SUITK ET FIN DES OBSERVATIONS DE
M. Diderot, Sur la brochure intitulée Garrick, elc.
C'est ici le lieu de vous parler de l'inlluence perfide d'un mauvais partner sur un grand comédien. Celui-ci a conçu grandement ; mais il est forcé d'abandonner son mod'^le idéal pour se mettre au niveau du pauvre diable avec qui il est en se -ne.
Qu'est-ce donc que deux comédiens qui se soutiennent mutuellement ? Ce sont deux hommes dont les modèles ont, proportion gardée, ou Tégalité ou la subordination qui convient aux circonstances dans lesquelles le poète les a plaies, sans quoi l'un sera trop fort ou l'autre trop faible ; et pour sauver la dissonancp, le fort n'enlèvera pas le faible h sa hauteur, mais dinstinctou de réflexion il descendra à sa petitesse.
Mttnuscril de Naiç/eon.
me juste ; au théâtre, le comédien qui aura la Icte froide. Votre scène des rues est à la scène dramatique, comme une horde de sauvages à une assemblée d'hommes civilisés.
C'est ici In lieu de vous parler de l'influence perfide d'un médiocrepartener sur un excellent comédien. Celui-ci a conçu grandement ; mais il sera forcé de renoncer à son modèle idéal pour se mettre au niveau du pauvre diable avec lequel il est en scène. Il se passe alors d'étude et de bon jugement ' ce qui se fait d'inslincl à la promenade ou au coin du feu. Celui qui parle bas abaisse le Ion de son interlocuteur ; ou si vous aimez mieux une autre comparaison, c'est comme au wislh, où vous perdrez une portion de votre habileté, si vous ne pouvez pas compter sur votre JDueur. Il y a plus. La Clairon vous dira, quand vous voudrez, queleKain par méchanceté la rendoit mauvaise ou médiocre à discrétion, et que de représailles elle l'exposoit quelquefois aux siniets.
Qu'est-ce donc que deux comédiens qui se soutiennent mutuellement ? Deux personnages dont les modèles ont, proportion gardée, ou l'égalité ou la subordination qui convient aux circonstances où le poète les a placés ; sans quoi l'un sera trop fort ou trop foible ; et pour sauver celte dissonance, le fort élèvera- rarement le foible à sa hauteur, mais de réflexion il descendra à sa petitesse ; et savez-vous l'objet
' Il se passe là d'étude et de raison ce qui se fait d'instinct. — Ici, comme plus haut, les mots « alors » et « bon jugement » sont [ilucés au-dessus du texle.
- Le fort c«/ercm rarement.
Te.rle de la Correspondance de tlrhnm.
En un mot, à quel âge esl-on grand ■comédien ? Est-ce à l'âge où Ton est plein de feu, où le sang bout dans les veines, où l'esprit s'enflamme de la plus légère étincelle, où le moindre choc porte un trouble terrible au fond des entrailles ?
Manuscrit de Xaifjeon.
de ces répétitions si multipliées '? C'est d'établir une balance entre les talens divers des acteurs, de manière qu'il en résulte une action générale qui soit une ; et lorsque l'orgueil de l'un d'entre eux se refuse à cette balance, c'est toujours aux dépens de la perfection du tout, et au détriment de notre plaisir ; car il est rare que l'excellence d'un seul nous dédommage de la médiocrité des autres qu'elle fait ressortir^. J'ai vu quelquefois la personnalité d'un grand acteur punie; c'est lorsque le public^ prononçoit sottement qu'il éloit outré, au lieu de sentir que son partener étoit foible.
A présent, vous êtes poète ; vous avez une pièce à faire jouer, et je vous laisse le choix ou d'acteurs à profond jugement et à têtes froides, ou d'acteurs sensibles. Mais avant que de vous décider, permettez que je vous fasse une question. A quel âge est-on grand comédien ? Est-ce à l'âge où l'on est plein de feu? Où le sang bouillonne dans les veines ? Où l'esprit s'enflamme à la moindre étincelle * ? Où le choc le plus léger porte le trouble au fond des entrailles ? 11 me semble que non. Ce-
Vab.
' Et savez-vous le but principal de ces répétitions multipliées ?
-De la médiocrité des autres qu'elle exagère.
^ Après « c'est lorsque le public »>, l'auteur du manuscrit avoit écrit « au lieu de sentir que »; il a effacé ces derniers mots, et continué la phrase comme elle écrit.
* Les mots « où l'esprit s'enflamme à la moindre étincelle ? » avaient été repoilés, en manière de correction, après les mots « au fond des enti'ailles » ; mais l'auteur du manuscrit les a ensuite biffés à celte place, et il ne les a pas raturés plus haut.
FAUADftXK Si:i{ LK CdMKlJlKX
Texte de la Correspondance de Grlinm.
Nullement. C'est lorsque la longue expérience est acquise, lorsque les passions sont tombées, que l'àme est froide et que la tète se possède.
Baron jouait à soixante ans passés le comte d'Essex, Xipharès, Brilannicus, et les jouait bien ; M"* Gaussin excellait dans la Pupille à l'âge de cinquante ans ;
un vieux comédien n'est ridicule que quand les forces l'ont tout à fait abandonné, ou quand la supériorité de son
Manuscrit de Saig un.
lui que la nature a signé comédien, n'excelle dans son art que quand la longue expérience est acquise ; lorsque la fougue des passions est tombée ; lorsque la tête est calme et que I àme se possède. Le vin de la meilleure qualité est âpre et bourru, tant qu'il fermente ; c'est par un long séjour dans la tonne' qu'ildevientgénéreux.
Cicéron, Sénèque et Plutarque me représentent les trois âges de l'homme qui compose : Cicéron n'est souvent qu'un feu de paillequi réjouitmesyeux ; Sénèque un feu de sarment qui les blesse ; au lieu que si je remue les cendres du vieux Plutarque, j'y découvre les gros charbons d'un brasierqui m'échauffenl doucement-.
Baron jouoit à 60 ans passés le comte d'Essex, Xipharès, Brilannicu?, et les jouoit bien. La Gaussin enchantoit dans rOracle et la pupille à 50 ans.— Elle n'avoil guère le visage de son rôle. — Il est vrai ; et c'est là peut-être un des obstacles insurmontables à l'excellence d'un spectacle^.
Pour être excellent;, il faut s'être promené pendant longues années sur les planches, et le rôle exige quelquefois la première jeunesse. S'il s'est trouvé une actrice de 17 ans capable du rôle de Monime, de Didon, de Pulchérie, d'Hermione, c'est un prodige qu'on ne reverra plus. Cependant un vieux comédien n'est ridicule que quand les forces l'ont tout à fait abandonné, ou que la supériorité de son jeu ne
Var.
* In long séjour dans le cellier.
2 Tout le passage depuis «Cicéron, Sénèque et Plutarque » jusqu'à « m'écliaufTent doucement » forme une addition marginale.
'L'n des olistacles invincibles à la perfection d'un spectacle.
PAR.VDOXI-: SUR LE CdMKDIHX
Texte de la Correspondance de Gr'unm.
talent ne suffit pas pour sauver le contraste de sa vieillesse avec la jeunesse de son rôle.
De nos jours M"^ Clairon el Mole ont joué, en débutant, comme des automates ; ensuite ils sont devenus grands comédiens. Comment cela s'esl-il fait? Est-ce que l'âme, est-ce que la sensibilité, estce que les entrailles leur sont venues?
Si cet acteur, si cette actrice étaient
Manuscrit de Xaif^eon.
sauve pas le contraste' de sa vieillesse et de sou rôle. Il en est au théâtre comme dans'^ la société, où l'on ne reproche la galanterie à une femme que quand elle n'a ni assez de talens ni assez d'autres vertus pour couvrir un vice.
De nos jours la Clairon et Mole ont, en débutant, joué ^ à peu près comme des automates. Ensuite ils se sont montrés de* vrais comédiens. Comme cela s'est-il fait? Est-ce que l'âme ^, la sensibilité, les entrailles leur sont venues, à mesure qu'ils avançoient en âge ?
Il n'y a qu'un moment qu'après 10 ans d'absence du théâtre la Clairon voulut y reparoître ®. Si elle joua médiocrement, estce qu'elle avoit perdu son âme, sa sensibilité, ses entrailles ? Aucunement, mais bien la mémoire de ses rôles. J'en appelle à l'avenir. — Quoi, vous croyez qu'elle nous reviendra? —Ou qu'elle périra d'ennuyé Que voulez-vous qu'on mette à la place de l'applaudissement public^etd'une grande passion ?
Si cet acteur, si cette actrice étoient
Var.
* Ou que la supériorité de son talent ne suffit pas pour sauver le contraste.
-Il en est du théâtre comme de la société.
^ La Clairon et Mole ont joué, en débutant, h peu près...
''Ils se sont montrés vrais comédiens.
"Les mots « est-cc que » répétés devant « la sensibilité » et devant « les entrailles » ont été raturés.
^ La Clairon voulut y rentrer. — a Ileparoître » est écrit à la suite de rentrer qui est raturé.
'' Les mots « ou qu'elle périra d'cnnuy » sont écrits au-dessus des mots raturés : « j'en suis sûr ».
^ « De l'appplaudissement public » remplace « d\inc grande célébrité. »
l'AHADOXK Si: H LE COMKDIEN
Texte de la Correspondance de Grimm.
profonilémenl pénétrés, comme on le suppose, l'un aurail-il le lempsde jeter un coup d'œil sur les loges, l'autre de diriger un sourire vers la coulisse ?
Ce n'est pas, encore un coup, celui qui est hors de lui-même, c'est celui qui est froid, qui se possède, et qui est maître de son visage, de sa voix, de ses actions, de ses mouvements, de son jeu, qui disposera de moi.
Manuscrit de .\aif/eon.
profondément pénétrés, comme on le suppose, dites-moi si l'un penseroit à jeter un coup d'oeil sur les loges, l'autre à diriger un souris vers la coulisse, presque tous à parler au parterre ', et si l'on iroit aux foyers interrompre les ris immodérés d'un troisième et Tavertirqu'il est lems de venir se poignarder".
Mais il me prend envie de vous ébaucher une scène entre un comédien et sa femme qui se détestoient ; scène d'amans tendres et passionnés ; scène jouée publiquement, sur les planches, telle que je vais vous la rendre et peut-être un peu mieux; scène où deux acteurs ne parurent jamais plus fortement à leurs rôles ; scène où ils enlevèrent les applaudissemens continus ' du parterre et des loges ; scène que nos battemens de mains et nos cris ' interrompirent dix fois. C'est lalroisième du quatrième acte du Dépit amoureux de Molière, leur triomphe.
LE COMKUIEN.
ERASTE amant de Lucilo. Llcii.k mailrcssc d'Eraste et femme du comédien.
?s'on, non; ne croyez pas Madame [llamnie. Que je revienne encor vous parler de ma
LL'CILE maîtresse d'Eraste el femme du comôdieu.
Je voim le conseille C'en est fait...
... je l'ci^père Je nie veux guérir et connois bien,
Var.
1 Les mois « presque toujours à parler çiu parterre et » ont été ajoutés au-dessus du texte.
-Qu'il est temps de se poignarder. — «Venir» a été ajouté au-dessus du texte.
^ Les applaudissemens du parterre et des loges. — « Continus » a été ajouté au dessus du texte.
* Scène (juc nos cris et nos battemens de pies et de mains interrompirent.
Texte de la Correspondance de Grhnin.
Miniuscril de Saifjeon.
Ce que de voire cœur a possédé le mien..,
[plus que vous nen méritiez.
Un courroux si constant pour l'ombre d'une
[offense Vous, in offenser? Je
[ne vous fais pas cet honneur.
Et je dois vous montrer que les traits dumé-
[pris... le plus lyro fond.
Sont sensibles surtout aux généreux esprits...
{oui, aux généreux.
Je l'avouerai, mes yeux observaient dans les
[v(3tres Des charmes qu'ils n'ont pu trouver dans tous-
[les auti'es Ce n'est
[pas faute d'en avoir vues^.
Et le ravissement où j'étois de mes fers Les auroit préférés à des sceptres offerts...
[Vous en avez fait meilleur marché...
Je vivois tout en vous... cela est faux, et vous..^ et je l'avouerai même, Peut-être qu'après tout j'aurai, quoiqu'ou-
[tragé, Assez de peine encore à m'en voir dégagé.., [cela seroit fâcheux.
Possible que, malgré la cure qu'elle essaye^ Mon âme saignera longtemps de cette playe... [Ne crahjnez rien ; la gangrène y est. Et qu'affranchi du joug qui faisoil tout mon
[bien,
llfaudrame résoudre à n'aimerjamais rien....
[Vous trouverez du retour.
Mais enfin il n'importe, et puisque votre
[haine Chasse un cœur tant de fois que l'amour vous
[ramène, C'est la dernière ici des importunités Que vous aurez jamais de mes vœux rebutés.
