EMPRUNTS A GRIMM
MANUSCRIT DE S.\INT-PÉTEHSBOURG. GORRESPOND.\NCE DE GRIMM {avril i 765).
Connaissez-vous une situation plus sem- Je me suis bien trompé dans mes conjec-
blable à celle d'Agamemnondans la première tures. Je m'étai-i flatté que si jamais on trai-
scène dlphigénie, que la situation de Henri tait des sujets français sur nos théâtres, on
IV, lorsqu'obsédé de terreurs, qui n'étaient verrait disparaître ce langage faux et empha-
que trop fondées, il disait à ses familiers : tique qui dépare la scène française et qui en
« Ils me tueront, rien n'est plus certain : ils a banni la nature. Supposons, me disais-je,
me tueront. » Supposez que cet excellent qu'un poète veuille faire la tragédie de
homme, ce grand et malheureux monarque, Henri IV, qu'il donne à son héros des pres-
tourmenté, la nuit, de ce pressentiment fu- sentiments du malheur dont il est menacé,
neste, se lève, et s'en aille frapper à la porte cela sera à la fois historique et théâtral ; car
de Sully, son ministre et son ami, croyez-vous ce grand prince disait souvent : « Ils me
qu'il y eût un poète assez absurde pour faire tueront, si je ne sors d'ici. » Supposons que
dire à Henri : Henri, l'esprit obsédé de ces idées, et ne pou-
... Oui, c'est Henri, c'est ton roi qui f éveille, '^^"^ dormir, se lève avant le jour et aille
Viens, reconnais la voix qui frappe ton oreille, frapper à la porte de l'appartement de Sully;
^ , . , , , „ ,, que celui-ci accoure à la hâte, et qu'étonné
et faire repondre a Sully : ^e ^^i, j^ ^^- ^^ ^j g,^„^ ,^^tj^^^ il ^^- ^-^^ ^^
INTRODUCTION
MANUSCRIT DE SAI.N'T l'ETERSBOURG.
C'est vous-même, seigneur ? quel important
[besoin Vous a fait devancer l'aurore de si loin ? A peine un faible jour vous éclaire et me guide: Vos yeux seuls et les miens sont ouverts...
— C'était peut-être là le vrai langage d'Agamemnon. — Pas plus que celui de Henri IV, etc.
... Si vous demandiez à cet homme célèbre, qui lui seul méritait autant qu'on fit le voyage d'Angleterre que tous les restes de Rome méritent qu'on fasse le voyage d'Italie ; si vous lui demandiez, dis-je, la scène du petit garçon pâtissier, il vous la jouait ; si vous lui demandiez tout de suite la scène à'Hamlet, il vous la jouait, également prêt à pleurer la chute des petits pâtés et à suivre dans l'air le chemin d'un poignard.
Mais sans vouloir préférer Sedaine à Voltaire, ni Voltaire à Sedaine, pourriez-vous me dire ce qui serait sorti de la tête de l'auteur du Philosophe sans le savoir,d.n Déserteur et de Paris sauvé, si, au lieu de passer trentecinq ans de sa vie à gâcher le plâtre et h couper la pierre, il eût employé tout ce temps, comme Voltaire, vous et moi, à lire et à méditer Homère, Virgile, Le Tasse, Cicéron, Démosthène et Tacite ?
Je le regarde (Sedaine) comme un des arrière-neveux de Shakespeare...