‹ Paradoxes fémininsChapitre 26 sur 26 · LE CABARET · texte numérisé non relu

LE CABARET

... Du boulevard des Italiens...

Je reçois tantôt la lettre suivante :

tt Du village de X... -sur-Saône,

« MonsieMT Spectator,

€ Nous lisons parfois au village, beaucoup plus « qu'on ne pense et beaucoup plus qu'on ne vou* « drâit sans doute. C'est ainsi que nous sommes « devenus vos amis, sans vous connaître ; mais « nous avons vite vu que vous étiez, comme nous, « un homme simple, point fanatique en rien, « cherchant la vérité et le bonheur pour notre

< pauvre pays, comme nous encore. Le curé dit « que vous devez savoir du latin, et que vous sor-

< tez peut-être du séminaire. Aussi, en gens de « province que nous sommes, nous voudrions bien « vous charger d'une commission pour la ca- € pitale.

« Voici l'affaire dont il s'agit :

« On nous a dit que l'Assemblée nationale, qui « s'occupe durant la semaine de beaucoup de

€ choses, du cœur saignant de Jésus et de la ma- € lice des journalistes, matières d'importance, sans € doute, mais qui nous touchent peu, nous autres € villageois bourguignons, consacre un jour de € la huitaine à écouter les plaintes et doléances € du pauvre monde. Belle tâche ! Monsieur, et la € plus utile peut-être qui soit au monde, si elle € était bien remplie. Or, notre préfet, qui est le € dernier des préfets (j'entends le dernier nommé, « comme disait un vigneron de nos amis), a « imaginé de faire fermer les auberges, les caba- « rets et les cafés pendant les offices. C'est cela « que nous voudrions faire réformer, et je vous « prie de transmettre notre requête à nos souve- « rains. Arrangez-la du mieux que vous pourrez, « en forme respectueuse et aussi humble que vous « le saurez faire. Ne dites point d'où elle vous

< vient, par respect à notre maire, que nous vou-

< Ions garder, parce que c'est un brave homme.

< N'ayez d'ailleurs aucune crainte d'être désa-

< voué par qui que ce soit. Nous pensons tous,

< en Bourgogne, comme dans notre village... » A cette lettre, qui me flatte plus que je ne saurais dire, était jointe une pétition à MM. les députés. Je la publie dans ÏÉvériement, estimant que c'est le plus sûr moyen de la faire entendre à DOS honorables, sans les délais et les fins de nonrecevoir dont les commissions sont coutumiéres. Je n'y change rien, trouvant excellentes les rai-

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sons de mes amis de Bourgogne. Que si on me disait que cette pétition, pour les paysans qu'on veut empêcher de boire un coup pendant que Ton dit la messe, ressemble furieusement à une autre, adressée jadis à la Chambre des députés, par des villageois qu'on empêchait de danser, je répondrais que ce n'est point ma faute ni celle de mes amis. Certaines gens voulant nous ramener en 1820 — encore sur bien des points y gagnerions-nous quelque chose — il n'ej&t guère étonnant qu'on relise et qu'on réédite aujourd'hui ce qu'écrivait à cette date un homme sage et modéré entre tous, bien que, pour avoir voulu danser, il faillit aller en prison ; homme modéré, je le répète, qui n'était pas même républicain, que M. le ministre Decazes voulait faire maire de son village, et qui, s'il eut le bon sens de ne pas croire à Bonaparte, fut naïf assez pour espérer en Louis- Philippe et en ceux de ea famille pour fonder la liberté, ce qui dénote assurément une bonne

âme.

Pétition à Messieurs les Députés de V Assemblée

nationale

< Messieurs,

« Voici ce qui vient d'arriver dans notre viU « iage. Le dimanche dernier, comme sonnait le

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< premier coup de là messe, où nous laissons bien

< volontiers aller nos femmes et où nous condui-

< sons nos enfants parce que nous aimons notre € curé, le tambour de la commune, Pierre, battit « sa caisse et nous lut un arrêté de notre préfet. « Je n'ai point gardé dans ma mémoire les beaux « considérants que Pierre, qui ne lit guère bien, « pour avoir passé plus de temps à la caserne qu'à « l'école (ce qu'il regrette), nous a débités. Mais « je vous jure, Messieurs, que nul de nous n'en a « oublié la conclusion, et qu'on s'en souviendra « longtemps dans le pays de Bourgogne.