LUCILE, maîtresse d'Eraslc et femme du comédien.
Vous pouvez faire au mien la grâce toute
[entière,
LE COMÉDIEN, Eraste amant de Lucilc.
Mon cœur, vous êtes une insolente, et vous vous
[en repentirez^ Monsieur, et m'épargner encDr cette dernière.
Var.
1 Ce n'est pas faute d'en voir.— Au-dessus de « voir » non raturé, on a écrit avoir et après voir on a ajouté vues.
PAHADOXE SIH LE COMÉDIKN
Texte de la Correspondance de Grimm. Manuscrit de Sulgeon.
LE COMÉDIEN, Ehaste amant de Lucilc.
Hé bien, Madame, hé bien, ils seront satisfaits. Je romps avecque vous, et J'y romps pour jamais; Puisque vous le voulez, que Je perde la vie, Lorsque de vous parler, Je reprendrai l'envie.
LL'CII.E, niailrpsse d'ErasIc cl feninic du coni6dien.
Tant mieux, c'est m'obliger.
LE COMÉDIEN, Ehastr amant (ic Lucilc.
Non, non, n'ayez pas peur...
LUCILr iraîtrossc d'Erastc et femme du comédien.
... Je ne VOUS crains pan.
Que Je fausse parole ; eussai-je un foible
[cu'ur
Jusques à n'en pouvoir effacer votre image,
Croyez que vous n'aurez Jamais cet avan-
|tage... Cest le malheur
[que vous voulez dire.
De me voir revenir
LLCILE, niailrcssc d Eraste et femme du comédien.
... Ceseroitbien en vain
LE COMÉDIEN, Euastf. amant de Lucile.
Ma mie,
Vous êtes une ficffec r/ueusc à qui j'opprcndrai
[rt parler.
LL'CILE, maîlrossc d'ErasIc et femme du comédien.
Moi-même de cent coups je percerois mon
[sein... PI lit à Dieu.
Si j'avois Jamais fait celte bassesse indigne...
[Pourquoi pas celle-là après tant d'autres.
LL'CILE, maîtresse d'Erasle cl femme du comédien.
Soit, n'en parlons donc plus.
Et ainsi du reste. Après celle double scène, Tune d'amans et l'autre d'époux, lorsqu'Eraste reconduisoit sa maîtresse Lucile dans la coulisse, il lui serroil le bras d'une violenceà arracher la chair à la chère femme, et répondoit à ses cris par les propos lesplus insultants et les plus amers.
Sij'avoisentenduces deux scènes simultanées, je crois que de ma vie je n'aurois remis le pied au spectacle ' .
' La i)lirase « Si j'avois entendu le pied
au spectacle » a été ajoutée après coup ; elle
Texte de la Correspondance de Grimm. Munuscril de Xaiijeon.
Si VOUS prétendez que cet acteur et celte actrice ont senti, je vous demanderai si c'est dans la scène des amans ou dans la scène des époux, ou dans Tune et l'autre ? ' Mais écoutez la scène suivante entre la même comédienne et un autre acteur son amant'-^. Tandis que ramantparIe,lacomédienne dit de son mari •^: C'est un indigne; il m'a appelée... Je n'oserois vous le répéter... Tandis qu'elle répond, son amant lui dit* : Est-ce que vous n'y êtes pas encore faite? Et ainsi de couplets en couplets... Ne soupons-nous pas ce soir?... Je le voudrois bien ; mais comment s'échapper ^.. C'est votre affaire... Et s'il vient à le savoir... Il n'en sera ni plus ni moins ; et nous aurons par devers nous une soirée douce... Qui auronsnous?... Qui vous voudrez... Mais d'abord le chevalier qui est de fondation... A propos du chevalier savez-vous qu'il ne tiendroit qu'à moi d'en être jaloux ?... Et qu'à moi que vous eussiez raison...
C'est ainsi que ces êtres si sensibles vous
Var.
est écrite en très petits caractères, d'une encre blanche qui est celle d'un assez grand nombre d'additions, marginales pour la plupart.
^ La phrase suivante, à partir de « ont senti» jusqu'à « l'une et l'autre » remplace le texte suivant, lisible sous les ratures : « sentirent, vous conviendrez au moins que ce n'était pas dans la scène tendre et pathétique qui faisoit coider leurs larmes et les vôtres. »
- La scène suivante entre la comédienne et son amant.
^ Tandis que l'amant parle, elle dit de son mari :
•'• Tandis qu'elle répond, son amant dit.
■' Ce "soir ?... Je l'espère; mais comment J7i'échapper !
36 ' PAI5AD0XE S L" Il LE CO.MKDIHN
Texte (le la Correspondance de Orhntn. Manuscrit de .\ai;/eon.
sembloienl tout entiers à la scène haute que vous entendiez, tandis qu'ils n'étoienl vraimentqu'à lascène basse que vous n'entendiez pas '. Et vous vous écriiez : il faut avouer que cette femme est une aclrice charmante ; que personne ne sait écoulex comme elle, et qu'elle joue avec une intelligence, une grâce, un intérêt, une finesse, une sensibilité peu communes ; et moi je riois de vos exclamations. Cependant cette actrice trompe son mari avec un autre acteur, cet acteur avec le chevalier, et le chevalier avec un troisième que le chevalier surprend entre ses bras. Celui-ci a médité une grande vengeance -. Il se placera aux balcons, sur les gradins les plus bas ^. Alors le comte de Lauragais n'en avoit pas encore débarrassé notre scène. Là il s'est promis ' de déconcerter l'infidèle par sa présence et par ses regards méprisans ', de la troubler et de l'exposer aux huées da parterre. La pièce commence; sa traîtresse paroît; elle apperçoit le chevalier, et sans s'ébranler dans son jeu, elle dit en souriant : fi! le vilain boudeur qui se fâche pour rie7i. Le chevalier sourit à son tour... elle continue...
Var.
1 Tandis qu'ils n'étoient qu'à la scène basse. — Le mot vraiment comme tous ceux qui ont été ajoutés au texte dans les phrases précédentes, est écrit au-dessus du texte.
- Cet acteur avec le chevalier, le chevalier avec un autre amédilé une vengeance éclatante.
^ Aux balcons, sur le banc le plus bas.
^ Là il se promit bien de déconcerter.
^Par sa présence et ses regards.
Après le mol « méprisans », venait la phrase La pièce commence, Vactrice paroit ; les quatre premiers mots sont raturés et surmontés de
la correction « de les troubler jusqu'à
»x sa traîtresse paroit. ^>
Te.ile de la Correspondance de Grimm.
Gariick montre sa tête entre les deux battants d'une porte, et je vois en deux secondes son visage passer rapidement de la joie extrême à l'étonnement, de Tétonnement à la tristesse, de la tristesse à l'abattement, de l'abattement au désespoir, et descendre avec la même rapidité du point où il est à celui d'où il est parti. Est-ce que son âme a pu éprouver successivement toutes ces passions et exécuter, de concert avec son visage, celte espèce de gamme? Je n'en crois rien.
Manuscrit de Saifjeon.
vous venez ce soir... Il se tait... Elle ajoute : finissons celte plate querelle, et faites avancer votre carrosse... Et savez vousdansquellescène on intercaloit celleci ? Dans une des plus touchantes de La Chaussée où cette comédienne sanglottoit et nous faisoit pleurer à chaudes larmes^. ... Cela vous confond ; c'est pourtant l'exacte vérité. — C'est à me dégoûter du théâtre. - Et pourquoi? Si ces gens-là n'étoient pas capables de ces tours de force, c'est alors qu'il n'y faudroit pas aller -.
Ce que je vais vous raconter, je l'ai vu. Garrickpasse ^ sa tête entre les deux battans d'une porte, et dans l'intervalle de quatre à cinq* secondes, son visage passe successivement delà joye folle à la joye modérée, de celte joye à la tranquillité, de la tranquillité à la surprise-"', de la surprise à l'étonnement, de l'étonnement à la tristesse , de la tristesse à l'abbatement, de l'abbatement à l'effroi, de l'effroi à l'horreur^', de l'horreur au désespoir, et remonte de ce dernier degré à celui d'où il étoit descendu. Est-ce que son âme a pu éprouver toutes ces sensations, et exécuter de concert avec son visage cette espèce de game ? Je n'en crois rien, ni vous non
Var.
1 Dans une scène touchante de La Chaussée, où cette comédienne plcuroit et nous faisoit pleurer.
2 Qu'il n'y faudroit pas mettre le pic.
3 Garrick montre sa tête.
*Dans l'intervalle de cinq à six secondes.
^ De cette joye à la surprise. — Les mots « tranquillité, delà tranquillité à la b ont été ajoutés au-dessus du texte.
'^ De l'abbatement à l'horreur. — Les mots « à l'effroi, de l'effroi» ont été ajoutés comme les précédents.
38 l'ARADoXE S L' I! LK COMEDIEN
Texte de la Correspondance de Grinon. Manusciit de \aif/eon.
plus. Si VOUS demandiez à cet homme célùbre' qui a lui seulmériloil autant qu'on fit le vovage d'Angleterre que tous les restes de Rome méritent qu'on fasse le voyage d'Italie ; si vous lui demandiez, disje, la scène du petit garçon pâtissier, il vous lajouoit 5 si vous lui demandiez tout de suite la scène d'Iiamlet, il vous la jouoit, également prêt à pleurer la chute de sespetits pâtés, et à suivre dans l'air le chemin d'un poignard ?Est-ce qu'on rit ? Est-ce qu'on pleure à discrétion ? On en fait la grimace plus ou moins fidelle, plus ou moins trompeuse-, selon qu'on est ou qu'on n'est pas Garrick.
Je persifle ^ quelquefois, et même avec assez de vérité pour en imposer aux hommes les plus déliés. Lorsque je me désoledela mort simulée de ma sœur dans la scène avec l'avocat bas-normand ; lorsque, dans la scène avec le premier commis de la marine, je m'accuse d'avoir fait un enfant à la femme d'un capitaine de vaisseaux, j'ai tout à fait l'air d'éprouver de la douleur et de la honte ; mais suis-je affligé ? suis-je honteux ? Pas plus dans ma petite comédie que dans la société où j'avais fait ces deux rôles avant de les introduire dans un ouvrage de théâtre.
Va».
' Si vous demandiez à cet acteur la scène... — Le mot acteur a été raturé et remplacé par homme célèbre, ajouté au-dessus du texte ; tout ce qui suit, depuis « qui lui seul » jusqu'à a dis-je » forme une addition mai'ginale.
-La grimace plus ou moins trompeuse. — Les mots « fidelle, plus ou moins » ont été ajoutés au-dessus du texte entre plus ou inoins et tronxpeuse,
•'Je persillé, etc. — Tout ce développement jusqu'à « Sedaine donne », etc., forme une addition marginale.
PARADOXR SUR LE COMHDIKN
Texte de lu Correspondance de Grimm.
Sedaine donne son Philosophe sans le savoir :
la pièce chancelle à la première représentation, et j'en suis affligé; à la seconde, son succès va aux nues, et j'en suis transporté de joie. Le lendemain je cours après Sedaine, il faisait le froid le plus rigoureux ; je vais dans tous les endroits où j'espère le trouver. J'apprends qu'il est à l'extrémité du faubourg Saint- Antoine ; je m'y fais conduire, je l'aborde, je lui jette les bras autour du cou ; la voix me manque, et les larmes me coulent le long des joues.
Voilà l'homme sensible et médiocre.
Sedaine, froid, immobile, me regarde et
Manuscril de Xaifjeon.
Qu'est-ce donc qu'un grand comédien?
Un grand persifleur tragique ou comique, à qui le poète a dicté son discours.
Sedaine donne le ^ Philosophe sans le savoir. Jem'intéressois plus- vivementque lui peut-être au succès de sa pièce. La jalousie de talens est un vice qui m'est étranger. J'en ai assez d'autres sans celuilà ; j'atteste tous mes confrères en littérature, lorsqu'ils ont daigné quelquefois me consulter sur leurs ouvrages, si je n'ai pas fait tout ce qui dépendoit de moi pour répondre dignement à cette marque distinguée de leur estime ^ Le Philosophe sans le savoir chancelle à la première *, à la seconde représentation, et j'en suis affligé. A la troisième ° il va aux nues, et j'en suis transporté de joye. Le lendemain matin je me jette dans un fiacre ^'. Je cours après Sedaine. C'étoit en hyver. Il faisoii le froid le plus rigoureux. Je vais partout où j'espère le trouver. J'apprends qu'il est au fond du fauxbourg St-Antoine. Je m'y fais conduire. Je l'aborde. Je jette mes bras autour de son cou. La voix me manque et les larmes me coulent le long des joues.
Voilà l'homme sensible et médiocre.
