temps, elle ne sait ce qu'elle dit ; mais il vient un moment sublime. Et pourquoi l'acteur différerait-il du poète, du peintre, de l'orateur, du musicien ? Ce n'est pas dans la fureur du premier jet que les traits caractéristiques se présentent ; c'est dans des moments tranquilles et froids, dans des moments lout-à-fait inattendus. On ne sait d'où ces traits viennent; ils tiennent de l'inspiration ; c'est lorsque, suspendus entre la nature et leur ébauche, ces génies portent alternativement un œil attentif sur l'une et l'autre. Les beautés d'inspiration, les traits fortuits qu'ils répandent dans leurs ouvrages (1), et dont l'apparition subite les étonne eux-mêmes, sont d'un effet et d'un succès bien autrement assurés que ce qu'ils ont jeté de boutade. C'est au sang-froid à tempérer le délire de l'enthousiasme (2).
Ce n'est pas l'homme violent qui est hors de lui-même qui dispose de nous ; c'est un avantage réservé à l'homme qui se possède. Les grands poètes dramatiques surtout sont spectateurs assidus de ce qui se passe autour d'eu.x dans le monde physique et dans le monde moral.
LE SECOND
Qui n'est qu'un (3).
(1) Cette correction « les beautés d'inspiration, les traits fortuits qu'ils répandent, etc. » introduit un contresens complet dans le texte remanié. Diderot opposait au contraire les beautés obtenues par une comparaison attentive, reposée, de la nature et du premier crayon qu'on en avait tracé, aux beautés plus contestables et moins profondes de l'ébauche. « Jette de boutade » n'a pas non plus le même sens que « jetés dans la première boutade. » Les corrections introduites dans ce développement n'arrivent donc qu'à l'obscurcir.
(2) L'addition marginale, « c'est au sens froid à tempérer le délire de l'enthousiasme », qui veut résumer le morceau, n'en traduit nullement l'idée.
(3) « Dans le monde physique et dans le monde moral — qui n'est qu'un. » Cet aphorisme sur l'unité du monde physique et moral est une formule du Credo de Jacques le Fataliste : « La distinction d'un monde physique et d'un monde moral lui semblait vide de sens. » Diderot, (Euv. compL, t. VI, p. 180. On trouve encore ailleurs, dans Diderot : « Le monde moral est tellement lié au monde physique, qu'il n y a guère d'apparence que ce ne soit une seule et même machine. » Dieu et l'homme. (Euv. comp., t. IV, p. 9.3. La première édition française de Jacques le Fataliste n'esi pas antérieure à l'an Y (1796). Dieu et
Manuscrit de Sainl-Pétersboin-rj.
LE PREMIER
Ils saisissent tout ce qui les frappe ; ils en font des recueils. C'est de ces recueils formés en eux, à leur insu, que tant de phénomènes rares passent dans leurs ouvrages.
Les hommes chauds, violents, sensibles, sont en scène ; ils donnent le spectacle, mais ils n'en jouissent pas. C'est daprès eux que l'homme de génie fait sa copie. Les grands poète.', les grands acteurs, et peut-être en général les grands imitateurs delà nature, quels qu'ils soient, doués d'une belle imagination, d'un grand jugement, d'un tact fin, d'un goût très sûr, senties êtres les moins sensibles. Ils sont également propres à trop de choses ; ils sont trop occupés à regarder, à reconnaître et à imiter, pour être vivement affectés au dedans d'eux-mêmes. Je les vois sans cesse le portefeuille (1) sur les genoux et le crayon à la main.
Nous sentons, nous ; eux, ils observent, étudient et peignent. Le diraije? Pourquoi non? La sensibilité n'est guère la qualité d'un grand génie. Il aimera lajustice,maisilexerceracette vertu sans enrecueillirladouceur.Ce n'est pas son cœur, c'est sa tête qui fait tout. A la moindre circonstance inopinée, l'homme sensible \\ perd; il ne sera ni un grand roi, ni un grand ministre; ni un grand capitaine, ni un grand avocat, ni un grand médecin (^2). Remplissez la salle du spectacle de ces pleureurs-là, mais ne m'en
l'homme fut publié pour la première fois dans l'édition Belin, en 1818. Voir Diderot, Œuv. comp., édit. Asst'zat et Tourneux, t. IV, p. 90, note, et t. VI, p. 4, pour l'historique de ces publications. Mais il n'est pas sans intérêt de retrouver chez Naigeon lui-même cette formule introduite par lui dans le Paradoxe. Dans l'article Manichéisme, du Dictionnaire encyclopédique, il écrit : « La distinction du monde moral et du monde physique est chimérique et contraire à la saine pliilosophie >■>, etc.
(1) Cette image du « portefeuille », introduite dans le manuscrit de Naigeon, se retrouve dans ces Lettres à Mudemoi<^elle Jodin , que nous avons déjà eu l'occasion de rapprocher du Paradoxe : « Soyez spectatrice attentive dans toutes les actions populaires ou domestiques. C'est là que vous verrez les visages, les mouvements, les actions réelles de l'amour, de la jalousie, de la colère, du désespoir. Que votre tête devienne un portefeuille de ces images. » Diderot, Œuvre compL, t. XIX, p. 388.
(2) Tout ce développement sur la sensibilité, répété d'ailleurs dans la seconde moitié du Paradoxe, on le retrouve, avec une partie des termes mêmes, dans le Rêve de cVAlcmbcrt, déjà rais à contribution : « Le grand homme, s'il a malheureusement reçu cette disposition naturelle (la sensibilité), s'occupera
Manuscrit de Sai nt-Pélersbourg .
placez aucun sur la scène. Voyez les femmes ; elles nous surpassent, et de fort loin, en sensibilité : quelle comparaison d'elles à nous dans les instants de la passion ! Mais autant nous le leur cédons quand elles agissent, autant elles restent au-dessous de nous quand elles imitent. La sensibilité n'est jamais sans faiblesse d'imagination, La larme qui s'échappe de l'homme vraiment homme nous touche plus que tous les pleurs d'une Comme. Dans la grande comédie du monde, celle à laquelle j'en reviens toujours, toutes les âmes chaudes occupent le théâtre ; tous les hommes de génie sont au parterre. Les premiers s'appellent des fous, les seconds, qui s'occupent à copier leurs folies, s'appellent les sages. C'est l'œil du sage qui saisit le ridicule de tant de personnages divers, qui le peint, et qui vous fait rire, et de ces fâcheux originaux donLvous avez été la victime, cl de vous-même. C'est lui qui vous observait, et qui traçait la copie comi- (lue et du fâcheux et de votre supplice (1).
Ces vérités seraient démontrées, que les grands comédiens n'en conviendraient pas : c'est leur secret. Les acteurs médiocres ou novices (2)
s.uis relâche àralTaiblir, à la dominer, à se rendre maître de ses mouvements fl à conserver à l'origine du faisceau (nerveux) tout son empire. .Vlors il se possédera au milieu des plus grands dangers, il jugera froidement, mais sainement. Itien de ce qui peut servir à ses vues, concourir à son but, ne lui échappera ; un l'élonnera diiïicilement ; il aura quarante-cinq ans ; il sera grand roi, grand ininislre, grand artiste, surtout grand comédien, grand philosophe, grand poète, grand musicien, grand médecin ; il régnera sur lui-même et sur tout <'c qui l'environne. » Diderot, Œuv . compL, t. Il, p. 171.
(1) « El de vous-même... et de votre supplice ». Addition inutile, et surcharges sans intérêt.
(2) « Les grands comédiens..., les acteurs médiocres, etc. » Ici encore l'amplili cation du manuscrit de A'aigeon n'a d'autre effet que d'obscurcir l'idée première. Quant à la comparaison entre le « comédien qui croit sentir » et le ' superstitieux qui croit croire », elle est à rapprocher d'une expression qui viendra plus loin « il pleure comme le prêtre incrédule qui prêche la passion »; • Ile indique une préoccupation du même ordre. Diderot, nous le savons par une noie de Naigeon lui-même, était le premier à plaisanter son disciple sur ce qu'il appelait son tic : « Diderot, souvent témoin de la colère et de l'indignation ;ivec lesquelles je parlais des maux sans nombre que les prêlres, les religions et les dieux de toutes les nation.s avaient faits à l'espèce humaine, et <les crimes de loule espèce dont ils avaient été le prétexte et la cause, disait (les vœux ardents que je ïovm.a.\s pectore ab imo pour ladeslruclion des idées religieuses, quel qu'en fût l'objet, que c'e<rt<< moH tic, comme celui de Voltaire
PARADOXE SLll LE COMEDIEN 99
Manuscrit de SuinlPélersbourf/.
sont faits pour les rejeter, et l'on pourrait dire de quelques autres qu'ils croient sentir, comme on a dit du superstitieux qu'il croit croire ; et que, sans la foi pour celui-ci, et sans la sensibilité pour celui-là, il n'y a point de salut.
Mais quoi ! dira-t-on, ces accents si plaintifs, si douloureux, que cette mère arrache du fond de ses entrailles, et dont les miennes sont si violemment secouées, ce n'est pas le sentiment actuel qui les produit, et ce n'est pas le désespoir qui les inspire? Nullement; et la preuve, c'est qu'ils sont mesurés; qu'ils font partie d'un système de déclamation ; que, p'us bas ou plus aigus de la vingtième partie d'un quart de ton (1), ils sont faux ; qu'ils sont soumis à une loi d'unité ; qu'ils sont comme dans l'harmonie, préparés et sauvés ; qu'ils ne satisfont à toutes les conditions requises que par une longue étude ; qu'ils concourent à la solution d'un problème proposé; que, pour être poussés justes, ils ont été répétés cent fois, et que, malgré ces fréquentes répétitions, on les manque encore. C'est qu'avant de dire : « Za'ïre, vous pleurez !» ou : « Vous y serez, ma fille » (2), l'acteur s'est longtemps écouté lui-même ; c'est qu'il s'écoute au moment où il nous trouble, et que tout son talent consiste non pas à sentir, comme vous le supposeZ;,mais à rendre si scrupuleusement (3) les signes extérieurs du sentiment, que vous vous y trompiez. Les cris de sa douleur sont notés dans son oreille. Les gestes de son désespoir sont de mémoire, et ont été préparés devant une glace (4], Il sait le moment précis où il tirera son mouchoir, et où les larmes couleront ; attendez-les à ce mot, à cette syllabe, ni plus tôt, ni plus lard. Ce tremblement delà voix, ces mots suspendus, ces sons étouffés ou traînés, ce fré-
était d'écraser Vinfâme. » satire i. Sur les caractères et les mots de caractère. Ed. Assézat et Tourneux. Œuv. compL, t. VI, p. 315.
(1) L'expression « plus bas ou plus aigus de la vingtième partie d'un quart de ton » est puérilement hyperbolique.
(2) Nous avons déjà dit que ramplifîcation par les exemples est un des traits caractéristiques du remaniement mis sous nos yeux par le manuscrit de Xaigeon.
(.3) « Scrupuleusement » veut renchérir sur 4 parfaitement » et dit moins toutefois.
(4) «Devant une glace » et « il tirera. son moucho-ir » sont de petites touches, vulgairement minutieuses, qui n'ajoutent rien au mérite de ce morceau, improvisé par Diderot dans la Correspondance, avec tant de vigueur, de franchise et d'éclat.
100 PAliAFxtXE SUR LE COMÉDIEN
Manuscrit de Sainl-l'éters6ourf/.
missement des membres, ce vacillement des genoux, ces évanouissements, ces fureurs, pure imitation, leçon recordée d'avance, grimace pathétique (1), singerie sublime dont l'acteur garde le souvenir longtemps après l'avoir étudiée, dont il avait la conscience présente au moment où il l'exécutait, qui lui laisse, heureusement pour le poète, pour le spectateur et pour lui, toute la liberté de son esprit, et qui ne lui ôle, ainsi que les autres exercices, que la force du corps ! Le socque ou le cothurne déposé, sa voix est éteinte, il éprouve une extrême fatigue, il va changer de linge (2) ou se coucher ; mais il ne lui reste ni trouble, ni douleur, ni mélancolie, ni affaissement dame. C'est vous qui emportez toutes ces impressions. L'acteur est las, et vous triste : c'est qu'il s'est démené sans rien sentir, et que vous avez senti sans vous démener. S'il en était autrement, la condition du comédien serait la plus malheureuse des conditions ; mais il n'est pas le personnage, il le joue, et le joue si bien que vous le prenez pour tel , l'illusion n'est que pour vous ; il sait bipn, lui, qu'il ne l'est pas.
Des sensibilités diverses qui se concertent (3) lentre elles pour obtenir le plus grand efi'et possible, qui se diapasonuent, qui s'alfaiblissent, qui se fortifient, qui se nuancent pour former un tout qui soit un, cela me fait rire. J'insiste donc, et je dis : « C'est l'extrême sensibilité qui fait les acteurs médiocres-, c'est la sensibilité médiocre qui fait la multitude des mauvais acteurs ; et c'est le manque absolu de sensibilité qui prépare les acteurs sublimes. » Les larmes du comédien descendent de son cerveau ;
(1) « Grimace pathétique » est une alliance de mots qui n'est pas sans valeur ; mais au lieu d'ajouter inulilonient cette expression h « singerie sublime », qu'elle double, Naigeon aurait mieux fait de ne pas laisser tomber, quelques lignes plus loin, l'excellent trait « qui n'effleure pas son âme » ; il est loin de nous en avoir donné ré([uivalent dans celle lourde correction : « qui lui laisse, heureusement pour le poète, pour le spectateur et pour lui, toute la liberté de son esprit ».
(2) Au mot familier « chemise », il fallait bien, pour se conformer à la règle de critique de Naigeon que nous avons citée plus haut, qu'on substituât le mot « linge », comme moins trivial.
(3) L'expression de Diderot « qui se concertent entre elles pour produire le plus grand effet possible » était claire et d'une bonne langue ; Naigeon y ajoute, sous prétexte de l'expliquer, un certain nombre d'équivalents, ou, si l'on veut, il changela pièce en menue monnaie ; mais cette monnaie n'est pas toujours du meilleur aloi ; « se diapasonnent », notamment, pourrait bien a'ètre qu'une sorte de barbarisme assez prétentieux.
rAUAlJdXE SLll LE GOMEUIEN 101
Manuscrit de Saint-l'étert>bourQ.
celles de l'homme sensible monleat de son cœur : ce sont les entrailles qui troublent sans mesure la tête de l'homme sensible ; c'est la tête du comédien qui porte quelquefois un trouble passager dans ses entrailles; il pleure comme un prêtre incrédule qui prêche la Passion (1) ; comme un séducteur aux genoux d'une femme qu'il n'aime pas, mais qu'il veut tromper ; comme un gueux dans la rue ou à la porte d'une église qui vous injurie lorsqu'il désespère de vous loucher ; ou comme une courtisane qui ne sent rien, mais qui se pâme entre vos bras (2).
Avez-vous jamais réfléchi à la différence des larmes excitées par un événement tragique, et des larmes excitées par un récit pathétique? On entend raconter une belle chose : peu à peu la tête s'embarrasse, les entrailles s'émeuvent et les larmes coulent. Au contraire, à l'aspect d'un accident tragique, l'objet, la sensation et l'effet se touchent; en un instant, les entrailles s'émeuvent, on pousse un cri, la tête se perd et les larmes coulent; celles-ci viennent subitement ; les autres sont amenées. Voilà l'avantage dun coup de théâtre naturel et vrai sur une scène éloquente ; il opère brusquement ce que la scène fait attendre ; mais l'illusion en est beaucoup plus difficile à produire ; un incident faux^, mal rendu, la détruit. Les accents s'imitent mieux que les mouvements, mais les mouvements frappent plus violemment (3). Voilà le fondement d'une
(1) Celte idée d'assimiler le prêtre au comédien ne serait pas invraisemblable chez un homme comme Diderot, mais elle est surtout venue à Voltaire, que Naigeon « l'athée» imitait déjà dans la Théologie portative au point qu'on y put voir la marque de Ferney. Il est assez curieux de trouver cerapprocliement des deux mots comédien et prêtre dans une lettre de Voltaire précisément adressée à M"e Clairon, et relative au mémoire d'Huerne de Lamotte sur l'excommunication des gens de théâtre : « Or, comme un prêtre serait noté d'infamie s'il choquait les bonnes mœurs dans l'église, et qu'un prêtre n'est point infâme en remplissant les fonctions de son état, il est évident que les comédiens ne sont point infâmes par leur état, mais qu'ils sont comme les prêtres, des citoyens payés par les autres citoyens pour parler en public bien ou mal. »
(2) Cette dernière ligne nous ramène à Diderot. On lit dans l'article Sur les Femmes, publié en 1772 par Diderot, dans la Correspondance de Grimm : « Elles simuleront l'ivresse de la passion, si elles ont un grand intérêt à vous tromper ; elles l'éprouveront, sans s'oublier. Le moment où elles seront tout à leur projet sera quelquefois celui même de leur abandon. » Diderot, Œuv- compl., t. Il, p. 2Si.
(3) Au lieu de « les mouvements frappeutavec une bien autre violence » le cor-
PAIiADOXE. 8
Manuscrit de Hainl-PétersbourQ.
loi à laquelle je ne crois pas qu'il y ait d'exception : c'est de dénouer par une aciion et non par un récit, sous peine d'être froid (1).
\Lh bien ! n'avez-vous rien à m'objecter ? Je vous entends ; vous faites un récit en société, vos entrailles s'émeuvent, votre voix s'entrecoupe, vous pleurez. Vous avez, dites-vous, senti et très vivement fenli. J'en conviens, mais vous y êles-vous préparé ? Non. Parliez-vous en vers? Non. Cependant vous entraîniez, vous étonniez, vous touchiez, vous produisiez un grand efTet. II est vrai (2). Mais portez au théâtre votre Ion familier, votre expression simple, votre maintien domestique, votre geste naturel, et vous verrez combien vous serez pauvre et faible. Vous aurez beau verser des pleurs : vous serez ridicule, on rira. Ce ne sera pas une tragédie, ce sera une parade tragique que vous jouerez. Croyez-vous que les scènes de Corneille, de Racine, de Voltaire, même de Shakespeare (3),
recteur du manuscrit écrit : « frappent bien plus violeuiinent » ; c'est-à-dire qu'en ramenant à la fin des deux membres de plirase la même assonance masculine, il détruit cette harmonie de la période, dont le sentiment n'abandonne jamais Diderot dans ses écrits les plus improvisés.
(1) Dans ce développement, Diderot explique sa préférence souvent indiquée pour le procédé dramatique à la Sedaine : peu de rhétorique, mais, à la place des discours, comme dans la vie ordinaire, des attitudes, des gestes, des mots justes, expressifs, en situation ;Naigeon, en ajoutant la phrase « Voilà le fondement, etc. », ôte à la théorie de Diderot ce qu'elle a de général, et n'en fait qu'une application aux dénouements de tragédie.
(2) Le manuscrit de Naigeon semble développer ici, par avance^ une idée de Diderot, reportée par le correcteur quelques pages plus loin : «Réfléchissez, je vous prie, sur ce qu'on appelle au théâtre être vrai. Est-ce y montrer les choses comme en nature? Nullement ; un malheureux de la rue y serait pauvre, petit, mesquin ; le vrai en ce sens ne serait autre que le commun. » Ce développemont du manuscrit n'est pas sans agrément ; il est plus vif d'allure que certaines autres amplifications ; mais en insistant, autant qu'il le fait, sur les inconvénients du ton familier à la scène, Naigeon abonde beaucoup moins dans le sens des doctrines de Diderot (voir surtout le traité de la Poésie dramatique) qu'il ne reprend les doléances de Voltaire, qu'il ne revient sur telle observation d'une interprèle du théâtre de Voltaire, la Clairon.
(3) Les mots « même de Shakespeare » ont été ajoutés au texte, en petits caractères, de la même main, mais d'une encre différente. De même la principale addition, relative à Shakespeare, et qui fera l'objet d'une note développée, semble n'avoir été introduite dans le texte remanié qu'après la plupart des autres corrections. 11 se pourrait que l'apparition de la traduction de Shakespeare, parle Tourneur, en 1776, eût quelque rapport avec ces additions tardives.
PARADOXE Srn LE COMÉDIEN 103
Manuscrit de Saint-Pétershourij.
puissent se débiter avec votre voix de conversation et le ton du coin de votre âtre ? Pas plus que l'histoire du coin de votre âtre avec l'emphase et l'ouverture débouche du théâtre.
LE SECOND
C'est que peut-être Racine et Corneille, tout grands hommes qu'ils étaient, n'ont rien fait qui vaille.
LE PREMIER
Quel blasphème! Qui est-ce qui oserait le proférer? Qui est-ce qui oserait y applaudir? Les choses familières de Corneille ne peuvent pas même se dire d'un ton familier (1).
Mais une expérience que vous avez cent fois répétée, c'est qu'à la fin de votre récit, au milieu du trouble et de l'émotion que vous avez jetés dans votre auditoire de salon, il survient un nouveau personnage dont il faut satisfaire la curiosité. Vous ne le pouvez plus, votre âme est épuisée; il ne vous reste ni sensibilité, ni chaleur, ni larmes. Pourquoi Facteur n'éprouve-t-ilpasle même affaissement? C'est qu'il y a bien de la différence de l'intérêt qu'il prend à un conte fait à plaisir et de l'intérêt que vous inspire le malheur de votre voisin. Etes-vous Cinna ? Avez-vous jamais été Cléopâtre, Mérope^ Agrippine? Que vous importent ces gens-là! La Cléopâtre, la Mérope, l'Agrippine, le Cinna du théâtre, sont-ils même des personnages historiques? Non. Ce sont les fantômes imaginaires de la poésie ; je dis trop : ce sont les spectres de la façon particulière de tel ou tel poète. Laissez ces espèces d'hippogriffes sur la scène, avec leurs mouvements,
(1) L'observation relative aux « choses familières » de Corneille paraît encore d'une date plus récente que la plupart des corrections du manuscrit. C'est une observation qui serait très bien à sa place dans les Mémoires de Clairon, soit au chapitre sur Rodogune, soit dans la critique du jeu de M"e Dumesnil. C'est encore ainsi que s'exprimait une autre actrice, Mme Riccoboni, quand elle écrivait à Diderot : « La scène ne peut jamais devenir aussi simple que la chambre ; et pour être vrai au théâtre, il faut passer un peu le naturel. » Mais Diderot lui répondait : « J'ai, je le vois, un système de déclamation qui est le renversé du vôtre » ; et plus loin : « Nous nous sommes fait des lois de fantaisie d'après lesquelles nous jugeons...; la tête pleine de préjugés, nous allons siffler au théâtre les détails qui nous enchanteraient dans nos galeries ou même dans nos foyers. )> Diderot, OEuv. compl., t. VII, p. 404.
If
Mcimisciit (le Saiitl-l'élersbonry.
leurs allures et leurs cris ; ils figureraient mal dans l'histoire; ils feraient éclater de rire dans un cercle ou une autre assemblée de la société. On se demanderait à l'oreille : a Est-ce qu'il est en délire ? D'où vient donc ce Don Quichotle-lù? Où fait-on de ces contes-là? Quelle est la planète où l'on parle ainsi?
LK SECOND
Mais pourquoi ne révollenl-ils pas au théâtre?
LE PREMIER
C'est qu'ils y sont de convention. C'est une formule donnée par le vieil Eschyle \ c'est un protocole (1) de trois mille ans.
LE SECOND
Et ce protocole a-t-il encore longtemps à durer ?
LE PREMIER
Je l'ignore. Tout ce que je sais, c'est qu'on s'en écarte à mesure qu'on s'approche de son siècle et de son pays (2).
(1) Ce mot « protocole » est bien de la langue de Diderot : « Se faire un petit technique facile et borné, ce que nous appelons entre nous un protocole. » Essai sur la peinture. Œuv. compl., t. X, p. 472. Diderot a même forgé le mot « prolocolier », même ouvrage, page citée. Cf. Eloge de Richardson : « le Protocole et ses formules. » Mais ce qui n'est certes pas de Diderot, c'est le développement qui va suivre.
(2) Tout ce développement sur le langage tragique vient, à n'en pas douter, de la Correspondance de Grimm : « Je me suis bien trompé dans mes conjectures. Je m'étais flcitté que si jamais on traitait des sujets français sur nos théâtres, on verrait disparaître ce langage faux et emphatique qui dépare la scène française et qui en a banni la nature. Supposons, me disais-je, qu'un poète veuille faire la tragédie de Henri IV, qu'il donne à son héros des pressentiments du malheur dont il est menacé, cela sera à la fois historique et théâtral ; car ce grand prince disait souvent : « Ils me tueront, si je ne sors d'ici. » Supposons que Henri, l'esprit obsédé de ces idées, et ne pouvant dormir, se lève avant le jour et aille frapper à la porte de Tapparlement do Sully ; que celui-ci accoure à la hâte, et qu'étonné de voir le roi de si grand matin, il lui dise en prenant une attitude tragique :
Seigneur, quel important besoin Vous a fait devancer l'aurore de si loin ?
Incontinent, disais-je, tout le parterre se mettra à rire. Je ne sais pourquoi
PARADOXE SUR LE COMÉDIEN lO:;
Manuscrit de Sainl-Pélershourg.
Connaissez-vous une situation plus semblable à celle d'Agamemnon dans la première scène d'Iphigénie, que la situation de Henri IV, lorsqu'obsédé de terreurs, qui n'étaient que trop fondées, il disait à ses familiers : ■< Ils me tueront, rien n'est plus certain : ils me tueront... » Supposez que cet excellent homme, ce grand et malheureux monarque, tourmenté, la nuit, de ce pressentiment funeste, se lève, et s'en aille frapper à la porte de Sully, son ministre et son ami, croyez-vous qu'il y eût un poète assez absurde pour faire dire à Henri ;
... Oui, c'est Henri, c'est ton roi qui l'éveille, Viens, Teconnais la voix qui frappe ton oreille.
et faire répondre à Sully :
C'est vous-même, seigneur ? quel important besoin Vous a fait devancer l'aurore de si loin ? A peine un faible jour vous éclaire et me guide. Vos yeux seuls et les miens sont ouverts...
LE SECOND
C'était peut-être là le vrai langage d'Agamemnon?
Pas plus que celui de Henri IV. C'est celui d'Homère, c'est celui de Racine, c'est celui delà poésie ; et ce langage pompeux ne peut être employé que par des êtres inconnus, et parlé que par des bouches poétiques avec un ton poétique.
Réfléchissez un moment sur ce qu'on appelle au théâtre être vrall Est-ce y montrer les choses comme elles sont en nature? Aucunement. Le vrai, en ce sens, ne serait que le commun. Qu'est-ce donc que le vrai de la scène .' C'est la- conformité des actions, des discours, de la figure, de la voix, du mouvement, du geste, avec un modèle idéal imaginé par le poète, et souvent exagéré par le comédien. Voilà le merveilleux. Ce modèle n'influe pas seulement sur le ton; il modifie jusqu'à la démarche, jusqu'au maintien. De là vient que le comédien dans la rue ou sur la scène sont deux personnages si différents qu'on a peine à le reconnaître. La première fuis que je vis Mademoiselle Clairon chez elle, je m'écriai tout na-
ce discours emphatique, adressé à Agamemnon, cesse d'être ridicule. » Correspondance de Grimm. Avril 170"), tome VI, p. 245.
lOG PARADOXE SUR LE COMÉDIEN
Manuscrit de Sainl-Péters/jourf/.
lurellemenl : « Ah! mademoiselle, je vous croyais de toute la tête plus grande » (1).
