GÉNÉRALISATION
Nous avions, à table, devisé d'un certain peuple, et étions arrivés à émettre un large jugement sur son caractère, sur ses particularités physiques et intellectuelles. Alors l'un de nous interrompit la conversation par cette objection : c Prenons garde aux généralisations ! » Cet avis fut unanimement reconnu comme fondé, et je ne voulus pas le critiquer. iMais ce qui n'aurait pas été à sa place à table, entre amis, est permis dans le silence du cabinet.
Prenons garde aux généralisations ! Ce postulat, en théorie, est inattaquable. Il résulte de la compréhension, ou tout au moins du sentiment juste, qu'un phénomène ne peut jamais nous donner sur un autre un renseignement réel, mais seulement un renseignement apparent, et que les expériences que nous avons déduites d'un phénomène ne s'appliquent pleinement à aucun autre phénomène, antérieur ou postérieur.
Chaque phénomène existe en réalilc par lui seul ;
il n'a en fait aucun lien sensoriellement perceptible avec un autre phénomène, et quand il semble en avoir un, c'est parce que nous l'établissons artificiellement dans notre esprit. Pour concevoir un phénomène tel qu'il est, c'est-à-dire tel qu'il est accessible à nos sens, pour lui rendre pleine justice, pour être sûrs que nous percevons seulement ce qui se passe réellement devant nos sens, nous devrions nous trouver, en face du phénomène, entièrement impartiaux, ignorants, sans préjugés, c'est-à-dire que nous devrions oublier ce que nous savons au sujet de phénomènes antérieurs, que nous devrions soigneusement éviter de mêler une image précédemment reçue avec l'image nouvelle, et d'ajouter aux phénomènes des traits et des rapports qui ne sont pas en lui et que nous empruntons à d'autres phénomènes. Ce serait la condition préalable indispensable pour nous approcher de la vérité d'aussi près que notre organisation nous le permet. Ce serait la voie pour apprendre à peu près exactement ce qui se passe hors de notre « moi » et pour laisser agir sur nous la réalité, au lieu de projeter dans la réalité les processus de notre « moi 1, de peupler celle-là des images bariolées de la lanterne magique de notre penser, et de faire pâlir par sa lumière et rendre ainsi invisible son véritable contenu.
Gela, nous l'avons dit, est le postulat théorique ; mais, pratiquement, il est invalisablo. Les conditions dans lesquelles seules notre appareil intellectuel imparfait peut travailler, s'y opposent. Nous avons, dans le chapitre précédent, décomposé la structure très compliquée de l'habitude de penser, qui a conduit l'homme à l'invention de la symétrie. Nous avons vu comment notre esprit, qui observe que les phénomènes se suivent toujours les uns les autres, les rassemble en un rapport, voit dans chacun la cause du suivant et l'efTet du précédent, et comment il arrive à se représenter la cause comme quelque chose d'eflectivement existant, de réel, de séparé du phénomène, qui n'est rendu sensible que partiellement et imparfaitement par le phénomène. Nous avons vu ensuite que le jugement se construit d'images, de souvenirs de phénomènes précédemment perçus, cause non sensorielle qu'il se représente comme la condition préalable nécessaire du phénomène, et qu'il forme les images de souvenir mêmes par la multiplication de certains traits qui ont éveillé Tattention. La même habitude de penser conduit nécessairement aussi à la généralisation. Car qu'est-ce que la généralisation? Une induction de l'éprouvé au non encore éprouvé, du connu à Tinconnu, du passé et du présent au futur. Tout, dans
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ce procédé de notre appareil de la pensée, est arbitraire et défectueux. Nous n'avons aucun droit réel de supposer que de nouveaux phénomènes auront lieu, ou que, s'ils ont lieu, ils seront semblables aux précédents.