Sedaine, immobile et froid ', me regarde
• Sedaine donne son Philosophe sans le savoir.
-Je m'intéressois vivement au succès de sa pièce.
3. J'atteste tous mes confrères, si lorsqu'ils m'ont consulté sur les ouvrages, je n'ai pas fait de mon mieux pour répondre à leur estime.
^Chancelle à la première représentation.
^ A la seconde, il va aux nues.
•î Je me jette dans une voiture.
7 Sedaine froid, immobile, me regarde et dit.
Texte de la Coivpapondance de Grhmn. Manuscrit de Xaifjeon,
•me dit : Ah! Monsieur Diderot, que vous et médit : Ah ! Monsieur Diderot, que vous ^//es i(?au / voilà l'observateur et l'homme ries beau \ XoUâ l'observateur et l'homme •de génie. de génie.
Ce fait je le raconlois un jour à table, chez un homme que ses talens supérieurs deslinoient à occuper la place la plus importantede l'état, chez M. Necker; il y avoit un assez grand nombre de gens de lettres, entre lesquels Marmontel, que j'aime et à qui je suis cher. Celui-ci me dit ironiquement : 'Vous verrez que lorsque Voltaire se désole au simple récit d'un trait pathétique, et que Sedaine garde son sens froid à la vue d'un ami qui fond en larmes^, c'est Voltaire qui est l'homme médiocre, et Sedaino l'homme de génie.
Cette apostrophe- me déconcerte et me réduit au silence, parce que l'homme sensible comme moi, tout entier à ce qu'on lui objecte, pÊi!dJa tête et n5 se retrouve qu'au bas de l'escalier. Un autre, froid et maître de lui-même^, auroit répondu à Marmontel : Votre réflexion seroit mieux dans une autre bouche que la vôtre, parce que vous ne sentez pas plus que Sedaine, et que vous faites aussi défont belles choses \ et que courant la même carrière que lui, vous
Var.
' Tout le passage depuis « à table • jusqu'à u fond en larmes » a été substitué à cette première rédaction, lisible sous les ratures : a au milieu d'une assemblée de gens de lettres. Marmontel me dit ironiquement : Vous vei'rez que lorsque Voltaire se désole au simple récit d'un (raitpathétiquo et que Sedaine garde son sang-froid à la vue d'un ami qui fond en larmes... ».
- Cette riposte me déconcerte.
^ Froid et maître de soi.
* Et que vous faites de fort belles choses.
Te.rfe de la Correspondance de Grlmm. Manuscrit de Xaii/eon.
pouviez laisser à votre voisin le soin d'aprétier impartialement son mérite ', mais sans vouloir préférer Sedaine à Voltaire, ni Voltaire à Sedaine, pourriez me dire - ce qui seroit sorti de la tête de l'auteur du Philosophe sans le savoir ^, du Déserteur et de Paris sauvé, si au lieu de passer 35 ans de sa vie à gâcher le plaire et à couper la pierre, il eût employé tout ce tems ' comme Voltaire, vous et moi ^, à lire et à méditer Homère, Virgile, le Tasse, Cicéron, Démosthène et Tacite '"'? Nous ne saurons jamais "^ voir comme lui, et il auroit appris à dire comme nous^ Je le regarde comme un des arrière-neveux de Shakespeare, ce Shakespeare que je ne comparerai ni à l'Apollon duBelveder,Tii au Gladiateur, ni à l'Antinous, ni à l'Hercule de Glycon, mais bien au St-Christophe de notre Dame, colosse informe, grossièrement sculpté, mais entre les jambes duquel nous passerions tous, sans que notre front touchât à ses parties honteuses''.
iMais un autre trait où je vous montrerai un personnage "^ dans un moment rendu
Var.
' Le soin d'aprétier son mérite.
2 Pourriez-vous m'' apprendre ce qui seroit sorti.
^ L'auteur du Philosophe sans le savoir, de la délivrance de Paris et du Déserteur.
'' 35 ans de sa vie à couper de la pierre et à gâcher du plâtre, il eût employé le même tems.
» Comme Voltaire et vous.
^Le Tasse, Démosthène, Cicéron et Tacite.
■^ Vous ne saurez jamais voir comme lui.
'^ Appris à dire comme vous.
» Tout le passage depuis « Je le regarde » jusqu'à « parties honteuses «est une addition marginale.
'" Mais un autre trait oîi un même person-
l'AUADOXK SUR LE COM H D I E X
Texte de la Correspondance de Gr'unm. Manuscrit de Xair/eon.
plat et sot par sa sensibilité, et dans le moment suivant, sublime par le sens froid qui succéda à la sensibilité étoufTée, le Yoici. Un littérateur dont je tairai le nom^ étoit tombé dans l'extrême indij^ence. Il avoit un frère - théologal et riche. Je demandai à rindigent pourquoi son père ne le secouroit pas. C'est, me répondit-il, que j'ai de grands torts avec lui. J'obtins de celui-ci^ la permission d'aller voir M. le théologal. J'y vais. On m'annonce. J'entre'. Je dis au théologal que je venois lui parler de son frère. Il me prend brusquement par la main, me fait asseoir, et m'observe qu'il est d'un homme sensé de connoître celui dont il"' se charge de plaider la cause; puis m'apostrophant avec force :
Connoissez-vous mon frère ?... Je le crois... Eles-vous instruit de ses procédés à mon égard "'?... Je le crois... Vous le croyez? Vous savez donc... Et puis voilà mon théologal qui me débite avec une rapidité et une véhémence surprenante' une suite " d'actions plus atroces, plus révo!-
Vah.
nage vous montrera dans un même moment la sensibilité plate et sole, et dans le moment suivant la sensibilité étoulTée et le sens froid sublime, le voici.
' Un lillérateur appelé Rivière.
- Un frère du même nom, théologal de Noire- Dame, et riche.
3 Son frère riche ne le secouroit pas. C'est que j'ai, etc. Après avoir entendu Vhistoire de ces torts, j'obtins de mon homme.
•'•J'y vais. J'entre. On m'annonce. Je dis au théologal.
•' Celui donto?i se charge de plaider la cause.
••De ses procédés fli'ecwio/.
■ linerapidiléet une véliémenee incroyables.
^Vne suite effrayante d'actions plus atroces les unes que les autres.
Te.rle de Ici Correspondance de Grimm. Manuscrit de Naif/eon.
tantes les unes que les autres. Ma tête s'embarrasse : je me sens accablé : je perds le courage de défendre un aussi abominable monstre que celui qu'on me dépeignoit * ; heureusement mon théologal, un peu prolixe dans sa philippique ^, me laissa le lems de me remettre. Peu à peu l'homme sensible se retira, et fit place à l'homme éloquent. Car j'oserai dire que je le fus dans cette occasion ^.
IVPjdis-je froidement au théologal^, votre frère a fait pis, et je vous loue de me celer le plus criant de ses forfaits '. — Je ne cèle rien. — Vous auriez pu ajouter à tout ce que vous m'avez dit qu'une nuit, comme vous sortiez de chez vous pour aller à matines, il vous avoit saisi '' ù la gorge, et que tenant un couteau qu'il tenoit caché sous son habit ', il avoit été sur le point de vous l'enfoncer dans le sein''. — Il en est bien capable ; mais si je ne l'en ai pas accusé, c'est que cela n'est pas vrai ; et moi me levant subitement et attachant sur lui un regardferme et sévère, je m'écriai d'une voix tonnante, avec toute la véhémence ^ et l'emphase de l'indignation : Et quand cela seroit vrai, est-ce qu'il ne faudroit
Var.
* Que celui qu'on nie peignoit.
- Mon Théologal, prolixe dans son plaidoyer. 3 Car j'ose dire que je le fus.
*M., dis-je à Vahhé Ricière.
"Et vous me dissimulez le plus criant de ses îorïaïts; vous 2J0uvez ajouter qu'une nuit. •= Il vous avoit jyris à la gorge.
" Caché sous sa veste.
8 Dans le sein. Aussitôt Vabbé me ré^wiid : je ne l'en ai pas accusé ; c'est que cela n'est pas vrai.
9 Ferme et sévère, je lui dis avec toute la véhémence.
Texte de la Correspondance de Grimm. Manusjiil de Saiijeon.
pas encore donner' du pain à votre frère... Le lliéologal écrasé, terrassé, confondu, reste muet, se promène, revient à moi, et m'accorde une pension annuelle pour son frère-.
Est-ce au moment où vous venez de perdre votre ami,ouvotre maîtresseque vous composerez un poème sur sa mort ? Non. Malheur à celui qui jouit alors de son talent. C'est lorsque la grande douleur est passée ^ ; quand 1 extrême sensibilité est amortie, lorsqu'on est loin de la catastrophe, que l'âmeest calme, qu'on se rappelle son bonheur éclipsé, qu'on est capable d'aprétier la perte qu'on a faite, que la mémoire se réunit à l'imagination, l'une j)our retracer, l'autre pour exagérer^ la douceur d'un temspassé, qu'on se possède, et qu'on parle bien. On dit qu'on pleure, mais on ne pleure pas lorsqu'on poursuit une épithète énergique qui se refuse ; on dit qu'on pleure, maison ne pleure pas, lorsqu'on s'occupe à rendre son vers harmonieux ou si les larmes coulent, la plume tombe des mains, on se livre à son sentiment et l'on cesse de composer ^.
Mais il en est des plaisirs violens ainsi que des peines*^ profondes ; ils sont muets. Un ami tendre et sensible revoit son ami
Var.
* Quand cclaseroit vrai, Monsieur, il faudi'oit encore donner.
2 Le théologal écrasé sous cette réponse, se tait, se promène en silence et m'accorde.
3 C'est quand la grande douleur est tombée.
* L'une pour retracer, l'autre pour surfaire la douceur.
"Tout le passage depuis « On dit qu'on pleure, » jusqu'à « de composer » forme une addition marginale.
* Ainsi que des douleurs profondes.
PAllADOXE SUR LE COMÉDIEN il'y
Texte de la Correspondance de Grimm. Manuscrit de Xaif/eoii.
qu'il avoit perdu par une longue absence. Celui-ci reparoit dans un moment inattendu ',et aussilôtle cœur du premier se trouble ; il court, il embrasse, il veut parler ; il ne sauroil, il ne sait ce qu'il dit ; il n'entend rien de ce qu'on lui répond. S'il pouvoit s'apercevoir que son délire n'est pas partagé, combien- il soufTriroit. Jugez, parla vérité de cette peinture, delà fausseté ^ de ces entrevues théâtrales oii deux amis ont tant d'esprit et se possèdent si bien. Que ne vousdirois-je pas de cesinsipides etéloquentes disputes à qui mourra', ouplutôt à qui ne mourra pas ; si ce texte, sur lequel je ne tinirois point, ne nous éloignoit de notre sujet ■^? C'en est assez pour les gens d'un goût grand et vrai ; ce que j'ajouterois n'apprendroit rien' aux autres. Mais'' qui est-ce qui sauvera ces absurdités si communes au théâtre' ? Le comédien, sans doute, et quel comédien ! 11 est mille circonstances pour une où la sensibilité est aussi nuisible dans la société que sur la scène. Voilà deux amans, ils ont l'un et l'autre une déclaration à faire. Quel est celui qui s'en tirera le mieux ? Ce n'est pas moi, je m'en souviens. Je n'approchois de l'objet aimé qu'en tremblant : le cœur me battoit :
Var.
1 Longue absence. Cet ami se montre dans un instant inattendu.
- N'est pas partagé, il soufTriroit.
3 Par la vérité de cette peininre, combien sont fausses ces...
^ Que ne vous dirois-je pas de ces disputes à qui mourra.
^ Ne nous éloignoit pas de notre sujet.
s Entre les mots « notre sujet » et « qui estce qui » la phrase « c'en est assez», jusqu'à « mais», forme une addition marginale.
" Si communes sur la scène ?
40 PAll.VDOXE SUR LE COMÉDIEN
Te.rle (le la Correspondance de Grimm. Manuscril ce \aif/eon.
mes idéfts se hrouilloienl ; ma voix s emharrassoil, j'eslropiois tout ce que je disois ; je répondois non quand il falloit répondre oui ; je commetlois mille gaucheries, des maladresses sans fin ; j'élois ridicule de la tête aux pies ; je m'en apercevois ; je n'en devenois que plus maladroit et plus ridicule. Tandis que sous mes yeux un rival, qui plaisant et léger, se possédoit, jouissant de lui-même, n'échappant aucune occasion * de louer et de louer finement, amusoit, plaisoit, éloit heureux ; il solliciloit une main qu'on lui abandonnoit ; il s'en saisissoit quelquefois sans l'avoir sollicitée-: il la baisoit, il la baisoit encore ^ ; et moi, retiré dans un coin, détournant mes regards d'un spectacle qui m'irritoit, étouffant mes soupirs, faisant craquer mes doigts à force de serrer les points ', accablé de mélancolie, couvert dune sueur froide, je ne pouvois ni montrer ni celer mon chagrin. On a dit que l'amour qui ôtoit l'esprit à ceux qui en avoient, en donnoit à ceux qui n'en avoient point ; c'esl-à-dire, en autre françois, qu'il rendoit les uns sensibles et sols et les autres froids et entreprenans '.