Une femme malheureuse, et vraiment malheureuse, pleure et ne vous touche point; il y a pis : c'est qu'un trait léger qui la défigure vous fait rire; c'est qu'un accent qui lui est propre dissonc à votre oreille et vous blesse; c'est qu'un mouvement qui lui est habituel vous montre sa douleur ignoble et maussade, c'est que los passions outrées sont presque toutes sujettes à des grimaces que l'artiste sans goût copie servilement;, mais que le grand artiste évite. Nous voulons qu'au plus fort des tourments l'homme garde le caractère d'homme, la dignité de son espèce. Quel est l'effet de cet effort héroïque? De distraire de la douleur et de la tempérer (2) . Nous voulons que cette femme tombe avec décence, avec mollesse, et que ce héros meure comme le gladiateur ancien, au milieu de l'arène, aux applaudissements du cirque, avec noblesse, dans une attitude élégante cl pittoresque. Qui est-ce qui remplira notre attente ? Sera-ce l'athlète que la douleur subjugue et que la sensibilité décompose ? ou l'athlète académisé, qui se possède et pratique les leçons de la gymnastique en rendant le dernier soupir ? Le gladiateur ancien comme un grand comédien, un grand comédien ainsi que le gladiateur ancien, ne meurent pas comme on meurt sur un lit, mais sont tenus de nous jouer une autre mort pour nous plaire, et le spectateur délicat sentirait que la vérité nue, l'action dénuée de tout apprêt serait mesquine, et contrasterait avec la poésie du reste (3).
(1) Cette addition au texte de Diderot et le mot qu'il prononce ici auraient-ils été suggérés par un passage de ces Mémoires de Clairon, dont nous avons déjà remarqué la parenté avec les corrections du Paradoxe ? « Mais vous savez que je suis très-petite, et vous avez sûrement entendu dire qu'on me croyait près de six pieds. Dans ma chambre, je ne savais être que moi ; je n'employais jamais l'art qu'au théâtre , j'avais peur qu'en me voyant de près on ne me retranchât de ma petite stature le double de ce qu'on avait coutume d'y ajouter. »
(2) « Quel est refTol de cet effort héroïque ? De distraire de la douleur et de la tempérer. » Celte addition introduit une idée qui paraît étrangère au reste du développement.
(3) « Avec la poésie du reste ». L'auteur du remaniement a commis ici une méprise assez comique. Chez Diderot, c'est-à-dire dans le texte de la Correspondance, « Du reste » forme une transition placée au début du développement « ce n'est pas que la pure nature, etc. » Naigeon rattache « du reste » à la phrase précédente, sans même s'inquiéter du non-sens qu'il y introduit.
Manus-crit de Saint-Pétersbourg.
Ce n'estpas que la pure nature n'ait ses moments sublimes ; mais je pense que s'il est quelqu'un sûr de saisir et de conserver leur sublimité, c'est celui qui les aura pressentis d'imagination ou de génie (1), et qui les rendra de sang-froid
Cependant je ne nierais pas qu'il n'y eûlune sorte de mobilitéd'entrailies acquise ou factice ; mais^ si vous m'en demandez mon avis, je la crois presque aussi dangereuse que la sensibilité naturelle. Elle doit conduire peu à peulacteurà la manière et à la monotonie. C'est un élément contraire à la diversité des fonctions d'un grand comédien ; il est souvent obligé de s'en dépouiller, et cette abnégation de soi n'est possible qu'à une tête de fer (2). Encore vaudrait-il mieux, pour la facilité et le succès des études, l'universalité du talent et la perfection du jeu, n'avoir point à faire cette incompréhensible distraction de soi d'avec soi, dont l'extrême difficulté, bornant chaque comédien à un seul rcMe, condamne les troupes à être très nombreuses, ou presque toutes les pièces à être mal jouées, à moins que l'on ne renverse l'ordre des choses, et que les pièces ne se fassent pour les acteurs, qui, ce me semble, devraient tout au contraire être faits pour les pièces (3),
LE SECOND
Mais si une foule d'hommes attroupés dans la rue par quelque catastrophe viennent à déployer subitement, et chacun à sa manière, leur sensibilité naturelle, sans s'être concertés, ils créeront un spectacle merveilleux, mille modèles précieux pour la sculpture, la peinture, la musique et la poésie.
LE PREMIER
Il est vrai. Mais ce spectacle serait-il à comparer avec celui qui résulte-
(1) L'insertion des mots « d'imagination ou de génie » obscurcit l'idée ou la fausse.
(2) «C'est un élément, abnégation de soi... » Une fois de plus le jargon
abstrait de Naigeon vient gâter une prose très nette. La substitution des mots « tête de fer» aux mots « tête de glace » présente encore plus d'inconvénients : « tête de glace » s'accordait très bien avec l'idée exprimée plus tiaut « qui les rendra de sang-froid » ; « tête de fer » est loin d'offrir une image aussi juste.
(3) La même idée a été exprimée ailleurs par Diderot. « C'est à l'acteur à convenir au rôle, et non pas au rôle à convenir à l'acteur. Qu'on ne dise jamais de vous qu'au lieu de chercher vos caractères dans les situations, vous avez ajusté vos situations au caractère el au talent du comédien. » Diderot. De la poésie dramatique. Œuv. compl., t. VII, p. 361.
108 PAHAItuXh >LH LE (.<»MKblh:N
Mfiiutscril (le Saint-]'élershovrr/.
rail d'un accord bien entendu, de cette harmonie que l'artiste y introduira lorsquil le transportera du carrefour sur la scène ou sur la toile ? Si vous le prétendez, quelle est donc, vous répliqucrai-je, cette magie de Tart si vantée, puisqu'elle se réduit à gâter ce que la brute nature et un arrangement fortuit avaient mieux fait qu'elle? Niez-vous qu'on embellisse la nature? N'avez-vous jamais loué une femme en disant qu'elle était belle comme une vierge de Raphaël ? A la vue d'un beau paysage, ne vous êtesvous pas écrié qu'il était romanesque ? D'ailleurs, vous me parlez d'une chose réelle, et moi je vous parle d'une imitation ; vous me parlez d'un instant fugitif de la nature, et moi je vous parle d un ouvrage de l'art, projeté, suivi, qui a ses progrès et sa durée. Prenez chacun de ces acteurs, faites varier la scène dans la rue comme au théâtre, et montrez-moi vos personnages successivement, isolés, deux à deux, trois à trois ; abandonnez-les à leurs propres mouvements ; qu'ils soient maîtres absolus de leurs actions, et vous verrez l'étrange cacophonie qui en résultera. Pour obvier à ce défaut, les faites-vous répéter ensemble ? Adieu leur sensibilité naturelle, et tant mieux.
Il en est du spectacle comme d'une société bien ordonnée, où chacun sacrifie de ses droits primitifs pour le bien de l'ensemble et du tout. Qui est-ce qui appréciera le mieux la mesure de ce sacrifice ? Sera-ce Tenthousiaste?le fanatique (1) ? Non, certes. Dans la société, ce sera l'homme juste ; au théâtre, le comédien qui aura la lête froiile. Votre scène des rues est à la scène dramatique comme une horde de sauvages aune assemblée d'hommes civilisés (5!).
C'est iri le lieu de vous parler de l'influence perfide d'un médiocre partenaire sur un excellent comédien. Celui-ci a conçu grandement, mais il sera forcé de renoncer â son modèle idéal pour se mettre au niveau du pauvre diable avec qui il est en scène. Il se passe alors, d'étude et de bon jugement, ce qui se fait d'instinct à la promenade ou au coin du feu : celui qui parle abaisse le ton de son interlocuteur. Ou, si vous aimez mieux une autre comparaison, c'est comme au whist où vous perdrez une portion de
(1) « Sera-ce l'enthousiaste ? le fanatique ? » Ces mots, qui ont le ton de la polémique religieuse, et qui semblent venir de quelque sermon ralionaliste dé Voltairo, n'ajoutent au texte qu'une certaine obscurité.
(2) Celte comparaison est peu ordinaire, mais elle n'éclaire pas beaucoup le développement.
■e-^fw;
M(u>Hsc/i/ (le Sainl-I'étersboiirr/.
voire habileté si vous ne pouvez pas compter sur votre joueur [i]. Il y a plus : la Clairon vous dira, quand vous voudrez, que Lekain,parmécliance'ié, la rendait mauvaise ou médiocre, à discréLion, et que, de représailles, elle l'exposait quelquefois aux sifflets. Qu'est-ce donc que deux comédiens qui se soutiennent mutuellement ? Deux personnages dont les modèles ont, proportion gardée, ou Fégàlilé ou la subordination qui convient aux circonstances où le poète les a places, sans quoi l'un serait trop fort ou trop faible ; et, pour sauver cette dissonance, le fort élèvera rarement le faible à sa hauteur; mais, de réflexion, il descendra à sa petitesse. Et savezvous l'objet de ces répétitions si multipliées ? C'est d'établir une balance entre les talents divers des acteurs, de manière qu'il en résulte une action générale qui soit une ; et lorsque l'orgueil de l'un d'entre eux se refuse à cette balance, c'est toujours aux dépens de la perfection du tout, aa détriment de votre plaisir : car il est rare que l'excellence d'un seul vous dédommage de la médiocrité des autres, qu'elle fait ressortir (2). J'ai vu quelquefois la personnalité d'un grand acteur punie : c'est lorsque lepublicprononçait sottement qu'il était outré, au lieu de sentir que son partenaire était faible.
A présent, vous êtes poète. Vous avez une pièce à faire jouer, et je vous laisse le choix ou d'acteurs à profond jugement et à tête froide, ou d'acteurs sensibles. Mais, avant de vous décider, permettez que je vous fasse une question (3). A quel âge est-on grand comédien ? Est-ce à l'âge où l'on est plein de feu, où le sang bouillonne dans les veines, où le choc le plus léger porte le trouble au fond des entrailles, où l'esprit s'enflamme à la moindre étincelle ? Il me semble que non. Celui que la nature a signé comédien (4) n'excelle dans son art que quand la longue expérience est
(1) Cette amplification dn mot partner, fourni par Diderot, n'a-t-elle pas quelque chose de gauche, de puéril, et en somme, d'assez oiseux?
f2) Il est à propos, je pense, de faire remarquer une fois de plus la m»'diocre qualité du style de ce développement interpolé. Des façons de s'exprimer comme « et lorsque l'orgueil de l'un d'entre eux se refuse à cette balance » ne sauraient être attribuées à Diderot.
(3) « A présent, vous êtes poète... Mais, avant de vous décider, permettez que je vous fasse une question. » Il semble superflu d'insister sur la maladresse évidente de ces raccords.
(4) « Celui que la nature a signé comédien. » Cette expression, introduite dans le manuscrit de Naigeon, revient à Diderot, qui l'avait employée dans sa fameuse
Ma»uscri/ de Sainl-Pétersbouiv/.
acquise, lorsque la fougue des passions est tombée, lorsque la tête est calme et que l'âme se possède. Le vin de la meilleure qualité est âpre et bourru lorsqu'il fermente : c'est par un long séjour dans la tonne qu'il devient généreux. Cicéron,Sénèque et Plutarque me représentent les trois âges de l'homme qui compose; Cicéron n'est souvent qu'un feu de paille qui réjouit mes yeux ; Sénèque un feu de sarment qui les blesse ; au lieu que si je sème les cendres du vieux Piutarque, j'y découvre les gros charbons d'un brasier qui m'échaufîent doucement (1).
Baron jouait, à soixante ans passés, le Comte d'Essex, A'ipharcs, ^n'fannicM.v, et les jouait bien. La Gaussin enchantait dans VOracle et la Pupille, à cinquante ans.
LE SECOND
Elle n'avait guère le visage de son rôle.
LE PRl-MfER.
Il est vrai ; et c'est peut-être là un des obstacles insurmontables à l'ex-
improvisation sur Térence, donnée au Journal étranger en 1762 : « C'est le vrai caractère que nature a gravé sur le front de ceux qu'elle a signés poètes, sculpteurs, peintres et musiciens. » Diderot, (Euv. compL, t. V. p. 233.
(1) Est-ce dans la Correspondance de Grimm, est-ce dans une note de VEssai sur les règnes de Claude et de Néron (édition de 1782) que celte digression sur Cicéron, Sénèque et Plutarque a été prise ? Voici le passage de la Correspondance : « Cicéron est lâche et bavard ; Sénèque, dur, sec, faux, pointu, apprêté et de mauvais goût. Plutarque, quand il ne radote pas, est nerveux, sage et profond. Cicéron fait un feu de paille qui ne chauffe pas assez ; Sénèque, un feu de tourbe qui éblouit et qui entête : mon vieillard ressemble à un brasier immense tel qu'on l'allume sur les autels des dieux, et dont il s'élève quelquefois un parfum délicieux. Lorsque la cendre couvre ses charbons, ne le croyez pas éteint ; mettez la main sur cette cendre et vous la trouverez chaude; remuez-la ou écartez-la avec le souffle, et il s'en élèvera encore des étincelles. Allons, ami Naigeon, prenons chacun un feuillet de nos auteurs favoris, et allons le brûler au pied de la statue du bon Plutarque. » Correspondance de Grimm, t. VIII, p. 401. Il semble, d'après la note de l'Essai sur les règnes de Claude et de Néron, que Diderot lui-même n'ait fait que citer le propos d'un écrivain de sa connaissance : « En faisant grand cas de Cicéron, de Sénèque, et de Plutarque, un homme de lettres à qui ces auteurs étaient très familiers, ne voyait souvent dans l'un qu'un feu de paille ; dans l'autre, que la flamme ardente du bois de vigne, et dans le vieillard que des cendres froides, qui, remuées, laissaient à découvert de gros charbons qui chauffaient doucement. «Diderot, Œuv. compl.,i. III, p. 181.
PARADOXE SUR LE COMÉDIEN lU
Manuscrit de Suinl-PétersboKrr/.
cellence d*ua spectacle. Il faut s'être promené de longues années sur les planches, et le rôle exige quelquefois la première jeunesse. S'il s'est trouvé une actrice de dix-sept ans capable du rôle de Monime, de Didon, de Pulchérie, d'Hermione, c'est un prodige qu'on ne reverra plus. Cependant un vieux comédien n'est ridicule que quand les forces l'ont tout à fait abandonné, ou que la supériorité de son jeu ne sauve pas le contraste de sa vieillesse et de son rôle. Il en est au théâtre comme dans la société, où l'on ne reproche la galanterie aune femme que quand elle n'a ni assez de talents ni assez d'autres vertus, pour couvrir un vice (1).
De nos jours, la Clairon et Mole ont, en débutant, joué à peu près commedes automates; ensuite ils se sont montrés de vrais comédiens. Comment cela s'est-il fait? Est-ce que l'âme, la sensibilité, les entrailles leur sont venues à mesure qu'ils avançaient en âge ?
Il n'y a qu'un moment, après dix ans d'absence du théâtre (2), la Clairon voulut y reparaître ; si elle joua médiocrement, est-ce qu'elle avait
fl « Mais songez qu'une femme n'acquiert le droit de se défaire des lisières que l'opinion attache à son sexe que par des talents supérieurs et les qualités d'esprit et de cœur les plus distinguées. » Diderot, Lettres à 3/"^ Jodin. Œuv. compL, t. XIX, p. 381.
(2) « 11 n'y a qu'un moment, après dix ans d'absence du théâtre, la Clairon voulut y reparaître. » Le calcul n'est pas très exact. Mi'e Clairon quitta le théâtre, au milieu de l'année 1763, à la suite de son emprisonnement au For-l'Evèque ; son ordre de retraite ne fut signé par le duc de Richelieu et le comte de Duras que le 23 avril 1766. Elle reparut, dès le mois d'août de 1706, dans le rôle d'Ariane, chez la duchesse de Villeroy ; elle joua Zelmire, rue de Vaugirard, à l'hôtel de l'Esclapon, au bénéfice de Mole ; elle remplit les rôles de Didon et de Roxane, en 1768, à l'hôtel de Villeroy, devant le roi de Danemark et le prince héréditaire de Saxe-Gotha ; elle remonta sur le théâtre de Versailles dans deux des pièces jouées à l'occasion du mariage du Dauphin. « Il a été décidé, écrit Grimra, en juillet 1770, par Madame la duchesse de Villeroy que le mariage d'un dauphin ne pouvait être célébré sans M'ie Clairon qui a toujours conservé la passion de son métier, quoiqu'un moment de dépit Tait fait renoncer au théâtre de sa gloire. » Grimm. qui l'entendit dans le rôle d'Aménaïde de la tragédie de Tancrède, nous a laissé son imi>ression : « Je fus singulièrement surpris de la lenteur et de la monotonie qu'elle mit dans ce rôle, qui lui avait fait autrefois une réputation si brillante, et dont les actrices les plus médiocres se sont toujours tirées avec succès C'est qu'à un certain âge on ne peut pas interrompre son métier cinq ans de suite sans porter à son talent un coup funeste. >, Correspondance de Grimm, t. Vil, p. 77.
Matniscril de Saint-Pélersùourg .
perdu son âme, sa sensibilité, ses entrailles ? Aucunement, mais bien la mémoire de ses rôles. J'en<ippelle à lavenir.
LE SECOND
Quoi! vous croyez qu'elle nous reviendra ?
LE PREMIEK.
Ou qu'elle périra d'ennui ; car que voulez-vous qu'on mette à la place de l'applaudissement public et d'une grande passion (1)?
Si cet acteur, si celte actrice étaient profondément pénétrés, comme on le suppose, dites-moi si l'un penserait à jeter un coup d'oeil sur les loges, l'autre à diriger un sourire vers la coulisse, presque tous à parler au parterre, et si l'on irait aux foyers interrompre les ris immodérés d'un troisième, et l'avertir qu'il est temps de venir se poignarder ?
Mais il me prend envie de vous ébaucher une scène entre un comédien et sa femme qui se détestaient (2). Scène d'amants tendres et passionnés,
(1) La phrase : « Quoi , vous croyez qu'elle nous reviendra ? » et surtout la phrase suivante : << Que voulez-vous qu'on mette à la place de de l'applaudissement public et d'une grande passion ? » semblent bien faire allusion à la situation prise par la Clairon, depuis le printemps de 1773, dioz le margrave d'Anspach ; elle y séjourna dix-sept années, oubliant dans les honneurs obscurs du rùle de favorite d'un petit souverain allemand non seulement « la grande passion » — quoi que veuille dire ce mol, le théâtre ou l'ami Valbelle ? — mais encore ce l'applaudissement public. » Le manuscrit de Naigeon semble s'inspirer de celte prédiction de Grimm : « Dufresne vécut heureux dans la retraite, au lieu que M"" Clairon mourra de regret d'avoir quitté un métier qu'elle aime avec passion ». Ouvrage cité, t. VU, p. 231.
(2) a Mais il me prend envie de vous ébaucher une scène », etc. C'est là une phrase du Discours sur la poésie dramatique : « Mais il me prend envie de vous esquisser les deimiers instants de la vie de Socrale ». Toutefois la longue interpolation qui suit dans le manuscrit de Naigeon semble avoir pourpoint de départ un écrit de ce temps-là, mais qui n'est pas de Diderot. Dans un gros ouvrage en quatre tomes, publié en 1772, et qui a pour titre De VArt de la comédie, un auteur dramatiquemédiocre, Cailhava d'Estandoux, traite assez longuement des aparté. Il insiste particuliéremenl sur ce qu'il appelle des mots à Vorcille : « c'est lorsqu'un homme fait à haute voix des compliments à un autre, et qu'il lui dit tout bas des mots piquants. » Hien ne lui parait plus « théâtral ». Comme le correcteur du Paraf/o.re, Cailhava se croit obligé « d'appuyer » tout ce qu'il dit « par des exemples. « Il introduit donc ici et raconte d'un ton qui veut être agréable, une anecdote d'une parfaite vulgarité. Une jeune actrice a deux amants, un homme
Manuscril de ^ainl-Péiersbouvg .
scène jouée publiquement sur les planches, telle que je vais vous la rendre, et peut-être un peu mieux; scène où deux acteurs ne parurent jamais plus fortement à leurs rôles ; scène où ils enlevèrent les applaudissements continus du parterre et des loges ; scène que nos battements de mains et nos cris d'admiration interrompaient dix fois : c'est la troisième du quatrième acte du Dépit amoureux de Molière, leur triomphe :
LE COMÉDIEN' ERASTE, amant de Lucile LUCILE, niaîlrossc d'Erasle cl femme du comédien.
... Non, non, ne croyez pas, Madame, Que je revienne encor vous parler de ma flamme.
LA COMKDIE.X.NE . — Jc VOUS Ic COUSCille
C'en est fait — Je fcspcrc.
Je me veux guérir, et connais bien Ce que de votre cœur a possédé le mien.
riche qui s'est chargé de l'entretien de sa maison et un acteur qui lui enseigne à marcher, à remuer les bras, à dire un vers, qui lui « montre la comédie. » Ils ne sont âgés ni l'un ni l'autre ; mais ils sont usés, ennuyeux ; elle s'avise de leur donner, non pas un rival, jeune et brillant, mais deux, le marquis et le comte. Le marquis s'aperçoit qu'il n'est pas le seul préféré ; il fait épier son rival; provocation, duel, réconciliation après le coup d'épée. On reconnaît qu'on a eu tort de se battre pour une fille dont l'esprit et le cœur sont également corrompus ; on jure, en s'embrassant, de ne la voir « que pour la persifler. »
Le comte, sa blessure guérie, se rend donc à la comédie. « Il voit dans le foyer mon héroïne entourée d'un essaim de jeunes gens qui soupiroient après la pomme de discorde. Il s'avance d'un air fort galant, et lui dit à haute voix, avec l'air le plus poli en apparence : « En vérité, Mademoiselle, vous êtes au « mieux! Mais oui, au mieux! On croit toujours vous voir pour la première fois. .< Comment faites-vous donc pour être si jolie ? Quel coloris ! quelle fraîcheur ! « cela n'a que quinze ans. Ensuite il lui dit tout bas : Ah! coquine. — Mais, « Monsieur, que prétendez-vous dire ? — La vérité, belle dame. Vous avez d'ail- « leurs l'art de vous mettre comme personne. D'honneur, votre parure est déli- « cieuse... Ah ! drôlesse. — Mais, mais, Monsieur, finissez donc. — Quoi ? de « vous rendre justice ? Allons, vous faites l'enfant. Fi ! que celte modestie vous < sied mal ! Ces Messieurs ne savent-ils pas, comme moi, que vous méritez mes « éloges?... Ah ! monstre ! » A cette dernière épithète, l'actrice s'emporta, devint furieuse. Tous ceux qui ne s'étoient pas aperçus des a parte lui dirent qu'elle avoit tort, qu'elle méritoit bien tout ce que le comte lui avoit dit, qu'il n'avoit
■114 PARADOXE S V ï\ LE COMÉDIEN
Manuscrit de Saint-Pétersbourg .
— Vins que vous iten méritiez.
Un courroux si constant pour l'ombre d'une oITense
— Vous, m'offenser ! je ne vous fais pas cet honneur. M'a trop bien éclairé de votre indifférence;
Et je dois vous montrer que les traits du mépris
— Le plus profond.
Sont sensibles surtout aux généreux esprits.
— Oui, aux généreux.
Je l'avouerai, mes yeux observaient dans les vôtres
Des cliarmes qu'ils n'ont point trouvés dans tous les autres ;
— Ce n'est pas faute (Ven avoir vus (sic) Et le ravissement oit j'étais de mes fers Les aurait préférés à des sceptres offerts.. .
— Vous en avez fait meilleur marché.
Je vivais tout en vous...
— Cela est faux et vous en avez menti!
et, je l'avouerai même, Peut-être qu'après tout j'aurai, quoiqu'outragé, Assez de peine encore à m'en voir dégagé :
— Cela serait fâcheux.
Possible que, malgré la cure qu'elle essaie, Mon àme saignera longtemps de cette plaie,
que faiblement rendu les sentiments de tout le monde : ceux qui avoient tout entendu, lui tinrent malignement le même propos : elle passa sur la scène la rage dans le cœur, et fut punir le public des affronts qu'elle avoit essuyés. »
Nous montrerons plus loin que le manuscrit de Naigeon rappelle une autre partie de l'ouvrage de Cailhava, celle qui traite « des causes de la décadence du théâtre. » Le correcteur du Paradoxe a-t-il pris dans le chapitre des Apartés (sic) l'idée de cette scène qu'il a refaite jusqu'à trois fois, mettant tour à tour en présence de son actrice l'acteur son mari, l'acteur son amant, enfin ce chevalier avec lequel elle les trompe tous les deux, mais qu'elle trompe, comme la « petite » du récit de Cailhava, avec un quatrième ? J'inclinerais, pour ma part, à le croire. Ce qui n'est pas douteux, c'est la platitude de cette amplification indiscrète. Dans la première partie surtout, S'aigeon s'est avisé de faire succéder, avec une symétrie étrangement artificielle, à chaque vers, et presque à chaque hémistiche de « la troisième scène du quatrième acte du Dépit amoureux », des réflexions sotlo voce, de soi-disant a lazzis » qu il croit piquants et expressifs ; il n'y a pas, dans tout cet effort d'écolier, une miette d'esprit ni une ombre de vraisemblance. La scène de la comédienne et de l'amant est d'une main plus exercée ; le dialogue ici ne manque ni de justesse ni d'accent ; mais la lourdeur du procédé ne tarde pas à reparaître, et la troisième conversation de l'actrice avec le chevalier qui s'est venu placer « sur les gradins les plus bas au balcon » n'a guère plus de sel que ces a parte fastidieux qui coupent les vers de .Molière.
Manuscril de Sainl-Pélershourg.
— iVt; craignez rien : la gangrène y est.
Et qu'affranchi d'un joug qui faisait tout mon bien, Il faudra me résoudre à n'aimer jamais rien.
— Vous trouverez du retour.
Mais enfin il n'importe ; et puisque votre haine Chasse un cœur tant, de fois que l'amour vous ramène, C'est la dernière ici des imporlunités Que vous aurez jamais de mes vœux rebutés.
LA COMÉDIENNE
Vous pouvez faire aux miens la grâce tout entière, Monsieur, et m'épargner encor cette dernière.
Le Comédien. — Mon cœur, vous êtes une insolente et vous vous en repentirez.
LE comédien.
Eh bien ! Madame, eh bien ! ils seront satisfaits ! Je romps avecque vous, et j'y romps pour jamais, Puisque vous le voulez ; que je perde la vie Lorsque de vous parler je reprendrai l'envie!
LA COMÉDIENNE
Tant mieux, c'est m'obliger.
Non, non, n'ayez pas peur
La Comédienne. — Je ne vous crains pas.
Que je fausse parole. Eussé-je un faible cœur Jusques à n'en pouvoir effacer votre image, Croyez que vous n'aurez jamais cet avantage
— C'est le malheur que vous voulez dire. De me voir revenir.
LA COMÉDIENNE
Ce serait bien en vain.
Le Comédien. — Ma mie, vous êtes une fieffée gueuse à qui j'apprendrai à parler.
LE comédien.
Moi-même de cent coups je percerais mon sein, La Comédienne. — Plût à Dieu 1
Si j'avais jamais fait cette bassesse insigne,
— Pourquoi pas celle-là, après tant d'au très '1 De vous revoir après ce traitement indigne.
lie l'AllADUXE SLU L1-: CO.MÉDltN
Manusoil de Saint J'elembourfj.
LA COMÉDIENNE
Soit. N'en parlons donc plus.
Et ainsi du reste... Après celle double scène, Tune d'amants, l'autre d'époux, lorsque Eraste reconduisait sa maîtresse Lucile dans la coulisse, il lui serrait le bras d'une violence k arracher la chair à sa chère femme, et répondait à ses cris par les propos les plus insultants et les plus amers.
