LA MORT DE NAPOLEON III
Du boulevard des Italiens...
Le boulevard est fort agité à l'heure où j'écris. Le télégraphe électrique, remplaçant la graade voix de Bossuet, a fait entendre les mots : l'Empereur se meurt, l'Empereur est mort. A Versailles^ dés cette après-midi, on connaissait la nouvelle. Les députés bonapartistes, sans que .leur absence fît un bien grand vide sur les bancs, avaient quitté l'Assemblée et, attristés et muets, avaient aussitôt regagné Paris. M. Abbatucci pleurait, la tête dans ses mains. A l'embarcadère, la foule les regardait passer, indifférente pour le deuil politique, respectueuse pour la douleur privée. M. Prudhomme rééditait ses réflexions sonores sur ce grain de sable qui suffit à faire disparaître les Césars.
Les politiques s'ingéniaient déjà pour savoir ce que la cause bonapartiste pouvait gagner ou perdre à la mort de son chef. Il y avait de la joie sur
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beaucoup de visages, de la tristesse sur quelquesuns, de rémotion sur tous. Et moi-même, je ne saurais me défendre de ressentir quelque impression, à voir la fin de cet homme dont le rôle, que cela fût le fait de sa personne ou celui des hasards de ce monde, a été si grand.
Je ne sais pourquoi, depuis que celte nouvelle m'est arrivée, j*ai sans cesse devant les yeux le portrait que Flandrin fit jadis de Napoléon III. Ce portrait, comme toutes les œuvres de ce genre, sorties de la belle et sévère école d'Ingres, était un chef-d'œuvre. C'est la seule image de l'Empereur qui ait eu du mérite. Les travestissements romains de messieurs tels et tels (et de M. Barye, hélas!) n'étaient que des caricatures. Les jolis arrangements de M. Winterhailer et de ses complices étaient quelque chose de pire encore. .
Seul, M. Flandrin avait donné à la physionomie de Napoléon un caractère de vérité et d'idéalisation combinées, qui est le propre du portrait historique. Ses amis, sa famille et ses familiers le retrouvaient là exactement figuré, avec une sûreté que ne donne pas la trompeuse photographie, si pleine de hasards; les historiens, les politiques trouvaient dans ses traits, racontés par le pinceau de l'artiste, les linéaments de son être intérieur. Ce portrait était de ceux dont les moralistes et les philosophes s'emparent un jour, pour reconstituer et juger uu homme, comme a fait M. Micbelct
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avec le portrait de François 1" par le Titien. Sur cette toile, il y avait un volume de commentaires; et voilà pourquoi les critiques l'ont tant discutée et analysée, laissant les admirations du vulgaire se porter sur les élégances frelatées des œuvres de MM. Gabanel ou Dubufe qui raccrochaient les passants au même Salon.
Cette toile de Flandrin était froide, discrète, presque ténébreuse, ainsi que l'homme qu elle représentait. Il y avait sur ces traits^ déjà fatigués, comme un brouillard des plaines de la Hollande ou des nuits de décembre. Les yeux, d'apparence morts, lorsqu'on axait longtemps le regard sur eux, s'éclairaient à la longue d'une lueur douteuse et mélancolique. Aux plis de la lèvre se lisaient les appétits sensuels tempérés par l'indécision du menton. La nature flegmatique éclatait dans la mollesse des joues et l'entêtement se traduisait par la forme du front et l'aspect général du modèle. Par-dessus cet ensemble, peu correct, et, pour dire le mot, assez laid, régnait une certaine tristesse qui ressemblait à de la bonté, et cette toile, pour le physiologiste, plaidait les circonstances atténuantes en faveur de l'Empereur, tout-puissant alors, et devant qui se taisaient, attendant leur heure, la pitié et la justice.
J'ai connu, par hasard, dans un coin de Paris, un autre portrait de Napoléon III, également sincère et très curieux. C'était Tœuvre d'un barbouil-
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leur; mais rinexpérience même de Texécation ajoutait à la naïveté utile du document. L'Empereur était représenté en uniforme de lieutenant d'artillerie; il était debout sur la plage de Boulogne, jeune encore, tel qu'il y débarqua. Derrière lui, la mer, et, dans le ciel, son aigle planant les ailes ouvertes^ tandis que son étoile, au milieu des nuages, brillait. C'était là l'œuvre de la légende, tandis que Flandrin nous a donné celle de l'histoire. Et malgré les rochers romantiques^ et la mer, et l'étoile, et l'aigle, la physionomie restait la même, peu héroïque, très moderne, n'ayant rien, absolument rien des traits classiques du premier des Napoléon, qui dispensaient jadis Canova de consulter les bustes antiques quand il voulait placer dans ses compositions immortelles l'image du tyran selon le tempérament latin.