L'homme sensible obéit à l'impulsion L'homme sensible obéit aux impulsions''
Var.
'Se possédoit, jouissoit... n'échappoit aucune occasion.
-Il s'en cmparoit quelquefois sans l'avoir sollicitée.
^ Il la baisoit, et moi, retiré... — « Il la baisoit encore » est ajouté au-dessus du texte.
* Faisant craquer mes doigts, abimé de mélancolie.— Les mots « à force de serrer les points » (sic) sont ajoutés au-dessus du texte.
^ Les uns sensibles et sots, les autres froids et entreprenans.
^ Obéit à l'impulsion de la nature.
Te.rle de la Correspondance de Grhnm.
de la nature, et ne rend précisément que ce que son propre cœur lui fournit ;
le comédien observe, se saisit des phénomènes, que le premier lui présente, et découvre encore d'étude et de réflexiontout ce qu'il peut y ajouter pour le plus grand effet.
A la première représentation d'Inès de Castro, on amène les enfants, et le parterre se met à rire. La Duclos, qui faisait Inès, indignée, s'écrie : Ris donc, sot parterre, au plus bel endroit de la pièce. Le parterre l'entendit, se contint; l'actrice reprit son rôle et ses larmes, et celles du spectateur coulèrent. Quoi donc ! Est-ce qu'on passe ainsi rapidement d'un sentiment profond à un autre sentiment profond, de l'indignation à la douleur? Je ne le conçois pas, son indignation était réelle et sa douleur simulée.
Quinault-Dufresne joue le rôle de Sévère dans Polyeucte. 11 était envoyé par l'empereur Décius pour persécuter les chrétiens ; il confie à son ami ses sentiments secrets sur cette secte calomniée. Cette
Manuscrit de \aif/eon.
de la nature et ne rend précisément que le cri de son cœur. Au moment où il tempère * ou force ce cri, ce n'est plus lui ; c'est un comédien qui joue -.
Le grand comédien observe les phénomènes, l'homme sensible lui sert de modèle, il le médite et trouve de réflexion ce qu'il faut ajouter ou retrancher pour le mieux ^. Et puis des faits encore après des raisons.
A la première représentation d'Inès de Castro, à l'endroit où les enfans paroissent, le parterre se mit à rire. La Duclos qui faisoit Inès, indignée, dit au parterre: Ris donc, sot parterre, au plus bel endroit de la pièce. Le parterre l'entendit, se contint, l'actrice reprit son rôle, et ses larmes et celles du spectateur coulèrent. Quoi donc ? Est-ce qu'on passe et repasse ainsi d'un sentiment profond à un sentiment profond, de la douleur à l'indigation, de l'indignation à la douleur ? je ne le conçois pas. Mais ce que je conçois très bien, c'est que * l'indignation de la Duclos étoit réelle et sa douleur simulée.
Quinault du Fresne joue le rôle de Sévère dans Poliencte. Il étoit envoyé par l'empereur Décius, pour persécuter les chrétiens. Il confie ses sentimens secrets à son ami ^ sur celte secte calomniée ; le
Var.
' Au moment où il affaiblit ou force ce cri.
- C'est un hippocrite (sic) qui joue.
3 Les phénomènes, dont l'homme sensible lui fournit des modèles, et découvre de réflexion ce qu'il peut y ajouter pour le mieux.
* Je ne le conrois pas. L'indignation de la Duclos... — Les mots «mais ce que je conçois très-bien, c'est que » sont ajoutés au-dessus du texte.
' Il coniie à son ami ses sentimens secrets.
PARADOXE SLK
Texte de la Corre/<ponUance de Orimm.
confidence, qui pouvait lui couler la vie, ne pouvait se faire à voix trop basse ; le parterre lui crie : Plus haul\ 11 répond subitement au parterre: El vous, Messieurs, plus bas ! Est-ce que, s'il eùi été vraiment Sévère, il eût été si prestement Dufresne? Non, vous dis-je, il n'y a que l'homme qui se possède, comme sans doute il se possédait, l'acteur rare, le comédien par excellence, qui puisse ainsi déposer et reprendre son masque.
Munuscril de Sai<jeon.
sens commun exigeoit que celte confidence qui pouvoil lui coûter la faveur du prince, sa dignité, sa fortune, sa liberté, et peut-être la vie, se fit à voix basse '. Le parterre lui crie : Plus luiul ! il réplique au parterre : Et vous. Messieurs, plus bas!
Est-ce que s'il eût été vraiment Sévère, il fût redevenu si prestement Quinaut ? Non, vous dis-je, non. 11 n'y a que l'homme qui se possède comme sans doute il se possédoit, l'acteur rare, le comédien par excellence qui puisse ainsi déposer et reprendre son masque.
Le Kain Ninias descend dans le tombeau de son père, il y égorge sa mère : il en sort les mains sanglantes, il est rempli d'horreur ; ses membres tressaillent -, ses yeux sont égarés, ses cheveux semblent se hérisser sur sa tête ; vous sentez frissonner les vôtres ; la terreur vous saisit ; vous êtes aussi éperdu que lui. Cependant Le Kain Ninias pousse du pié vers la coulisse une pendeloque de diamants qui s'était détachée de l'oreille d'une actrice. Et cet acteur là sent? Cela ne se peut. Direz-vous qu'il est mauvais acteur ? Je n'en crois rien. Qu'est-ce donc que Le Kain Ninias?C'est'' un homme froid qui ne sent rien, ne ais qui simule supérieurement la sensibilité, il a beau s'écrier ' : Où suis-je ? Je lui répons : Où lu es ? Tu
Var.
^ Qui pouvoit lui coûter sa dignité, la faveur du prince, la liberté et la vie, se lit à voix . très-basse.
- Ses membres tremblent ; ses yeux sont égarés.
"* Qu'est-ce donc que Le Kain Ninias? In homme froid.
* La. sensihïVilé , et lorsqii' il s'écrie : où suis-je?
PAliADOXE SUR LE Cd.M KD lEX
Teale de la Correspondance de Grinim.
Un acteur s'est pris de passion pour une actrice ; une représentation les met en scène dans un moment de jalousie.
La scène y gagnera, si l'acteur est un homme médiocre ; elle y perdra, s'il est un grand homme : il sera lui, et il ne sera plus le modèle idéal et sublime qu'il s'était fait d'un jaloux. La preuve qu'ils se rabaissent l'un et l'autre à la vie commune, c'est que s'ils gardaient leurs échasses, ils se riraient au nez tous les deux.
Je dis plus, un excellent moyen pour jouer petitement, mesquinement, c'est d'avoir à jouer son propre caractère. Vous êtes un tartuffe, vous êtes un misanthrope, vous jouerez un tartuffe, vous jouerez un misanthrope, et vous le jouerez bien ; mais vous ne ferez rien de ce que le poète a fait : car il a fait, lui, le ïartufTe, le Misanthrope ; et vous, vous
Manuscrit de Xai(/eon.
le sais bien. Tu es sur des planches, et tu pousses du pié une pendeloque vers la coulisse.
Un acteur est pris de passion pour une actrice. Une pièce les met par liazard en scène dans un moment de jalousie : la scène y gagnera, si l'acteur est médiocre. Elle y perdra, s'il est grand comédien. Alors ce grand comédien devient lui ; et n'eàt plus le modèleidéal et sublime qu'il s'étoit fait d'un jaloux*. Une preuve qu'alors l'acteur et l'actrice se rabaissent l'un et l'autre à la vie commune, c'est que s'ils gardoient leurs échasses, ils se riroient au nez. La jalousie ampoulée et tragique ne leur sembleroit souvent ^ qu'une parade de la leur. — Cependant il y aura des vérités de nature. — Comme il y en a dans la statue du sculpteur qui a rendu fidellement un mauvais modèle. On admire ces vérités, mais on trouve le tout pauvre et méprisable ^.
Je dis plus. Un moyen sur de jouer petitement,mesquinement, c'est d'avoir à jouer son propre caractère. Vous êtes un tartuffe, un avare, un misanthrope. Vous jouerez un tartuffe, un avare, un misanthrope etvous le jouerez bien ; mais vous ne ferez rien de ce que le poêle a fait ; car il a fait lui le Tartuffe, l'Avare et le Misanthrope. — Quelle différence mettez-vous donc entre
Var.
il ne l'ignore pas. Il mit qu'il est sur des planches, et quil pousse du pié une pendeloque vers une coulisse.
^ Le modèle idéal et sublime qu'il s'étoit fait.
-Ne leur sembleroit qu'une parade. — Le mot souvent a été ajouté au-dessus du texte.
s Tout le passage depuis « Cependant il y aura » jusqu'à « méprisable » forme une addition marginale.
PAliADdXK SI' H LK COMKDIEN
Te.rle de la Correspondance de (irmun. Manuacrit de Xau/eon.
n'êtes qu'un individu, el communément un tartuffe, et le Tartuffe ^ ? — Le commis fort au-dessous du modèle de la poésie. Billard est un Tartuffe; mais il n'est pas
le Tartuffe-. Le financier Toinard étoit un avare, mais il n'étoit pas l'Avare : l'Avare et le Tartufle ont été faits d'après tous les Toinards et tous les Grizels du monde. Ce sont leurs traits les plus généraux et les plus marqués, et ce n'est le portrait exact d'aucun. Aussi personne ne s'y reconnoit-il.
Les comédies de verve et même de caractères sont exagérées. La plaisanterie de société est une mousse légère qui s'évaporeroit sur la scène ; la plaisanterie de théâtre est une arme tranchante qui blesseroit dans la société. On n'a pas pourdes êtres imaginaires le ménagement qu'on doit à des êtres réels.
La satyre est d'un tartuffe, el la comédie est du Tartuffe. La satyre poursuit un vicieux : s'il n'y avoit eu qu'une ou deux précieuses ridicules, on en auroit pu faire une satyre, mais non pas une comédie ^
Allez-vous en chez La Grenée ; demandez lui la peinture; et il croira avoir satisfait à votre demande lorsqu'il aura
Vak.
* Entre un Tartuffe et le Tartuffe. — L'abbé Grizel est un Tartuffe.— Les mots «Le commis Billard est un Tartuffe » ont été ajoutés audessus du texte.
- Mais il n'est pas le Tartuffe ; le Tartuffe a été fait d'après tous les Grizels. — Les mots « Le Tartuffe a été fait » ont été raturés et remplacés, en marge, par le texte « Le Financier Toinard )),etc .jusqu'à « tous les Toinards et tous. . . »
^ Le passage « La satyre poursuit un vicieux» jusqu'à (> non pas une comédie » a été ajouté après coup, et forme, en partie, une addition marginale.
PARADOXE SLll LE COMEDIEN
Texte de la Correspondance de Grhiun. Manuscrit de \u!;/eon.
placé sur sa toile ' une femme devant un chevalet, la palette passée dans le pouce, et le - pinceau à la main. Demandez lui la Philosophie, et il croira l'avoir faite, lorsque devant un bureau, la nuit, k la lueur d'une lampe, il aura appuyé sur le coude une femme en négligé, échevelée et pensive, qui lit ou qui médite ^.Demandezlui la Poésie, et il peindra '' la même femme dont il ceindra la tête d'un laurier, et à la main de laquelle il placera un rouleau^; la musique, ce sera encore la même femmeS avec une lyre, au lieu du' rouleau. Demandez lui la Beauté ; demandez même cette figure à un plus habile que lui; ouje me trompe fort, ou ce dernier se persuadera que vous n'exigez de son art que la figure d'une belle femme ^ Votre acteur et ce peintre tombent tous deux dans un -'même défaut; etje leur dirai: votre tableau, votre jeu ne sont que des portraits d'individus fort au dessous de l'idée générale que le poète a tracée, et du mo-
Var.
' Lorsqu'il aura placé une femme devant un chevalet. — Les « mots sur la toile » ont été ajoutés au-dessus du texte.
- Et un pinceau à la main.
3 Sur le coude une femme pensive qui lit ou qui médite. — Au-dessus du mot 2^<^f^^ivs raturé, on a écrit « en négligé, échevelée et pensive. »
■* Demandez lui la poésie et il vous représentera une femme, la tête ceinte d'un laurier, un rouleau à la main.
* La tête ceinte d'un laurier, un rouleau h la main.
' La musique, ce sera la même femme.
' Au lieu d'un rouleau.
^ Ou ce dernier ?nt^me croira que vous n'exigez que la figure de belle femme.