LE SECOND
Si j'avais entendu ces deux scènes simultanées, je crois que de ma vie je n'aurais remis le pied au spectacle.
LK PHEMIEK.
Si vous prétendez que cet acteur et cette actrice ont senti, je vous demanderai si c'est dans la scène des amants ou dans la scène des époux, ou dans l'une et l'autre ? Mais écoutez la scène suivante entre la même comédienne et un autre acteur, son amant.
Tandis que l'amant parle, la comédienne dit de son mari : C'est un indigne, il m'a appelée — je n'oserais vous le répéter.
Tandis qu'elle répond, son amant lui répond : Est-ce que vous n'y êtes pas faite ?... Et ainsi de couplet en couplet.
Ne soupons-nous pas ce soir ? — Je le voudrais bien, mais comment s'échapper ? — C'est votre affaire. — S'il vient à le savoir I — 11 n'en sera ni plus ni moins, et nous aurons par devers nous une soirée douce. — Qui aurons-nous? — Qui vous voudrez. — Mais d'abord le chevalier qui est de fondation. — A propos de chevalier, savez-vous qu'il ne tiendrait qu'à moi d'en être jaloux ? — Et qu'à moi que vous eussiez raison ?
C'est ainsi que ces êtres si sensibles vous paraissaient tout entiers à la scène haute que vous entendiez, tandis qu'ils n'étaient vraiment qu'à la scène basse que vous n'entendiez pas; et vous vous écriiez : Il faut avouer que cette femme est une aclrice charmante ; que personne ne sait écouler comme elle, et qu'elle joue avec une intelligence, une grâce, un intérêl, une finesse, une sensibilité peu commune... Et moi, je riais de vos exclamations.
Cependant cette actrice trompe son mari avec un autre acleur, cet acteur avec le chevalier, et le chevalier avec un troisième que le chevalier surprend entre ses bras. Celui-ci a méJité une grande vengeance. Il se
Manuscrit de Saint-Pélersionrg .
placera aux balcons, sur les gradins les plus bas fAlors le comte de Lauraguais n'en avait pas encore débarrassé notre scène) (1). Là, il s'est promis de déconcerter l'infidèle par sa présence et par ses regards méprisants, de la troubler, et de l'exposer aux huée?, du parterre. La pièce commence, sa maîtresse paraît; elle aperçoit le chevalier, et, sans s'ébranler dans son jeu, elle lui dit en souriant : Fi, le vilain boudeur qui se fâche pour rien I Le chevalier sourit à son tour. Elle continue : Vous venez ce soir ? Il se t^it. Elle ajoute : Finissons cette plate querelle, et faites avancer votre carrosse. Et savez-vous dans quelle scène on intercalait celle-ci ? Dans une des plus touchantes de La Chaussée, où cette comédienne sanglotait et nous faisait pleurer à chaudes larmes. Cela vous confond, et c'est pourtant l'exacte vérité.
LE SECOND
C'est à me dégoûter du théâtre.
(1) C'est le 23 mai 1759 que le public applaudit pour la première fois à cette innovation heureuse. Voir, dans la Correspondance de Grimm, t. IV, p. 111, le texte de Grimm et la note de M. Tourneux. Il s'agit donc ici d'une impression de théâtre antérieure à cette date. Cette charmante actrice, si toucliante dans son jeu, si pleine de grâce dans sa personne, si admirable surtout dans sa manière d'écouter, si bonne fille au demeurant, il semble bien que ce ne puisse être que M^'e Gaussin. Elle créa le rôle de Constance dans le Préjugé à la 7node de La Chaussée, dès 1735; elle fit pleurer surtout dans Mélanide en 1741; elle entrait à ce moment dans sa trentième année. Elle se retira du théâtre en 1763 ; elle s'était mariée sur le tard (1759) avec un danseur qui la battait ; elle mourut veuve, dévote et « entourée de prêtres » en 1767. On s'était remis à parler d'elle, à la nouvelle de sa mort, et Grimm avait écrit, à son sujet, dans cette Correspondance que Naigeon a si souvent mise à profit pour allonger le Paradoxe : « La tendresse paraissait avoir pétri le caractère de cette actrice célèbre; c'était son triomphe, et dans les rôles du théâtre et dans ceux de la vie. Avec tant de charmes, il n'était pas étonnant qu'elle tournât la tète à toute l'élite des jeunes gensqui entraientdans le monde ; et si l'on en croit la renommée, sasévérité et sa résistance n'étaient jamais poussées à l'excès. L'idée de faire des malheureux lui était pénible. Ils disent que cela leur fait tant de plaisir, disait-elle avec sa voix douce. Comme cette disposition à la nùséricoi'de la mettait dans le cas de manquer souvent à des engagements pris, on lui a imputé une fausseté et une duplicité qu'elle n'avait pas ; ses ruses et ses subterfuges dans le commerce et dans les affaires d'amour étaient une suite inévitable de sa faiblesse et de la facilité de son caractère. » Correspondance de Grimm, t. VIII, p. 344.
PAR.VDOXE. 9
Manuscrit de Sainl-Pélersbourg.
LE PREMIER
Et pourquoi ? Si ces gens-là n'étaient pas capables de ces tours de farce, c'est alors qu'il n'y faudrait pas aller. Ce que je vais vous raconter, je l'ai vu.
Garrick passe sa tête entre les deux battants d'une porte, et dans l'intervalle de quatre à cinq secondes, son visage passe successivement de la joie folle à la joie modérée ; de celte joie à la tranquillité, de la tranquillité à la surprise ; de la surprise à rélonnement ; de l'élonnement à la tristesse ; de la tristesse à l'abattement ; de rabattement à l'effroi ; de l'effroi à Thorreur, de l'horreur au désespoir, et remonte de ce dernier degré à celui d'où il était descendu (1). Est-ce que son âme a pu éprouver toutes ces sensations et exécuter, de concert avec son visage, celte espèce de gamme? Je n'en crois rien, ni vous non plus. Si vous demandiez à cet homme célèbre, qui lui seul méritait autant qu'on fît le voyage d'Angleterre que tous les restes de Rome méritent qu'on fasse le voyage d'Italie; si vous lui demandie/, di--je, la scène du petit garçon pâtissier (2',
(1) En revenant au texte de Diderot, Naigeon se remet à appliquer son procédé de correction, qui aboutit presque toujours à faire grimacer un style plein de franchise. Dans rénuméralion des sentiments si divers, exprimés presque en un même instant par la physionomie merveilleusement mobile de Garrick, il éprouve le besoin d'introduire quelques nuances nouvelles ; puis il s'avise que les deux secondes, dont parlait Diderot, ne suffisent peut-être pas à l'expression, si prompte quelle soit, de tant de sentiments, et il accorde davantage ; il écrit d'abord « cinq ou six » ; réllexion faite, il prend un chiffre moyen : quatre ou cinq secondes ont bien pu suffire. Il y a dans ces retouches, dans ces repentirs, beaucoup de puérilité.
(2) Voici de nouveau la prose de Grimm qui vient grossir les additions du Paradoxe : oNous lui avons vu jouer lascène du poignard dans la tragédie de Macbeth, en chambre, dans son habit ordinaire, sans aucun secours de lillusion théâtrale; et à mesure qu'il suivait des yeux ce poignard suspendu et marchant dans l'air, il devenait si beau qu'il arrachait un cri d'admiration à toute l'assemblée. Qui croirait que ce même homme, l'instant après, contrefait avec autant de perfection un garçon pâtissier qui, portant des petits pâtés sur sa tète, et bayant aux corneilles dans la rue, laisse tomber son plat dans le ruisseau, et, stupéfait d'abord de son accident, finit par fondre en larmes ? » En résumant ce passage de la Corrcîponrfajice, Naigeon a commis une méprise; il a remplacé le nom de Macbeth par celui d'Hamlet ; et l'on est tenté de se demander si malgré Tinserlion de ces mots : « je l'ai vu», il a vraiment assisté à la scène.
L'incidente "qui lui seul méritait autant», etc., jusqu'à» si vous lui demandiez.
Manuscrit de Saint-Péters/jourg .
il VOUS la jouait ; si vous lui demandiez tout de suite la scène dHamlet, il vous la jouait, également prêt à pleurer la chute des petits pâtés et à suivre dans l'air le chemin d'un poignard. Est-ce qu'on rit, est-ce qu'on pleure à discrétion ? On en lait la grimace plus ou moins fidèle, plus ou moins trompeuse, selon qu'un est ou qu'on n'est pas Garrick.
Je persifle quelquefois, et même avec assez de vérité, pour en imposer aux hommes du monde les plus déliés. Lorsque je me désole de la mort simulée de ma sœur dans la scène avec l'avocat bas-normand ; lorsque, dans la scène avec le premier commis de la marine, je m'accuse d'avoir fait un enfant à la femme d'un capitaine de vaisseau, j'ai tout à fait l'air d'éprouver de la douleur et de la honte ; mais suis-je affligé? Suis-je houleux? Pas plus dans ma petite comédie que dans la société, où j'avais fait ces deux rôles avant de les introduire dans un ouvrage de théâtre. Qu'est-ce donc qu'un grand comédien? Un grand persifleur tragique ou comique, à qui le poète a dicté son discours (I).
dis-je, » se trouvait plus loin dans la première rédaction du manuscrit de >'aigeon; elle a été ajoutée ici, après coup, et en marge.
(1) Ce développement sur le persiflage a été ajouté en marge. Il est fait d'allusions à une pièce de Diderot, composée pour un divertissement de société, et mentionnée pour la première fois, en novembre 1786, par Meister, le continuateur de Grimm, dans la Correspondance littéraire. Les derniers éditeurs de Diderot n'ont pas cru devoir conserver la date de 1776 ou 1777, date assignée avec vraisemblance à cette comédie par l'éditeur Brière qui l'inséra le premier dans les Œuvres complètes de Diderot. (M. de Malartic l'avait réimprimée en 1820 pour la Société des Bibliophiles, à l'aide d'un des deux seuls exemplaires qui eussent été tirés du vivant de l'auteur.) MM. Assézat et Tourneux, en écrivant, avec leur soin ordinaire, l'histoire de cette publication, croient devoir assigner à l'impression originale la date de 1771, sous prétexte qu'il est fait allusion à la pièce dans le Paradoxe, et que le Paradoxe est, disent-ils, de 1772. L'étude du manuscrit de Naigeon montre le côté faible de cette argumentation. Même à supposer que le remaniement, dans son ensemble, eût été fait dès 1772, certaines des corrections, des additions, sont forcément d'une époque postérieure. La mention d'une visite à l'rankhn nous conduit, on l'avait déjà remarqué, cà l'année 1776 ; c'est seulement en 1777 que M. Necker peut être loué en ces termes: « un homme que ses talents supérieurs destinaient à occuper la place la plus importante de l'Etat » ; c'est plus tard encore qu'on pouvait avoir l'idée de citer, parmi les chefs-d'œuvre de Sedaine, ce Paris sauvé, qui ne fut jamais joué en l^'rance, et qui fut réimprimé en 1778. L'examen du manuscrit de Naigeon nous assure que la note marginale sur le « persiflage », et la coi'rectiou introduisant dans le texte remanié le nom de M. Xecker avec l'allusion
Manuscrit de Saint-l'élernbourfj .
Sedaine donne le Philosophe sans te savoir. Je m'intéressais plus vivement que lui au succès de la pièce (1) ; la jalousie de talents est un vice qui m'est étranger ; j'en ai assez dautres sans celui-là : j'alteste tous mes confrères en littérature, lorsqu'ils ont daigné quelquefois me consulter sur leurs ouvrages, si je n'ai pas fait tout ce qui dépendait de moi pour répondre dignement à cette marque distinguée de leur estime. I-e Philosophe sayjs le savoir chancelle à la première, à la seconde représentation, et j'en suis affligé ; à la troisième, il va aux nues, et j'en suis transporté de joie. Le lendemain matin, je me jette dans un fiacre, je cours après Sedaine : c'était en hiver, il faisait le froid le plus rigoureux ; je vais partout où j'espère le trouver. J'apprends qu'il est au fond du faubourg Saint- Antoine, je m'y fais conduire. Je Faborde, je jette mes bras autour de son cou ; la voix me manque, et les larmes me coulent le long des joues. Voilà riiomme sensible et médiocre. Sedaine, immobile et froid, me regarde et me dit : « Ah I monsieur Diderot, que vous êtes beau ! » Voilà l'observateur et l'homme de génie.
Ce fait, je le racontais un jour à table, chezunhomme que ses talents supérieurs destinaient à occuper la place la plus importante de lElat, chez M. Necker ; il y avail un assez grand nombre de gens de lettres, entre lesquels Marmontel(2), que j'aime, et à qui je suis cher. Celui-ci me dit ironi-
à ses fonctions de directeur U'-uéral des linances, sont de la même main, de la même encre et du même moment, c'est-à-dire au plus tôt de 1777. Mais si Naigcon avait attendu la publication des Mémoires de la Clairon pour s'en inspirer, il faudrait reporter bien au delà de cette date le moment où le texte du Parado-ve fut arrêté définitivement.
(1) Cette interpolation n'a-l-elle pas été suggérée par ce passage de la Réfutation de rouriaijc dllelvétiiisf « La première jeunesse ne connaît pas l'envie. Dieu soit loué ! je suis resté bien jeune. J'en atteste tous ceux (jui cultivent les lettres et dont je suis connu, je m'intéresse plus fortement à la perfection de l'ouvrage d'un autre qu'à la perfection du mien ; mon succès me touche moins que le succès de mon ami ; je réponds de toute ma force à la marque d'estime que je reçois de celui qui me consulte. Pourquoi m'affligerais-je des applaudissements qu'on lui donne ? J'en recueille secrètement ma part, o Et plus loin : « Qui peut se vanter d'avoir loué courageusement le génie ? Réponse. Moi, moi. Je crois m'ètre bien examiné et n'avoir jamais soulTert du succès d'autrui, pas même lorsque je haïssais. » Diderot, Œuv. compL, t. H, p. 386.
(2) Dans un article du la janvier 1760, Grimm opposait aussi le « génie » de Sedaine au talent laborieux et contenu de Marmontel : « Si celui-ci (Sedaine) eût
Manuscrit de Sainl-Vètevsboiurj.
quement: Vous verrez que lorsque Voltaire se désole au simple récit d'un trait pathétique^ et que Sedaine garde son sang-froid à la vue d'un ami qui fond en larmes, c'est Voltaire qui est Thomme ordinaire, et Sedaine l'homme de génie ! Cette apostrophe me déconcerte et me réduit au silence, parce que l'homme sensible, comme moi, tout entier à ce qu'on lui objecte, perd !a tête, et ne se retrouve qu'au bas de l'escalier. Un autre, froid, et maître de lui-même, aurait répondu à Marmontel: « Votre réflexion serait mieux dans une autre bouche que la vôtre, parce que vous ne sentez pas plus que Sedaine, et que vous faites aussi de fort belles choses, et que, courant la même carrière que lui, vous pouviez laisser à votre voisin le soin d'apprécier impartialement son mérite. Mais, sans vouloir préférer Sedaine à Voltaire (1), ni Voltaire à Sedaine, pourriez-vous me dire ce qui serait sorti de
fait la pièce, vous auriez d'abord aperçu dans toute la maison le mouvement et les embarras d'un jour de noce, qu'il a su si bien faire sentir dans son Philosophe sans le savoir ; vous auriez aperçu ce que Marmontel ne vous montrera jamais : le naturel le plus exquis, le pathétique le plus profond. » Dans l'amplification du manuscrit de Naigeon, Marmontel, il n'y a pas à s'en étonner, est loué davantage. Xaigeon savait gré à Marmontel d'avoir écrit tout récemment : « Je ne puis passer sous silence le mérite de l'éditeur de la traduction des Œuvres de Sénèque et de cet Essai sur sa vie. C'est une chose rare de voir, dans cet ouvrage, un admirateur de Sénèque, qui le réfute à tout moment et l'éditeur de l'ouvrage d'un ami, qui le critique comme si cet ami était mort. L'érudition quii a répandue dans les notes, la lumière et la nouvelle force qu'elles donnent souvent au texte, lui ont mérité l'honneur que son ami lui a fait en lui dédiant son ouvrage. » Mercure du 25 déc. 1778. Passage cité par Brière, et reproduit dans l'édition Assézat, t. III, p. 40.3, note 2.
(1) Ici nous retrouvons non seulemt." Mes idées de Grimm, mais jusqu'à ses expressions les plus caractéristiques ; « Oh! Sedaine, j'aime mieux mille fois ton style un peu sauvage et heurté que de te voir tomber dans ces pauvretés. Mais, Dieu merci, tu taillais la pierre pendant que les poètes tes confrères étudiaient la rhétorique. Heureusement pour nous tu n'as pas appris à faire des phrases ; tu ne sais faire que des mots, mais quelle foule de mots vrais, simples, pathétiques, etc. » Correspondance de Grimm, t. VI, p. 443. Grimm s'est complu à revenir sur l'image qui exprimait le dur labeur de la première moitié de la vie de Sedaine : « Il serait à désirer sans doute que M. Sedaine surtout écrivît avec autant de pureté, d'élégance et de correction qu'il invente et dispose avec génie : ses pièces, auxquelles il ne manque que cette qualité précieuse, seraient alors des chefs-d'œuvre sans tache ; mais ce mal est sans remède dans un auteur dont la première jeunesse s'est passée à manier non la plume, mais la truelle. » Correspondance de Grimm, t. IX, p. 270.
Manuscrit de Saint -l'élefsboui'f/.
la lête de l'auteur du Philosophe sans le savoir, du Déserteur el de Paris sauvé, si, au lieu de passer trente-cinq ans de sa vie à gâcher le pintre et à couper la pierre, il eût employé tout ce temps, comme Voltaire, vous et moi, à lire el à méditer Homère, Virgile, le Tasse, Cicéron, Démoslliène et Tacite? Nous ne saurons jamais voir comme lui, el il aurait appris à dire comme nous. Je le regarde comme un des arrière-neveux de Shakespeare, ce Shakespeare que je ne comparerais (1) ni à l'Apollon du Belvédère, ni au Gladiateur, ni à l'Anlinolis, ni à l'Hercule de Glycon, mais bien au Sainl- Chrislophe de Notre-Dame (2), colosse informe, grossièrement sculpté,
(1) L'idée de comparer Sedaine à Shakespeare, et dT-tablir entre eux une sorte de filiation est encore une idée de Grimm. Il parle de l'ivresse inexprimable de Sedaine abordant Shakespeare dans les premiers volumes, parus en 1776, de la traduction de Le Tourneur. « Vos transports, lui ai-je dit, ne m'étonnent point; c'est un (ils qui retrouve un père qu'il n'a jamais vu. » Ce mol, ajoute Grimm. « a été répété avec tant de complaisance que l'on voudra bien me pardonner le ridicule de le citer ici moi-même. » Correspondance, mars 1776, t. XI, p. 216. Grimm avait déjà écrit auparavant : « Je leur prouverai, quand ils voudront, que le génie de Sedaine est infiniment analogue à celui du tragique anglais, et, si je croyais à la métempsychose, je dirais que l'àrae de Shakespeare est venue habiter le corps de Sedaine. » Corr. le Grimm, 1769, t. VIIf,p. 316.
(2) Quant à la comparaison fameuse de Shakespeare avec le Saint-Christophe de Notre-Dame, Naigeon pourrait bien la devoir à la conversation suivante, reproduite ou imaginée par un des auteurs de la Correspondance secrète de Métra. Diderot el Voltaire sont aux prises : c'est Shakespeare qui fait l'objet de leur discussion. " M. Diderot défendoit avec chaleur le poêle anglois, en accumulant les traits de génie qu'on y admire. — Je ne vous comprends pas, dit Voltaire avec humeur, vous autres, vous êtes engoués de ce farceur-là Je suis même persuadé que sans balancer vous lui donnez la préférence sur tout ce que nous avons produit dans le même genre. — Non, monsieur, reprit Diderot, je ne suis pas assez injuste pour comparer l'Apollon du Belvédère au SI Christophe de Notre-Dame. Mais vous conviendrez au moins avec moi, que, malgré tous ces défauts, *ce colosse gothique a quelque chose de vénérable cl d'imposant. — Pourriez-vous me dire, interrompit madame Denis qui était présente, le nom de l'ouvrier qui a produit ce monument? — Je n'en sais rien, répondit Diderot après avoir cherché quelque temps, mais, ajouta-t-il, c'est un maçon. Madame. — Oh! oui, c'est un maçon, poursuivit Voltaire, un maçon est fort bien dit. — Oui, Monsieur, repartit Diderot, ce n'est qu'un maçon ; mais les plus grands hommes peuvent passer entre les jambes de son colosse. » Corr. secr. de Métra, lettre du 26 août 1778, t. VI, p. 42i et 425. — On peut d'abord se demander au sujet de cette conversation si réellement elle a eu lieu. Diderot et Voltaire se seraient rencontrés pendant cette période qui sépara le retour de Voltaire à Paris de l'heure do sa mort.
PAUADOXFJ SUR LE CU.MKDIEX 123
Manuscrit de Saint- l'él ers fjour;j.
mais entre les jambes duquel nous passerions tous sans que notre front touchât à ses parties honteuses.
Mais un autre trait où je vous montrerai un personnage dans un moment rendu plat et sot par sa sensibilité, et dans le moment suivant sublime par le sang-froid qui succéda à la sensibilité étouffée, le voici :
Un littérateur, dont je tairai le nom (1), était tombé dans l'extrême
La Correspondance secrète l'aflirme tout au moins. Elle cite deux jolis mots qui résumeraient l'impression de chacun des deux philosophes à la suite do leur première entrevue : <( Il ressemble, disait Diderot, à un de ces antiques châteaux de fées, qui tombe en ruines de toutes parts ; mais on s'aperroit bien qu'il estliabitc par quelque vieux sorcier. » L'eiiigramme est d'une fantaisie réjouissante. Celle de Voltaire sur Diderot a bien son prix: « Cet homme, dit-il, a de l'espril assurément; mais la nature lui a refusé un talent et un talent essentiel : celui du dialogue. » C'est qu'en effet, dans celte première visite, « Diderot parla, parla, et ne donna pas le temps à celui qu'il visitait de placer le moindre mot. >- Si lu discussion sur Shalvespeare, citée par Métra, eut lieu, ce fut apparemment un autre jour. Mais la définition de Shakespeare prêtée à Diderot par le l'édacteur de la Correspondance secrète, viendrait-elle, par liasard, de la. Correspondance deOrimm? Dès 1776, celui-ci écrivait: « S'il m'était permis d'expiimer par une comparaison l'impression que m'ont fait Shakespeare. et Ilacine, je dirais que je vois l'un comme une statue colossale dont l'idée est imposante et teiaàble, mais dont l'exécution tantôt brute, tantôt négligée, et tantôt du travail le plus précieux, m'inspire encore plus d'étonnement que d'admiration. L'autre, comme une statue aussi régulière dans ses proportions que l'Apollon du Belvédère, etc., etc. » Pour en revenir à ^'aigeon, il a pu entendre, il a pu simplement copier dans Métra, le propos sur le Saint Christophe de iVotre-Dame et l'expression caractéristique « entre les jambes duquel nous passerions tous » ; mais il a ici, comme ailleurs, tenu à renforcer les paroles de Diderot, et l'on peut lui faii'e iionneur de la pointe d'obscénité qui manquait à l'anecdote de la Correspondance secrète,
(i) Cette nouvelle à la main sur le Théologal se retrouve dans les Mémoires de M""^ de Vandeul sur Diderot. Ces mémoires circulaient en manuscrit, dès 1787, trois ans après la mort du philosophe. La fille de Diderot ne s'en tient pas sur Rivière, le frère du Théologal, à l'anecdote du manuscrit de ^'aigeon; elle fournit sur ce personnage plusieurs autres traits expressifs. Il y a intérêt à citer ici la page de M'"'^ de Vandeul : « Il avait ramassé, je ne sais où, un M. Rivière, beau, jeune, éloquent, ayant le masque de la sensibilité, le don des larmes, pauvre, malheureux : le quart de tout cela aurait suffi pour intéresser mon père; il l'aida dans quelques ouvrages, et plusieurs fois lui donna quelques louis. Le désir de rendre son sort plus doux l'engage à faire à cet homme plusieurs questions sur sa famille et le parti qu'il pourrait en tirer. « J'ai un frère ecclésiastique et fort riche, il pourrait me secourir, mais il me hait ; dans ma jeunesse
Mariuso'it de Saint-Pétersbourg.
indigence. Il avait un frère, théologal et riche. Je demandai à l'indigent pourquoi son frère ne le secourait pas. « C'est, me répondit-il, que j'ai de grands torts avec lui. » J'obtins de celui-ci la permission d'aller voir M. le Théologal. J'y vais. On m'annonce ; j'entre. Je dis au Théologal que je vais lui parler de son frère. 11 me prend brusquement par la main, me fait asseoir, cl m'observe qu'il est d'un homme sensé de connaîlre celui dont il se charge de plaider la cause ; puis m'apostrophant avec force: « Connaissezvous mon frère ? — Je le crois. — Etes-vous instruit de ses procédés à mon égard. — Je le crois. — Vous le croyez? Vous savez donc...? » Et voilk
je lui ai fait quelques espiègleries, et dans l'âge mûr je l'ai empêché dètre évèque . — Mais comment diable empèche-t-on un homme d'être évêque ? — Ilien n'est plus simple ; il prêcha un carême devant le roi; ses sermons étaient -éloquents et hardis, la cour en fut satisfaite, on devait le nommer au premier évêché vacant; je fis cent plaisanteries sur ses talents et dis à tout venant que les sermons étaient de moi. — .Mais cette conduite est fort ridicule ; malgré cela, votre frère peut être un homme de bien. Je veux essayer de vous raccommoder ; je le verrai demain, et, si vous ne gâtez pas ma besogne avec de nouvelles frasques, nous en obtiendrons peut-être quel([ue chose... » Mon père s'habille, va chez l'abbé, se fait annoncer ; on le reçoit avec politesse. A peine a-t-il prononcé les premiers mots du sujet qui l'amène, que l'abbé s'agite, ses yeux s'allument. « Monsieur, dit-il à mon père, un homme sage ne sollicite jamais qu'il ne connaisse le sujet qu'il recommande. Connaissez-vous mon frère ? — Je le crois, et il ne m'a celé aucun des motifs qu'il vous a donnés de vous plaindre de lui, — Il est impossible, Monsieur, qu'il ait osé vous dire ce que je vais vous raconter. » Alors il enfile un tissu de bassesses, de noirceurs, de scélératesses plus fortes les unes que les autres. Pendant son récit, mon père, étourdi de ce torrent d'horreurs et d'infamies, regardait du coin de l'œil l'endroit où il avait déposé sa canne et son chapeau, et méditait une prompte retraite. Heureusement l'abbé parla trop longtemps, mon père reprit sa tranquillité, et attendit avec patience la fin d'une narration aussi violente que longue. Enfin l'abbé s'arrêta : 0 Je savais tout cela. Monsieur, et vous ne m'avez pas encoi-e tout dit. — Juste ciel ! Monsieur, et que pouvez-vous savoir de plus ? — Vous ne m'avez pas dit qu'un soir, lorsque vous reveniez de matines, vous l'aviez trouvé k votre porte ; qu'il avait tiré un poignard qu'il tenait dans son manteau, et qu'il avait voulu vous l'enfoncer dans la poitrine. — Si je ne vous ai pas dit cela, .Monsieur, c'est que cela n'est pas vrai... » Alors mon père se lève, s'approche de l'abbé, lui prend le bras et lui dit : « Eh bien, quand cette action serait vraie, il faudrait encore donner du pain à votre frère. » Il ne faut qu'un mot pour ébranler l'âme la plus ferme, le premier mouvement rend tout le reste facile. Cet homme un peu étonné finit par être persuadé, et promit à mon père de donner six cents livres de rentes à son frère. »
Manuscril de Saint-Pétersbourg .
mon Théologal qui me débile avec une rapidité et une véhémence surprenantes, une suite d'actions plus atroces, plus révoltantes les unes que les autres. Ma tête s'embarrasse, je me sens accablé; je perds le courage de défendre un aussi abominable monstre que celui qu'on me dépeignait. Heureusement mon Théologal, un peu prolixe dans sa philippique, me laissa le temps de me remettre; peu à peu l'homme sensible se retira, et fit place à l'homme éloquent ; car j'oserai dire que je le fus dans cette occasion, a Monsieur, dis-je froidement au Théologal, votre frère a fait pis, et je vous loue de me celer le plus criant des ses forfaits. — Je ne cèle rien. — Vous auriez pu ajouter à tout ce que vous m'avez dit, qu'une nuit, comme vous sortiez de chez vous pour aller à matines, il vous avait saisi à lagorge, et que, tirant un couteau qu'il tenait caché sous son habit, il avait été sur le point de vous l'enfoncer dans le sein. — Il en est bien capable ; mais si je ne l'en ai pas accusé, c'est que cela n'est pas vrai. » — Et moi, me levant subitement, et attachant sur mon Théologal un regard ferme et sévère, je m'écriai d'une voix tonnante, avec toute la véhémence et l'emphase de l'indignation : « Et quand cela serait vrai, est-ce qu'il ne faudrait pas encore donner du pain à votre frère? » Le Théologal, écrasé, terrassé, confondu, reste muet, se promène, revient à moi, et m'accofde une pension annuelle pour son frère.