L'avenir est inaccessible à notre expérience. Nous n'avons pas une seule preuve qu'il y aura même un avenir, que même de nouvelles expériences suivront nos expériences sensorielles. Et cependant nous ne doutons pas un seul instant que demain il y aura aussi un jour, et que ce jour sera à peu près la répétition du jour d'aujourd'hui. Comment arrivons-nous à cette certitude? Exclusivement par notre habitude de penser. Parce que jusqu'ici chaque aperception a toujours été suivie d'une nouvelle aperception, notre esprit s'est habitué à l'idée qu'il en sera et devra toujours en être ainsi, et quand il veut combler le vide de Tavenir inconnu et inconnaissable, il le meuble d'images de souvenir, c'est-à-dire de répétitions d'événements précédemment éprouvés.
Du jour d'aujourd'hui, de la nuit d'aujourd'hui
Ne réclame rien de plus Que ce que t'ont apporté le jour et la nuit d'hier,
dit Goethe dans le Divan oriental-occidental. L'avis est profond, mais en réalité superflu. Car même si nous le voulions, nous ne pourrions
réclamer d'aujourd'hui, et à plus forte raison de demain, que ce qu'hier nous a apporté ; nous ne connaissons et ne savons rien d'autre que ce que nous avons déjà éprouvé, et ce que nous nommons avenir n'est qu'un reflet du passé, que, par suite d'une illusion optique de notre penser, nous croyons voir devant nous, tandis qu'en réalité il est placé derrière nous.
Il est vrai que nos hypothèses arbitraires et défectueuses se sont jusqu'ici toujours réalisées. Si nos ancêtres comptaient sûrement qu'il y aurait un avenir, ils ne se sont pas trompés, car une partie de cet avenir est, depuis, devenue présent et passé ; une série de leurs prédictions, ne reposant sur aucune aperception, est devenue expérience sensible. Les événements se produisent de la façon dont nous les conjecturons, et le reflet projeté des événements passés prend corps. Mais cela ne prouve pas que nous avons raison : ce n'était et ce n'est jamais qu'une conjecture hasardée avec laquelle nous avons eu de la chance. Nous ne pouvons produire une preuve directe sûre et convaincante qu'à l'avenir et que toujours il en sera ainsi.
Notre habitude intellectuelle de la généralisation, qui a sa racine dans la défectuosité organique de l'appareil pensant, est la base de toute connais-
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sance du monde, de toutes les lois naturelles. Celles-ci ne sont pour cette raison que des illusions. Car, en réalité, nous n'avons pas la plus légère connaissance de l'essence du phénomène cosmique, et nous ne comprenons pas une seule des soi-disant lois naturelles. Ou peut-il être question de compréhension, quand nous ne sommes pas même en état de nous assurer si les phénomènes ont une cause? S'il n'y avait pas de cause, il ne pourrait non plus y avoir de lois, mais seulement des hasards qui se répètent nous ne savons comment. Mais en admettant qu'il y a une cause et qu'on peut l'exprimer sous la forme d'une loi, quelle est cette cause et quelle est la loi qui l'indique et montre son action? Il n'y a pas d'homme capable de faire à cette question une réponse raisonnable. Si cependant nous parlons de lois naturelles, c'est là un agréable jeu de mots que nous avons imaginé pour nous tromper sur l'ennuyeux et insupportable vide de notre ignorance. Ce que nous nommons une loi naturelle est simplement la constatation que certains phénomènes se sont toujours eflectués ; mais cette loi n'explique pas comment c'est arrivé, ni ne renferme la preuve que ces mêmes phénomènes s'efl'ectueront toujours. Nous disons : c'est une loi naturelle que les corps s'attirent les uns les autres, et la force
d*altraclion est en raison directe de la masse des corps, et en raison inverse du carré de leur distance. Cela est faux. Ce qu'il serait exact de dire, c'est ceci : on a toujours observe' jusqu'ici que les corps se sont attirés les uns les autres, et cela en raison directe de leur masse et en raison inverse du carré de leur distance. La prétendue loi ne donne pas une explication du fait observé; c'est seulement une faconde Texprimer montrant son importance. Les formules mathématiques, elles non plus, ne sont pas des explications de phénomènes mécaniques, mais seulement leur transcription dans une langue particulière. C'est ainsi que, dans Molière, Sganarclle, le soi-disant médecin, répond à Géronte, qui lui demande pourquoi sa fille est muette : « Cela vient de ce qu'elle a perdu la parole... Voilà justement ce qui fait que votre fille est muette. » Une loi est un ordre prescrivant un acte ou une absence d'acte. Les lois naturelles, c'est-à-dire ce que nous nommons ainsi, sont des faits que nous énonçons, après avoir vu que l'acte ou l'absence d'acte en question a eu lieu.