" Votre acteur et le peintre tombent tous deux dans /emême défaut.
l'A 11 Al) (IX E SL'H LE COJMKDIEN
Tcjle de la Correspondance de Orimm. Manuscrit de Xaif/eon.
dèle i'iéaldont je me promeltois lacopie '. Voire - voisine est belle, très belle. D'accord ; mais ce n'est pas la Beauté ^. 11 y a aussi loin de votre ouvrage à votre modèle, que de votre modèle à ridéal... Mais ce modèle idéal ne seroit il pas une chimère? — Non. — Mais puisqu'il est idéal, il n'existe pas ; or il n'y a rien dans l'entendement qui n'ait été dans la sensation. — Il est vrai : mais prenons un art à son origine, la sculpture par exemple ; elle copia le premier modèle qui se présenta; elle vit ensuite qu'il y avoit des modèles moins imparfaits, qu'elle préféra ; elle corrigea les défauts grossiers de ceux-ci ,puis les défauts moins grossiers, jusqu'à ce que par une longue suite de travaux, elle atteignit unefigurequi n'étoitplusdans la nature. — Et pourquoi ? — C'est qu'il est impossible que ledéveloppementd'une machine aussi compliquée qu'un corps animal, soit régulier. Allez auxTuilleries ou aux Champs Elisées un beau jour de fêle ; considérez toutes les femmes qui rempliront les allées, etvous n'en trouverez pas une seulequi ait les deux coins de la bouche parfaitement semblables. La Danaée du Titien est un portrait, l'Amour placé au pied de sa couche
Yak.
' Du moLlt'le idéal dont je vous demandoisla copie.
- Ma voisine est belle.
3 Après les mots « la Beauté » le manuscrit conllnuoit ainsi : « Mais Quinaut ». rs'aigeon a raturé ces deux mots, et, ajournant le développement dont ils sont le début, il a inséré ici toute une autre amplitication qui va depuis : « Il y a aussi loin »,elc.,jusqu'à « des questions assez oiseuses.» Celle amplilicalion, écrite en petit texte, n'a pu se loger toute entière dans la page 2j- du manuscrit; elle remplit une partie de la marge de la page 2;).
PARADOXE SLH LK COMEDIKN
Texte de la Correspondance de Grimm.
Mais QuinauU-Dufresne , orgueilleux par caractère, jouait merveilleusement l'orgueilleux. — Et qui est-ce qui vous a dit qu'il se jouait lui-même ?
Et, dans cette supposition même, qui est-ce qui vous a dit que la nature ne l'avait pas fait tout proche du modèle idéal ?
Mais QuinauU-Dufresne n'était pas
Manuacril de Naifjeon.
est idéal. Dans un tableau de Raphaël qui a passé de la galerie de M. de Thiers dans celle de Catherine seconde, le- St-Joseph est une nature commune, la Vierge est une femm e réelle, l'enfant Jésus est idéal. Mais si vous en voulez sçavoir davantage sur ces principes spéculatifs de l'art, je vous communiquerai mes Salions. — J'en ai entendu parler avec éloge par un homme d'un goût fin et d'un esprit délié.
— M. Suard.
— Et par une femme qui possède tout ce que la pureté d'une âme angélique ajoute à la finesse du goût. — Madame Necker. — Mais rentrons dans notre sujet.
— J'y consens, quoique j'aime mieux louer la vertu que de discuter des questions assez oiseuses. Quinaut Dufresne glorieux de caractère jouoit merveilleusement le Glorieux. — Il est vrai. Mais d'où savezvous qu'il se jouàtlui-même '? Ou pourquoi la nature n'en auroit-elle pas fait un glorieux très aproché de la limite qui sépare le beau 'réel du beau idéal, limite sur laquelle se jouent les différentes écoles - ?
— Je ne vous entends pas. — Je suis plus clair dans mes Italiens, où je vous conseille de lire le morceau sur la Beauté en général. En attendant, dites moi, Quinaut
Var.
1 Mais qui est ce qui vous a dit qu'il se jouait lui-même.
- Ou pourquoi nature n'en auroit-elle pas fait un glorieux tiès aproché du modèle idéal? Mais Quinaut dufresne nétoit pas Orosmane : qui est ce qui l'a remplacé, etc. — Les mots entre « aproché » et « qui l'a remplacé » sont raturés ; l'expression « du modèle idéal » a été remplacée par « de la limite », etc., jusqu'au mot « écoles ». Tout le reste du développement jusqu'à a qui l'a remplacé » forme une addition marginale.
PARADOXE SLR LK COMKDIEN
Te.Tle de la Correspondance de Grimm.
Orosmane, et qui est-ce qui le remplace ou le remplacera jamais dans ce rôle ? 11 n'était pas l'homme du Prf'-jugr à la Mode, et avec quelle perfection ne le jouait-il pas ?
Un des hommes les plus droits, les plus francs, les plus honnêtes qui aient exercé la profession difficile de comédien, Montménil, jouait, avec le même succès, Arisle dans la Pupille, Tartufl'e, l'Avocat Patelin, Mascarille dans les Fourberies de Scapin ;
je l'ai vu, et à mon grand étonnement, il avait le masque de ces rôles. Ce n'était pas naturellement, caria nature ne
Mannscril de Scdffeon.
Dufresne est-il Orosmane ? Non. Cependant qui est ce qui l'a remplacé et le remplacera dans ce rôle? Etoit-il l'homme du Préjugé à la mode ? Non. Cependant avec quelle vérité ne lejouoit-il pas' ?
A vous entendre le grand comédien est tout et n'est rien. — Et peut-être est-ce parce qu'il n'est rien qu'il est tout par excellence, sa forme particulière ne contrariant jamais les formes étrangères qu'il doit prendre.
Entre tous ceux qui ont exercé l'utile et belle profession de comédiens, ou de prédicateurs laïcs, un des hommes les plus honnêtes, undes hommesquienavoientlepius la physionomie, le ton, et le maintien, le frère du Diable boiteux, de Gil Blas, du bachelier de Salamanque, Montménil. — Le fils de Le Sage, père commun - de toute cette plaisante famille, faisoR avec un égal succès Ariste dans la Pupille, Tarlufle dans la comédie de ce nom, Mascarille dans les Fourberies deScapin, lavocat ou M. Guillaume^ dans la Farce de Pathelin. — Je l'ai vu. — Elà votre* grand étonnement, il avoit le masque de ces difterens visages.
Vak.
* Après « ne le jouoil-il pas ? » l'auteur du manuscrit continuait ainsi : « Un des hommes les plus honnêtes et qui en avoit le plus le ton et le risaye entre tous ceux qui ont exercé la profession de comédien, le frère du diable boiteux, etc. » Le texte a été raturé jusqu'à « le frère » et il a été remplacé, en marge, par le développement qui commence ainsi : « à vous entendre » jusqu'au mot « maintien » inclusivement.
-Père commun de tous ces enfants, faisoit.
3 L'avocat dans la farce de Pallielin. — Les mots (i ou M. (iuillaume «ont été ajoutés audessus du texte.
* Je l'ai vu, et à mou «rand étonnement.
PAIlADOXl-: SLR LE CO.MKDIEN
Te.rle de la Correspondance de thimin.
lui en avait donné qu'un, le sien: il tenait donc les autres de l'art ? Est-ce qu'il y a une sensibilité artificielle ?
Pour un endroit où le poète a senti plus fortement que l'acteur, il y eu a cent où l'acteur sent plus fortement que le poète; et rien n'est plus dans la vérité que cette exclamation de Voltaire, entendant jouer la Clairon dans une de ses
Manuscrit de Xaigeon.
Ce n'étoit pas naturellement, car Nature neluiavoit donné que le sien. Il tenoit tous les autres de l'art.
Est-ce qu'ilya unesensibilitéartificielle:^ Mais soit factice, soit innée, la sensibilité n'a pas lieu dans tous lesrôles. Quelle est donc la qualité ' acquise ou naturelle qui constitue le grand acteur dans l'Avare, le Joueur, le Flatteur, le Grondeur, le Médecin malgré lui^, l'être le moinssensibleetle plus immoral que la poésie ait encore imaginé, le Bourgeois gentilhomme, le Malade, et le Cocu imaginaire ^ ; dans Néron, Mithridate, Àtrée, Phocas, Sertorius et tant d'autres caractères tragiques ou * comiques, où la sensibilité est diamétralement opposée à l'esprit du rôle ? La facilité deconnoîtreetdecopier toutesnatures.
Croyez-moi, ne multiplions pas les causes, lorsqu'une suffît à tous lesphénomènes^
Tantôt le poète a senti plus fortement que le comédien ; tantôt, et plus souvent peut-être, le comédien a conçu plus fortement que le poeLe : et rien n'est plus dans la nature que cette exclamation de Voltaire entendant "^ la Clairon dans une de ses
Var.
— Votre a remplacé mon, et le correcteur a séparé le mot « vu » du mot « et » par un trait indiquant le changement d'interlocuteur.
— Ilavoit le masque de tous ces personnages. ' La qualité naturelle ou acquise.
- Le Médecin malgré lui.leBourgeoisgentilhomme. — Les mots « l'ctre le moins sensible et le plus immoral que la poésie ait imaginé o ont été ajoutés au-dessus du texte.
3 Le Bourgeois gentilhomme, le Cocu, le Malade imaginaire.
* Tragiques c< comiques.
" Ne "multiplions pas les causes, quand une suffit à tous les effets.
« Entendant jouer la Clairon dans une de ses pièces.
Taie (le la Correspondance de Grinim.
pièces : Est-ce bien moi qui ai fait cela ? D'où cela venait-il ? Est-ce que M"" Clairon en sait plus que M. de Voltaire ? Sans doute ; son modèle idéal, en déclamant, était bien au delà du modèle idéal que le poète s'était fait en écrivant : mais ce modèle idéal n'était pas elle. Que faisaitelle donc ? Elle copiait de génie ; elle imitait le mouvement, les actions, les gestes, toute la nature d'un être fort au-dessus d'elle; elle jouait, et jouait sublimement.
Manuscrit de Xaii/eon.
pièces : Est-ce bien moi qui ai fait cela''. Est-ce que la Clairon en sait plus que Voltaire ?Dans ce moment, du moins, son modèle idéal en déclamant, éloit bien au delà du modèle idéal que le poêle s'étoit fait en écrivant. Mais ce modèle idéal n'étoit pas elle. Quel étoit donc son talent ? Celui d'imaginer un grand fantôme et de le copier de génie. Elleimitoit le mouvement, les actions, les gestes, toute l'expression d'un être fort au dessus d'elle. Elle avoit trouvé ce qu'Eschine, récitant une oraison de Démoslhène, ne put jamais rendre, le mugissementde la bête.
Il disoit à ses disciples : Si cela vous affecte si fort, qu'auroit-ce donc été, si audivisseiis hestiam miigienteni ? Le poète avoit engendré l'animal terrible ; la Clairon le faisoit mugir.
Ce seroit un singulier abus des mots que d'appeler sensibilité celte facilité de rendre toutes natures, même les natures féroces. La sensibilité, selon la seule acception qu'on ait donnée jusqu'à présent à ce terme, est, ce me semble, celle disposition * compagne de la foiblesse des organes, suite de la mobilité du diaphragme, de la vivacité de l'imagination, de la délicatesse des nerfs, qui incline à compatir, à frissonner, à admirer, à craindre, à se troubler, à pleurer, à s'évanouir, à secourir, à fuir, à crier, à perdre la raison, à exagérer, à mépriser, à dédaigner, à n'avoir aucune idée précise du vrai-, du bon et du
Vak,
'La sensibilité est ce semble, cette disposition. — Les mots « selon la seule acception qu'on ait donnée jusqu'à présent à ce terme » ont été ajoutés au-dessus du texte.
- Du vrai, du bon et du beau, et k être fou.
Te.i/e de la Correspondance de <!runm. Manuscrit de Xaif/eon.
beau, à être injuste, à être fou. Mullipliez les âmes sensibles, et vous multiplierez en même proportion les bonnes et les mauvaises actions, les éloges et les blâmes outrés ',
Poêles, travaillez-vous pour une nation délicate, vaporeuse et sensible ? renfermez vous dans les harmonieuses, tendres et touchantes élégies de Racine. Elle se sauveroit des boucheries de Shakespear ; ces âmes foibles sont incapables de supporter des secousses violentes. Gardezvous bien de leur présenter des images trop fortes, montrez leur si vous voulez
f.e fils tout dégoûtant du meurtre de son père Et sa tête à la main demandant son salaire ;
mais n'allez pas au delà. Si vous osiez leur dire avec Homère : « Où vas-tu, malheu- « reux, tu ne sais donc pas que c'est à moi « que le ciel envoyé les enfans des pères « infortunés ; tu ne recevras point les der- « niers embrassemens de ta mère - ; déjà « je te vois étendu sur la terre ; déjà je « vois les oiseaux de proye rassemblés M autour de ton cadavre, t'arracher les « yeux de la tête, en bâtant les ailes de « joye ; » toutes nos femmes s'écrieroienl en détournant la tête : « ah ! l'horreur 1 » Ce seroit bien pis, si ce discours prononcé par un grand comédien, étoit encore fortifié de sa véritable déclamation.
