‹ Paradoxe sur le comédien. Ed. critique avec introd., notes, facimiléChapitre 5 sur 13 · CORRESPONDANCE DE GRIM.M · texte numérisé non relu

CORRESPONDANCE DE GRIM.M

prenant une attitude tragique:

Seigneur, quel important besoin Vous a fait devancer laurore de si loin ?

Incontinent, disais-je, tout le parterre se mettra à rire. Je ne sais pourquoi ce discours emphatique, adressé à Agamemnon, cesse d'être ridicule.

Nous lui avons vu jouer la scène du poignai^d dans la tragédie de Macbeth, en chambre, dans son habit ordinaire, sans aucun secours de l'illusion théâtrale ! et à mesure qu'il suivait des yeux ce poignard suspendu et marchant dans l'air, il devenait si beau qu'il arrachait un cri d'admiration à toute l'assemblée. Qui croirait que ce même homme, l'instant après, contrefait avec autant de perfection un garçon pâtissier qui, portant des petits pâtés sur sa tète, et bayant aux corneilles dans la rue, laisse tomber son plat dans le ruisseau, et stupéfait d'abord de son accident, finit par fondre en larmes ?

Oh ! Sedaine, j'aime mieux mille fois ton style un peu sauvage et heurté que de te voir tomber dans ces pauvretés. Mais, Dieu merci, tu taillais la pierre pendant que les poètes tes confrères étudiaient la rhétorique, etc.

Et ailleurs :

Il serait à désirer sans doute que M. Sedaine surtout écrivît avec autant de pureté, d'élégance et de correction qu'il invente et dispose avec génie ; ses pièces, auxquelles il ne manque que cette qualité précieuse, seraient alors des chefs-d'œuvre sans tache ; mais ce mal est sans remède dans un auteur dont la première jeunesse s'est passée à manier non la plume, mais la truelle.

Vos transports, lui ai-je dit, ne m'étonnent point ; c'est un fils qui retrouve un père quil n'a jamais vu.

Et ailleurs :

Je leur prouverai, quand ils voudront, que le génie de Sedaine est infiniment analogue

INTRODUCTION

MANUSCRIT DE SAhM-PKTERSBOURG. COURESPO.NDANCB UE GRIMM.

à celui du tragique anglais, et, si Je croyais a

la inétempsychose, je dirais que fâine de

Shakespeare est venue habiter le corps de

Scdaine.

Ce Shakespeare que je ne comparerais ni ... Je dirais que je vois l'un (Shakespeare)

à l'Apollon du Helvédère, ni au Gladiateur, ni à comme une statue colossale dont l'idée est

l'Antinous, ni à l'Hercule de Glicon, mais imposante et terrible, mais dont l'exécution

bien au Saint-Christophe de Notre-Dame, tantôtbrute, tantôt négligée, et tantôt du tra-

colosse informe, grossièrement sculpté, etc. vail le plus précieux, m'inspire encore plus

d'étonnement que d'admiration. L'autre (1),

comme une statue aussi régulière dans ses

proportions que l'Apollon duBelvédère, etc.

Mais il est temps de borner ces citations, et de conclure.

Passages délayés, propos oiseux, banalité du fond, insuffisance de la forme, absence d'idées nouvelles, retour mal déguisé aux idées exprimées dans les Observations, emprunts à Diderot et plagiais de Grimm, la seule présomption que tout dans le Paradoxe était de la main du maître, a suffi pour empêcher les lecteurs de rien apercevoir. Bien plus, les ruptures de sens ou de raisonnement, le désordre, en un mot, qui devait résulter de l'insertion de morceaux de rapport dans une dissertation d'abord bien composée et très suivie, on a pu prendre ce défaut pour un mérite I Non, ce n'est là ni l'imprévu de la conversation, ni la brusquerie d'allure et les soubresauts de fantaisie d'un beau génie qui improvise ; c'est la digression vulgaire, c'est le fil des idées qu'on abandonne et qui se perd ; c'est le triomphe des propos interrompus ; dans deux ou trois endroits, c'est la beauté du coq-à-lâne. Ce qui pouvait le mieux dénoncer l'interpolateur, c'était ce décousu, si les lecteurs avaient été en défiance, et Naigeon, prévoyant un reproche, que personne ne s'est avisé de lui faire jusqu'à ce jour, y avait répondu par avance : « Je n'ai pas encore bien enchaîné mes raisons ; et vous me permettrez de vous les exposer comme elles me viendront, dans le désordre même de l'ouvrage de votre ami >, (2).