Nous trouvons naturel que les phénomènes que nous avons constamment observés se répètent toujours, et nous serions fort étonnés s'ils ne se produisaient plus et étaient remplacés par d'autres
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de nature différente. Gela montre de nouveau combien est déraisonnable notre habitude de penser. Si nous étions logiques, nous devrions précisément nous étonner des répétitions et trouver naturelles les déviations; nous devrions toujours être surpris de nouveau parla conformité des phénomènes aux lois, et ne rester impassibles qu'en face de l'irrégularité. Car nos sens nous enseignent que les phénomènes sont indépendants et limités chacun pour lui-même et n'ont entre eux aucun rapport perceptible ; il serait alors beaucoup plus naturel et plus raisonnable que chaque phénomène occasionnât une expérience sensorielle nouvelle et spéciale, que de renouveler et d'approfondir de précédentes \ expériences. Chaque phénomène étant quelque chose d'individuel, comment se fait-il donc qu'il ait avec d'autres une certaine similitude ? La loi naturelle, c'est-à-dire la prétentieuse constatation du fait que les phénomènes se répètent, n'est pas leur explication, mais leur mystère.
Dans mon enfance, je pratiquais un jeu qui me semblait alors bien amusant. Voici en quoi il consistait. Moi ou l'un de mes petits camarades, nous posions sur une feuille de papier blanc des points au hasard, que l'autre unissait ensuite par des lignes, de façon à former des figures raisonnables.
Un de mes petits amis se distinguait parliculièrement dans cet exercice. J'avais beau placer mes petits points aussi malicieusement et follement que je pouvais, tout un essaim dans un coin et rien dans les autres, ou un tourbillon, ou une quantité' de points à distances égales, il parvenait toujours à produire, avec ses lignes de raccordement, quelque chose qui eût un sens : un lion, une maison, ou toute une bataille avec les épisodes les plus étonnants. Il poussait môme Tart si loin, qu'il réunissait avec des encres de différentes couleurs les points d'une manière différente, et en faisait en même temps un chien rouge, une hirondelle bleue, un balai vert, et un paysage alpin jaune. Toute notre conception du monde n*est autre chose que le même jeu pratiqué en grand et avec un sérieux tragique. Les phénomènes que nous percevons avec les sens sont les points donnés. Ils ne représentent rien de raisonnable, et ne laissent reconnaître aucun rapport compréhensible. Ils sont le chaos et le tumulte. Mais nous traçons patiemment et savamment des lignes d'un point à l'autre, et voilà qu'apparaissent des figures qui rappellent quelque chose de connu. Ceux qui ignorent comment cela se fait, pourraient croire que les figures étaient données, qu'elles avaient été déjà tracées par les points sur le papier. On
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doit alors leur montrer que ce qui, des points, fait seulement des figures, est ajouté par la main de l'homme, et que le point était placé, énigmatique et inexplicable, sur le papier, constituant son propre but à lui-même, avant que la ligne le réunît à son voisin et le fit servir de partie du contour d'une figure ayant pris naissance dans la tête de l'enfant qui s'amusait. La philosophie fait même ce que faisait mon compagnon de jeux : elle réunit avec des encres de différentes couleurs, pour en former les figures les plus différentes, ces mêmes points donnés, et chaque conception du monde, chaque système donne une autre image d'ensemble des mêmes faits d'expérience énigmatiques et inexplicables ; pour peu même que l'on m'y force, j'irai jusqu'à trouver chaque système et chaque conception du monde également justifiés, c'est-àdire également arbitraires et subjectifs, seulement plus ou moins jolis et adroits.