Var.
— Au dessus du mot et raturé, le correcteur a
écrit les mots, « à être injuste ».
1 En même proportion les injustices en tout genre, les éloges et les blâmes outrés. — Au-dessus du mot injustices raturé, le correcteur a écrit « bonnes et mauvaises actions ».
- Les derniers embrassemens de ton père et de ta mère.
PARADOXE Sll{ IJ-: nOMKDIEX
Texte de la Correspondance de Grimm. Manuscrit de Saif/eon.
Je te prends à témoin, Roscius anglois, célèbre Garrick, toi qui du consentement unanime de toutes les nations subsistantespassepour lepremiercomédien qu'elles ayent connu ; prodige de la nature qui mérite autant à toi seul, que pour te voir et l'entendre, on visite ta contrée, que les chef-d'œuvres de l'art qui couvrent de voyageurs les routes de l'Italie ; rends hommage à la vérité ; ne m'as tu pas dit que, quoique tu sentisses fortement, ton action seroit foible si, quelle que fut la passion, ou le caractère que tu avois ci rendre, tu ne sçavois t'élever par la pensée à quelque fantôme homérique auquel lu cherchois à l'identifier. Lorsque je l'objectai que ce n'étoit donc pas d'après loi que lu jouois, confesse la réponse ; ne m'avouas-tu pas que tu t'en gardois bien, et que tu ne paroissois si grand sur la scène, que parce que lu y exposois toujours un être d'imagination qui n'éloit pas toi ?
L'âme d'un grand comédien a été paitrie de l'élément subtil dont noire philosophe rempli^soit le vuide, qui n'est ni chaud, ni froid, ni pesant, ni léger, qui n'affecte aucune forme déterminée, et qui, également sus.ceptible de toutes, n'en conserve aucune.
Un grand comédien n'est ni un pianoforte, ni une harpe, ni un violoncelle, ni un clavecin, ni un violon ; il n'a point d'accord qui lui soit propre; mais il prend l'accord et le ton qui conviennent à sa partie, et il sait se prêter à toutes. J'ai une haute idée du talent d'un grand comédien. Cet homme est rare, aussi rare, peut-être plus que legrand poêle.
Celui qui dans la société se propose et
PAHAnOXE SUR LE COMÉDIEN
Te.cte de la Correspondance de Grimm. Manuscrit de Naigeon.
a le malheureux talent de plaire à tous, n'est rien, n'a rien qui lui appartienne, qui le dislingue, qui transporte dejnye les uns, et qui fatigue les autres. 11 parle toujours et toujours bien.C'estun adulateur de profession. C'est un grand courtisan, c'est un grand comédien.
Un grand courtisan, accoutumé depuis qu'il respire au rôle d'un pantin merveilleux,prend toutes sortes de formes sous la ficelle qui est entre les mains de sonmaître.
Un grand comédien est un autre pantin merveilleux dont le poète tient la ficelle, et auquel il indique à chaque ligne la véritable forme qu'il doit prendre.
Un courtisan, un comédien qui ne peuvent prendre qu'une forme, quelque belle, quelque intéressante qu'elle fût, ne sont que deux mauvais pantins.
Mon dessin n'est pas de calomnier une profession que j'aime et que j'estime, je parle de celle de comédien. Je serois désolé que mes observations més-interprétées, devinssent une marque de m.épris pour des hommes d'un talent rare et d'une utilité réelle, pour les fléaux les plus redoutables des ridicu les et des yic es, pour les prédicateurs les plus éloquens de l'honnêteté et des vertus, pour la verge dont l'homme de génie se sert et châtie tous les méchans et tous les faux. Mais tournez les yeux autour de vous, et vous verrez que les personnes d'une gaieté continue n'ont ni grands défauts ni grandes qualités, que les plaisans de profession communément sont des hommes frivoles, et que ceux qui tels que le comte d'Albaret, Touzai, l'abbé de Canaye et quelques autres, n'ont point de caractère, excellent à les jouer tous.
Te.' le de la Correspomlance de Gvimm. Manuscrit de yaiffeon.
Un comédien n'a-t-il pas un père, une mère, une femme, des enfants, des frères, des sœurs, des connoissances, des amis, une maîtresse? S il étoit doué de celte exquise sensibilité qu'on regarde comme la qualité principalede son état, poursuivi comme nous et atteint d'une infinité de peines qui se succèdent, et qui tantôt flétrissent, tantôt déchirent nos âmes, combien lui resleroit-il de jours à donner à notre amusement ? Très peu. Le gentilhomme de la chambre interposeroit inutilementson autorité souveraine. Lecomédien seroil souvent dans le cas de lui répondre : Monseigneur, je ne saurois rire aujourd'hui, ou, c'est d'autre chose que des soucis d'Agamemnon que je veux pleurer. Cependant on ne s'aperçoit pas que les chagrins de la vie aussi fréquens pour eux que pour nous, etbeaucoup plus contraires aulibre exercice de leurs fonctions, les suspendent souvent.
Dans le monde, lorsqu'ils ne sont pas bouffons, je les trouve polis, caustiques et froids, fastueux, dissipateurs, intéressés, plus frappés de nos ridicules que touchés de nos maux, d'un esprit assez rassis au spectacle d'un événement fâcheux, ou au récit d'une avanture palhé- ' tique, isolés, vagabonds, peu de mœurs, point d'amis, presqu aucune de ces liaisons saintes et douces qui nous associent aux peines et aux plaisirs d'un autre qui partage les noires. Cette sensibilité qu'ils s'arrogent et qu'on leur alloue, qu'en font-ils donc ? Lalaissent-ils sur les planches quand ilsen descendent, pour la reprendre quand ils y remontent ?
Qu'est-ce qui leur chausse le soc ou le cothurne? Le défaut d'éducation, la mi-
Texte de la Correspondance de Grimm. Manuscrit de Salfjeon.
sère el le libertinage; jamais la verlu, jamais le désir de servir la société ; aucun des motifs honnêtes qui pourroient conduire un esprit droit, un cœur cliaud, une âme sensible vers une aussi belle condition.
On a dit qu'ils n'avoient aucun caractère, parce qu'ils perdoient celui que nature leur avoit donné, en les jouant tous. Je crois qu'on a pris la cause pour l'effet, et qu'ils sont propres à les jouer tous, parce qu'ils n'en ont point.
J'ai beau les examiner, je n'y vois rien qui les distingue du reste des citoyens, si ce n'est une vanité qu'on pourroit appeler insolence, une jalousie qui remplit de haines et de trouble leur comité; entre toutes les associations, il n'y en a peutêtre aucune où l'intérêt commun et celui du public soientplus constamment et plus évidemment sacrifiés à de misérables petites prétentions. L'envie est encore pire entre euxqu'entre les auteurs; c'est beaucoup dire, mais cela est vrai. Un poète pardonne plus aisément à un poêle le succès d'une pièce, qu'une actrice à une actrice des applaudissemens qui la désignent à quelqu'illustre ou riche débauché '; vous les voyez grands sur la scène, parce qu'ils ont de l'ame, dites-vous; moi, je les vois vils, petits et bas dans la société, parce qu'ils n'en ont point. Avec les propos et le tonde Camille et du vieil Horace, toujours les mœurs de Frosine et de Sganarelle. Or, pour juger le fond du cœur, faut-il que je m'en rapporte à des discours d'emprunt que l'on sait rendre
Var.
1 A quelque illustre débauclié. — Le mot débauché a été raturé etlauteur du manuscrit a écrit à la suite « ou riche débauché. »
fi-i l'AUADOXE SLJ{ LE (JO.MÉDIKN
Texte de la Correspondance de Grimm. Mdiniscri/ de .\ai;/eo)i.
merveilleusement, ou à la nature des actions et à la teneur de la vie ?
Mais jadis Molière et Montmeni, mais aujourd'hui Bri/.ard et Cailleau. — Qui est également bien venu chez les grands et les petits, à qui vous confieriez sans craintevolre secret et votre bourse, et avec lequel vous croiriez l'honneur de votre femme et l'innocence de voire fille beaucoup plus en sûreté qu'avec tel grand seigneur de la cour ou tel pieux ministre de nos autels. — L'éloge n'est pas exagéré ; ce qui me fâche, c'est de ne pas entendre citer un plus grand nombre d'acteurs qui le méritent ; ce qui me surprend, c'est qu'entre ces propriétaires par état d'une vertu, la source précieuse et féconde de tant d'autres, un comédiengalant homme, une actrice honnête femme soient des phénomènes si rares.
Concluons de là qu'il est faux qu'ils en ayent le privilège spécial, et que la sensibilité qui les domineroit dans le monde comme sur la scène s'ils en étoient doués, n'est ni la base de leur caractère, ni la raison de leurs succès, qu'elle ne leurapparlientni plus nimoins qu'à telle ou telle autre condition de la société, et que si l'on voit si peu de grands comédiens, c'est que les parens ne destinent point leurs enfans au théâtre, c'est qu'on ne s'y prépare point par une éducation commencée dans la jeunesse, c'est qu'une troupe de comédiens n'est point comme elle devroit l'être chez un peuple où l'on atlacheroit à la fonction de parler aux hommes rassemblés pour être amusés et instruits, l'importance, les honneurs et les récompenses qu'elle mérite, une corporation formée, comme les autres communautés,
fV.i
Te.vte (le la Correspondance de Grimm. Manuscril de Xaigeon.
de sujets tirés de I ouïes les familles de la société, et conduits sur la scène, comme au service, au palais, à l'église, par choix ou par goût, et du consentement de leurs tuteurs naturels.
A quoi rêvez-vous ?
— Je suis votre idée, et je pense à l'influence qu'obtiendroit sur le bon goût et les mœurs, une troupe de comédiens honorés, et gens de bien. Où est le poète qui oseroit proposer à des hommes bien nés de redire publiquement des discours plats ou grossiers, à des femmes sages à peu près comme les nôtres, de débiter effrontément devant une multitude rassemblée, des propos qu'elles rougiroient d'entendre dans le secret de leurs foyers ? Bientôt nos auteurs atteindroient à une pureté, une délicatesse, une élégance dont ils sont encore plus loin qu'ils ne le soupçonnent : et l'esprit national ne s'en ressenliroit-il pas ? — On pourroit peut-être vous objecter que les pièces anciennes que vos comédiens rayeroient infailliblement de leur répertoire, sont précisément celles que nous jouons en société ? — Et que m'importe ? Que nos citoyens se rabaissent à la condition des plus vils histrions, en seroit-il moins à souhaiter que nos histrionss'élevassent à la condition des plus honnêtes citoyens ? — Celte métamorphose n'est pas aisée.
Un jeune dissolu, au lieu d'être assidu dans l'attelier du peintre, du sculpteur, de l'artiste qui l'a adopté, a perdu les années de sa vie les plus précieuses, et reste à vingt ans sans ressource et sans talent ; que voulez-vous qu'il devienne ? Soldat ou comédien? Le voilà donc enrôlé dans une troupe de campagne ; il
•>i PAUAbOXE SLK LK CoMÉDIKN
Texte de la Correspondance de Grimm. Manuscrit de \aif/eon.
rôde jusqu'à ce qu il puisse se promettre un début heureux dans la capitale. Une malheureuse créature a croupi dans Ja fange de la débauche ; lasse de Télat le plus abject, celui de basse courtisanne, elle apprend par cœur quelques rôles ; elle se rend un matin chez la Clairon, comme l'esclave ancien chez le préleur ; celle ci la prend par la main, lui fail faire une pirouette, la touche de sa baguette et lui dit : va faire rire ou pleurer les badauts.
Ils sont excommuniez. Ce public qui ne peut s'en passer, les méprise. Ce sont des esclaves sans cesse sims la verge d'un autre esclave. Croyez-vous que tant de marques d'un avilissement continu restent sans effet, et qu'une âme soit assez ferme pour se tenir à la hauteur de celle de Corneille, sous le fardeau de l'ignominie? Ce despotisme qu'on excerce sur eux, ils l'exercent sur les auteurs, et je ne sçais quel est le plus vil ou du comédien insolent ou de l'auteur qui le souffre.
— On veut être joué. — A quelque condition que ce soit ?
Ils sont tous las de leur métier ; donnez voire argent à la porte, et ils se passeront de voire présence et de vos applaudissemens. Suffisamment reniés par les petites loges, ils ont presque décidé ou que l'auteur renonceroit à son honoraire,ou que sa pièce ne seroit pas acceptée. — Mais ce projet n'alloit à rien moins qu'à étouffer le génie dramatique. — Qu'est-ce que cela leur fail ? — Je pense qu'il vous reste peu de chose à dire. — Vous vous trompez.