Est-ce au moment où vous venez de perdre votre ami ou votre maîtresse que vous composerez un poème sur sa mort ? Non. Malheur à celui qui jouit alors de son talent ! C'est lorsque la grande douleur est passée, quand l'extrême sensibilité est amortie, lorsqu'on est loin de la catastrophe, que l'àme est calme, qu'on se rappelle son bonheur éclipsé, qu'on est capable d'apprécier la perte qu'on a faite, que la mémoire se réunit à l'imagination, Tune pour retracer, l'autre pour exagérer la douceur d'un temps passé, qu'on se possède et qu'on parle bien (1). Un dit qu'on pleure, mais on ne pleure pas lorsqu'on poursuit une épithète énergique qui se refuse ; on dit qu'on pleure, mais on ne pleure pas lorsqu'on s'occupe à rendre son vers harmonieux : ou, si les larmes coulent, la plume tombe des main?, on se livre à son désespoir et l'on cesse de composer.
(1) « Ce n'est pas au premier Instant de la douleur qu'on parle bien ; l'on sent trop fortement, et l'on ne pense pas assez. » Diderot, Essai sur les règnes, etc. Œuv. compl., t. III, p. 355.
126 l'AliAI»(»\K SIH LE COMEDIEN
Manuscrit de Sainl-l'éleishouvi).
Mais il en est des plaisirs violenls ainsi que des peines profondes, ils sont muets. Un ami tendre et sensii)le revoit un ami qu'il avait perdu par une longue absence (1) ; celui-ci réparait dans un moment inattendu, et aussitôt le cœur du premier se trouble : il court, il embrasse, il veut parler, il ne saurait : il bégaye des mots entrecoupés, il ne sait ce qu'il dit, il n'entend rien de ce qu'on lui répond ; s'il pouvait s'apercevoir que son délire n'est pas partagé, comme il souffrirait ! Jugez par la vérité de celte peinture de la fausseté de ces entrevues théâtrales où deux amis ont tant d'esprit et se possèdent si bien. Que ne vous dirai-je pas de ces insipides et éloquentesdisputes à qui mourra, ou plutôt à qui ne mourra pas, si ce texte, sur lequel je ne finirais point, ne nous éloignait de notre sujet? C'en est assez pour les gens d'un goiU grand et vrai ; ce que j'ajouterais n'apprendrait rien aux autres. iMais qui est-ce qui sauvera ces absurdités si communes au théâtre? Le comédien, et quel comédien ?
Il est mille circonstances pour une où la sensibilité est aussi nuisible dans la société que sur lascène. Voilà deux amants, ils ont l'un et l'autre une déclaration à faire. Quel est celui qui s'en tirera le mieux ? Ce n'est pas moi. Je m'en souviens (-2) : je n'approchais de l'objet aimé qu'en tremblant ; le cœur me battait, mes idées se brouillaient, ma voix s'embarrassait, j'estropiais tout ce que je disais ; je répondais /îo/î quand il fa' lait répondre oui ; je commettais mille gaucheries, des maladresses sans fin : j'étais ridicule de la tête aux piedsje m'en apercevais.je n'en devenais que plus ridicule ; tandis que sous mes yeux, un rival gai, plaisant et léger, se
(1) I^'aut-il voir ici une allusion à l'arrivée do Grimm à Saint-Pétersbourg? Naigeon aurait-il lu la lettre du 9 avril 1774, où Diderot, en remuant ses souvenirs, ressent encore et réussit à exprimer le trouble passionné qu'il éprouva, à celte apparition inattendue ? « Et Grimm, dont je me sépare à Paris, incertains si nous ne nousreverronsjamais, qui parcourt un arc de cercledont l'exlrémilése termine à Pétersbourg, tandis qu'à l'insu l'un de l'autre, je parcours un arc de cercle opposé qui aboutit au même endroit sous le pôle ! Avec quelle violence on se précipite entre les bras l'un de l'autre ! On est bien longtemps à se seri'er, à se quitter, à se reprendre, à se serrer encore, sans pouvoir parler. » Correspondance générale, lelire à M. M. Diderot. (Eavres complètes, l. XX, p. 58 et 59.
(2), « J'étais jeune, j'étais amoureux et très amoureux. Je vivais avec des Provençaux qui dansaient du soir au matin, ot qui du soir au matin donnaient la main à celle que j'aimais et l'embrassaient sous mes yeux ; ajoutez à cela que j'étais jaloux... » Dideuot, Réfutalion de l'œuvre d'ilelvétius. (Euv. compL, t. II, p. 333.
Manuscril de Sainl-Péler.sôoxirr/.
possédant, jouissant de lui-même, n'échappant aucune occasion de louer et de louer finement, amusait, plaisait, était heureux : il sollicitait une main qu'on lui abandonnait, il s'en saisissait quelquefois sans l'avoir sollicitée, il la baisait, il la baisait encore ; et moi, retiré dans un coin, détournant mes regards d'un spectacle qui m'irritait, étouffant mes soupirs, faisant craquer mes doigts à force de serrer les poings, accablé de mélancolie, couvert d'une sueur froide, je ne pouvais ni montrer ni celer mon chagrin. On a dit que l'amour, qui ôtait l'esprit à ceux qui en avaient, en donnait à ceux qui n'en avaient pas (1), c'est-à-dire, en autre français, qu'il rendait les uns sensibles et sols, et les autres froids et entreprenants.
L'homme sensible obéit aux impulsions de la nature, et ne rend précisément que le cri de son cœur ; au moment où il tempère ou force ce cri, ce n'est pluslui, c'est un comédien qui joue.
Le grand comédien observe les phénomènes ; l'homme sensible lui sert de modèle ; il le médite, et trouve, de réflexion, ce qu'il faut ajouter ou retrancher pour le mieux. Et puis, des faits encore après des raisons (:2;.
A la première représentation d'/»r,'s de Castro, à l'endroit où les enfants paraissent, le parterre se mit à rire. La Duclos qui faisait Inès, indignée dit au parterre : Ris donc, sol parterre, au plus bel endroit de la pièce I Le parterre l'entendit, se contint; l'actrice reprit son rôle, et ses larmes et celles du spectateur coulèrent. Quoi donc ! est-ce qu'on passe et repasse ainsi d'un sentiment profond à un sentiment profond, de la douleur à l'indignation, de l'indignation à la douleur ? Je ne le conçois pas ; mais ce que je conçois très bien, c'est que l'indignation de la Duclos était réelle, et sa douleur simulée.
Quinault-Dufresne joue le rôle de Sévère dans Polieucle. Il était envoyé par l'empereur Décius pour persécuter les chrétiens. Il confie ses sentiments secrets à son ami sur cette secte calomniée. Le sens commun exigeait que cetta confidence, qui pouvait lui coûter la faveur du prince, sa dignité, sa fortune, la liberté, et peut-être la vie, se fit à voix basse. Le parterre lui crie : Plus haut! Il réplique au parterre : Et vous, Messieurs,
(1) ((Lespassionspeuventtout.il n'est point de fille idiote que l'amour ne rende spirituelle. » Helvktius, De rHommc, cittî' par Diderot.
(2) «El puis des faits après des raisons. ^) Cette addition du manuscrit de Xaigeon mérite d'être remarquée. Le correcteur s'attache à justifier par avance cette profusion d'anecdotes i^ui vont se dérouler dans la seconde parlie de son travail.
Manuscrit de Saint-Pétersbourff.
plus bas ! Est-ce que, s'il eût été vraiment Sévère, il fût redevenu si prestement Quinault? Non, vous dis-je, non. Il n'y a que l'homme qui se possède, comme sans doute il se possédait, l'acleur rare, le comédien par excellence qui puisse ainsi déposer et reprendre son masque.
Lekain Ninias (1) descend dans le tombeau de son père, il y égorge sa mère ; il en sort les mains sanglantes. Il est rempli d'horreur, ses membres tressaillent, ses yeux sont égarés, ses cheveux semblent se hérisser sur sa tête. Vous sentez frissonner les vôtres ; la terreur vous saisit, vous êtes aussi éperdu que lui. Cependant Lekain ÎSinias pousse du pied vers la coulisse une pendeloque de diamants qui s'était détachée de l'oreille
(1) Dans son article sur Garrick et les acteurs anglais, Diderot ne nommait pas Lekain. Il disait, à propos de Quinault-Dufresne, que dans le rôle J'Oroïmane, il n'avait pas eu, il n'aurailjamais de successeur. Et (irimm, surpris que Diderot eût oublié le succès de Lekain dans ce rôle, ajoutait une note pour excuser, pour expliquer tout au moins cet oubli : <' ... Lekain, qui sans avoir aucun des avantages extérieurs de Dufresne, ou plutôt ayant figure, voix, tout contre lui, a cependant surpassé Dufresne dans le rôle d'Orosmane. Ce grand acteur se trouva au début de Lekain, et avoua qu'il lui avait fait voir dans ce rôle des nuances et des détails dont il ne s'était pas douté. Mais c'est, je crois, que notre philosophe n"a jamais vu jouer Lekain, pas plus que M'ie Clairon, au moins depuis sa grande célébrité ; il ne parle de celle-ci que d'après la voix publique, et d'après son instinct qui lui fait presque toujours deviner juste. Quant à Dufresne et Montménil, c'est autre chose. Lorsque ces acteurs étaient au théâtre, il était assidu au spectacle, mais, depuis environ vingt ans, il n'y a été qu'en passant, pour voir de temps en temps quelque nouvelle pièce, par courtoisie pour l'auteur. » Correspondance de Grimm, t. IX, p. 151.
C'est apparemment cette note de Grimm qui a conduit Naigeon à parler du jeu de Lekain. .\aigeon, sur ce sujet, n'avait qu'à relire Voltaire. Or, Voltaire, qui abonde en détails sur Lekain, revient plusieurs fois sur l'effet théâtral de Ninias, ([ui terrifia vraiment les spectateurs : « Qui aurait osé, comme M. Lekain, sortir, les bras ensanglantés, du tombeau de Mnus, tandis que l'admirable actrice qui représentait Sémiramis se traînait mourante sur les marches du tombeau même? » Préface des Scythes. Préface de l'éditeur de Paris, 1767. — Dorât, au chant premier de sa Déclamation thcdlrale, n'avait eu garde d'oublier ce tableau:
Je crois toujours le voir, échevelé, tremblant, Du tombeau de Ninus s'élancer tout sanglant, Pousser du désespoir les cris sourds et funèbres, S'agiter, se débattre à travers les ténèbres ; Plus terrible cent fois que les spectres, la nuit Et les pâles éclairs, dont l'horreur le poursuit.
Manuscnt de Sainl-Pélersbouri/,
d'une actrice. Et cet acteur-là sent ? Cela se peut. Direz-vous qu'il est mauvais acteur ? Je n'en crois rien. Qu'est-ce donc que Lekain Ninias ? C'est un homme froid, qui ne sent rien, mais qui figure supérieurement la sensibilité. 11 a beau s'écrier: Où suis-je? Je lui réponds : ^( Où tu es? Tu le sais bien : tu es sur les planches, et tu pousses du pied une pendeloque vers la coulisse, c
Un acteur est pris de passion pour une actrice; une pièce les met par hasard en scène dans un moment de jalousie. La scène y gagnera si l'acteur est médiocre ; elle y perdra s'il est comédien ; alors le grand comédien devient lui et n'est plus le modèle idéal et sublime qu'il s'est fait d'un jaloux. Une preuve qu'alors l'acteur el l'actrice se rabaissent l'un et l'autre à la vie commune, c'est que s'ils gardaient leurs échasses ils se riraient au nez ; la jalousie ampoulée et tragique ne leur semblerait souvent qu'une parade de la leur.
Cependant il y aura des vérités de nature.
LK PREMIER
Comme il y en a dans la statue du sculpteur qui a rendu fidèlement un mauvais modèle. On admire ces vérités, mais on trouve le tout pauvre et méprisable.
Je dis plus : un moyen sur de jouer petitement, mesquinement, c'est d'avoir à jouer son propre caractère. Vous êtes un tartuffe, un avare, un misanthrope, vous le jouerez bien ; mais vous ne ferez rien de ce que le poète a fait, car il a fait, lui le Tartuffe, l'Avare (Ij et le Misanthrope.
LE SECOND
Quelle différence mettez-vous donc entre un tartuffe et le Tartuffe ?
LE PREMIER
Le commis Billard (2) est un tartuffe, l'abbé Grizel est un tartuffe ;
(1) (I L'Avare », addition au texte de Diderot.
(2) Est-ce dans Voltaire, est-ce dans Grimm, que Naigeon a pris ces exemples ? Voltaire revient plus d'une fois sur Billard et Grizel :
Ce cher Monsieur Billard et son ami Grizel, Grands porteurs de cilice et chanteurs de missel
i30 PAllADOXE SUR LE COMÉDIEN
Maiiuscril de ^aini Péleishourg,
mais il n'est pas le Tartuffe, Le financier Toinard était un avare, mais il n'était pas l'Avare (1). L'Avare et le Tartuffe ont été fails daprès tous les Toinards et tous les Grizels du monde ; ce sont leurs traits les plus généraux et les plus marqués, et ce n'est le portrait exact d'aucun, aussi personne ne s'y reconnait-il.
Les comédies de verve et même de caractère sont exagérées. La plaisanterie de société est une mousse légère qui s'évapore sur la scène; la plaisanterie de théâtre est une arme tranchante qui blesserait dans la société. On n'a pas pour des êtres imaginaires le ménagement qu'on doit à des êtres réels.
La satire est d'un tartuffe, et la comédie est du Tartuffe. La satire poursuit un vicieux, la comédie poursuit un vice. S'il n'y avait eu qu'une ou deux Précieuses ridicules, on en aurait pu faire une satire, mais non pas une comédie.
Allez-vous-en chez La Grenée(2), demandez-lui la Peinture, et il croira
Qui prenaient notre argent' pour mettre en œuvres pies. [Le père Nicodème et Jeannot.)
La banqueroute frauduleuse de Billard, en 1769, ruina quantitù de petites gens. Billard fut condanint'- au pilori, mais la sentence ne fut exécutée qu'au mois de fi'viier 1772. L'abbé Grizel, directeur de Billard, fut impliqué dans l'affaire, et, faute do preuves, fut acquitté par les juges, mais non par l'opinion. Ce Grizel reparaît ailleurs dans Voltaire, et notamment au IS'' chant de la Pucelle ; les vers ne valent pas la peine d'être cités ; mais Voltaire y a joint une note assez curieuse. Toinard n'est pas nommé par Voltaire ; mais d'autres écrivains en parlent longuement. On peut voir ce que dit de lui le journal de Barbier. La Correspon- (la)ice de Grimm abonde, elle aussi, en détails sur « Saint Billard », caissier général de la poste, et sur le sous-pénitencier de l'église de Paris, « Saint Grisel. » Correspondance de Grimm, t. VIII, p. 485 et 486.
(1) Le manuscrit de S'-Pétersbourg offre ici une leçon fautive : « Le financier Toinard était un avare, mais il n'était pas avare.
(2) Cette amplification sur les figures allégoriques de LaGrenée se trouve déjà, dans ce (]u"elle a d'essentiel, chez Diderot lui-même. Voici ce qu'on lit, en effet, dans le Salon de 1767 : << Ces deux pefits tableaux m'apitartiennent... Lun montre une femme couronnée de lauriers, la tète et les regards tournés vers le ciel, dans un accès de verve... L'autre représente une femme sérieuse, pensive, en méditation, le coude posé sur un bureau, et la tète appuyée sur sa main... Une femme qui compose n'est pas la Poésie ; une femme qui médite n'est pas la Philosophie », Diderot, Œuv. compl., t. XI, p. 60.
Mamtscrlt de Sainl-Pélersbourg.
avoir satisfait à votre demande, lorsqu'il aura placé sur sa toile une femme devant un chevalet, la palette passée dans le pouce, et le pinceau à la main. Demandez-lui la Philosophie, et il croira l'avoir faite, lorsque, devant un bureau, la nuit, à la lueur d'une lampe, il aura appuyé sur le coude une femme en négligé, échevelée et pensive, qui lit ou qui médite. Demandez-lui la Poésie, et il peindra la même femme dont il ceindra la tête d'un laurier, et à la main de laquelle il placera un rouleau. La. Musique, ce sera encore la même femme avec une lyre au lieu du rouleau. Demandez-lui la Beaulé, demandez même cetti^ figure à un plus habile que lui, ou je me trompe fort, ou ce dernier se persuaderaque vous n'exigez de son art que la figure d'une belle femme. Votre acteur et ce peintre tombent tous deux dans le même défaut, et je leur dirai (1) : Votre tableau, votre jeu ne sont que des portraits d'individus fort au-dessous de l'idée générale que le poète a tracée, et du modèle vivant dont je me promettais la copie. Votre voisine est belle, très belle, d'accord ; mais ce n'est pas la Beauté. Il y a aussi loin de votre ouvrage à votre modèle, que de votre modèle à l'idéal.
LE SECOND
Mais ce modèle idéal ne serait-il pas une chimère ?
LE PREMIER
Non.
LE SECOND
Mais puisqu'il est idéal, il n'existe pas. Or, il n'y a rien dans l'entendement qui n'ait été dans la sensation.
LE PREMIER
Il est vrai. Mais prenons un art à son origine, la sculpture par exemple. Elle copia le premier modèle qui se présenta. Elle vit ensuite qu'il y avait des modèles moins imparfaits, qu'elle préféra. Elle corrigea les défauts
(1) « Je demanderai donc cà cet artiste : Si vous aviez choisi pour modèle la plus belle femme que vous connussiez, et que vous eussiez rendu avec le plus grand scrupule tous les charmes de son visage, croiriez-vous avoir représenté la Beauté •? Si vous me répondez que oui, le dernier de vos élèves vous démentira, etvous dii\a que vous avez fait un portrait. » Diderot, Salon de 1761. Œuv. compl., t. XI, p. 9.
Manuscrit de Saint-Pélersbourg .
moins grossiers, jusqu'à ce que, par une longue suite de travaux, elle atteignît une figure qui n'était plus dans la nature.
LE SECOND
Et pourquoi ?
LE PREMIER
C'est qu'il est impossible que le développement d'une machine aussi compliquée qu'un corps animal soit régulier. Allez aux Tuileries ou aux Champs-Elysées un beau jour de fête ; considérez toutes les femmes qui rempliront les allées, et vous n'en trouverezpas une seule qui ait les deux coins de la bouche parfaitement semblables (1). La Danaé du Titien est un portrait ; l'Amour, placé au pied de sa couche, est idéal. Dans un tableau de Raphaël, qui a passé de la galerie de M. de Thiers dans celle de Catherine II, le Saint-Joseph est une nature commune ; la Vierge est une femme réelle ; l'Enfant Jésus est idéal. Mais si vous en voulez savoir davantage sur ces principes spéculatifs de l'art, je vous communiquerai mes Salons (2;.
(1) « Xe convenez-vous pas qu'indépendamment des formations journalières et haliituelles qui auraient bientôt gâté ce que Nature aurait supérieurement fait, il est impossible d'imaginer, entre tant de causes qui agissent et réagissent dans la formation, le développement, l'accroissement (Vune machine au^si compliquée, un équilibre si rigoureux et si continu, que rien n'eût péché d'aucun côté, ni par excès, ni par défaut? Convenez que, si vous n'êtes pas frappé de ces observations, c'est que vous n'avez pas eu la première teinture d'analomie, de physiologie, la première notion de la nature. Convenez du moins que sur cette multitude de têtes dont les allées de nos Jardins fourmillent un beau jour, vous n'en trouverez pas une dont un des profils ressemble à l'autre profil ; pas une dont un des côtés de la bouche ne diffère sensiblement de l'autre côté. » Diderot, Saloyi de 1161. Œuv. compl., t. XI, p. M.
(2) Ces « Salions », auxquels nous renvoie cette seconde rédaction du Paradoxe, ne furent édités qu'assez longtemps après la mort de Diderot. C'est d'abord le Salon de ilGo, imprimé pour la première fois par Buisson en 1703, et réimprimé, en 17'J8, par Naigeon, sans les notes de Grimm. C'est surtout le Saloii de 1161, publiépour la première fois (17'J8; par le même Naigeon, à côtédu Salonde ll6o, de VEssai sur la Peinture et des Pensées détachées sur la Peinture.
Le premier Salon, écrit par Diderot pourCrimm, parut en partie, le l^"" novembre 1739, dans la Correspondance ; la publication n'en fut romplétée qu'en 18o7, par 'NValferdin. Le Salonde 1161 fut édité en 1810 ; celui de 170.3 parut en 1857. Ce qui frappe dans ces premiers Salons, c'est leur brièveté. Le Salon de /76*o, beaucoup plus développé que les précédents, fut imprimé en 1795; Naigeon le réédita, en y ajoutant certains « passages » et « plusieurs articles importants » ; il supprimait, en revanche, les notes de Grimm, « ces notes de Grimm »,
Manusciil de Saint l'éLersboitifj.
LE SECOiND.
J'en ai entendu parler avec éloge par un homme d'un goùL fin el d'un esprit délicat.
LE PREMIER
M. Suard.
LE SECOiND.
Et par une femme qui possède tout ce que la pureté d'une àme angélique ajoute à la finesse du goût.
LE PREMIER
M™e Necker.
LE SECOND
Mais rentrons dans notre sujet.
LE PREMIER
J'y consens, quoique j'aime mieux louer la vertu que de discuter des questions assez oiseuses.
LE SECOND
Quinault-Dufresne, glorieux de caractère, jouait merveilleusement le Glorieux.
LE PREMIER
Il est vrai; mais d'où savez-vous qu'il se jouât lui-même? Ou pourquoi la nature n'en aurait-elle pas fait un glorieux très approché de la
dira M. Tourneux, " que Naigeon traite avec tant de dédain, quoique les siennes soient fort loin de les égaler toujours par là propos et la finesse. » A la même date (1798), >'aigeon publiait l'énorme Salon de 1767, qnï. à lui seul, occupe dans l'édition Assézat et ïourneux, près de 400 pages. Avec les Salons qui suivirent, nous revenons à des proportions beaucoup moins démesurées. Le Salon de 1769, publié, pour une partie, en 1819, imprimé en entier en 1857, contient un peu moins de 76 pages; celui de 1771, imprimé pour la première fois en 1857 avec ceux de 1775 et de 1781, en contient 82 ; le Salon de 1775 est un petit dialogue de 25 pages, celui de 1781 en a une quarantaine.il est à souhaiter qu'on retrouve la trace d'un manuscrit autographe du Salon de 1767, qui, paraît-il, existe, et qui aurait été montré, il n'y a pas très longtemps, à l'administrateur de la Bibliothèque nationale ; la comparaison de ce manuscrit autographe avec le texte du Salon que Naigeon a publié, aurait son importance.
Manuscrit de Sainl-Pélersbourg .
limite qui sépare le beau réel du beau idéal, limite sur laquelle se jouent les différentes écoles ?
LK SECOND
Je ne vous entends pas.
LE PIIEMIER.
Je suis plus clair dans mes Salons, où je vous conseille de lire le morceau sur la Beauté en général (1). En attendant, dites-moi, Quinault-Dufresne estil Orosmane ? Non. Cependant, qui est-ce qui l'a remplacé et le remplacera dans ce rôle? Elait-il l'homme du Préjugé à la mode ? Non. Cependant avec quelle vérité ne le jouait-il pas !
LE SECoRD.
Avons entendre, le grand comédien est tout et n'est rien.
LE PREMIER
Et peut-êlre est-ce parce qu'il n'est rien qu'il est tout par excellence, sa forme particulière ne contrariant jamais les formes étrangères qu'il doit prendre.
Entre tous ceux qui ont exercé l'utile et belle profession de comédiens ou de prédicateurs laïcs (2), un des hommes les plus honnêtes, un des
(1) Par ces expressions « la Beauté en général » Xuigeon désigne la dissertation philosophique qui sert de préface au Salon de 1767. Elle a pour titre : « A mon ami Monsieur tiiimm. » Elle offre plus d'un point de rapport avec les additions du P a i^adoxe.
(2) L'expression « prédicateurs laïcs » semble résumer un passage du Second entretien sur le Fils naturel : « J'étais chagrin, quand j'allais au spectacle et que je comparais l'utilité des Ihéâli'es avec le peu de soin qu'on prend à former les troupes. Alors je m'écriais : Ah ! mes amis, si nous allons jamais à la Lampedouse fonder, loin de la terre, au milieu des flots de la mer, un petit peuple d'heureux ! Ce seront là nos prédicateurs, et nous les choisirons, sans doute, selon l'importance de leur ministère. Tous les peuples ont leurs sabbats, et nous aurons aussi les n(Mres. Dans ces jours solennels, on représentera une belle tragédie qui apprenne aux hommes à redouter les passions, une bonne comédie qui les instruise de leurs devoirs, et qui leur en inspire le goût. » Diderot, Œuv. compl , t. Vil, p. 108. L'expression de Naigeon a peul-ètre encore plus de ressemblance avec une autre ligne de Diderot dans les Lettres à M'ie Jodin, éditées, nous le rappelons, en 1821, mais écrites avant 1778, c'est-à-dire avant l'achèvement du Paradoxe. « Si j'avais l'ànie, l'organe et la figure de Quinault-Dufresne, demain je monterais sur la scène, et je me tiendrais plus
Manuscrit de Sainl-Pélefsbourg.
hommes qui en avaient, le plus la physionomie, le ton et le maintien, le frère du Diable boiteux, de Gil Blas, du Bachelier de Salamanque^ Montmesnil...
LE SECOND
Le fils de Le Sage, père commun de toute cette plaisante famille...
LE PREMIER
Faisait avec un égal succès Ariste dans la Pupille, Tartufe dans la comédie de ce nom, Mascarille dans les Fourberies de IScapin, l'avocat de M, Guillaume dans la Farce de Pathelin.