Jadis, sous l'Empire même, dans la forme voilée qui m'était permise, j'ai essayé de comparer Napoléon 1er à Napoléon III. M. Hugo, avec cette légèreté d'esprit qui est l'apanage des poètes, avait écrit un gros livre — plein de merveilles d'ailleurs — pour écraser Napoléon le Petit sous le souvenir de Napoléon le Grand. Moi je soutenais, et si c'est un paradoxe, je jure qu'il était sincère, que le Petit valait mieux que le Grand. Certes, les apparences sont en faveur de ce dernier. Il se présente devant l'histoire la main pleine de lau-^ riers ; nos codes portent son nom, et pendant vingt
ans, nos pères imprudents nous répétèrent, même en chansons, qu'il avait été le héraut de la Révolution et répée qui sauva ses conquêtes. L'autre, d'allures médiocres, n'avait remporté que des victoires pénibles, contestées, stériles en tout cas. Là où l'oncle pisiraissait grand, le neveu était simplement brutal. Les plaisanteries sur son compte avaient fait fortune, et personne ne songeait à rire de César.
Les parallèles éloquents et superbes étaient écrasants pour le roi du jour. Il y avait, entre le vainqueur dléna et le demi-vainqueur de Magenta, la différence d'un soleil à une veilleuse. Eh bien ! je puis le dire aujourd'hui, maintenant qu'il est mort et avec lui, je le crois, la fortune de sa race, c'est le moins héroïque des deux Bonaparte que je préférais : car je trouvais en lui, à travers les fautes et les crimes même, une certaine notion du monde moderne qui firent défaut à l'ancien.
Archiméde, s'il revenait au monde, avec sa science d'autrefois, ne serait probablement pas reçu à lIEcole polytechnique. C'est ainsi que Napoléon P' se présente à mon jugement, avec son génie qui n'était que le ressouvenir du passé et la négation même du monde moderne. Napoléon III, homme ordinaire, était imbu, pénétré, amélioré, troublé, par toutes les idées de la société contemporaine. Le milieu ambiant avait eu prise sur lui.
tandis qu'il n'avait pas alleint répiderine même de son oncle.
Je ne nie pas qu'il ait commis les pires attentats; mais ils étaient dans la fatalité de sa vie politique, et non dans l'essence même de son être. Napoléon P% s'il n'eût eu cette fortune inespérée de devenir le maître de l'Europe, eût été, sans nul doute pour l'observateur, un criminel, et peut-être un criminel des plus obscurs dans quelque maquis de sa Corse. Lanfrey a admirablement saisi cela, et l'a très bien indiqué dans son livre. Napoléon III était né pour être un honnête ingénieur, inventeur à ses heures, membre de plusieurs Sociétés savantes, et très aimé de sa famille et de ses voisins. Mais il était de la race maudite de Sylla, et il avait reçu, en naissant, un lourd héritage, qu'on ne hii avait pas permis et qu'il n'avait pas eu la force de rejeter loin de lui. C'est ainsi que, pour mentir à sa propre conscience, il en était venu à adorer et à suivre je ne sais quelle mystérieuse fatalité, dont il se résignait à être, devant l'histoire, l'instrument passif et inconscient.
Sa mort aura un résultat immense et dont la politique est obligée de se réjouir; elle déliera les hommes qui restaient honorablement âdeles à sa personne, et ne laissera dans les rangs de son parti que des ambitions, des appétits et des fureurs de pouvoir bien nettes et déclarées. Le grand
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courant démocratique, que sa politique avait divisé, se reformera, se calmera, s'épurera; et en songeant à ceux qui pourraient le remplacer, le pays renoncera à cotte double idée fausse, qui a fait la fortune de TEmpire, que la démocratie a besoin d'un défenseur contre les regrets du vieux monde ou d'un frein systématique contre les aspirations du monde nouveau.
Je sais bien que tous ne peuvent pas, comme ceux qui vivent en dehors des luttes de la politique ou qui n'en ont pas trop souffert, considérer d'un œil tranquille la mort de l'homme qui vient de descendre au tombeau. Pour quelques larmes sincères qui couleront ce soir à Paris, il y aura bien des joies, et plus d'un, qui attendait l'heure depuis longtemps, se sentira vengé par cette triste fin en terre d'exil. Mais, pour moi, je suis saoul de colères et de vengeances. Je ne saurais être par trop dur pour l'homme qui a été, ne fût-ce qu'en apparence, la France même pendant vingt ans. Les peuples qui illuminent au jour de la mort du tyran, et jettent ses statues aux égouts, s'accusent et se condamnent eux-mêmes pour l'avoir supporté, accepté, souvent même aimé tant qu'il était debout. Napoléon III, à mon sens, eût-il eu le génie qui lui faisait défaut, n'a pas conquis la France, ainsi qu'on Ta dit. Il est venu, dans une heure trouble, offrir à la société effarée une solution dont l'inanité lui est aujourd'hui démontrée.
Je lui fais volontairement grâce de tout reproche, à l'heure suprême, si la leçon a été bonne et si nous en devons profiter. Oublions que, pris de peur, nous avons essayé de nous sauver d'un abîme imaginaire en prenant la première main venue qui s'offrait à nous, et, plus sûrs dans notre marche, allons vers la liberté d'un pas ferme et libre.