« La conclusion, c'est que si quelqu'un de nous, « pendant les heures de Tofflce, boit un verre de « vin au cabaret du père Nicolas, il paiera t: l'amende, et le père Nicolas aussi; sHl en boit « deux, on fermera le cabaret, ce qui ruinera le « pauvre cabaretier et mettra un mendiant dans « la commune, où il n'y en avait pas. Et si, « d'aventure, il s'en buvait trois coups, gendarmes « d'arriver, pour conduire en prison cabaretier et « buveur, non sans dresser procès-verbal, cela « s'entend de reste.

« Cette conclusion, Messieurs, nous a jetés dans « une profonde surprise, et nous ne voulions en € croire nos oreilles. Les anciens du village bran- « laient la tête : « Allons, c'est comme autrefois »,

< disaient-ils : « mais on va trop fort et quand on « tire si fort la corde... » Quant à Pierre lui-

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« mnme, qui est un vieux soldat, n'ayant jamais « eu peur d'un verre de vin ni d'un coup de sabre, « il était tout saisi de l'effet qu'il avait produit, c Si bien que, pour le remettre, nous sommes en-

< très au cabaret avec lui, où je crains bien qu'il « soit resté jusqu'après la messe dite. Les genc darmes du canton, que nous estimons, car ce € sont do bravos gens comme non?, sont venus l'y *< trouver et causer de la chose, qui les étonne « par la nouveauté. « Gomment diable ferai-je » « disait le brigadier (un vieux de Solferino qui « bougonne toujours), « pour savoir si l'oii est € content du gouvernement et s'il y a de mau- € vaises gens dans le pays, si Ton ferme le caba- € ret le dimanche? » Kt, tout on bougonnant, il € a vidé la bouteille que je lui payai. Mais il a c juré que c'était la dernière fois, pour tout de € bon, et que dimanche prochain on aurait flni de « rire.

€ Si notre préfet. Messieurs, était véritable-

< ment « notre », c'est-à-dire celui que nous € eussions voulu, ou si seulement il eût bien connu € nos goûts et notre pays, il n'eût pas pris cette € mesure. On dit qu'il Ta fait pour être agréable € au bon Dieu, mais je me doute bien que c'est

< plutôt pour complaire à ceux qui se donnent « pour ses ministres.

< Le bon Dieu no défend pas qu^on boive, et « l'eût-il défendu au monde entier, j'incline à

« croire qu'il eût fait exception pour la Bour- « gogne, pays où on l'aime et auquel il veut sans « doute du bien. Quand le bon Dieu eut sauvé du c déluge le seul Noé, son ami, il voulut lui mar- « quer sa grâce particulière en lui faisant cadeau « de la vigne, indiquant clairement par là qu'il « ne suffisait pas d'avoir évité l'eau, mais qu'il ^ fallait encore fêter le vin. Il a permis que le « roi Louis, qui était un grand saint, nous oc- « troyât maint privilège pour ces beaux plants de « Bourgogne, devant lesquels nos soldats, en « route d'étape, s'arrêtent et portent les armes* « Et notre curé lui-même^ quand il dit le saint « sacrifice, signe et gage d'alliance entre la terre « et le ciel, que fait-il? Il boit; et je vous ga- « rantis que, chez nous, la buvette est large et le « vin est vieux. Notre bon curé prétend que ce « serait un sacrilège de dire la messe avec de la « piquette, et que le sang du Christ doit être, pour « la pauvre humanité, généreux et réconfor- « tant....

« Aussi, Messieurs, notre curé n'est-il pas con-

« tent de ce qui se passe, et, quelque prudent « qu'il soit en ses propos, on voit bien ce qu'il en « pense. Notre curé est un paysan comme nous. « Il n'e»t pas grand théologien, mais il a de la « vertu, et il en avait avant d'avoir ses cheveux « tout blancs. Il dit que la religion n'est ni un •< parti, ni une science, et que si la foi est quel-