LE SECOND
Je l'ai vu.
Et, à votre grand étonnement, il avait le masque de ces différents visages. Ce n'était pas naturellement, car nature ne lui avait donné que le sien; il tenait tous les autres de Fart.
Est-ce qu'il y aune sensibilité artificielle? Mais, soit factice, soit innée, la sensibilité n'a pas lieu dans tous les rôles. Quelle est donc la qualité acquise ou naturelle qui constitue le grand acteur dans l'Avare, le Joueur, le Flatteur, le Grondeur, le Médecin malgré lui, l'être le moins sensible et le plus immoral que la poésie ait encore imaginé, le Bourgeois gentilhomme, le Malade et le Cocu imaginaire ; dans Néron, Mithridate, Atrée, Phocas, Sertorius, et tant d'autres caractères tragiques ou comiques, où la sensibilité est diamétralement opposée à l'esprit du rôle ? La facilité de connaître et de copier toutes les natures. Croyez-moi, ne multiplions pas les causes lorsqu'une sulfit à tous les phénomènes.
Tantôt le poète a senti plus fortement que le comédien, tantôt, et plus souvent peut-être, le comédien a conçu plus fortement que le poète, et rien n'est plus dans la vérité que cette exclamation de Voltaire, entendant laClairondans une de ses pièces : « Est-ce bien moi qui ai fait cela? »
honoré de faire verser des larmes au méchant même sur la vertu persécutée, que de débiter dans une chaire, en soutane et en bonnet carré, des fadaises religieuses qui ne sont intéressantes que pour les oisons qui les croient... J'aime mieux les prédicateurs sur les planches que les prédicateurs dans le tonneau. » Diderot, Œuv. compl., t. XIX, p. 397.
Manuso'il de SainlPétersbourfj .
Est-ce que la Clairon en sait plus que Voltaire ? Dans ce moment, du moins, son modèle idéal, en déclamant, était bien au delà du modèle idéal que le poète s'était fait en écrivant. Mais ce modèle idéal n'était pas elle. Quel était donc son talent? Celui d'imaginer un grand fantôme et de le copier de génie (1). Elle imitait le mouvement, les actions, les gestes, toute l'expression d'un être fort au-dessus d'elle. Elle avait trouvé ce qu'Eschine. récitant une oraison de Démosthène, ne put jamais rendre, le mugissement de la bête. Il disait à ses disciples : Si cela vous affecte si fort, qu'aurait-ce donc été, si audivissetis bealiam muf/icntem'} Le poète avait engendré l'animal terrible, la Clairon le faisait mugir (2).
Ce serait un singulier abus de mots que d'appeler sensibilité cettefacilité de rendre toutes natures, même les natures féroces. La sensibilité, selon la seule acception qu'on ait donnée jusqu'à présent à ce terme, est, ce me semble, cette disposition compagne de la faiblesse des organes, suite de la mobilité du diaphragme, de la vivacité de l'imagination, de la délicatesse des nerfs, qui incline à compatir, à frissonner, à admirer,à craindre, à se troubler, à pleurer, à s'évanouir, à secourir, à fuir, à crier, à perdre la raison, à exagérer, à mépriser, à dédaigner, à n'avoir aucune idée précise du vrai, du bon et du beau, à être injuste, à être fou. Multipliez les âmes sensibles, et vous multiplierez en même proportion les bonnes et les mauvaises actions en tout genre, les éloges et les blâmes outrés (3).
(1) L'expression» un grand fantôme « ne vaut pas celle de Diderot : « un être fort au-dessus d'elle »; le mot fantôme revient souvent dans le manuscrit de Naigeon, et le mot devient le prétexte, le point de départ de certaines amplifications: celle du « grand mannequin », celles des « revenants dans les cimetières » que des enfants contrefont « en élevant au-dessus de leurs têtes un grand drap blanc », et vers la fin du Paradoxe., celle des enfants qui s'épouvantent les uns les autres en tenant leurs petits pourpoints courts élevés au-dessus de leur tète, en s'agitant et en imitant de leur mieux la voix rauque et lugubre d'un fantôme qu'ils contrefont. »
(2| Ce rapprochement des noms de la Clairon et de Démosthène est bien inattendu ; l'image finale, appli(|uée au jeu de l'actrice, est singulièrement forcée.
(.3) Ici le manuscrit de Naigeon présente, comme en beaucoup d'autres endroits, deux leçons assez divergentes. On lit aisément sous les ratures, « et vous multiplierez en même proportion les injustices en tout genre, les éloges et les blâmes outrés. » L'auteur du manuscrit a remplacé le mot /Hy«.«;</cespar« les bonnes et les mauvaises actions », qui introduit une idée toute différente. On comprend bien
Manuscrit de Saint Pélersbonrr/.
Poètes, travaillez-vous pour une nation délicate, vaporeuse et sensible? renfermez-vous dans les harmonieuses, tendres et touchantes élégies de Racine: elle se sauverait des boucheries de Shakespeare. Ces âmes faibles sont incapables de supporter des secousses violentes. Gardez-vous bien de leur présenter des images trop fortes. Montrez-leur, si vous voulez,
Le lils tout dégoultanL du meurlxe de son père, Et, sa tète à la main, demandant son salaire ;
mais n'allez pas au delà. Si vous osiez leur dire avec Homère :«0ù vas-tu, malheureux ? Tu ne sais donc pas que c'est à moi que le ciel envoie lesenfants des pères infortunés ?Tu ne recevras point lesderniers embrassements de ta mère; déjà je te vois étendu sur la terre, déjà je vois les oiseaux de proie, rassemblés autour de ton cadavre, t'arracher les yeux de la tête en battant les ailes de joie » ; toutes nos femmes s'écrieraient, en 'détournant la tète : « Ah I l'horreur ! y- Ce serait bien pis si ce discours, prononcé par un grand comédien, était encore fortifié de sa véritable déclamation.
LE SECOND
Je suis tenté de vous interrompre (l)pour vous demander ce que vous pensez de ce vase présenté à Gabrielle de Vergy (2), qui y voit le cœur sanglant de son amant.
que la sensibilité produise des exagérations de jugement, soit en bien, soit en mal ; mais il est plus difficile d'admettre qu'elle puisse multiplier « les bonnes et les mauvaises actions » en se répandant chez les hommes. En tout cas le sens de la phrase est très modifié. Dans la première version, les mots « les éloges et les blâmes outrés » expliquaient le mot « injustices » qui ne peut pas être pris pour l'équivalent de « les bonnes et les mauvaises actions. » Est-ce sa propre pensée que Naigeon corrige ? Est-ce la pensée d'un autre ? Cet autre est- il Diderot? Nous sommes obligés, à notre grand regret, de laisser ces questions sans l'éponse.
(1) Ici commence une interpolation postérieure à toutes celles dont le manuscrit de Naigeon porte la trace; car elle n'a pas été introduite dans ce manuscrit.
Elle se compose de deux digressions ; dans Tune, à propos d'une scène de mélodrame, l'interpolateur rappelle les audaces du théâtre grec : dans l'autre, il analyse un drame, dont Diderot n'a amais écrit que le plan, et auquel il avait donné ce titre, le Shériff.
(2) 11 s'agit de la tragédie de du Belloy, représentée, le 12 juillet de l'année 1777, pour la première fois. Elle était imprimée depuis 1770. On en parlait déjà
Manuscrit de Sainl-I'élersboitrf/.
Je VOUS répondrai qu'il faut être conséquent, et que, quand onse révolte contre ce spectacle, il ne faut pas souffrir qu'OEdipe se montre avec ses yeux crevés, et qu'il faut chasser de la scène Philoctète tourmenté de sa blessure, et exhalant sa douleur par des cris inarticulés. Les anciens avaient, ce me semble, une autre idée de la tragédie que nous, et ces anciens-là, c'étaient les Grecs, c'étaient les Athéniens, ce peuple si délicat, qui nous a laissé en tout genre des modèles que les autres nations n'ont point encore égalés. Eschyle, Sophocle, Euripide ne veillaient pas des années entières pour ne produire que de ces petites impressions passagères qui se dissipent dans la gaieté d'un souper. Ils voulaient profondément attrister sur le sort des malheureux; ils voulaient non pas amuser seulement leurs concitoyens, mais les rendre meilleurs.
bien avant celte date. Grimm nous apprend, dans sa correspondance du mois de juin 176G, que « ce sujet de romance tragique tente tous les poètes, depuis qu'on sait que M. du Belloy l'a traité... » Mais ce n'est pas avant 1777 que l'auteur de cette interpolation tardive en a eu l'idée. Elle lui a été suggérée par l'article de juillet 1777 de la Correspo7idance ; on en jugera par cette citation : « ... On navait point encore vu, du moins sur la scène française, une impression pareille à celle que produisit le moment oîi Gabrielle. découvrant la coupe fatale où elle croit trouver le poison qui doit terminer ses tristes jours, y voit le cœur sanglant de itaoul. Au même instant, la salle se remplit d'applaudissements et de buées, de cris d'admiration et de cris d'horreur ; plusieurs femmes s'évanouirent, quelques-unes tombèrent en convulsion... Beaucoup de gens sont persuadés que le dénouement de Gabrielle n'eût paru aux yeux de tout le monde qu'une atrocité dégoûtante, si l'on ne nous avait pas accoutumés depuis quelques années à ces spectacles d'horreur, en profanant le théâtre consacré aux chefs-d'œuvre de Corneille et Racine par limitation sacrilège de tant de productions monstrueuses du théâtre anglais. Nous ne disputerons point avec ces messieurs, nous les prierons seulement de vouloir bien nous dire, sans se fâcher, en quoi l'idée d'un vase qui renferme un cœur sanglant, mais dont les yeux du spectateur ne peuvent rien voir, est plus horrible que la coupe d'Atrée, la tête encore fumante du fils d'Agave, les yeux d'Œdipe arrachés et dégouttants de sang, le réveil d'Hercule au milieu de ses enfants égorgés, etc. Toutes ces horreurs, cependant, ne sont point du théâtre anglais ; elles appartiennent au nôtre ou à celui des Sophocle et des Euripide, que nos plus grands maîtres se sont fait gloire d'imiter. » Ce développement est probablement de Meister. En juillet 1777, Grimm était à Saint-Pétersbourg, et à la veille de partir pour la Suède. Correspondance de (irimni, t. XI, p. 401.
Mariuscvit de Saint-Pélershourg.
Avaient-ils tort ? Avaient-ils raison? Pour cet effet, ils faisaient courir sur la scène les Euménides suivant la trace du parricide, et conduites par la vapeur du sang qui frappait leur odorat (l).lls avaient trop dejugement pour applaudira ces imbroglios, à ces escamolages de poignards, qui ne sont bons que pour des enfants. Une tragédie n'est, selon moi, qu'une belle page historique qui se partage en un certain nombre de repos marqués. On attend le shérif. Il arrive (2). Il interroge le seigneur du village. Il lui propose d'apostasier. Celui-ci s'y refuse. Il le condamne à mort; il l'envoie dans les prisons. La fille vient, lui demande la grâce de son père. Le shérif
(1) La phrase sur les Euménides nous ramène de Meister à Diderot. Nous la retrouvons dans le Plan cVune Université en Russie, dont Naigeon, le premier, a publié, en 1798, un résumé et des extraits : « Il (Eschyle) est sublime, lorsqu'il exorcise Oreste, qu'il réveille les Euménides qu'il avait endormies, qu'il les fait errer sur la scène et crier : Je sens la vapeur du sang, je sens la trace du parricide, je la sens, je la sens... » Diderot, Œuv. compl., t. III, p. 481.
(2) Le plan du Shcriffn'a été édité qu'en 1875, par Assézatet Tourneux, d'après la copie manuscrite de l'Ermitage. Ce plan se trouve dans le quatorzième volume de la collection des manuscrilsde Diderot, et ce quatorzième volume contientprécisémentla rédaction du Paradoxe sur le comédien, conforme, àquelques détailsprès, à l'édition princeps, donnée par Saulelet en 1830. Il n'est pas sans intérêt de remarquer que parmi les treize ouvrages de Diderot contenus dans ce quatorzième volume de la collection de Saint-Pétersbourg, figure, avec le plan du Shériff, un autre écrit dont il a étéfait usagepourles remaniements du Pavarfooje : c'est(n° 11) la comédie en quatre actes : Est-il bon F Est-il méchant ? ou l'Officieux Persiffleur, ou celui qui les sert tous et qui n'en contente aucun. Le projet du SAt/riyf avait été communiqué par Diderot à quelques-uns de ses amis, et nous savons par Grimm que l'un des confidents lui vola l'idée et fit du plan de drame une nouvelle. « M. Dorât a pris ce sujet {Sylvie et Molliésof)h M. Diderot. Il y a plus de douze ans que je connais à ce philosophe un projet de tragédie, inlitulée le Shériff, etc., etc.. M. Dorât, ainsi qu'une foule d'autres frelons, va quelquefois se fourj-er dans la ruche de l'abeille ; ils lui emportent son miel et s'imaginent qu'ils vont en faire comme elle, et ils ne savent pas seulement ce qu'on peut faire de celui qu'ils lui ont emporté. L'abeille, de son côté, qui se sent riche et inépuisable, ouvre sa ruche à tous ces frelons, et ne sent pas que le miel qu'ils dérobent est pei'du, et que, pendant qu'ils bourdonnent autour d'elle, elle perd elle-même le temps de faire son miel. Voilà l'histoire du philosophe Diderot, livré par sa bonhomie et la facilité de son caractère à l'indiscrétion de tous les importuns de Paris ; voilà pourquoi le Shériff et vingt autres ouvrages de génie ne sont et ne seront pas faits, et voilà pourquoi son ami se meurt de douleur et de regrets. » Correspondance de Grimm, t. VIII, p. .392.
110 paradom: miî le comédien
Mamtso'it île Sainf-Priershourr/.
lalui accorde aune condition révoilanle. Le seigneur du village est mis à mort. Les habitants poursuivent le shérif; il fuit devant eux. L'amant de la fille du seigneur fétend mort d'un coup de poignard, et l'atroce intolérant meurt au milieu des imprécations. Il n'en faut pas davantage à un poète pour composer un grand ouvrage. Que la fille aille interroger sa mère sur son tombeau pour en apprendre ce qu'elle dit à celui qui lui a donné la vie. Qu'elle soit incertaine sur le sacrifice de l'honneur que l'on exige d'elle. Que, dans celle incertitude, elle tienne son amant loin d'elle, et se refuse aux discours de sa passion. Qu'elle obtienne la permission de voir son père dans les prisons. Que son père veuille l'unir à son amant, et qu'elle n'y consente pas. Qu'elle se prostitue, que, tandis qu'elle se prostitue, son père soit mis ti mort. Que vous ignoriez la prostitution jusqu'au moment où son amant, la trouvant désolée de la mort de son père qu'il lui apprend, il en apprend le sacrifice qu'elle a fait pour le sauver. Qu'alors le shérif, poursuivi par le peuple, arrive, et qu'il soit massacré par l'amant. Voilà une partie des détails d'un pareil sujet.
LE SECOND
Une partie ?
LE PREMIER
Oui, une partie. Est-ce que les jeunes amants ne proposeront pas au seigneur du village de le sauver ? Est-ce que les habitants ne lui proposeront pas d'exterminer le shérif et ses satellites ? Est-ce qu'il n'y aura pas un prêtre défenseur de la tolérance ? Est-ce qu'au milieu de cette journée de douleur, l'amant restera oisif? Est-ce qu'il n'y a pas des liaisons à supposer entre ces personnages ? Est-ce qu'il n'y a aucun parti à tirer de ces liaisons ? Est-ce qu'il ne peut pas, ce shérif, avoir été l'amant de la fille du seigneur du village ? Est-ce qu'il ne revient pas l'âme pleine de vengeance et contre le père qui l'aura chassé du bourg, et contre la fille qui l'aura dédaigné ? Que d'incidents importants on peut tirer du sujet le plus simple quand on a la patience de le méditer ! Quelle douleur ne peut-on pas leur donner quand on est éloquent ! On n'est point poète dramatique sans être éloquent. Et croyez-vous que je manquerai de spectacle ? Cet interrogatoire, il se fera dans tout son appareil. Laissez-moi disposer de mon local, et mettons fin à cet écart.
Je te prends à témoin, Roscius anglais, céli-bre Garrick ; toi qui du
PARADOXE SUR LE COMÉDIEN lil
^]anllscl•il de Saint Pétevsbourri .
consentement unanime de toutes les nations subsistantes, passes pour le premier comédien qu'elles aient connu (1), rends hommage à la vérité. Ne m'as-lu pas dit que, quoique tu sentisses fortement, ton action serait faible si, quelle que fiU la passion, ou le caractère, que tu avais à rendre, lu ne savais t'élever parla pensée à la grandeur d'un fantôme homérique auquel tu cherchais à ^identifier ? Lorsque je t'objectai ("2) que ce u'était donc pas d'après toi que lu jouais, confesse ta réponse : ne m'avouas-tu pas que tu t'en gardais bien, et que tu ne paraissais si étonnant sur la scène que parce que tu montrais sans cesse au spectacle un être d'imagination qui n'était pas toi?
LE SECOND
L'àme d'un grand comédien a été formée de l'élément subtil dont notre philosophe remplissait l'espace, qui n'est ni froid, ni chaud, ni pesant, ni léger, qui n'affecte aucune forme déterminée, et qui, également susceptible de toutes, n'en conserve aucune.
LE PREMIER
Un grand comédien n'est ni un piano forte, ni une harpe, ni un clavecin, ni un violon, ni un violoncelle ; il n'a point d'accord qui lui soit propre,
(1) Le manuscrit de Naigeon contient ici quelques lignes de plus que le manuscrit de Saint Pétersbourg et l'édition de 1830. G'estque l'incidente « prodige de la nature, etc., jusqu'à « rends hommage à la vérité », a été reportée plus haut par l'auteur du remaniement ; il l'a insérée dans le premier développement sur le jeu de Garrick.
(2i On a ici le résumé d'un dialogue écrit par Diderot, mais qui aurait eu lieu entre Garrick et le chevalier de Chastellux : « Quelque sensible que Nature ait pu vous former, si vous ne jouez que d'après vous-même, ou la nature subsistante la plus parfaite que vous connaissiez, vous ne sei'ez que médiocre. — Médiocre, et pourquoi cela? — C'est qu'il y a pour vous, pour moi, pour le spectateur, tel homme idéal possible qui, dans la position donnée, serait bienautreraent affecté que vous. A'oilà l'être imaginaire (juc vous devez prendre pour modèle. Plus fortement vous l'avez conçu, plus vous serez grand, rare, merveilleux et sublime. — Vous n'êtes donc jamais vous? — Je m'en garde bien. Ni moi, monsieur le Chevalier, ni rien que je connaisse précisément autour de moi. Lorsque je m'arrache les entrailles, lorsque je pousse des cris inhumains, ce ne sont pas mes entrailles, ce ne sont pas mes cris, ce sont les entrailles, ce sont les cris d'un autre que j'ai conçu et qui n'existe pas. » Diderot, Salon de 1767, ÛEhi'. compL, t. XI, p. 16,
Matuisci-il de Saitit-Pélersbouvf/.
mais il prend l'accord et le ton qui conviennent à sa partie, et il sait se prêter à toutes. J'ai une haute idée du talent d'un grand comédien ; cet homme est rare, aussi rare, et peut-être plus grand que le poète (I .
Celui qui dans la société se propose et a le malheureux talent de plaire à tous, n'est rien, n'a rien qui lui appartienne^ qui le dislingue, qui engoue les uns et qui fatigue les autres. Il pnrle toujours et toujours bien ; c'est un adulateur de profession, c'est un grand courtisan, c'est un grand comédien.
LE SECOND
Un grand courtisan (2), accoutumé, depuis qu'il respire, au rôle d'un pantin merveilleux, prend toutes sortes de formes, au gré de la ticelle qui est entre les mains de son maître.
LE PREMIER
Un grand comédien est un autre pantin merveilleux dont le poète tient
la ficelle, et au ',uel il indique à chaque ligue la véritable forme qu'il doit prendre.
LE SECOND
Ainsi, un courtisan, un comédien, qui ne peuvent prendre qu'une forme,
(1) « Leur fonction exige, pour y exceller, de la figure, de la dignité, de la voix, de la mémoire, du geste, de la sensibilité, de l'intelligence, de la connaissance même des mœurs et des caractères, en un mot, un grand nombre de qualités que la nature réunit si rarement dans une même personne, qu'on compte plus de grands acteurs que de grands comédiens. » Diderot, Dict. encyclopédkjiic.iEuv. compl., t. XIV, p. 106.
(2) La Correspondance littéraire de décembre 1790 contient un Es:<aisur l'art de ramper, à l'imige des courtisans, facétie philosophique tirée des manuscrits de fru M. le baron dllolbach. Voici le ton de cet écrit : « L'abnégation véritable est celle d'un courtisan pour son maître. Voyez comme il s'anéantit en sa présence ! 11 devient une pure machine, ou plutôt il n'est plus rien ; il attend de lui son être, il cherche à démêler dans ses traits ceux qu'il doit avoir lui-même ; il est comme une cire molleprêleà recevoir toutes les impressions qu'on voudra lui donner. » Naigeon a été le collaborateur de d'Holbach et l'édileur de plus d'une de ses œuvres. S'est-il ici, et à la fin du Paradoxe, souvenu de VEssai sur Vart de ramper à l'usage des courtisans '^ A-t-il altendujusqu'en 1790 pour en faire usage ? Ou bien avait-il eu connaissance plus tôt, et en manuscrit, de cette étude assez spirituelle dans son ironie un peu apprêtée? Il est permis de se poser ces questions, sans avoir de réponse à y faire.
Manuscrit de Saint-Pétei'sfjourf/,
quelque belle, quelque intéressante qu'elle soit, ne sont que deux mauvais pantins.
LE PREMIER
Mon dessein n'est pas de calomnier une profession que j'aime et que j'estime, je parle de celle du comédien (1). Je serais désolé que mes observations, mal interprétées, attachassent l'ombre du mépris à ces hommes d'un talent rare et d'une utilité réelle, aux fléaux du ridicule et du vice, aux prédicateurs les plus éloquents de l'honnêteté et de la vertu (2), à la verge dont l'homme de génie se sert pour châtier les méchants et les faux. Mais tournez les yeux autour de vous, et vous verrez que les personnes d'une gaieté continue n'ont ni de grands défauts ni de grandes qualités, que communément les plaisants de profession sont des hommes frivoles, sans aucun principe solide; et que tous ceux qui, semblables à certains personnages (3) qui circulent dans nos sociétés, n'ont aucun caractère, excellent à les jouer tous.
Un comédien n'a-t-il pas un frère, une mère, une femme, des enfants, des frères, des sœurs, des connaissances, des amis, une maîtrese? S'il était doué de cette exquise sensibilité qu'on regarde comme la qualité prin-
(1) « Loin de nous », disait Cailhava, dans son Art de la comédie, « la pitoyable affectation de déclamer avec humeur contre les comédiens : loin de nous surtout la plus petite envie de dégrader leur profession ». T. IV, p. 48o.
(2) Cette expression de « prédicateurs », appliquée aux comédiens, a déjà fait l'objet d'une note développée.
(3) Ici le manuscrit de Xaigeon nous fournit une indication assez utile. Au lieu de l'expression vague « certains personnages qui circulent dans nos sociétés », qui est la leçon de l'édition de 18.30, il nous donne trois noms propres, « le comte d'Albaret, Touzet, l'abbé de Canaye. » A l'aide de ces noms, il est aisé de retrouver le passage de Grimm résumé ici ; c'est une dissertation sur la comédie de société et les proverbes dramatiques de Carmontelle.il y est assez longuement question de d'Albaret et de Touzet. Le développement sur Touzet se termine ainsi : « Une remarque assez générale etassez singubère, c'est que presque tous cesgens qui imitent avec tant d'esprit en ont eux-mêmes très peu, et quand ils cessent d'être le personnage qu'ils ont choisi, et qui vous amuse tant, ils deviennent insipides et tristes, parce qu'ils ne sont plus qu'eux. » Corresp. de Grimm, t. IX, p. 263.
Grimm revientune seconde fois sur ce Touzet et ses imitations«d'ime vérité surprenante ». « Touzet, dit-il, n'a point d'esprit dans la société quand il n'estque lui. Cette pauvreté de tête, lorsqu'il n'est pas en représentation, lui est commune avec tous ceux qui font le même métier, comme j"ai souvent eu occasion de le remarquer. » Correspondance de Grimm, t. IX, p. 460.
114 PARADOXE SUR hE COMÉDIEN
Manuscrit de Sainl-I'étershourg.
cipale de son état, poursuivi comme nous et atteint d'une infinité de peines qui se succèdent, et qui tantôt llétrissent nos âmes et tantôt les déchirent, combien lui resterait-il de jours à donner à notre amusement ? Très peu. Le gentilhomme de la Chambre interposerait vainement sa souveraineté, le comédien serait souvent dans le cas de lui répondre: « Monseigneur, je ne saurais rire aujourd'hui », ou « c'est d'aulre chose que des soucis d'Agamemnon que je veux pleurer». Cependant, on ne s'aperçoit pas que les chagrins de la vie, aussi fréquents pour eux que pour nous, et beaucoup plus contraires au libre exercice de leurs fonctions, les suspendent souvent.
Dans le monde, lorsqu'ils ne sont pas bouffons, je les trouve polis, caustiques et froids, fastueux, dissipateurs, intéressés, plus frappés de nos ridicules que touchés de nos maux ; d'un esprit assez rassis au spectacle d'un événement fâcheux ou au récit d une aventure pathétique; isolés, vagabonds, à l'ordre des grands ; peu de mœurs, point d'amis, presque aucune de ces liaisons saintes et douces qui nous associent aux peines et aux plaisirs d un autre qui partage les nôtres. J ai souvent vu rire un comédien hors de la scène, je n'ai pas mémoire d'en avoir jamais vu pleurer un. Cette sensibilité qu'ils s'arrogent et qu'on leur alloue, qu'en font-ils donc ? La laissent-ils sur les planches quand ils en descendent, pour la reprendre quand ils y remontent?
Qu'est-ce qui leur chausse le soc ou le cothurne (1) ? Le défaut d'éduca-
(1) « Lorsqu'on réfléchit aux raisons qui ont déterminé un homme à so faire acteur, une lomme à se faire actrice, au lieu où le sort les a pris, aux ciroonstancesbizarres qui les ont portés sur la scène, on n'est plus étonné que le talent, les mœurs et la probité soient également rares paniii les comédiens. » Ce passage des Lettres à il/"e Jodin semble le thème de l'amplification qui oommence avec cette phrase : c Qu'est-ce qui leur chausse le socque ou le cothurne ? »
Naigeon semble aussi s'être souvenu d'un passage du .Sa /ou de 1763, qu'il av;iit corrigé, et corrigé maladroitement, comme il l'a fait si souvent pour le texte qui nous occupe : « L'élève est âgé de dix-neuf à vingt ans. lorsque, la palette lui tombant des mains, il reste sans état, sans ressources et sans mo'urs.. Que faire alors, que devenir ? Il faut ou mourir de faim ou se jeter dans quelquesunes de ces conditions subalternes dont la porte est ouverte à la misère. On prend ce dernier parti ; et, à l'exception d'une vingtaine qui viennent ici tous les deux ans s'exposer aux bétcs, les autres, ignorés et moins malheureux peutêtre, ont le plastron sur la poitrine dans une salle d'armes, ou le mousquet sur l'épaule dans un régiment, ou l'Iialiit de théâtre sur les tréteaux. Ce que je vous
PARADOXE SLR LE COMÉDIEN li'6
Maiiuscrit de Sainl-Pélersbourg .
lion, la misère et le libertinage. Le théâtre est une ressource, jamais un choix. Jamais on ne se fit comédien par goût pour la vertu, par le désir d'êtreutile dans la société et de servir son pays ou sa famille, par aucun des motifs honnêtes qui pourraient entraîner un esprit droit, un cœur chaud, une âme sensible, vers une aussi belle profession.