Les noms que nous avons inventés pour nos généralisations arbitraires sonnent bien et ont un aspect qui éveille la confiance. Nous parlons d'hypothèses, de lois naturelles. Qu'est-ce qu'une hypothèse? Une ligne que nous traçons d'un point donné, dans une direction quelconque. Qu'est-ce qu'une loi naturelle ? Une ligne qui unit deux points donnés et est prolongée en la même direc-
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lion dans l'inconnu, dans l'infîni. Un seul fait observé nous suffît pour le généraliser en une hypothèse qui ne peut être ni prouvée, ni réfutée, et qui, du point central fixe, peut courir dans toutes les directions de la rose des vents, comme il plaît à la fantaisie du généralisateur. Deux faits observes, entre lesquels nous percevons une similitude, sont suffisants pour les exj)rimer sous la forme d'une loi qui, supposons-nous, déterminera jusc^u'à l'infini les phénomènes ultérieurs. C'est toujours le jeu de mon enfance, Tassemblage de points indépendants en figures significatives.
Et pourtant, inutile de regimber : nous ne pouvons nous passer de la généralisation. Nous savons qu'elle est arbitraire et injustifiée; nous savons qu'elle nous illusionne, qu'elle présente comme avenir ce qui est le passé et comme divination ce qui est ressouvenir, ciu'elle fait passer pour de l'expérience ce qui est travail de compilation de l'imagination; notre imperfection organique ne nous en force pas moins à nous servir incessamment d'elle, et nous devons même reconnaître qu'elle est peutêtre la condition fondamentale de toute connaissance, qu'en tout cas elle facilite celle-ci. Toute aperception devient plus nette pour la conscience, quand elle se rattache à des souvenirs et les éveille. Quand nous avons vu à plusieurs reprises un objet et
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que nous avons imprimé son aspect dans notre mémoire, de façon à pouvoir nous le représenter les yeux fermés, nous n'avons besoin de le regarder que très rapidement et fugitivement, pour l'apercevoir immédiatement avec la plus grande netteté ; tandis que nous devrions voir de bien plus près et examiner beaucoup plus longtemps un autre objet qui nous serait inconnu, pour en obtenir une image approximativement aussi nette. C'est pourquoi nous lisons notre propre langue facilement et vite, et une langue étrangère et qui nous est inconnue, au contraire, beaucoup plus difficilement et plus lentement, quoiqu'elle s'ofl*re à nos yeux avec les mêmes lettres et dans les mêmes conditions d'impression, de papier, d'éclairage et de distance de l'œil. C'est pourquoi nous reconnaissons un ami à une distance à laquelle nous pourrions à peine distinguer les traits d'un inconnu.
Wundt, dans sa Logique, expose excellemment ces faits, et les conçoit comme une des conditions de l'association d'idées. Nous ne recevons en effet que d'un très petit nombre de phénomènes, à notre première rencontre avec eux, une impression sensorielle nette qui suffise pour donner d'eux à la conscience une représentation bien accusée. Nous devons les percevoir à plusieurs reprises et les imprimer dans notre mémoire. Ce qu'ensuite nous voyons
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OU entendons d'eux, c'est beaucoup moins euxmêmes que les images de souvenir qu'ils évoquent dans la mémoire. Cela est si vrai, que notre appareil de la pensée est très souvent exposé à toutes sortes de confusions. Nous lisons, par exemple, dans un texte français, une citation en une langue étrangère qui nous est tout à fait familière, et nous croyons aussi voir la citation en français. Il y a : Suîit denique flneSy et je lis en idée : « Il y a une limite à tout ». Les mois latins ne sont aperçus que fugitivement par l'œil, et la conscience ne perçoit pas leur forme réelle, mais seulement l'image de souvenir de leur sens que Timpression optique a éveillée dans la mémoire.