« que chose, les œuvres sont plus utiles encore. « Il était le conseiller du village, et si nous n'al- (c lions à la messe que les grands jours, il ne nous « en voulait pas trop, sachant bien nous trouver « pour nous donner avis quand il fallait. Pendant « la messe, les gens du voisinage se donnaient « rendez-vous au cabaret, c'est vrai ; mais il faut « bien être assis pour vendre une vache, embau- « cher un valet et sceller le marché d'un verre « devin, ce qui vaut tous les papiers des notaires. « Maintenant, nous ne quitterons guère nos fermes < le dimanche, nous ne mènerons plus à l'église « les gars et la femme, et le bon Dieu ne gagnera « rien à nous rendre isolés et tristes. Et ceux qui « le priaient le mieux n'oseront plus le faire, par « crainte d'être confondus avec les hypocrites et « les mauvaises gens, qui ne vont pas manquer « de faire montre d'un zèle qui n'a de prix que € lorsqu'il vient du cœur,

« Ah ! mon pauvre pays! Messieurs les députés, « laissez-lui sa gaieté et ses bons vins si francs, et € ses chansons du dimanche, qui, pour n'être pas « en latin, n'en célèbrent pas moins le Seigneur!

« Bâtissez des églises, si vous voulez, mais ne « fermez pas les cabarets qui s'y adossent. C'est « la gloire de l'Eglise au moyen âge, et le secret € de sa force, qu'elle a voulu vivre en bon accord « avec les goûts du peuple, et ne les a contrariés « que discrètement et dans leurs excès. Les dis-

« pûtes des savants ont tout perdu, et non autre « chose. Laissez-nous aimer nos curés au village, « en ne nous contrariant pas en leur nom.

« Sinon, les vieux ne diront rien, mais laisse- « ront voir leurs craintes; et les jeunes écoute-

< ront les mauvais conseillers qui ne sont pas « rares.

« Pierre, notre tambour, qui a voyagé comme

< soldat et a vu du pays autant que personne, a « pour méthode de juger les peuples sur ce qu'ils « boivent et ce qu'ils mangent. Cela n'est pas si « sot. Pour lui, l'Angleterre, c'est du rosbeef et « du porter; l'Espagne, un concombre et un verre « d'eau; l'Italie, un macaroni et une limonade; « l'Allemagne, une saucisse et de la bière; la « France, et notre chère Bourgogne surtout, « c'était un perdreau et un bon verre de vin. Cela « n'est ni méchante nourriture, ni nourriture de « méchants. En tout cas, c'est bonne nourriture de « convalescent, et Dieu sait si nous avons besoin « de nous refaire !

« Messieurs, humblement, mais fermement, je « vous le dis, votre préfet — bien plus votre que « notre — n'a pas fait de bonne besogne. Il a mis « tout le monde contre lui, y compris moi, qui « ne bois guère pourtant et ne vais pas au caba- « ret. Vous vivez dans une atmosphère surchauffée « de gens dont la politique est la passion, quand

« elle n'en est pas le métier. Vous ignorez le « pays, si vous croyez qu'il est livré au parti pris, « aux subtilités, aux intrigues qui vous divisent. « Non. Il veut, avant tout, vivre et travailler. Ne « le taquinez pas, ne le laissez pas taquiner par le « zèle de vos agents. La liberté nous est devenue « nécessaire comme l'air. Dans les petites choses

< de tous les jours, sa privation est encore plus

< sensible que dans les grandes. Tenez compte « que tous les partis ont inscrit dans leur pro- « gramme un grand respect de l'individu et de la « conscience.

« Ne laissez pas dire qu'il en est un qui veut « mentir à ce programme. Les anciens du pays se « souviennent des temps de la Restauration. Il y « avait alors aux affaires un honnête homme^ fort « attaché au roi,.mais tenant compte de la moyenne « d'idées libérales, tolérantes, terre à ''terre (si « vous voulez), mais pratiques, infusées dans le « sang français par le xviii^ siècle et la Révolu- « tion. Cet homme, qui avait eu, lui aussi, la « gloire de libérer avant terme le territoire en- « vahi, les ultras l'ont renversé. Ces ultras on « les appellerait aujourd'hui des « cléricaux ». « Un ministre a osé dire, ces jours-ci, qu'il n'en « était pas, et déjà ils le menacent. C'est à vous, « Messieurs, d'aviser. Empêchez les excès de zèle. « Ne perdez pas de vue que ceux qui font fermer « les cabarets, pendant la messe, précèdent

« et facilitent ceux qui veulent fermer les

« églises. »

(Suivent les signatures.)

— Voilà la requête que j'ai reçue. Je la trouve sage et patriotique, et, des deux mains, je la signe.

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