Moi-même, jeune, je balançais entre la Sorbonne et la Comédie (1). J'allais, en hiveP;, par la saison la plus rigoureuse, réciter à haute voix des rôles de Molière et de Corneille dans les allées solitaires du Luxembourg. Quel était mon projet? d'être applaudi? Peut-être. Ue vivre familièrement avec les femmes de théâtre que je trouvais infiniment aimables et que je savais très faciles? Assurément. Je ne sais ce que je n'aurais pas fait pour plaire à la Gaussin, qui débutait alors et qui était la beauté personnifiée; à la Dangeville, qui avait tant d'attraits sur la scène.
On a dit (2) que les comédiens n'avaient aucun caractère, parce qu'en les jouant tous ils perdaient celui que la nature leur avait donné, et qu'ils devenaient faux, comme le médecin, le chirurgien elle boucher deviennent durs (3). Je crois qu'on a pris la cause pour l'effet, et qu'ils ne sont propres à les jouer tous que parce qu'ils n"en ont point.
dis là, c'est l'histoire de Bellecour, de Lekain et de Brizard, mauvais peintres que le désespoir a rendus comédiens. » INaigeon avait donné une autre formule : <( Mauvais comédiens, de désespoir d"ètre médiocres peintres. » Il est évident que « mauvais comédiens » s'appliquait assez mal au moins h l'un des trois acteurs cités, au grand tragédien Lekain. Diderot, Œuv. compL, t. X, p. 235, texte et note.
(1) « Isolé sur la surface de la terre, maître de mon sort, libre de préjugés, j'ai voulu une fois être comédien. » Diderot, Dorval et moi. Œuv. complètes, t. VII, p. 108.
(21 « On a dit, etc. » Naigeon reprend, à partir d'ici, un certain nombre des idées de Jean-.Iacques Rousseau, dans la fameuse lettre à d'Alembert : « Qu'estce que le talent du comédien ? L'art de se contrefaire, de revêtir un autre caractère que le sien, de paroître différent de ce qu'on est, de se passionner de sang-froid, de dire autre chose que ce qu'on pense, aussi naturellement que si l'on le pensoit réellement, et d'oublier sa propre place à force de prendre celle d'autrui. » Lettre de J.-J. Rousseau à cVAlembert.
(3) « Et qu'ils devenaient faux comme le médecin, le chirurgien et le boucher deviennent durs.» C'est Diderot qui reprend ici la parole, ou, pour nous exprimer plus clairement, c'est ici une réminiscence de la Réfutation de Vouvrage d'Heicétius qui vient traverser les souvenirs de la diatribe de Rousseau : « Le chirurgien dont l'âme se trouble et la main vacille dans les premières
146 PAliAUOXE SUR LE COMÉDIEN
Munuscril de Sainl-Pélershoury.
LE SECOND
On ne devient point cruel parce qu'on est bourreau; mais on se fait bourreau parce qu'on est cruel.
LE PREMIER
J'ai beau examiner ces hommes-là, je n'y vois rien qui les distingue du reste des citoyens, si ce n'est une vanité qu'on pourrait appeler insolence, une jalousie qui remplit de troubles et de haines leur comité fl). Entre toutes les associations, il n'y en a peut-être aucune où l'intérêt commun de tous et celui du public soient plus constamment et plus évidemment sacrifiés à de misérables petitesprélentions. L'envie est encore pireentre eux qu'entre les auteurs; c'est beaucoup dire, mais cela est vrai. Un poète pardonne plus aisément à un poète le succès d'une pièce, qu'une actrice ne pardonne à une actrice les applaudissements qui la désignent à quelque illustre ou riche débauché. Vous les voyez grands sur la scène, parce qu'ils ont de l'àme, dites-vous; moi, je les vois petits et bas dans la société, parce qu'ils n'en ont point : avec les propos et le ton de Camille et du vieil Horace, toujours les mœurs de Frosine et de Sganarelle (2) ! Or, pour juger le fond du cœur, faut-il que je m'en rapporte à des discours d'emprunt que l'on sait rendre merveilleusement, ou à la nature des actes et à la teneur de la vie?
opérations, s'endurcit et cesse de frémir ; les entrailles du médecin cessent de se tourmentera la longue... ; à force de tremper ses mains dans le sang des animaux, le boucher voit couler le sang humain sans horreur. » Diderot, Refut. de roiivraije d'IIelvétiiis. Œiiv. compL, t. II, p. 379.
(1) Jean-Jacques Rousseau avait dit : « Je n'ai pas besoin de montrer comment d'un état déshonorant naissent des sentiments déshonnêtes, ni comment les vices divisent ceux que l'intéi'êt commun devrait réunir. Je ne m'étendrai pas sur mille sujets de discorde et de querelles, que la distribution des rôles, le partage de la recette, le choix des pièces, la jalousie des applaudissements doivent exciter sans cesse, principalement entre les actrices, sans parler des intrigues de galanterie. » J.-J. Rousseau à M. d'Alembcrt, chez M. M. Rey, 1758, p. 168.
(2) « L'immodestie, avait écrit Jean-Jacques Rousseau, tient si bien rà leur état, et elles le sentent si bien elles-mêmes, qu'il n'y en a pas une qui ne se crût ridicule de prendre pour elle les discours di; sagesse et d'honneur qu'elle débite au public... Elle quitte, en atteignant la coulisse, la morale du théâtre aussi bien que sa dignité, et si l'on prend des leçons de vertu sur la scène, on les va bien vite oublier dans les foyers. » (Ll, p. 168.)
Manuscrit de Suinl-Pélersbonrg.
LE SECOND
Mais jadis Molière, les Quinault, Monlménil, mais aujourd'hui Brizard et Caillot, qui est également bien venu chez les grands et chez les petits, à qui vous confieriez sans crainte votre secret et votre bourse (1), et avec lequel vous croiriez l'honneur de voire femme ou l'innocence de votre fille beaucoup plus en sûreté qu'avec tel grand seigneur de la cour ou tel respectable ministre de nos autels...
lE PREMIER.
L'éloge n'est pas exagéré (i). Ce qui me fâche, c'est de ne pas entendre citer un plus grand nombre de comédiens qui l'aient mérité ou qui le méritent. Ce qui me fâche, c'est qu'entre les propriétaires, par état, d'une qualité, la source précieuse et féconde de tant d'autres, un comédien galant homme, une actrice honnête femme soient des phénomènes si rares (3).
Concluon de là qu'il est faux qu'ils en aient le privilège spécial, et que
(1) Ici Naigeon semble avoir pour objet de répondre à ces insinuations de Rousseau : « Ces hommes si bien parés, si bien exercés au ton de la galanterie et aux accents de la passion, n'abuseront-ils jamais de cet art pour séduire de jeunes personnes ? Ces valets flloux, si subtils de la langue et de la main sur la scène, dans les besoins d'un métier plus dispendieux que lucratif, n'auront-ils jamais de distractions utiles ? Xe prendront-ils jamais la bourse d'un fils prodigue ou d'un père avare pour celle de Léandre et d'Argan ? » J.-J. Rousseau, id., p. 145.
(2) L'éloge des vertus de Caillot était fait en ces termes par Grimm, à l'occasion de la retraite du célèbre chanteur : « Naturel, gai, aimable dans la société, bon enfant, sans aucun défaut des gens de son état, il a réuni à un talent unique les qualités les plus estimables, et l'on n'a pas besoin de se souvenir de l'acteur sublime, pour être charmé de le retrouver dans le monde. » Correspondance de Grimm, t. X, p. 123.
(3) «Supposons, disait J.-J. lîousseau, à la suite d'une tirade véhémente sur l'inconduite des actrices, supposons, si l'on veut, qu'il y ait eu quelques exceptions ; supposons
Qu'il en soit jusqu'à trois que l'on pourroit nommer.
Je veux bien croire là- dessus ce que je n'ai jamais ni vu ni ouï dire. Appelleronsnous un métierhonnète celui qui fait d'une honnête femme un prodige, et qui nous porte à mépriser celles qui l'exercent, à moins de compter sur un miracle continuel ? » J.-J. Rousseau à M. d'Alembert, éd. citée, p. 167.
148 PARA DO Xr: s LU L K CO.MEDIKX
ManusoU de Saint-l'élersbourg.
la sensibilité qui les dominerait dans le monde comme sur la scène, s'ils en étaient doués, n'est ni !a hase do leur caractère ni la raison de leurs succès ; qu'elle ne leur appartient ni plus ni moins qu'à telle ou telle autre condition de la société, et (jue, si l'on voit si peu de grands comédiens, c'est que les parents ne destinent point leurs entants au théâtre ; c'est qu'on ne s'y prépare point par une éducation commencée dans la jeunesse, c'est qu'une troupe de comédiens n'est point, comme elle devrait l'être chez un peuple où l'on attacherait à la fonction de parler aux hommes rassemblés pour être instruits, amusés, corrigés, l'importance, les honneurs, les récompenses qu'elle mérite, une corporation formée, comme toutes les autres communautés, de sujets tirés de toutes les familles de la société, et conduits sur la scène, comme au service, au Palais, à l'Eglise, par choix ou par goût, et du consentement de leurs tuteurs naturels.
LE SECOND
L'avilissement des comédiens modernes est, ce me semble, un malheureux héritage que leur ont laissé les comédiens anciens.
LE PREMIER
Je le crois.
LE SECOND
Si le spectacle naissait aujourd'hui qu'on a des idées plus justes des choses, peut-être que... Mais vous ne m'écoutez pas? A quoi rêvez-vous?
LE PREMIER
Je suis ma première idée et je pense à l'intluence du spectacle sur le bon goût et sur les mœurs, si les comédiens étaient gens de bien et si leur profession était honorée. Où est le poète qui osât proposer à des hommes bien nés de répéter publiquement des discours plats ou grossiers, à des femmes à peu près sages comme les nôtres, de débiter ellrontémeut devant une multitude dauditeurs des propos qu'elles rougiraient dentendre dans le secret de leurs foyers? Bientôt nos auteurs dramatiques atteindraient à une pureté, une délicatesse, une élégance dont ils sont plus loin encore qu'ils ne le soupçonnent. Or, doutez-vous que l'esprit national ne s'en ressentît ?
PAHADdXI-: SLll LE (KLM KD I EX [i9
' MuituxcrU de Sainl-Pélevsbourtj.
LE SKCOND.
On pourrait vous objecter peut-être que les pièces, tant anciennes que modernes, que vos comédiens honnêtes excluraientde leurrépertoire, sont préi'isément celles que nous jouons en société.
LE PREMIER
Et qu'importe que nos concitoyens se rabaissent à la condition des plus vils histrions ? En serait-il moins utile, en serait-il moins à souhaiter que nos comédiens s'élevassent à la condition des plus honnêtes citoyens?
LE SECOiND.
La métamorphose n'est pas aisée.
LE PREMIER
Lorsque je donnai le Père de famille ^ le magistrat de la police m'exhorta à suivre ce genre (1).
LE SECOND
Pourquoi ne le fîtes-vous pas?
LE PREMIER
C'est que, n'ayant pas obtenu le succès que je m'en étais promis, et ne me flattant pas de faire beaucoup mieux, je me dégoûtai d'une carrière pour laquelle je ne me crus pas assez de talent.
LE SECOND
Et pourquoi cette pièce qui remplit aujourd hui la salle de spectaleurs avant quatre heures et demie (^), et que les comédiens affichent toutes les fois qu'ils ont besoin d'un millier d'écus, fut-elle si tièdement accueillie dans le commencement ?
LE PREMIER
Quelques-uns disaient que nos mœurs étaient trop factices pour s'ac-
(1) « C'est un lieu bien respectable que celui oîi le méchant va oublier pendant trois heures de suite ce qu'il est. Je ne sais si le magistrat en connaît toute l'utilité. » Diderot, Réfut. de l'ouvrage d'Helvétius. (Euv. compL, t. II, p. 392.
(2) « Quiconque voulait y trouver place devait s'y prendre de bonne heure. » Diderot, Lettres à ^/'ic Voland. (Euv. compL, t. XIX, p. 313..
PAR.VnOXE. 11
150 l'AliAlJOXE SUR LK CdMElJlKN
. Manuscrit de Sainl-Pélersbourg .
commoder d'un genre aussi simple, trop corrompues pour goûler un gnnre aussi sage.
LE SECOND
Cela n'clail pas sans vraisemblance.
LE l'KEMlER.
Mais l'expérience a bien démontré que cela n'était pas vrai, car nous ne sommes pas devenus meilleurs. D^ailleurs, le vrai, l'honnête a tant d'ascendant sur nous que, si l'ouvrage d'un poêle a ces deux caractères, et que l'auteur ait du génie, son succès n'en sera que plus assuré. C'est surtout lorsque tout est faux qu'on aime le vrai; c'est surtout lorsque tout est corrompu que le spectacle est le plus épuré. Le citoyen qui se présente à l'entrée de la comédie y laisse tous ses vices pour ne les reprendre qu'en sortant (1). Là il est juste, impartial, bon père, bon ami, ami de la vertu; et j'ai vu souvent à côté de moi des méchants profondément indignés contre des actions qu'ils n'auraient pas manqué de commettre s'ils s'étaient trouvés dans les mêmes circonstances où le poète avait placé le personnage qu'ils abhorraient. Si je ne réussis pas d'abord, c'est que le genre était étranger aux spectateurs et aux acteurs (2); c'est qu'il y avait un préjugé établi et qui subsiste encore contre ce qu'on appelle la comédie larmoyante ; c'est que j'avais une nuée d'ennemis à la cour, à la ville, parmi les magistrats, parmi les gens d'Eglise, parmi les hommes de lettres.
LE SECOND
Et comment aviez-vous encouru tant de haines ?
Maroij'e n'en sais rien, car je n'ai jamais faitde satire ni contre les grands
(1) « C'est que, quand je vais au spectacle, je laisse à la porte tous mes intérêts, toutes mes passions, sauf à les reprendre en sortant... » Diderot, Réf. de rouv. d'iiclvéthis. Œiiv. compl., t. II, p. 392.
(2) « Si un peuple n'avait jamais eu qu'un genre de spectacle, plaisant et gai, et qu'on lui en ]iroposàt un autre, sérieux et touciianl, sauriez-vous, mon ami, ce qu'ifen penserait ? Je me trompe fort, ou les hommes de sens, après en avoir conçu la possibilité, ne manqueraient pas de dire : « A quoi bon ce genre ?... » Ils parleraient comme des gens étrangers au plaisir de s'attendrir et de répandre des larmes. » Diderot, De lapoésie dramatique. Œuv. compl.., t. VII, p. 307.
Manuscrit de Saint-Pétersbourg.
ni contre les petits, et je n'ai croisé personne sur le chemin de la fortune et des honneurs. II est vrai que j'étais du nombre de ceux qu'on appelle philosophes, qu'on regardait alors comme des citoyens dangereux, et contre lesquels le ministre avait lâché deux ou trois scélérats subalternes, sans vertu, sans lumières, et qui pis est, sans talent. Mais laissons cela.
LE SECOND
Sans compter que ces philosophes avaient rendu la lâche des poètes et des littérateurs en général plus difficile. — Il ne s'agissait plus, pour s'illustrer, de savoir tourner un madrigal ou un couplet ordurier.
LE PREMIER
Cela se peut. Un jeune dissolu (1), au lieu de se rendre avec assiduité dans l'atelier du peintre, du sculpteur, de l'artiste qui l'a adopté, a perdu les années les plus précieuses de sa vie, et il est resté à vingt ans sans ressources et sans talent. Que voulez-vous qu'il devienne ? Soldat ou comédien. Le voilà donc enrôlé dans une troupe de campagne. Il rôde jusqu'à ce quil puisse se promettre un début dans la capitale. Une malheureu;e créature a croupi dans la fange de la débauche ; lasse de l'état le plus abject, celui de basse courtisane, elle apprend par cœur quelques rôles, elle se rend un matin chez la Clairon, comme l'esclave ancien chez l'Edile ou le Préteur. Celle-ci la prend par la main, lui fait faire une pirouette, la touche de sa baguette et lui dit : va faire rire ou pleurer les badauds.
Ils sont excommuniés (2). Ce public qui ne peut s'en passer les méprise.
(1) Le « jeune dissolu » se i^etrouve au début du Neveu de Rameau : <' Comme on voit, dans l'allée de Foi, nos jeunes dissolus marcher sur les pas d'une courtisane » ; mais le reste de la tirade nous ramène au salon de 1166, et à cet extrait déjà cité dans une note précédente (voir plus haut, p. 136, note 1) : « On nous a tenus cinq à six ans devant le modèle... Des années précieuses se sont écoulées avant que le jour de dégoût, de lassitude et d'ennui soit venu. L'élève est âgé de dix-neuf k vingt ans, lorsque, la palette lui tombant des mains, il reste sans état, sans ressource, sans mœurs... Que faire alors ? que devenir? » Diderot, Salon de l76o. Œuv. compl., t. X, p. 23a.
(2) Voici de nouveau la trace des idées et jusqu'au reflet des expressions de Jean-Jacques Rousseau : « Je vois encore que, par tout pays, leur profession est déshonorante, que ceux qui l'exercent, excommuniés ou non, sont partout méprisés »... « On voit dans mille endroits que tous les comédiens indiflérem-
Manuscrit de i^aint-lélersbourfj.
Ce sont des esclaves sans cesse sous la verge d'un autre esclave. Croyezvous que les marques d'un avilissement aussi continu puissent rester sans effet, et que, sous le fardeau de l'ignominie, une âme soit as^ez ferme pour se tenir à la hauteur de Corneille ?
Ce despotisme que l'on exerce sur eux, ils l'exercent sur les auteurs, et je ne sais quel est le plus vil, ou du comédien insolent ou de l'auteur qui le souffre.
LE SECOND
On veut être joué.
LE PREMIER
A quelque condition que ce soit. Ils sont tous las de leur métier. Donnez votre argent à la porte, et ils se passeront de votre présence et de vos applaudissements. Suffisamment rentes par les petites loges, ils ont été sur le point de décider ou que l'auteur renoncerait à son honoraire, ou que sa pièce ne serait pas acceptée.
Mais ce projet n'allait à rien moins qu'à éteindre le genre dramatique.
LE PREMIER
Qu'est-ce que cela leur fait ?
LE SECOND
Je pense qu'il vous reste peu de chose à dire.
LE PREMIER
Vous vous trompez. Il faut que je vous prenne par la main et que je vous introduise chez la Clairon, celte incomparable magicienne.
LE SECOND
Celle-là, du moins, était fîère de son état.
ment étaient esclaves, et traités comme tels, quand le public n'étoit pas content d'eux .. '< Quel est donc, au fond, l'esprit que le comédien reçoit de son état? Un mélange de bassesse, de fermeté, de ridicule orgueil, et d'indigne avilissement, qui le rend propre à toutes sortes de personnages, hors le plus noble de tous, celui d'homme, qu'il abandonne.» J.-J. Rousseau à M. d\\lenibcrt,'éd. citée, p. i36, 139, 144.
Manuscrit de Samt-Pélersbotivf/.
LK PREMIER
Comme le seront toutes celles qui ont excellé (1). Le théâtre n'est méprisé que par ceux d'entre les acteurs que les sifflets en ont chassés. Il faut que je vous montre la Clairon dans les transports réels de sa colère. Si par hasard elle y conservait son maintien, ses accents, son action théâtrale avec tout son apprêt, avec toute son emphase, ne porteriez-vous pas vos mains sur vos côtés, et pourriez-vous contenir vos éclats ? Que m'apprenez-vous alors? Ne prononcez-vous pas nettement que la sensibilité vraie et la sensibilité jouée sont deux choses fort difTérentes ? Vous riez de ce que vous auriez admiré au théâtre; et pourquoi cela, s'il vous plaît ? C'est que la colère réelle de la Clairon ressemble à de la colère simulée, et que vous avez le discernement juste du masque de cette passion et de sa personne. Les images des passions au théâtre n'en sont donc pas les vraies images, ce n'en sont donc que des portraits outrés, que de grandes caricatures assujetties à des règles de convention. Or, interrogez-vous, demandez-vous à vous-mêmes quel artiste se renfermera le plus strictement dans ces règles données ; quel est le comédien qui saisira lemieux cette boufïissure prescrite (2), ou de l'homme dominé par son propre caractère, ou de l'homme né sans caractère, ou de l'homme qui s'en dépouille pour se revêtir d'un autre plus grand, plus noble, plus violent, plus élevé? On est soi de nature ; on est unautre d'imitation : le cœur qu'on se suppose n'est pas le cœur qu'on a. Qu'est-ce donc que le vrai talent ? Celui de bien connaître les symptômes extérieurs de l'âme d'emprunt, de s'adresser à la sensation de ceux qui nous entendent, qui nous voient, et de les tromper par l'imitation de ces symptômes, par une imitation qui agrandisse tout dans leurs têtes et qui devienne la règle de leur jugement ; car il leur est impossible d'apprécier autrement ce qui se passe au-dedans de nous. Et que
(1) Le texte du manuscrit de Naigeon était : « Et ajuste raison. » Ces quatre mots ont été remplacés dans le texte définitif (Ms. de Saint-Pétersbourg et éd. de 18.30) par les deux phrases : « comme léseront toutes celles qui ont excellé. Le théâtre n'est méprisé que par ceux d'entre les acteurs que les sifflets en ont chassés. » C^est avec une ligne de Diderot que parait faite cette addition au texte : « Il n'y a que la médiocrité qui donne du dégoût au théâtre. » Diderot, Dorval et moi. (Euv. compL, t. \U, p. 108.
(2) L'expression du manuscrit Xaigeon : « cette bouffissure prescrite », est loin de valoir celle que Diderot avait employée. : a cette emphase prescrite. »
loi PARADOXE SUR LE COMEDIEN
Mmiuscrit de Saint-I'élersbourg.
nous importe en eflet qu'ils senlent ou qu'ils ne sentent pas, pourvu que nous l'ignorions (1) ?
Celui donc qui connaît le mieux et qui rend le plus parfaitement ces signes extérieurs, d'après le modèle idéal le mieux conçu, est le plus grand comédien.
LE SECOND
Celui qui laisse le moins à imaginer au grand comédien est le plus grand des poètes.
J'allais le dire. Lorsque, par une longue habitude du théâtre, on garde dans la société l'emphase théâtrale, et qu'on y promène Brutus, Cinna, Mithridate, Cornélie, Mérope, Pompée, savez-vous ce qu'on fait? On accouple à une âme petite ou grande, de la mesure précise que nature Ta donnée, les signes extérieurs d'une âme exagérée et gigantesque qu'on n'a pas : et de là naît le ridicule.
LE SECOND
La cruelle satire que vous faites là, innocemment ou malignement, des acteurs et des auteurs !
LE PREMIER
Comment cela ?
LE SECOND
Il est, je crois, permis atout le monde d'avoir une âme forte et grande ; il est, je crois, permis d'avoir le maintien, le propos et l'action de son âme, et je crois que l'image de la véritable grandeur ne peut jamais êtr e ridicule.
LE PREMIER
Que s'ensuit-il de là ?
LE SECOND
Ah ! traître ! vous n'osez le dire, et il faudra que j'encoure l'in dignalion générale pour vous. C'est que la vraie tragédie est encore à tro uver,
(1) L'addition du manuscrit de .Xaigeon : « Et que nous importe, en effet, qu'ils sentent ou qu'ils ne sentent pas, pourvu que nous l'ignorions? » nous semble peu intelligible.
PARADOXE SUR LK CO.MKDIE.N Ija
Manuscrit de Saiul-Pétcrsbourq .
et qu'avec leurs défauts, les anciens en étaienl peut-être plus voisios que nous.
Il est vrai que je suis enchanté d'entendre Philoctète (1) dire si simplement et si fortement à Néoptolème, qui lui rend les flèches d'Hercule qu'il lui avait volées à l'instigation d'Ulysse : « Vois quelle action tu avais commise : sans t'en apercevoir, tu condamnais un malheureux à périr de douleur et de faim. Ton vol est le crime d'un autre : ton repentir est à toi. Non, jamais tu n'aurais pensé à commettre une pareille indignité si tu avais été seul. Conçois donc, mon enfant, combien il importe à ton âge de ne fréquenter que d'honnêtes gens. Voilà ce que tu avais à gagner dans lasociété d'un scélérat. Et pourquoi t'associer à un homme de ce caractère? Etait-ce là celui que ton père aurait choisi pour ton compagnon et pour ton ami ? Ce digne père, qui ne se laisse jamais approcher que des plus distingués personnages de l'armée, que te dirait-il s'il te voyait avec Ulysse ?... » Y a-t-il dans ce discours autre chose que ce que vous adresseriez à mon fils, que ce que je dirais au votre ?
Non.
Cependant cela est beau.
Assurément.
LK SECOND
LE PREMIER
LE SECOND
(1) Cette interpolation nouvelle, faite d'un fragment de traduction de Sophocle, n'a pas beaucoup demandé d'invention ni d'effort. L'admiration de la tragédie grecque et l'éloge du Philoctète de Sophocle convenaient d'ailleurs à Diderot. Naigeon, qui a réédité les Bijoux indiscrets, qui les a même surchargés de certains chapitres orduriers, restés jusqu'alors inédits, n'a eu qu'à se souvenir de ce qu'il y a de meilleur dans ce mauvais livre, VEntreticn sur les lettres, une excursion critique dont Lessing était grand admirateur.
Diderot y explique, avec des raisons d'une justesse assez originale, « pourquoi nos tragédies sont inférieures à celles des anciens » ; il y fait tout particulièrement l'éloge du Philoctète de Sophocle.
Dans un des dialogues critiques sur le Fils naturel, Diderot reprend ces idées, et les exprime avec une chaleur enthousiaste : « Je ne me lasserai point de criera nos Français ; la vérité ! la nature! les Anciens! Sophocle ! Philoctète ! » Diderot, Dorval et moi, 2^ entretien. Œuv. compl., t. VII, p. 120.
156 PAKADÔXIi SLU LE COMÉDIEN
Mtinusc)-it (le Sainl-I'étersbourg .
LK PHUMlKIt.
El le ton de ce discours prononcé sur la scène difTérerait-il du ton dont on le prononcerait dans la société ?
LE SECOND
Je ne le crois pas.
LE PREMIER
El ce ton, dans la sociélé, y serait-il ridicule ?
LE SECOND
Nullement.
LE PRKMIER.
Plus les aclions sont fortes et les propos simples, plus j"admire. .le crains bien que nous n'ayons pris cent ans de suite la rodomontade de Madrid pour Théroïsme de Rome, et brouillé le ton de la muse tragique avec le langage de la muse épique (1).
LE SliCOND.
Notre vers alexandrin est trop nombreux et trop noble pour le dialogue.
LE PREMIER
El notre vers de dix syllabes trop futile et trop léger. Quoi qu'il en soit, je désirerais que vous n'allassiez à la représentation de quelqu'une des pièces romaines de Corneille qu'au sortir des lettres de Ciceron à Allicus. Combien je trouve nos auteursdramatiques ampoulés ! Combien leurs déclamations me sont dégoûtantes, lorsque je me rappelle la simplicité et le nerf du discours de Régulus, dissuadant le Sénat cl le peuple Romain
(I) « Et brouillé le ton de la muse tragique avec le langage de la muse épique. » Cette addition du manuscrit de >'aigeon introduit une idée nouvello, et cette idée nous semble empruntée à une discussion de firimm sur la question de savoir si la langue française a un vers dramatique. Selon lui, Talexandrin est le vers de l'épopée, et « rien n'est plus opposé dans son essence que la poésie épique et la poésie dramatique. " Corr. de Grimm, t. VII, p. 416.