(1) L'autre, c'est Racine. Est-il besoin de faire remarquer combien le parallèle entre Shakespeare et Racine est mieux fondé que U rapprochement de Sedaine et Shakespeare ?

(2) Paradoxe sur le Comédien, manuscrit de Saint-Pétersbourg, p. 92.

Ces sortes de formules, pour expliquer la digression, et pour masquer l'incohérence, abondent dans les parties du Paradoxe qui ont été ajoutées au premier texte : « .J'insiste donc, et je dis..., p. 100 ; à présent, vous êtes poète..., p. 109; mais avant de vous décider, permettez que je vous fasse une question..., p. 109 ; mais il me prend envie de

INTRODUCTION

Pour un lecteur averti, celle excuse vaut un aveu : certaines précautions sont délatrices.

Si l'on admettait comme démontré qu'un des é crits posthumes de Diderot n'est de sa façon que pour une partie, qu'une moilié de cet e'crit porte surtout la marque de Naigeon, il faudrait de ce fait tirer cer laines conséquences.

Sans avoir le droit de conclure d'un écrit posthume à tous les autres, il serait permis de se préoccuper de l'authenticité absolue des écrits dont la publication accompagna celle du Paradoxe. Pourquoi les Lettres à M''" Volland, par exemple, ou le Rêve de d'Alembert, édités, comme le Paradoxe^ quarante-six ans après la mort de Diderot, n'auraient-ils pas été remaniés aussi (1)? La production d'un manuscrit de ces ouvrages et la constatation de sa conformité avec le texte de 1831, sont plus que jamais désirables.

Si Naigeon a été capable de modifier^ comme j'ai essayé de prouver qu'ill'a fait, le texte d'un écrit de Diderot, il ne serait que juste d'accorder du crédit à l'opinion de ceux qui, de bonne heure, l'accusèrent d'avoir altéré, dans le sens de ses opinions propres, les textes de Diderot, publiés pour la première fois, ou réédités avec des variantes, dans l'édition de 1798.

Enfin, s'il était permis de tirer une conclusion générale de cette étude particulière, assurément bien imparfaite, ce serait peut-être celle-ci : les meilleurs éditeurs de Diderot se sont surtout attachés à ne rien omettre de ce qui pouvait lui être attribué (2); le texte de Diderot peut être étudié désormais d'une façon surtout critique. Il est temps que l'érudition aborde méthodiquement ce travail d'investigation et de discussion, qui promet d'être long, qui risque d'être ingrat, mais qui paraît indispensable.

Ernest Dupuy.

vous ébaucher une scène..., p. 112 ; et puis, des faits encore après des raisons..., p. 127 mais rentrons dans notre sujet..., p. 133; en attendant, dites-moi. ., p. 134 ; je suis tenté de vous interrompre pour vous demander. ., p. 137 ; et mettons fin à cet écart..., p. 140: je suis ma première idée et je pense..., p 148, etc.

(1) Un catalogue de\'ente (Nepveu, libraire, 28-31 mars 1832) reproduit dans VEditeur d'mttof/rap/ies, et relevé là par M. Tourneux, mentionne <■ comme étant l'œuvre même de Naigeon », une copie du rêve ded'AIembert, écrite d'ailleurs de sa main, tout comme la minute du Paradoxe. Mais où s'est égarée cette copie ?

(2) Si avancée que soit cette tâche, elle n'est peut-être pas finie. Tout récemment encore, M. Maurice Tourneux publiait vin Factum inconnu de Diderot. Paris, Henri Leclerc, 1901.

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