Par ce mécanisme il s'explique que la généralisation nous facilite parfois l'aperception des phénomènes. Nous conservons d'un phénomène perçu une image dans la mémoire ; nous élaborons cette image de souvenir en un schéma ou en une loi ; si ensuite un seul bout d'un phénomène semblable émerge devant nos sens, cela suffit pour évoquer dans la conscience l'image de souvenir et nous faire percevoir tout le phénomène. Sans doute, ce procédé n'est pas uniquement une facilitation, il est aussi en môme temps une source d'erreur. Car il fait que, croyant voir devant nous : « Il y a une limite à tout », tandis qu'il y a en réalité :
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Sunl denique (Inès, nous accordons plus d'attention à notre schéma intérieur qu'au phénomène extérieur. Mais, d'un autre côté, maints phénomènes que nous percevons dune manière défectueuse et faussée, passeraient devant nous sans être le moins du monde remarqués, si nous n'avions pas déjà d'eux dans l'esprit une image schématique. Nous pouvons dire sans exagération : en règle générale, nous voyons seulement ce que nous avons vu et ce que nous nous attendons à voir. Aussitôt que nous avons généralisé en une hypothèse ou en une loi un phénomène qui nous a suffisammenLfrappés pour éveiller notre attention, il nous tombe tout à coup sous les yeux une foule de faits qui, jusque-là, sont restés complètement inaperçus. Davaine et Villemin remarquent, l'un, que dans le sang des animaux atteints du sang de rate on rencontre des organismes microscopiques, Tautre, que la tuberculose peut être transmise par les expectorations de malades. Il ne s'écoule pas dix ans, et l'on a trouvé dans quinze ou seize maladies d'animaux et d'hommes et dans une douzaine de fermentations se produisant en dehors de l'organisme, des schyzomicètes qui en sont la cause. Un médecin observe une nouvelle maladie qui n'a ja= mais été vue ou décrite avant lui. Au bout de quelques mois, des centaines d'autres médecins rap-
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PARADOXES PSYCHOLOGIgUES
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portent des cas de cette nouvelle maladie, qu'ils ont observés dans ce court laps de temps. lïcidcnhain trouve un jour qu'on peut plonger certains individus impressionnables dans un état e'trange qu'il nomme hypnotisme. Quelques années après, on sait qu'à peu près un être humain sur deux est hypnotisable, et nous nous heurtons à chaque pas à des phénomènes hypnotiques. Est-ce que ceux-ci n*ont pas existé précédemment? Assurément si. Mais nous ne les avons pas aperçus. Pourquoi? Parce que nous n'en avions pas par avance une image dans l'esprit.
C'est là la valeur de la généralisation. En concluant d'un fait sensoriellement perçu à un autre que nous n'avons pas encore éprouvé, nous invoquons effectivement ce fait. Les phénomènes foisonnent autour de nous, mais ils portent les bérets enchantés de la fable, qui nous les rendent invisibles. Grâce à l'hypothèse, nous leur arrachons ce béret de la tête. La loi naturelle est un chien d'arrêt à l'aide duquel nous dépistons le phénomène rusé qui se cache. Le danger est seulement que notre chien tombe en arrêt devant un berger endormi, alors que nous poursuivons la perdrix. Gela arrive parfois même aux meilleurs chiens de chasse anglais. La plupart des hommes sont des observateurs inexacts, parce qu'ils ne
sont pas capables d'un degré d'attention suffisant. Aussi ne voient-ils que ce qu'ils veulent voir. En conséquence, dès qu'une hypothèse paraît, ils construisent dans leur conscience, avec son aide, une image de phénomènes qu'ils transportent à tout ce qui leur passe devant les yeux, de sorte qu'ils ne voient plus partout que des faits qui semblent conformes à leur hypothèse.
Voici une expérience bien simple que chacun peut répéter. Tracez sur une feuille de papier ou sur une ardoise quatre lignes également accusées d'égale longueur, de façon qu'elles se coupent toutes à angle droit au centre et forment une croix latine (droite) et une croix de Saint-André (couchée). Considérez cette figure avec l'idée préconçue que vous voyez en elle l'une plutôt des deux croix, soit la droite, soit celle qui est couchée. Vous verrez effectivement la croix que vous voulez voir prendre un relief plus accusé, et l'autre qui, pourtant, est tracée avec la même netteté passer au second plan, devenir plus pâle et plus mince et se réduire à un modeste appendice de la première. Une fausse hypothèse, qui passe à l'état de mode, se crée par monceaux ses preuves et règne des années et des siècles entiers sur une solide substruction de faits soi-disant perçus par les sens, jusqu'à ce qu'apparaisse un cerveau plus