Mais Diderot lui-mèino a dit un mot de la question dans le bictionnaire philosopliique : « Le nombre et la gravité forment le caractère de ce vers; c'est pourquoi je le trouve trop éloigné du ton de la conversation ordinaire pour être employé dans la comédie. » Diderot, Dict. phil. OEw. compL, t. Xtll, p. 271.
PARADOXE SUR LE COMÉDIEN loT
Manuscrit de Saint-Pétersbourg.
de l'échange des captifs ! C'est ainsi qu'il s'exprime dans une ode, poème qui comporte bien plus de chaleur, de verve et d'exagération qu'un monologue tragique ; il dit : « J'ai vu nos enseignes suspendues dans les temples de Carlhage ; j'ai vu le soldat romain dépouillé de ses armes qui n'avaient pas été teintes d'une goutte de sang ; j'ai vu l'oubli de la liberté, et des citoyens les bras retournés en arrière et liés sur leur dos ;j'ai vu les portes des villes toutes ouvertes, et les moissons couvrir les champs que nous avions ravagés. Et vous croyez que, rachetés à prix d'argent, ils reviendront plus courageux ? Vous ajoutez une perte àlignominie. La vertu, chassée d'une âme qui s'est avilie, n'y revient plus. N'attendez rien de celui qui a pu mourir et qui s'est laissé garrotter. 0 Carthage ! que lu es grande et fière de notre honte !... »
Tel fut son discours et telle s-a conduite. 11 se refuse aux émbrassements de sa femme et de ses enfants, il s'en croit indigne comme un vil esclave. Il tient ses regards farouches attachés sur la terre, et dédaigne les pleurs de ses amis, jusqu'à ce qu'il ait amené les Sénateurs à un avis qu'il était seul capable de donner, et qu'il lui fût permis de retourner à son exil.
LE SECOND
Cela est simple et beau, mais le moment oii le héros se montre, c'est le suivant.
LE PREMIER
Vous avez raison.
Il n'ignorait pas le supplice qu'un ennemi féroce lui préparait. Cependant il reprend sa sérénité ; il se dégage de ses proches qui cherchaient à difl'érer son retour, avec la même liberté dont il se dégageait auparavant de la foule de ses clients pour aller se délasser de la fatigue des affaires dans les champs de Vénafre ou sa campagne de Tarente.
LE PREMIER
Fort bien. A. présent, mettez la main sur laconscience, et dites-moi s'il y a dans nos poètes beaucoup d'endroits du ton propre à une vertu aussi haute, aussi familière, et ce que vous paraîtront dans cette bouche, ou nos tendres jérémiades(l), ou la plupart de nos fanfaronnades à la Corneille.
(1) ft Nos tendres jérémiades » a été ajouté dans le manuscrit de Naigeon,pour
lo8 PARADOXE SUR LE COMEDIEN
Manuscrit de Sainl-Pélersbourr/.
Coml)ien de choses que je n'ose confier qu'à vous! Je serais lapidé dans les rues si Ton me savait coupable de ce blasphème, et il n'y a aucunesorte de martyre dont j'ambitionne le laurier.
S'il arrive un jour qu'un homme de génie ose donner à ses personnages le ton simple de l'héroïsme antique, l'art du comédien sera autrement difficile, car la déclamation cessera d'être une espèce de chant.
Au reste, lorsque j'ai prononcé que la sensibilité était la caractéristique de la bonté de l'àme et de la médiocrité du génie, j'ai fait un aveu qui n'est pas trop ordinaire ; car si Nature a pétri une âme sensible (1), c'est la mienne.
L'homme sensible (2) est trop abandonné à la sensibilité de son diaphragme pour être un grand roi, un grand politique, un grand magistrat, un homme juste, un profon i observateur, et conséquemment un sublime imitateur delà nature, à moins qu'il ne puisse s'oublier et se distraire de lui-même, etqu'àl'aide d'une imagination forte il ne sache se créer, et d'une mémoire tenace tenir son attention fixée sur des fantômes, qui lui servent de modèles ; mais alors ce n'est plus lui qui agit ; c'est l'esprit d'un autre qui le domine.
Je devrais m'arrêterici ; mais vous me pardonnerez plus aisément une
que Racine eût sa part de reproche, à côté de Corneille ; mais Diderot est loin de mettre Racine et Corneille sur le pied d'égalité. « Enfermez-moi à la Bastille et dites-moi : Vois-tu ce lacet? Il faut, dans un an, dans deux ans, dans dix ans d'ici, tendre le cou et l'accepter, ou faire une belle scène de Racine .. Je répondrai : «. Ce n'est pas la peine de tant attendre : finissons, et qu'on m'étrangle sur-le-champ. » Si ma liberté et mon salut sont attachés à la production d'une belle scène à la Corneille, je n'en désespérerai pas. » Diderot, Réfutation de Vouvrarjc d'Hehétius. Œiiv. compl., t. II, p. .342.
(t) « A pétri une âme sensible >■> au lieu de « a fait une àme sensible », n'est pas une correction d'ordre littéraire ; c'est une intention philosophique qu'il faut y voir.
(2) Nous retrouvons ici l'emprunt que nous avons déjà signalé, dès le début du remaniement du Paradoxe, comme ayant été fait par Xaigeon à l'ouvrage inédit de Diderot, le Ihh'c de d'Alembert. « ^lais qu'est-oe qu'un homme sensible ? l'n être abandonné à la discrétion du diapbragme... Le grand homme, s'il a malheureusement reçu celte disposition naturelle, s'occupera sans relâche à l'affaiblir, à la dominer... on l'étonnera difficilement, il aura quarante-cinq ans; il sera grand roi, grand ministre, grand politique, grand artiste, surtout grand comédien, etc., etc. » Le passage a été cité plus haut (voir p. 97, n. 2) dans son intégrité. Diderot, B.êve de d'Alcmbert, Œuv. compl. , t. II, p. 171.
Maniiscril de Saint-Pétersbourg.
réflexion déplacée qu'omise. C'est une expérience qu'apparemment vous aurez faite quelquefois, lorsque, appelé par un débutant ou par une débutante, chez elle, en petit comité, pour prononcer sur son talent, vous lui aurez accordé derâme,de la sensibilité, des entrailles,vous l'aurez accablée d'éloges, et l'aurez laissée, en vous séparant d'elle, avec l'espoir des plus grands succès. Cependant qu'arrive-t-il? Elle paraît, elle est sifïlée, et vous vous avouez à vous-même que les sifflets ont raison.D'où cela vient-il? Est-ce qu'elle a perdu son âme, sa sensibilité, ses entrailles, du matin au soir? Non; mais à son rez-de-chaussée vouséliez terre à terreavecelle ; vous l'écoutiez sans égard aux conventions ; elle était vis-à-vis de vous, il n'y avait entre l'un et l'autre aucun modèle de comparaison; vous étiez satisfait de sa voix, de son geste, de son expression, de son maintien : tout était en proportion avec l'auditoire et l'espace ; rien ne demandait de l'exagération. Sur les planches tout a changé : ici il fallait un autre personnage, puisque tout s'était agrandi.
Sur un théâtre particulier, dans un salon où le spectateur est presque de niveau avec l'acteur, le vrai personnage dramatique vous aurait paru énorme, gigantesque, et au sortir de la représentation vous auriez dit à votre ami, confidemment: Elle ne réussira pas, elle est outrée ; et son succès au théâtre vous aurait étonné. Encore une fois, que ce soit un bien ou un mal, le comédien ne dit rien, ne fait rien dans la société précisément comme sur la scène ; c'est un autre monde.
Mais un fait décisif qui m'a été raconté par un homme vrai (1), d'un
(i) Les détails ajoutés ici au texte de Diderot se retrouvent en partie dans la Correspondance de Galiani. Les deux lettres du 16 janvier et du 23 janvier 1773 racontent le succès des comédiens français h Naples et l'engouement de la cour pour le Père de famille : « Le roi a applaudi infiniment à cette pièce ; il en a goûté toutes les beautés, et il avait mis l'ambassadeur de France à son côté pour lui en marquer son avis. Le succès de cette pièce a été cause qu'il a souhaité de les avoir encore trois ou quatre fois à la cour. » La manière d'écrire de Naigeon me paraît reconnaissable dans cette addition relative à Galiani et Caraccioli. Dans son Adresse à l'Assemblée nationale, après avoir cité une anecdote relative à Newton, il écrit cette note : « Ce fait curieux et peu connu, ma été attesté par plusieurs Anglais très instruits, très versés dans l'histoire des sciences et de la vie de ceux qui les ont cultivées, et qui d'ailleurs avaient vécu dans une grande intimité avec les disciples de Newton. Ce qui semble le confirmer, c'est que cette espèce d'incursion théologique si déplacée,» etc. P. 31, note 2.
ir.O PARADOXIi: SUR LE CO.MKDIEN
Manuscrit de Sainl-Pélersboiirg.
tour d'esprit original el piquant, lal^hé Galiani, et qui m'a été ensuite confirmé par un autre homme vrai, d'un tour d'espritaussi original el piquant, M. le marquis de Caraccioli, ambassadeur de Naples à Paris, c'est qu'à Naples,la patrie de l'un et de l'autre, il y a un poète dramatique dont le soin principal n'est pas de composer sa pièce.
LE SECOND
La vûlre, le Prre de famille, y a singulièrement réussi.
LE PREMIER
On en a donné quatre représentations de suite devant le roi, contre l'étiquette de la cour, qui prescrit autant de pièces difTéreutes que de jours de spectacle, et le peuple en fut transporté. Mais le souci du poète napolitain est de trouver dans la société des personnages d'Age, de figure et de voix, de caractère, propres à remplir ses rôles. On n'ose le refuser, parce qu'il s'agit de l'amusement du souverain. Il exerce ses acteurs pendant six mois, ensemble et séparément. Et quand imaginez-vous que la troupe commence à jouer, à s'entendre, à s'acheminer vers le point de perfection qu'il exige ? C'est lorsque les acteurs sont épuisés de la fatigue de ces répétitions multipliées, ce que nous appelons blasés. De cet instant, les progrès sont surprenants, chacun s'identifie avec son personnage, el c'est à la suiie de ce pénible exercice que des représentations commencent et se continuent pendant six autres mois de suite, et que le souverain et ses sujets jouissent du plus grand plaisir qu'on puisse recevoir de l'illusion Ihéàlrale. Et cette illusion, aussi forte, aussi parfaite à la dernière représentation qu'à la première, à votre avis, peut-elle être l'effet de la sensibilité (1) ?
(i) C'est ici que finit le manusciil de .Xaigeon, du moins dans Fétat où il nous est parvenu. C'est ici également que se terminait l'étude de Diderot, telle qu elle fut publiée dans la Correspondance de Grimm. Les quelques lignes, qui suivent dans le journal de Grimni constituent une sorte de post-scriptiim qui n'ajoute rien à l'argumentation ; la démonstration s'achève avec celte formule : « Peutelle être l'effet de la sensibilité? »
Mais Grimm s'est anmsé à greffer sur le texte de Diderot une note développée, et cette note, qu'il faut lii^e attentivement, est, à n'en pas douter, le lieu d'origine du remaniement de A'aigeon.
Expliquons-nous sur cette note. Elle est d'un esprit qui a de la finesse et .même de la [)rofondeur. La théorie (lue Grimm ébauche, et qu'il ajoute, plutôt
Maniiscril de Saint-Pélershourrj.
Au reste, la question que j'approfondis a été autrefois entamée entre un médiocre littérateur, Rémond de Sainte-AIbine, et un grand comédien, Riccoboni. Le littérateur plaidait la cause de la sensibilité, le comédien plaidait la mienne. C'est une anecdote que j'ignorais et que je viens d'apprendre.
J'ai dit, vous m'avez entendu, et je vous demande à présent ce que vous en pensez.
Je pense que ce petit homme arrogant, décidé, sec et dur, en qui il fau-
encore qu'il ne l'oppose, aux assertions de Diderot, n'a rien de systématique. Mais qui ne se rendrait à celte observation si délicate sur les caractères de la supériorité vraie ? « Ce qui fait qu'un homme est grand acteur, grand poète, grand artiste, ne tient pas à des qualités générales, mais à des modifications si fines que nous avons à peine assez d'yeux pour les apercevoir, et encore moins de termes pour les exprimer, mais qu'il suffitd'une ligne de plus ou de moins pour ôter le talent, ou pour le porter à son comble. » Quoi de moins discutable encore que cette vérité, dont le simple énoncé va droit au point faible de l'argumentation de Diderot, et fait chanceler aussitôt sa rhétorique fougueuse? « Le caractère moral, et le génie ou le talent, sont deux composés de qualités très indépendantes les unes des autres, de sorte que le génie peut se rencontrer indistinctement avec l'âme la plus sensible ou la plus insensible. On trouve de tout dans ce monde, et la variété des combinaisons est inépuisable. » Ce n'est pas à ces réflexions originales que Naigeon s'est attaché pour les mettre en lumière. Il est allé au plus aisé, à la besogne déjà faite, au dépouillement des ana. « Quant au philosophe, écrivait Grimm, il n'aurait pas encore fini, s'il avait su le fait que je vais rapporter », et il citait ce trait du jeu de Sophie-Arnould, profitant d'un des moments les plus passionnés et les plus émouvants de son rôle, pour décocher à l'acteur Pillot une apostrophe assez triviale. Ce document de coulisses est saisi aussitôt par Naigeon, et il est introduit, avec une variante grossière, dans le Paradoxe. Mais Grimm ajoutait : « Quel parti notre philosophe aurait tiré de cette anecdote ! » Et Naigeon d'obéir cà cette invitation, et l'anecdote de fi"uctifier. On en aura toute une série : c'est ce mot de la Gaussin : « Regarde un peu là-haut, la bonne figure que voilà ! » c'est le bout de dialogue du chanteur Caillot et de la princesse Galitzin, c'est le jeu de scène improvisé avec tant de sang-froid par l'acteur Baron dans le Comte d'Esscx. C'est surtout la scène des a parte, cette scène dont le thème était déjà fourni par ces lignes de Grimm : « J'aurais pu remarquer que les acteurs de l'Opéra- Italien sont en usage de se dire de pareilles folies pendant leur jeu muet », cette scène que Xaigeon n'aurait pas même le mérite, si faible qu'il puisse être, d'avoir développée, sans emprunter encore quelque chose à quelqu'un, s'il s'y était aidé de Cailhava !
162 PAIJADOXE Slll LK C(»MEDIEN
Manuscrit de Saint Pélersbourg .
drait reconnaître une dose honnête de mépris, s'il en avait seulement le quart de ce que la nature prodigue lui a accordé de sufïisance (1), aurait été un peu plus réservé dans son jugement si vous aviez eu, vous, la complaisance de lui exposer vos raisons, lui, la patience de vous écouter ; mais le malheur est qu'il sait tout, et qu'à litre d'homme universel il se croit dispensé d'écouler.
LE PREMIKR, .
En revanche, le public le lui rend bien. Connaissez-vous madame Riccoboni (2) ?
(1) « La suffisance «de « ce petit homme arrogant», qui est M. Rémond de Sainte-Albine, était déjà signalée dans le premier volume de la Correspondance littéraire, h l'occasion de l'apparition du Comédien : « M. Rémond est l'auteur de la Gazette de France ; c'est un homme fort suffisant, et qui va dans les sociétés pour y juger, comme les autres s'y rendent pour plaire. » Corresp. littér., t, I, p. 112.
(2j « Vous avez connu la Riccoboni ; eh ! c'était votre amie. Elle avait été mieux élevée et possédait à elle seule autant d'espint, de finesse et de goût, que toute la troupe italienne fondue ensemble. Elle avait la mort dans l'âme au sortir de la scène. Elle passait les jours et les nuits à l'étude de ses rôles. Ce que je vous dis là, je le tiens d'elle. Elle s'exerçait seule, elle prenait les leçons et les conseils de ses amis et des meilleurs acteurs ; elle n'a jamais pu atteindre à la médiocrité. Pourquoi cela, s'il vous plaît ? C'est que l'aptitude naturelle à la déclamation lui manquait. Direz-vous qu'elle a débuté trop tard ? Elle est née dans la coulisse et s'est promenée en lisière sur les planches. Qu'elle n'était pas échauffée d'un assez grand intérêt ? Elle rougissait devant son amant, son amant rougissait d'elle ; elle lui défendait le spectacle, il craignait d'y aller. Qu'elle ne travaillait pas assez? Il était impossible de travailler davantage. Qu'elle ignorait les principes de son art, faute de l'avoir médité? Personne ne le connaissait, ne l'avait plus approfondi et n'en parlait mieux qu'elle. Que les qualités extérieures lui manquaient? Elle n'est ni bien ni mal, et cent autres figures se sont fait pardonner leur laideur par leur talent ; le son de sa voix est agréable ; il ne l'eût pas été, qu'avec du naturel, de la vérité, de la chaleur, des entrailles, elle nous y aurait accoutumés. Mais c'est qu'elle ne manquait ni d'àme ni de sensibilité... Allons, Helvétius, plus de ces subtilités dont nous ne serions satisfaits ni l'un ni l'autre. Tâchez de m'ex])liquer nettement ce phénomène. Ces heureux hasards auxquels vous attachez de si puissants efTets, elle y était exposée tous les jours. Surtout n'oubliez pas que le spectateur qui accueillait le père d'applaudissements, ne demandait pas mieux que d'en user de même avec la fille ; mais il n"y avait pas moyen, elle était trop mauvaise, elle le disait ellemême. Tout individu n'est donc pas propre à tout, pas même à être bon acteur.
Manuscrit de Saint-Pétersbourg.
Qui est-ce qui ne connaît pas Tauteur d'un grand nombre d'ouvrages charmants, pleins de génie, d'iionnêteté, de délicatesse et de grâce ?
LE PREMIER
Croyez-vous que cette femme fût sensible ?
LE SECOND
Ce n'est pas seulement par ses ouvrages, mais par sa conduite qu'elle l'a prouvé. Il y a dans sa vie un incident qui a pensé la conduire au tombeau. Au bout de vingt ans, ses pleurs ne sont pas encore taris, et la source de ses larmes n'est pas encore épuisée.
LE PRliMlER.
Eh bien, cette femme, une des plus sensibles que la nature ait formées, a été une des plus mauvaises actrices qui ait jamais paru sur la scène. Personne ne parle mieux de l'art, personne ne joue plus mal.
LE SECOND
J'ajouterai qu'elle en convient, et qu'il ne lui est jamais arrivé d'accuser les sifflets d'injustice.
LE PREMIER
Et pourquoi, avec la sensibilité exquise, la qualité principale, selon vous, du comédien, la Riccoboni était-elle si mauvaise ?
LE SECOiND.
C'est qu'apparemment les autres lui manquaient à un point tel que la première n'en pouvait compenser le défaut.
LE PREMIER
Mais elle n'est point mal de figure ; elle a de l'esprit ; elle a le maintien décent ; sa voix n'a rien de choquant. Toutes les bonnes qualités qu'on tient de l'éducation, elle les possédait. Elle ne présentait rien de choquant en société. On la voit sans peine, on l'écoute avec le plus grand plaisir.
si la nature s'y oppose. «Diderot, Réfutation de Vouvrage cVH.elvétius.Œiw.compL, t. II, p. 332.
ManuscrU de Sainl-l'élersbourf/.
LE SECOND
Je n'y entends rien : tout ce que je sais, c'est que jamais le public n'a pu se réconcilier avec elle, et qu'elle a été vingt ans de suite la victime de sa profession.
LE PREMIEK.
Et de sa sensibilité, au-dessus de laquelle elle na jamais pu s'élever ; et c'est parce qu'elle est constamment restée elle, que le public l'a constamment dédaignée.
LE SECOND
Et vous, ne connaissez-vous pas Caillot (1) ?
LE PREMIER
Beaucoup.
LK SECOND
Âvez-vous causé quelquefois là-dessus ?
LE PREMIER
Non,
LE SECOND
A votre place, je serais curieux de savoir son avis.
(1) L'('-loge de Caillot est un des développements où Grimm s'est complu dans la Correspondance : « Le charmant acteur a mis dans tout son jeu tant de vérité, tant de finesse, tant de perfection qu'il est impossible de concevoir au delà. Je défie Garrick, le grand Garrick, de jouer mieux ce rôle. >. Et ailleui's : «Ce charmant acteur marche à grands pas vers la perfection. Il ne nous manque pour avoir des grands hommes que cet encouragement qui paye eu fumée, mais en fumée bien précieuse, puisque c'est celle de la gloire. Un souverain qui aurait la passion des arts et des belles-lettres; une nation qui.se porterait aux spectacles moins par désœuvrement que par goût, trouveraient bientôt de quoi se satisfaire. Qui sait ce que pourraient devenir Sedaine et Caillot, chacun dans son genre ? Ils ne le savent pas eux-mêmes. « Cet enthousiasme d'admiration pour Caillot, Madame d'Epinay le ressent comme Grimm : <( Vous avez à Paris un modèle unique que vous irez voir rarement, s'il vous plaît ; car ce sont les grands modèles qui perdent les élèves. — Et ce grand modèle ?— C'est M. Caillot, » Correspondance de Grimm, t. VIII, p. 245, et t. IX, p. 406.
PARADOXE SUR LE COMEDIEN 16o
Manuscrit de Saint-Pétersbourg, LE PREMIKR.
Je lésais.
LE SECOND
Quel est-il?
LE PREMIER
Le vôtre et celui de votre ami.
LE SECOND
Voilà une terrible autorité contre vous.
LE PREMIRR.
J'en conviens.
LE SECOND
Et comment avez- vous appris le sentiment de Caillot ?
LE PREMIER
Par une femme pleine d'esprit et de finesse, la princesse de Galilzin. Caillot avait joué le Déserteur, il était encore sur le lieu où il venait d'éprouver et elle de partager, à côté delui, toutes les transes d'un malheureux prêt à perdre sa maîtresse et la vie. Caillot s'approche de saloge (1), et lui adresse, avec ce visage riant que vous lui connaissez, des propos gais, honnêtes et polis. La princesse, étonnée, lui dit : « Comment, vous n'êtes pas mort? Moi qui n'ai été que spectatrice de vos angoisses, je n'en suis pas encore revenu, — Non, Madame, je ne suis pas mort. Je serais trop à plaindre, si je mourais si souvent. — Vous ne sentez donc rien ? — Pardonnez-moi... » Et puis les voilà engagés dans une discussion qui finit entre euxcomme celle-ci finira entre nous ; je resterai dans mon opinion, et vous dans la vôtre. La princesse ne se rappelait point les raisons de Caillot : mais elle avait observé que ce grand imitateur de la nature, au moment de son agonie, lorsqu'on allait l'entraîner au supplice.
(1) Cette loge de la princesse Galilzin nous est déjà connue par l'article de Grimm sur le génie de Sedaine et sur le grand succès du Déserteur. L'auteur de la Correspondance rappelle la réflexion naïve « d'une femme de sa connaissance. » Voulant « excuser l'auteur et le défendre contre les critiques qu'on faisait dans sa loge » à propos de l'exclamation de Louise, revenue de son évanouissement : « Où suis-je? ô ciel, j'ai les pieds nus ! » elle dit avec une bonne foi charmante : « Mais dame ! il est pourtant bieh simple qu'elle sente du froid aux pieds. » Corresp. de Grimm, t. VIII, p. 317.
Mannscril île Saint-Pélersbourg.
s'apercevant que la chaise où il allait déposer Louise évanouie, était mal placée, la rarrangeait (1) en chantant d'une voix moribonde : « Mais Louise ne vient pas, et mon heure s'approche... » — Mais vous êtes distrait ; à quoi pensez-vous ?
LE SECOND
Je pense à vous proposer un accommodement; de réserver à la sensibilité naturelle de l'acteur ces moments rares où la tèle se perd, où il ne voit plus le spectacle, où il a oublié qu'il est sur un théâtre, où il s'est oublié lui-même, où il est dans Argos, dans Mycènes, où il est le personnage même qu'il joue ; il pleure...
LE PREMIER
En mesure ?
En mesure. Il crie...
LE TRKMIER.
Juste ?
LE SECOND
Juste... s'irrite, s'indigne, se désespère, présente à mes yeux l'image réelle, porte à mon oreille et à mon cœur l'accent vrai de la passion qui l'agite, au point qu'il m'entraîne, que je m'ignore moi-môme, que ce n'est plus ni Brizard, ni Lekain, mais Agamemnon que je vois, mais Néron que j'entends..., etc. — et d'abandonner à l'art tous les autres instants. Je pense que peut-être alors il en est de la nature comme de l'esclave qui apprend à se mouvoir librement sous la chaîne (2) : l'habitude de la porter lui en dérobe le poids et la contrainte.
(1) Ce mot « rarrangeait » est un barbarisme dont l'ulilité ou Tagrcment ne s'aperçoivent pas.
(2) Quand la Clairon fut (Miiinisonnée, Voltaire lui écrivit une lettre où celle image « de l'esclave » s'cxliibanl « dans ses fers » est employée déjà, mais avec une tout autre justesse. Il « la supplie très instamment de saisir ce moment pour déclarer que c'est une contradiction trop absurde d'être au For-rEvèque,.si on ne joue pas, et d'être excommunié si on joue... que Mii° Clairon réussisse ou ne réussisse pas, elle sera révérée du public; et si elle remonte sur le théâtre comme un esclave qu'on fait danser avec ses fers, elle perd toute considération. » F^ettre citée, sans indication de date, dans l'ouvrage sur M"e Clairon, par Edmond de Concourt (page 218).
Manuscrit de Saint-Pétersbourg.
LE PREMIER
Un acteur sensible aura peut-être dans son rôle un ou deux de ces mouvements d'aliénation qui dissonneront avec le reste d'autant plus fortement qu'ils seront plus beaux. Mais, dites-moi, le spectacle alors ne cesse-l-il pas d'être un plaisir, et ne devient-il pas un supplice pour vous ?
Oh ! non.
LE PREMIER
Et ce pathétique de fiction ne l'emporte-t-il pas sur le spectacle dramatique et réel d'une famille éplorée autour de la couche funèbre d'un père chéri ou d'une mère adorée ?
LE SECOND
Oh 1 non.
LE PREMIER
Vous ne vous êtes donc pas, ni le comédien, ni vous, si parfaitement oubliés?
LE SECOND
Vous m'avez déjà fort embarrassé, et je ne doute pas que vous ne puissiez m'embarrasser encore ; mais je vous ébranlerais, je crois, si vous me permettiez de m'associer un second. Il est quatre heures et demie, on donne Didon, allons voir Mademoiselle Raucourt (1) ; elle vous répondra mieux que moi.
(1) Les débuts de M"« Raucourt remontent au 23 décembre 1772. Dans la Correspondance de janvier 1773, Griram écrit sur ces débuts vraiment extraordinaires tout un feuilleton dramatique. D'après lui, l'enthousiasme du public alla jusqu'au délire : « On poussa des cris d'admiration et d'acclamation ; on s'embrassa sans se connaître; on fut parfaitement ivre. ;> De ce long compte rendu le Paradoxe ne rappelle guère que les réserves ; voici celles que formulait Grimra : « Ceux qui ont pu préserver leur jugement de la contagion du fanatisme public, ce qui est bien plus difficile qu'on ne pense, disent que cette jeune actrice, avec tous les avantages de la figure et les dons extérieurs, n'a point le jeu formé (comment l'aurait-elle à son âge?), qu'elle a joué inégalement tous ses rôles, mais qu'il n'y en a eu aucun où elle n'ait eu les instants les plus heureux et du plus rare talent ; que même dans les endroits qu'elle a manques, ce n'est pas faute d'intelligence, mais quelquefois par l'envie de vouloir trop bien frapper son coup, quelquefois pour n'avoir su régler son jeu avec
Manuscrit de Sainl-Pélersbourg.