Il faut que je vous prenne par la main Allez chez M"e Clairon, et voyez-la et que je vous conduise chez la Clairon,
Texte de la Correspondance de Griinm.
dans les Iransporls réels de sa colère ; si elle y conserve son maintien, ses accents, son action théâtrale, elle vous fera rire, et vous l'auriez admirée au théâtre ;
que faites-vous donc dans ce cas, et que signifie votre rire, si ce n'est que lasensibiiitéréelleet la sensibilité simulée sont deux choses fort diverses ;
que la colère réelle de M"» Clairon ressemble à de la colère jouée, et que, par conséquent, il y a deux colères que vous savez fort bien discerner ?
Les images des passions au théâtre n'en sont donc pas les vraies images ; ce sont donc des portraits outrés, assujettis à des règles de convention. Or, je demande quel est l'acteur qui se renfermera le plus strictement dansces règles données ? Quel est celui qui saisira le mieux celle emphase prescrite, ou de l'homme qui est dominé par son propre caractère, ou de celui qui s'en dépouille pour en prendre un autre plus grand, plus noble, plus violent, plus élevé ? On est soi de nature, on est un autre d'imitation ; le cœur qu'on se suppose n'est pas celui qu'on a. Quelle est donc la ressource en pareil cas ? C'est de bien connaître les symptômes extérieurs de l'âme qu'on emprunte, de s'adresser à l'expérience de ceux qui nous voient, et de les tromper par l'imitation de ces symptômes d'emprunt, qui deviennent nécessairement la règle de leurs
Manuscrit de Naigeon.
cette inimitable magicienne. — Celle là du moins étoit fière de son état. — Et avec juste raison ; il faut que je vous la montre dans les transports réels de sa colère. Si par hazard elle y conservoil son maintien, ses accents, son action théâtrale, avec tout son apprêt, avec toute son emphase, ne porteriez-vous pas vos mains sur vos côtés, et pourriez-vous contenir vos éclats ? Que m'apprenez- vous alors ? Ne prononcez-vous pas que la sensibilité réelle et la sensibilité simulée sont deux choses fort différentes ? Vous riez de ce que vous auriez admiré au théâtre ? Et pourquoi cela ? C'est que la colère vraie de la Clairon ressemble à delà colère jouée, et que vous avez un discernement juste du masque de cette passion et de sa personne. Les images des passions au théâtre n'en sont donc pas les vraies images. Ce n'en sont donc que des portraits outrés, que de grandes caricatures, assujetties à des règles de convention. Or interrogez-vous ; demandez-vous à vous-même quel artiste se renfermera le plus strictement dans ces règles données '? Quel est le comédien qui saisira le mieux celte boufissure prescrite, ou de l'homme dominé par son propre caractère, ou de Thomme né sans caractère, ou de l'homme qui s'en dépouille pour en revêlir un autre plus grand, plus noble, plus violent, plus élevé. On est soi de nature. On est un autre d'imitation. Le cœur qu'on se suppose n'est pas le cœur qu'on a. Qu'est ce doncque le vrai ialent ? Celui de bien connoitre les symptômes"?
extérieurs de l'âme d'emprunt, de s'adresser à la sensation de ceux qui nous entendent et qui nous voyent, et de les trom-
l'Alt.MtoXF. SLI; LF. CO.MKDIEN
Tej-le (le lu Correspondance de Grimm.
jugements ; car il leur est impossible d'apprécier autrement ce qui se passe au dedans de nous.
Celui qui connaît le mieux et qui rend le plus parfaitement ces signes, d'après le modèle idéal le mieux conçu est le plus grand comédien; celui qui laisse le moins à imaginer au grand comédien est le plus grand des poètes.
Quand, par une longue habitude du théâtre, on garde dan? la société l'emphase théâtrale, et que Ton continue à y être Brutus, Cinna, Burrhus, Mithridate, Cornélie, Mérope, Pompée, savez-vous ce qu'on fait ? On réunit à une âme petite ou grande, de la mesure précise que la nature l'a donnée, les signes extérieurs d'une âme exagérée et gigantesque qu'on n'a pas, et de là naît le ridicule.
• Ohl la cruellesatirequejeviensde faire, sans y penser, des auteurs et des acteurs ! 11 est, je crois, permisà tout hommed'avoir une âme forte et grande ; il est, je crois, permis d'avoir le maintien, le propos, l'action de son âme, et je crois que l'image de la véritable grandeur ne peut jamais être ridicule. Que s'ensuit-il de là? Vous le devinez de reste :
Manuscrit de Suigcon.
per par l'imitation de ces symptômes, ' par une imitation qui aggrandisse tout dans leur tèle, et qui devienne la règle de leur jugement, car il leur est impossible d'apprétier autrement ce qui se passe au dedans de nous ; et que nous importe en effet qu'ils sciutent ou qu'ils ne sentent pas, pourvu que nous l'ignorions ?
Celui donc qui connoit le mieux et qui rend le plus parfaitement ces signes extérieurs, d'après le modèle idéal le mieux conçu, est le plus grand comédien. Celui qui laisse le moins à imaginer au grand comédien est le plus grand des poètes.
Quand par une longue habitude du théâtre, on garde dans la société, l'emphase théâtrale, et qu'on y promène Brutus, Cinna, Burrhus, Mithridate, Cornélie, Mérope, Pompée, savez-vous ce qu'on fait ? On accouple à une âme petite ou grande, de la mesure précise que nature l'a donnée, les signes extérieurs d'une âme exagérée et gigantesque qu'on n'a pas: et de là nait le ridicule. — La cruelle satyre que vous faites là, sans y penser, des acteurs et des auteurs. — Comment cela ? — Il est, je crois, permis à tout le monde d'avoir une âme forte et grande ; il est, je crois, permis d'avoir le maintien, le propos et l'action de son âme ; et je crois que l'image de la véritable grandeur ne peut jamais être ridicule. Que s'ensuit il delà? — Je vous devine. — Ah! 1 traître, vous n'osez le dire, mais
Vak.
' Je vous devine. Ah ! traître. — L'auteur du manuscrit a raturé une première fois le mot ah ! qu'il a remplacé par le trait — indiquant le chancement d'interlocuteur.
Texte de la Correspondance de Gi'invn.
C'est que la vraie tragédie est encore à trouver, et qu'avec tous leurs défauts les anciens en étaient peut-être plus voisins que nous.
... Plus les actions sont fortes et les propos simples, plus j'admire ; je crains bien que nous n'ayons pris, cent ans de de suite, 1 héroïsme de Madrid pour celui de Rome.
Mannscril de Xaif/eon.
j'achèverai pour vous. C'est que la vraie tragédie est encore à trouver, et qu'avec leurs défauts, les anciens en étoient peut-être plus voisins que nous. — 11 est vrai que je suis enchanté d'entendre Philoclèle dire si simplement et si furlement à Néoptolème qui lui rend les flèches d'Hercules qu'il lui avoit enlevées à l'instigation d'Ulysse. « Vois quelle action « lu avois faite. Sans t'en apercevoir lu « condamnoisunmalheureux à périr icide « douleur et de faim. Ton vol est le cria me d'un autre. Ton repentir est à toi. « Tu n'aurois jamais pensé à l'indignité (t que tu as commise, si tu avois été seul. « Conçois donc, mon enfant, combien il « importe à ton âge de ne fréquenter « que d'honnêtes gens. Voilà ce que tu « avois à gagner dans la compagnie d'un « scélérat, et pourquoi t'associois-tu à un « homme de ce caractère ? Etoil-ce là ce- « lui que ton pèreauroit choisi pour son « compagnon et pour Ion ami ? Ce digne « père, qui ne se laissa jamais aprocher « que des plus distingués personnages de « l'armée, que te diroit-il, s'il le voyoit « avec un Ulysse? » Ya-t-il là dedans autre chose que ce que vous adresseriez à mon fils, que ce que je dirois au vôtre? Cependant cela est beau, et le ton de ce discours prononcé surlascèneditTéreroit-il du ton dont on les prononceroit dans la société ? — Je ne le crois pas. — Plus les actions sont fortes et les propos simples, plus j'admire. Je crains bien que nous n'ayons pris cent ans de suite la rodomontade de Madrid pour l'héroïsme de Rome, et brouillé le ton de la muse tragique avec le langage de la muse épique.
Texte de la Correspondance de Grhnm.
En effet, quel rapport entre la simplicité et la force du discours de Régulus dissuadant le Sénat et le peuple romain de réchange des captifs, et le ton déclamatoire et ampoulé que nos tragiques lui auraient donné ? Il dit:
« J'ai vu nos enseignes suspendues dans les temples de Carlhage ; j'ai vu le soldat privé de ses armes, qui n'avaient pas été teintes d'une goutte de sang ennemi; j'ai vu l'oubli de la liberté, et des citoyens les bras attachés sur le dos; j'ai vu les portes des villes ouvertes et les moissons couvrir les champs que nous avions ravagés : et vous croyez que, rachetés à prix d'or, ils reviendrontplus courageux? Vous ajoutez une perte à l'ignominie; la vertu, une fois sortie d'une âme qui s'est avilie, n'y rentre plus. N'attendez rien de celui qui a pu mourir, et qui s'est laissé lâchement garrotter. 0 Carthage I que tu es grande et fière de notre honte ! »
Tel fut son discours, telle sa conduite. Il se refuse aux embrassements de sa femme et de ses enfants ; il s'en déclare indigne comme un vil esclave ; il tient ses veux farouches fixés en terre ; et dédaigne les pleurs de ses amis, jusqu'à ce qu'il ait amené le Sénat au conseil que lui seul était capable de donner, et qu'il
Manuscrit de Naigeon.
Avant que de me contredire, je désirerois que vous n'allassiez à la représentation d'une des pièces de Corneille, qu'au sortir de la lecture des lettres de Cicéron à Alticus. Combien je trouve nos auteurs dramatiques ampoulés! Queleurs déclamations me sont dégoûtantes, lorsque je me rappelle la simplicité et le nerf dudiscours de Régulus dissuadant leSénat et le peuple romain de l'échange des captifs. C'est ainsi qu'il s'exprime dans une ode, poème qui comporte bien plus de chaleur, de verve et d'exagération qu'un monologue tragique. Il dit :
« J'aivu nos enseignes suspendues dans « les temples de Carlhage. J'ai vu lesol- « dat romain privé de ses armes qui n'a- « voient pas été teintes d'une goule du « sang ennemi. J'ai vu l'oubli de la liberlé, « et des citoyens, les bras attachés sur a leur dos. J'ai vu les portes des villes a ouvertes, et les moissons couvrir les « champs que nous avions ravagés. Et <( vous croyez que, rachetés à prix d'ar- « gent, ils reviendront plus courageux.
« Vous ajoutez une perte à l'ignominie. « La vertu sortie une fois d'une âme qui « s'est avilie, n'y rentre plus. N'attendez « rien de celui qui a pu mourir, et qui « s'est laissé lâchement garoter. Carlhage, « que tu es grande et fière de notre a honte! »
Tel fut son discours et telle sa conduite. « Il se refuse aux embrassemens de sa « femme et de ses enfans; il s'en croit in- « digne, comme un vil esclave. 11 tient ses « regards farouches attachés à la terre, « et dédaigne les pleurs de ses amis, jusce qu'à ce qu'il ait amené les sénateurs à (( un avis qu'il étoit seul capable de don-
Texte de la Correspondance de Grhnm.
lui soit permis de retourner dans son exil.
Mais le moment du héros, le voici. Il n'ignorait pas le supplice qu'un ennemi féroce lui préparait : cependant il reprend sa sérénité ; il se dégage de ses proches, qui cherchaient à différer son départ, RA'ec la même liberté dont il se dégageait autrefois de la foule de ses clients pour aller se délasser de la fatigue des affaires dans ses champs de Vénafre et à sa maison de Tarente.
Mettez lamain sur la conscience et ditesmoi s'il y a dans nos tragédies un mot du ton qui convient à une vertu aussi haute et aussi familière, et quel air pourraient avoir dans cette bouche ces sentences ambitieuses et la plupart de nos fanfaronnades à la Corneille?
0 combien de choses queje n'ose confier qu'à vous ! Je serais lapidé dans les mes ^'i l'on me savait coupable de ce blasphème, et je ne me soucie point du tout de la couronne du martyre.
Si jamais un homme de génie ose donner à ses personnages le ton simple de l'héroïsme antique, l'art de l'acteur sera bien autrement difficile.
Au reste, lorsque je prononce que la sensibilité est le caractère de la bonté de l'âme et de la médiocrité du génie, je fais un effort dont peu d'hommes sont capables; car, si la nature a fait une âme sensible, vous le savez, c'est la mienne.
Manuscrit de \air/eon.