Je le souhaite, mais je ne l'espère pas. Pensez-vous qu'elle fasse ce que ni la Lecouvreur, ni la Duclos, ni la De Seine, ni la Balincourl, ni la Clairon, ni laDumesnil n'ont pu faire ? J'ose vous avouer que si notre jeune débutante est encore loin de la perfection, c'est qu'elle est trop novice pour ne point sentir, et je vous prédis que, si elle continue de sentir, de rester elle et de préférer l'instinct borné de la nature à l'étude illimitée de l'art, elle r.e s'élèvera jamais à la hauteur des actrices que je vous ai nommées. Elle aura de beaux moments, mais elle ne sera pas belle. Il en sera d'elle comme de la Gaussin et de plusieurs autres, qui n'ont été toute leur vie maniérées, faibles et monotones que parce qu'elles n'ont jamais pu sortir del'enceinteélroite où leur sensibilité naturelle les renfermait. Votre dessin est-il toujours de m'opposer Mademoiselle Raucourt ?
LE SECOND
Assurément.
LE PREMIER
Chemin faisant, je vous raconterai un fait qui revient assez au sujet de notre entretien. Je connaissais Pigalle (1) ; j'avais mes entrées chez lui. J'y vais un matin, je frappe; l'artiste m'ouvre, son ébauchoir à la main ; et m'arrétant sur le seuil de son atelier : « Avant que de vous laisser passer, me dit-il, jurez-moi que vous n'aurez pas de peur d'une belle femme toute nue. » Je souris.. . j'entrai... 11 travaillait alors à son monument du maréchal de Saxe, et une très belle courtisane lui servait de modèle pour la figure de la France. Mais comment croyez-vous qu'elle me parut enire les figures colossales qui l'environnaient ? Pauvre, petite, mesquine, une espèce de grenouille : elle en était écrasée, et j'aurais pris, sur la pa-
asscz de justesse ; qu'elle est restée en derà, ou qu'elle a été emportée au delà du but qu'elle s'était proposé. Deviendra-t-olle avec le temps une actrice parfaite, un prodige de l'art? Qui oserait répondre à cette question ? etc. « Corrcsp. de Griinm, t. X, p. 142.
(1) Celte anecdote, assez grossière de ton, et qui débute par ce bout do dialogue un peu enfantin dans sa fausse désinvolture : « Jurez-moi que vous n'aurez pas peur d'une belle feninie toute nue. — Je souris... j'entrai... » parait avoir été inspirée par une ligne du traité de Diderot. De la Société dramatique : « I^a femme qui est belle pour le sculpteur sur un sofa, est laide dans son alelior. >) DiiiFjioT, (Euv compL, t. VII, p. 373.
Manuscrit de Saint-Pélersbowfj.
rôle de l'artiste, cette grenouille pour une belle femme, si je nel'avais pas vue terre à terre et le dos tourné à ces figures gigantesques qui la réduisaient à rien. Je vous laisse le soia d'appliquer ce phénomène singulier <x la Gaussin, à la Riccoboni et à toutes celles qui n'ont pu s'agrandir sur la scène.
Si, par impossible, une actrice avait rfçu lasensibilité à un degré comparable à celle que l'art porté à l'extrême peut simuler, le théâtre propose tant de caractères divers à imiter, et un seul rôle principal amène l.uil de situations opposées, que cette rare pleureuse, incapable de bien jouer deux rôles difîérents, excellerait à peine dans quelques endroits du même rôle ; ce seraitlacomédienne la plus inégale, la plus bornée et la plus inepte qu'on pAt imaginer. S'il lui arrivait de tenter un élan, sa sensibilité prédominante ne tarderait pas à la ramener à la mé iiocrité. Elle ressemblerait moins à un vigoureux coursier qui galope qu'à une faible haqueuéeiiui prend le mors aux dents. Son instant d'énergie passager, brusque, sans gradation, sans préparation, sans unité, vous paraîtrait un accè> de folie.
La sen>ibilité étant, en etTet, compagne de la douleur et de la faiblesse, dites-moi si une créature douce, faible et sensible, est bien propre à concevoir et à rendre le sang-froid de Léonline, les transports jaloux dHr^rmione, bs fureurs de Camille, la tendresse maternelle de Métope, le délire et le remords de Phèdre, l'orgueil tyrannique d'Agrippine, la violence de Clytemnestre ? Abandonnez votre éternelle pleureuse à quelques-uns de nos rôles élégiaqu^s, et ne l'en tirez pas.
C'est qu'être sensible est une chose, et sentir est une autre. L'une est une aft'aire d'àme, l'autre une uffaire de jugement. C'est qu'on sent avec force, et qu'on ne saurait rendre ; c'est qu'on rend, seul, en fociété, au coin d'un foyer, en lisant, en jouant, pour quelques auditeurs, et qu'on ne rend rien qui vaille au théâtre ; c'est qu'au théâtre, avec ce qu'on appelle de la sensibilité, de l'âme, des entrailles, on rend (1) bien une ou deux tirades, et qu'on manque le reste ; c'est qu'embrasser toute l'étendue d'un grand rôle, y ménager les clairs et les obscurs, les doux et les faibles,
(1) « On ne rend rien »... « on rend bien », faut-il remarquer ces reJites de mots ? La répétition des idées, qui rend cette fm du Paradoxe si longue, doit surtout frapper un lecteur attentif.
1"0 l'AHADOXE SUR LE COMÉDIEN
Manuscrit de Haint-l'élersbourq.
se montrer égal dans les endroits tranquilles et dans les endroits agités (1), être varié dans les détails harmonieux et un dans l'ensemble el se former un système soutenu de déclamation qui aille jusqu'à sauver les bcjutades du poète, c"est l'ouvrage d'une têle froide, d'nn profond jugement, d'un goût exquis, d'une étude pénible, d'une longue expérience et d'une ténacité de mémoire peu commune ; c'est que la règle qualis ab incepto processerit et sihi constet, très rigoureuse pour le poète, l'est jusqu'à la minutie pour le comédien ; c'est que celui qui sort de la coulisse sans avoir son jeu présent et son rôle noté, éprouvera, toute sa vie, le rôle d'un débutant (5), ou que si, d(jué d'intrépidité, de suffisance et de verve, il compte sur la prestesse de sa tête et l'habitude du métier, cet homme vous en imposera par sa chaleur et son ivresse, el que vous applaudirez à son jeu comme un connaisseur en peinture sourit à une esquisse libertine où tout est indiqué et rien n'est déci.lé. C'est un de ces prodiges qu'on a vus quelquefois à la foire chez Nicolel. Peut-être ces fous-là font-ils bien de rester ce qu'ils sont, des comédiens ébauchés. Plus de travail ne leur donnerait pas ce qui leur manque et pourrait leur ôter ce qu'ils ont. Prenez-les pour ce qu'ils valent, mais ne les mettez pas à côté d'un tableau fini.
LE SECOND
Il ne me reste plus quiine question à vous faire.
LE PHEMIER.
Faites.
LE SECOND
A.vez-vous jamais vu une pièce entière parfaitement jouée ?
LE PREMIER
Ma foi I je ne m'en souviens pas... Mais attendez... Oui, quelquefois, une pièce médiocre, par des acteurs médiocres...
(1) Le texte de 1830 donne « les durs et les faibles » ; le manuscrit de Saint- Pétersbourg donne << les doux et les faibles ». Aucune des deux expressions n'est satisfaisante. Les expressions obscures ou même incorrectes ne manquent pas dans cette dernière partie du texte du Paradoxe; nous relèverons seulement les impropriétés les plus incontestables.
(2) « Eprouvera, toute sa vie, le rôle d'un débutant » est une de ces impropriétés qualifiées, dont nous ne saurions accorder qu'un bon écrivain, comme Tétait Diderot, soit responsable.
Manuscrit de Saint-Pélersbourfj.
Nos deux interlocuteurs allèrent au spectacle ; mais, n'y trouvant plus déplace, ils se rabattirent aux Tuileries. Ils se promenèrent quelque temps en silence (Ij. Ils semblaient avoir oublié qu'ils élaient ensemble, et chacun s'entretenait avec lui-même comme s'il eût été seul, l'un à haute voix, l'autre à voix si basse qu'on ne l'entendait pas, laissant seulementéchapper par intervalles des mots isolés, mais distincts, desquels il étaitfacile de conjecturer qu'il ne se tenait pas pour battu.
Les idées de l'homme au paradoxe sont les seules dont je puise rendre compte, eties voici, aussi décousues (lu'elles doivent le paraître, lorsqu'on supprime d'un soliloque les intermé liaires qui servent de liaison (2). Il disait :
« Qu'on mette à sa place un acteur sensible, et nous verrons comment il s'en tirera. Lui, que fait-il ? Il pose son pied sur la balustrade, rattache sa jarretière, et répond au courtisan qu'il méprise, la tète tournée sur une de ses épaules ; et c'est ainsi qu'un incident qui aurait déconcerté tout autre que ce froid et sublime comédien, subitement adapté à la circonstance, devient un trait de génie. »
[Il parlait, je crois, de Baron dans la tragédie du Comte d'Essex. Il ajoutait en souriani] :
« Eh ! oui, il croira que celle-là sent, lorsque, renversée sur le sein de sa confidente et presque moribonde, les yeux tournés vers les troisièmes loges, elle y aperçoit un vieux procureur qui fondait en larmes et dont la douleur grimaçait d'une manière tout à fait burlesque, et dit: Regarde donc un peu là-haut la bonne figure que voilà... murmurant dans sa gorge ces paroles comme si elles eussent été la suite d'une plainte arlicu-
(1) Dans ce petit bout de narration, la manière de Diderot est soigneusement reproduite : a Nous fîmes quelques tours d'allées sans mot dire ; Dorval rêvait à son exemple de la danse, et moi je repassais dans mon esprit quelques-unes de ses idées. » Diderot, Dorval et moi, 3^ entr., Œuv. compl., t. VU, p. loS. Le même procédé est appliqué plus d'une fois dans le chef-d'œuvre de vei^e et d'ironie qui s'appelle le Neveu de Rameau : <c Et puis le voilà qui se met à se promener, en murmurant dans son gosier, etc., etc. ». Il faut lire toute cette page étourdissante ; l'imitation du Paradoxe paraîtra d'un écolier.
(2) De même, dans le dialogue qui a pour titre iîe'i'e de d'Alembert, M"c de l'Espinasse a noté par écrit, et elle lit au médecin Bordeu, la théorie, que, dans une sorte de délire causé parla fièvre, le philosophe, leur ami, a laissé échapper par lambeaux.
Manuscrit de Saint-Pétersbourg.
lée... A d'autres ! à d'autres ! Si je me rappelle bien ce fait, il est de la Gaussin, dans Za ire.
« Et ce troisième dont la fin a été si tragique, je Tai connu, j'ai connu son père, qui m'invitait aussi quelquefois à dire un mot dans son cornet. [Il n'y a pas de doute qu'il ne soit ici question du sage Montménil.j « C'était la candeur et Thonnêtelé même. Qu'y avait-il de commun entre son caractère naturel et celui de Tartuffe, qu'il jouait supérieurement? Rien. Où avait-il pris ce torticolis, ce roulement d'yeux si singulier, ce ton radouci, et toutes les autres finesses du rôle de 1 hypocrite ? l'renez garde à ce que vous allez répondre. Je vous tiens. — Dans une imi alion profonde de la nature. — Dans une imitation profonde de la nature ? Et vous verrez que les symptômes extérieurs qui désignent le plus fortement la sensibilité de l'âme ne sont pas autant dans la nature que les symptômes extérieurs de Ihypocrisie ; qu'on ne siurait les y étudier, et qu'un acteur à>j;rand lnleiit trouvera plus de difficultés à -aisir et à imiter les uns que les auties ! Et si je soutenais que de toutes les qualités de l'âme la sensibilité est la plus facile à conl'efaire, n'y ayant (1) peut-être pas un seul homme assez cruel, assez inhumain pour que le germe n'en existât pas dans son cœur, pour ne lavoir jamais éprouvée ; ce qu'on ne saurait assurer de toutes les autres passions, telles que l'avarice, la niétiaiice ? Est-ce qu'un excellent instrument ?. .. — Je vous entends ; il y aura toujours, enlre celui qui conlrelait la sensibilité et celui qui sent, la différence de l'imitation à la chose. — Et tant mieux, tant mieux, vous dis-je. Dans le premier cas, le comédien n'aura pas à se séparer de luimême, il se portera tout à coup et de plein saut à la hauteur du modèle idéal. — Tout à coup et de plein saut? — Vous me chicanez sur une expression. Je veux dire que, n'étant jamais ramené au petit modèle qui est en lui, il sera aussi grand, aussi étonnant, aussi parlait imitateur de la sensibilité que «le l'avarice, de l'hypocrisie, de la duplicité, et de tout autre caractère qui ne sera pas le sien, de toute autre passion qu'il n'aura pas. La chose que le personnage naturellement sensible me montrera sera petite; l'imitation de l'autre seraforte ; ou, s'il arrivait que leurs copies fussent
(1) Cette construction inusitée sinon incorrecte, est peut-être de l'édileur des E.ssflw de Montaigne, en veine d'archaïsme ; on n'en trouverait pas, à notre connaissance, ré({uivalont dans Diderot.
Manuscrit de Saint-Pétersbourg .
également fortes, ce que je ne vous accorde pas, mais pas du tout, l'un, parfaitement maître de lui-même et jouant tout à fait d'étude et de jugement, serait tel que l'expérience journalière le montre, plus un que celui qui jouera moitié dénature, moitié d'étude, moitié d'après un modèle, moitié d'après lui-même. Avec quelque habileté que ces deux imitations soient fondues ensemble, un spectateur délicat les discernera plus facilement encore qu'un profond artiste ne démêlera dans une stalue la ligne qui séparerait ou deux styles différents, ou le devant exécuté d'après un modèle, et le dos d'après un autre. — Qu'un acteur consommé cesse de jouer de tête, qu'il s'oublie, que son cœur s'embarrasse, que la sensibilité le gagne, qu'il s'y livre : il nous enivrera. - Peut-être. — Il nous transportera d'admiration. — Cela n'est pas impossible ; mais c'est à condition qu'il ne sortira pasde son système de déclamation et que l'unité ne disparaîtra point, sans quoi vous prononcerez qu'il est devenu fou. . Oui, dans celte supposition, vous aurez un beau moment, j'en conviens : mais préférez-vous un beau moment à un beau rôle ? Si c'est votre choix, ce n'est pas le mien. »
Ici 1 homme au paradoxe se tut.Ilsepromenaitàgrands pas, sans regarder où il allait ; il eût heurté de droite et de gauche ceux qui venaient à sa rencontre, s'ils n'eussent évité le choc. Puis, s'arrêtant tout à coup, etsaisissantson antagoniste fortement par le bras, il lui dit d'un ton dogmatique et tranquille : « Mon ami, il y a trois modèles; l'homme de la nature, l'homme du poète, l'homme de l'acteur. Celui delà nature est moins grand que celui du poète, et celui-ci moins grand encore que celui du grand comédien, le plus exagéré de tous. Ce dernier monte sur les épaules du précédent et se renferme dans un grand mannequin d'osier dont il est l'àme ; il meut ce mannequin d'une manière efTrayante, même pour le poète, qui ne se reconnaît plus, et il nous épouvante, comme vous l'avez fort bien dit, ainsi que les enfants s épouvantent les uns les autres en tenant leurs petits pourpoints courts élevés au-dessus de leur tête, en s'agilant et on imitant de leur mieux la voix rauque et lugubre d'un fantôme qu'ils contrefont (1). Mais, par hasard, n'auriez-vous pas vu
(1) Ces images du « mannequin » et du « fantôme » ont dt''jcà été employées dans la première partie du Paradoxe. « Les petits pourpoints courts <> ont remplacé « le drap blanc attaclié au haut d'une perche » ; c'est une variation nouvelle sur un thème déjà développé.
ni PARADOXE SUR LE COMÉDIEN
iManuscril de Sainl-l'élersbourrj.
des jeux d'enfants qu'on a gravés? N'y auriez-vous pas vu un marmot qui s'avance sous un masque hideux de vieillard qui le cache de la lêle aux pieds ? Sous ce masque, il rit de ses petits camarades que la terreur met en fuite. Ce marmot est le vrai symbole de l'acteur ; ses camarades sont le symbole du spectateur. Si le comédien n'est doué que d'une sensibilité médiocre, et quece soil là tout son mérite, ne le tiendrez-vous pas pour un homme médiocre ? Prenez-y garde, c'est encore un piège que je vous tends. — Kt s'ilestdoué d'une extrême sensibilité, qu'arrivera-t-il? — Ce qu'il enarrivera? C'est qu'il ne jouera pas du tout, ou qu'il jouera ridiculement. Oui, ridiculement, et la preuve, vous la verrez en moi quand il vous plaira. Que j'aie un récit un peu pathétique à faire, il s'élève je ne sais quel trouble dans mon cœur, dans ma tête; ma langue s'embarrasse, ma voix s'altère, mes idées se décomposent, mon discours se suspend ; je balbutie, je m'en aperçois ; les larmes coulent de mes joues (1), et je me tais. — Mais cela v us réussit... — En sociéti\.. Au théâtre, je serais hué. — Pourquoi .' Parce qu'on ne vient pas pour voir des pleurs, mais pour entendre des discours qui on arrachent; parce que cette vérité de nature dissone avec la vérité de convention. Je m'explique : je veux dire que nilesystème dramatique, ni 1 action, ni les discours du poète ne s'arrangeraient point (2) de ma déclamation étoulTée, interrompue, sanglotée. Vous voyez qu'il n est pas même permis d'imiter la nature, même la belle nature, la vérité de trop près, et il est des limites dans lesquelles il faut se renfermer. — Et ces limites, qui les a posées? — Le bon sens, qui ne veut pas qu'un talent nu'se à un autre talent. Il faut quelquefois que l'acteur se sacrifie au poète. — Mais si la composition du poète s'yprêtait? — Eh bien! vous auriez une autre sorte de tragédie toutà-fait différente de la vôtre. — Et quel inconvénient à cela? — Je ne sais pas trop ce que vous y gagneriez, mais je sais très bien ce que vous y perdriez. »
(1) « Au récit d'une grande action, notre âme s'embarrasse, notre cœur s'émeut, la voix nous manque, nos larmes coulent. » Diderot, Salon de 1707. Œuv. compl., t. XI, p. 25.
(2!)«iV/le système... ni les discours... ne s'arrangeraient poùi/ de madéclamation, etc. » Ce luxe de « nrgatives » rappelle les façons de s'exprimer de Martine : « ne servent pas de rien » ; mais il n'y a sans doute ici qu'une négligence de plume.
PARADOXE SUR LE COMÉDIEN iV,
Manuscrit de Saint-I'éfersbourr/.
Ici, l'homme paradoxal s'approcha pour la secoude ou la troisième fois de son antagoniste, et lui dit :
« Le mot est de mauvais goAt, mais il est plaisant, mais il est d'une actrice sur le talent de laquelle il n'y a pas deux sentiments. C'est le pendant du propos et de la situation de la Gaussin : elle est aussi renversée entre Pillot-Pollux ; elle se meurt, du moins je le crois, et elle lui bégaye tout bas : Ah ! Pillot, que tu pues (1) ! »
Ce trait est d'Arnould faisant, Télaïre. Et, dans ce moment, Arnould est vraiment Télaïre ? Non, elle est Arnou'd, toujours Arnould. Vous ne m'amènerez jamais à louer les degrés intermédiaires d'une qualité qui gâterait tout, si, poussée à l'extrême, le comédien en était dominé. Mais je suppose que le poète eût écrit la scène pour être déclamée au théâtre, comme je la réciterais en société, qui est-ce qui jouerait celte scène? Personne, non, personne, pas même l'acteur le plus maître de son action. S'il s'en tirait bien une fois, il la manquerait mille. Le succès tient alors à si peu de chose !... Ce dernier raisonnement vous paraît peu solide ? Eh bien, soit; mais je n'en conclurai pas moins de piquer un peu nos ampoules, de rabaisser de quelques crans nos échasses, et de laisser les choses à peu près comme elles sont. Pour un poète de génie qui atteindrait à cette prodigieuse vérité de Nature, il s'élèverait une nuée d'insipides et plats imitateurs. Il n'est pas permis, souspeine dêlre insipide, maussade, détestable, de descendre d'une ligne au-dessous de la simplicité de Nalure. Ne le pensez- vous pas ?
LE SECOND
Je ne pense rien. Je ne vous ai pas entendu.
Quoi ! nous n'avons pas continué de disputer ?
LE SECOND
Non.
LE PREMIER
Et que diable faisiez-vous donc ?
(1) On sait d'où vient cette anecdote, et l'importance qu'a eue, pour ce remaniement du Paradoxe, le développement de Grimm qui l'a fournie à l'interpolateur. Cf. p. IGO, note 1. L'orthographe du Ms. est « pus .»
176 P.\UADOXE SLR LE COMÉDIEN
Manuscrit de Sriinl-Pelerxhoiir//.
lE SECOND.
Je rêvais.
LE PHEMIEH.
El que réviez-vous?
LE SECOND
Qu'un acteur anglais appelé, je crois, MacUlin (j'étais, ce jour-là, au spectacle), ayant à s'excuser auprès du parterre de la témérité de jouer, après Garrick, je ne s;iisquel rôle dans la Macbeth (Ij deShakespeare,disa t, entre autres choses (2,, que les impressions qui subjuguaient les co:iiédiens et les soumettaient au génie et à l'inspiration du poète lui étaient très nuisibles Je ne sais plus les raisons qu il en donnait, mais elles étaient très fines, et elles fureni senties et applaudi- s. Au reste, si vous en èt<^s curieux, vous les trouverez dans une lettre insérée dans le Sainl-James Chronicle, sous ienom de Quintilien.
LE PKKMIER.
Mais j'ai donc causé longtemps tout seul ?
(1) « La Macbeth » est la leçon du mss. de Saint-Pétersbourg; le texte de 1830, ne reproduit pas celte méprise ou ce lapsus. Macklin est orthographié Michlin.
(2) Cest le samedi 30 octobre 1773, que Macklin prononça, sur lelhéàtre de Covent-Garden, celle harangue bizarre. Le correspondant du journal The St- James Chronicle or British Evcninçj-Post, qui signait « Quintiiien », apprécia sévèrement « le vieil acteur » et son « aventure à la Don Quicliolte ». Il l'ailla les prétentions, peu justifiées, de Macklin au rôle de critique dramatique : « Je renvoie le lecteur, disait-il, à un curieux paragraphe de son discours, où il voudrait persuader à l'auditoire que les forts et nobles sentiments, qui sont des qualités essonliellcs sur la scène, et qu'avec plus de naïveté que de modestie il insinue qu il a lui-même, que. ces sentiments par lesquels l'acteur participe du génie et de Tinspiration du poète, sont pour lui d'un grand désavantage (juand il représente un caractère capital, et produisent des eiïets qui sont, il faut en convenir, d'une bizarre étrangeté. La mémoire s'arréle, la voix s'altère, le ton devient faux et l'action embarrassée. Ainsi ces qualités principales au tiiéàtre, vues sous ce nouveau jour où M. Macklin les considère, entraînent après elles des conséquences diamétralement opposées à celles qui leur ont été assignées de tout temps par la nature et par le sens commun. » C'est ce passage que l'auteur de cette lin du Paradoxe a dû lire dans le numéro du 0 au 9 novembre 17"3 du journal The St-James Chronicle, et qu'il a résumé ainsi : « ...disait, entre autres choses, que les impressions qui subjuguaient les comédiens et les soumettaient au génie et à Tinspiralion du poète lui étaient très nuisibles. »
Manuscrit de Saint-Pélersbourg.
LE SECOND
Cela se peut, aussi longtemps que j'ai rêvé tout seul. Vous savez qu'anciennement des acteurs faisaient des rôles de femmes ?
LE PREMIER
Je le sais.
LE SECOND
Aulu-Gelle raconte, dans les Nuits attiques, qu'un certain Polus, couvert des habits lugubres d'Electre, au lieu de se présenter sur la scène avec l'urne d'Oreste, parut en embrassant l'urne qui renfermait les cendres de son propre fils qu'il venait de perdre ; et qu'alors ce ne fut point une vaine représentation, une petite douleur de spectacle, mais que la salle retentit de cris et devrais gémissements.
Et vous croyez que Polus, dans ce moment, parla sur la scène comme il aurait parlé dans les foyers ? Non, non. Ce prodigieux effet, dont je ne doute pas, ne tient ni aux vers d'Euripide, ni à la déclamation de Tauleur, mais bien à la vue d'un père désolé qui baignait deses pleurs l'urne de son propre fils. Ce Polus n'était peut-être qu'un médiocre comédien; non plus que cetiEsopus dont Plutarque rapporte que «jouant un jour en plein théâtre le rôle d'Atréus délibérant en lui-même comment il se pourra venger deson frère Thyestès, il y eut d'aventure quelqu'un de ses serviteurs qui voulut soudain passer en courant devant lui, et que lui, yEsopus, étant hors de lui-même pour l'affection véhémente et pour l'ardeur qu'il avait de représenter au vif la passion furieuse du roi Atréus, lui donna sur la tête un tel coup du sceptre qu'il tenait en sa main, qu'il le tua sur place »... C était un fou que le tribun devait envoyer sur-le-champ au mont Tarpéien.
LE SECOND
Gomme il fît apparemment.
LE PREMIER
J'en doute. Les Romains faisaient tant de cas de la vie d'un grand comédien, et si peu de la vie d'un esclave !
Mais, 'lit-on, un orateur en vaut mieux quand il s'échauffe, quand il est
ne PARADOXE SUR LE COMÉDIEN
Marmscrit de Saint-Pétersbourg.
en colère. Je le nie. C'est quand il imile la colère. Les comédiens font impression surle public, non lorsqu'ils sont furieux, mais lorsqu'ils jouent bien la fureur. Dans les tribunaux, dans les assemblées, dans les lieux où l'on veut se rendre maître des esprits, on feint tantôt la colère, tantôt la crainte, tantôt la pitié, pour amener les autres à ces senlimenls divers. Ce que la passion elle-même n'apu faire, la passion bien imitée l'exécute.
Ne dit-on pas dans le monde qu'un homme est un grand comédien ? On n'entend pas par là qu'il sent, mais au contraire qu'il excelle à simuler, bien qu'il ne sente rien : rôle bien plusdifficile que celui de l'acteur, car cet homme a de plus à trouver le discours, et deux fonctions à faire, celle du poète et du comédien. Le poète, sur la scène, peut être plus habile que le comédien dans le monde ; maiscroit-on que sur la scène l'acteur soit plus profond, plus habile à feindre la joie, la tristesse, la sensibilité, l'admiration, la haine, la tendresse, qu'un vieux courtisan (1) ?
Mais il se fait tard. — Allons souper.
(1) Ce rapprochement du comédien et du courtisan a déjà été signalé dans une autre partie dn Paradoie. Voir la note relative h l'Essai sur Vart de ramper, du baron d'Holbach, page 142, note 2.