« ner et qu'il lui fut permis de retourner « à son exil. >>
Cela est simple et beau; mais j'estime le moment du héros: c'est le suivant. — Vous avez raison. — « Il n'ignoroit pas le « supplice qu'un ennemi féroce lui prépa- « roit. Cependant il reprend sa sérénité ; « il se dégage de ses proches qui cher- <( choient à différer son retour, avec la « même liberté dont il se dégageoitaupa- « ravant de la foule de ses clients, pour « aller se délasser de la fatigue des affai- « res (ians les champs de Vénafre, ou à sa « campagne de Tarente. » — Fort bien, — A présent, mettez la main sur la conscience, et dites moi s'il y a dans nos poètes le premier mot du ton propre à une vertu aussi haute et aussi familière, et ce que vous sembleroient dans cette bouche ou nos tendres jérémiades ou la plupart de nos fanfaronnades à la Corneille.
Combien de choses que je n'ose confier qu'à vous ! Je serois lapidé dans les rues, si l'on me savoit coupable de ce blasphème, et je ne me soucie aucunement de la couronne du martyr.
S'il arrive un jour qu'un homme de génie ose donner à ses personnages le ton simple de l'héroïsme antique, l'art du comédien sera bien autrement difficile, car la déclamation cessera d'être un chant.
Au reste, lorsque j'ai prononcé que la sensibilité étoit la caractéristique de la bonté de l'âme et de la médiocrité du génie, j'ai fait un aveu qui n'est pas ordinaire. Car si nature a paitri une ame sensible, vous le savez, c'est la mienne.
L'homme sensible est trop abandonné à la merci de son diaphragme pour êlre un grand roi, ungrandpolitique, un grand
l'AUADOXI-: SL'R LE COMÉDIEN
Texte de la Coin'eftpondonce de Grimm.
Je devrais m'arrêter ici, mais j'aime mieux une preuve déplacée qu'une preuve omise. Voici une expérience que vous aurez faite quelquefois : appelé par un acteur ou par une actrice, chez elle, en petit comité, pour juger de son talent, vous lui aurez trouvé de l'âme, de la sensibilité ; vous l'aurez accablée d'éloges ; vous vous en serez séparé et vous l'aurez laissée avec la conviction du plus éclatant succès. Le lendemain, elle paraît, elle est sifflée ; et vous prononcez en vous-même, malgré vous, que les sifflets ont raison. D'où cela vient-il ? Estce qu'elle a perdu son talent d'un jour à l'autre ? Aucunement ; mais chez elle vous étiez terre à terre avec elle, vous l'écoutiez. Abstraction faite des conventions ; elle était telle vis-à-vis de vous ; il n'y avait aucun autre terme de comparaison.
Vous étiez content de son âme, de ses entrailles, de sa voix, de ses gestes, de son maintien ; tout était en proportion avec le petit auditoire, le petit espace ; rien n'exigeait de l'exagération ; sur la scène tout a disparu ; là il fallait un autre modèle qu'elle-même, puisque tout ce qui l'environnait a changé : sur un petit théâtre particulier, dans un appartement, vous spectateur de niveau avec l'acteur,
Manuscrit de Naiyeon.
magistral, un homme juste, un profond observateur, et conséquemment un sublime imitateur de la nature à moins qu'il ne sache s'oublierouse distraire delui-môme, et qu'à l'aide d'une imagination forte, il ne sache se créer, et d'une mémoire tenace tenir ses regards fixés sur des fantômes qui lui servent de modèles. Mais alors ce n'est plus lui qui agit ; c'est l'esprit d'un y autre qui le domine.
Je de vrois m'arrêter ici, mais vous aimerez mieux une preuve déplacée qu'omise : c'est une expérience qu'apparemment vous aurez faite quelquefois ; lorsqu'apellé par un débutant ou par une débutante, chez elle, en petit comité, pour prononcer sur son talent, vous lui aurez accordé de l'âme, de la sensibilité, des entrailles, vous l'aurez accablée d'éloges, vous vous serez séparé d'elle et l'aurez laissée avec l'espoir du plus grand succès. Cependant qu'en arrive-t-il ? Elle paroit, elle est sifflée, et vous vous avouez à vous même que les sifflets ont raison. D'où cela vientil ? Est-ce qu'elle a perdu son âme, sa sensibilité, ses entrailles du matin au soir ? Non. Mais à son entre solle, vous étiez terre à terre avec elle,- vous l'écoutiez sans égard aux conventions; elleétoit vis à vis de vous; il n'y avoit entre l'un et l'autre aucun modèle de comparaison. Vous étiez satisfait de sa voix, de son geste, de son expression, de son maintien; tout étoit en proportion avec l'auditoire et l'espace.
Rien ne demandoit de l'exagération. Tout a changé sur les planches. Là il falloit un autre personnage, puisque tout ce qui l'environnoit s'étoit agrandi.
Sur un théâtre particulier, dans un sallon où le spectateur est presque de
Texte de la Correspondance de Grbmn.
le vrai modèle dramatique vous aurait paru outré, et en vous en retournant vous n'auriez pas manqué d'en faire la confidence à votre ami, et le lendemain le succès au théâtre vous aurait étonné.
Ces dernières lignes sont lâches et froides, mais elles sont vraies, Je vous demande encore si un acteur fait ou dit rien dans la société précisément comme sur la scène ; et je finis.
Non, je ne finis pas ; il faut que je vous raconte un fait que je crois décisif.
Il y a à Naples un poète dramatique dont j'ai su le nom. Lorsque sa pièce
est faite, il cherche dans la ville les personnes les plus propres, de figure, de voix et de caractère, à remplir ses rôles: comme il s'agit de l'amusement du souverain, personne ne s'y refuse. La troupe pour la pièce formée, le poète exerce ses acteurs pendant six mois ensemble et séparément; et quand croyez-vous qu'ils commencent à s'entendre, à bien jouer, à s'avancer vers la perfection que l'auteur exige ? C'est lorsqu'ils sont épuisés par ces répétitions sans nombre, lorsqu'ils sont ce que nous appelons blasés : dès ce ce moment les effets sont prodigieux; c'est à la suite de cet exercice pénible que les représentations se font ; et ceux qui en ont vu conviennent qu'on ne sait pas ce que c'est que de jouer la comédie quand on n'a pas vu jouer celle-là. Ces
Manuscrit de Naiqeon.
niveau avec l'acLeur. le vrai personnage dramatique vous auroil paru énorme et gigantesque, et au sortir de la repré-entation, vous eussiez dit en confidence à votre ami : elle ne réussira pas, elle est outrée ; et son succès au théâtre vous auroit étonné. Encore une fois que ce soit bien ou mal fait, le comédien ne dit rien, ne fait rien dans la société, précisément comme sur la scène. C'est un autre monde.
Mais un fait décisif qui m'a été raconté par un homme vrai, d'un tour d'esprit original et piquant, l'abbé Galiani, et ensuite confirmé par un autre homme vrai, d'un tour desprit aussi original etpiquant, le marquis deCarraccioli, ambassadeur de Naples à Paris, c'est qu'il y a dans cette ville, la patrie de l'un et l'autre, un poète dra iiatique dont le soin principal n'est pas décomposer la pièce, mais de trouver dans la société des personnages d'âge, de figure, de voix, de caractères propres à remplir ses rôles ; on n'ose le refuser, parce qu'il s'agit de l'amusement du souverain. II les exerce pendant six mois ensemble et séparément ; et quand imaginez-vous que ces acteurs commencent à jouer, à s'entendre, à s'acheminer vers le point de perfection qu'il exige ? C'est lorsqu'ils sont épuisés de la fatigue de ces répétitions multipliées, ce que nous appelons blazés. De cet instant, les progrès sont surprenans ; et c'est à la suite de ce pénible exercice que commencent des représentations qui se continuent six autres mois de suite, et que le souverain et ses sujets jouissent du plus grand plaisir qu'on puisse recevoir de l'illusion théâtrale Et celte illusion aussi
Texle de Ui Correspondance de Gr'niun.
représenlalioDs se continuent six autres mois de suite, et le roi et la cour jouissent du plus grand plaisir que l'illusion théâtrale puisse donner : et cette illusion, à votre avis, aussi grande et même plus parfaite à la dernière représentation qu'à la première, peut-elle êtreTefTet de la sensibilité ?
Au reste, laquestion dont il s'agit a été autrefois entamée entre un médiocre littérateur, Rémond de Sainte-Albine, et un grand comédien, Riccoboni : le littérateur était pour la sensibilité, et le comédien élail contre; (1) c'est une anecdote que j'i-
(1) Je ne sais si Riccoboni était aussi grand acteur que son adversaire Rpraond de Sainte- Albine était médiocre littérateur ; mais je me rappelle qu'ils ont écrit tous deux des choses fort communes sur cette question. Quant au philosophe, il n'aurait pas encore fini s'il avait su le fait que je vais rapporter ici. C'est que M'i« Arnould, cette Sophie si toucliante au théâtre, si folle à souper, si redoutable dans la coulisse par ses épigrammes, emploie ordinairemont les moments les plus pathétiques, les moments où elle fait pleurer ou frémir toute la salle, à dire tout bas des folies aux acteurs qui se trouvent avec elle en scène ; et lorsqu'il lui arrive de tomber gémissante, évanouie, entre les bras d'un amant au désespoir, et tandis que le parterre crie et s'extasie, elle ne manque guère de dire au héros éperdu qui la tient : Ah, mon cher Pillot, que tu es laid! Quel parti notre philosophe aurait tiré de cette anecdote ?
J'aurais pu remarquer que les acteurs de rOpéra-Italien sont en usage de se dire de pareilles folies pendant leur jeu muet, mais on m'aurait répondu peut-être qu'ils jouent avoc assez peu de chaleur et de vérité pour pouvoir se livrer à ces sortes d extravagances ; ce qu'on ne pourra pas dire des facéties de Melpomène Arnould : non seulement son jeu
Manuscril de Xaigeon.
forteà la dernière représentation qu'à la première, à votre avis peut-elle être l'effet de la sensibilité ?
[Ici finit le manuscrit de .Xaigeon dans l'état où il nous est parvenu. Cf. plus loin p. 160 et suiv.]
Texte de la Correspondance de Grimiti.
gnorais et que je viens d'apprendre : vous pouvez comparer leurs idées avec les
n'en souffre point, mais il est impossible qu'un spectateur qui la voit dans ces moments décisifs suppose qu'elle soit assez peu afîectée pour dire des billevesées. Au reste, ces idées mériteraient d'être plus approfondies ; ellestiennentcà une théorie desarts d'imitation cfui n'est pas encore bien éclaircie. Ces arts sont toujours fondés sur une hypothèse : ce n'est pas le vrai qui nous charme dans les ouvrages de l'art, c'est le mensonge approchant de la vérité le plus possible ; mais le mensonge surfait toujours, le fantôme de l'imagination est toujours plus grand que l'image de la nature. Qu'est-ce qui fait donc l'essence du grand acteur, du comédien de génie ? Ce n'est pas la sensibilité : à cet égard, je suis parfaitement d'accord avec notre philosophe; mais ce n'est pas non plus la volonté contraire : j'ai connu des hommes de pierre, ayant d'ailleurs une extrême finesse dans l'esprit, hors d'état de jouer médiocrement une scène de comédie. Le grand comédien est celui qui est né avec le talent déjouer supérieurement la comédie, et qui a perfectionné ce talent par l'étude. Je sais bien que celte définition n'apprend rien, mais c'est le cas de toutes les définitions exactes ; contentez-vous-en ; ou si vous les généralisez, vous n'aurez plus que des mots vagues, et les esprits peu justes croiront que vous leur avez appris des vérités importantes, quand vous n'aurez fait que bavarder. Ce qui fait qu'un homme est grand acteur, grand poète, grand artiste, ne tient pas à des qualités générales, mais à des modifications si fines que nous avons à peine assez d'yeux pour les apercevoir, et encore moins des termes pour les exprimer, mais qu'il suffit d'une ligne de plus ou de moins pour ôter le talent, ou pour le porter à son comble. La sensibilité est donc une qualité neutre et étrangère au talent d'un grand comédien ; elle peut se trouver ou ne pas se trouver dans le sujet qui possède ce talent éminent ; cela ne fait rien à la chose : le caractère moral, et le génie et le
Texte de la Correspondance de Grimm.
miennes. Pour le coup, vous en voilà quitte et moi aussi '.
talent, sont deux composes de qualités très indépendantes les unes des autres, de sorte que le génie peut se rencontrer indistinctement avec l'ànie la plus sensible ou la plus insensible. On trouve de tout dans ce monde, et la variété des combinaisons est inépuisable. {Grimm )
* Ici se termine l'étude de Diderot, telle qu'elle fut publiée dans la Correspondance de Grimm. Cf. plus loin p. IGO et suiv.