OU EST LA VÉRITÉ
ont pu exercer sur les peuples et sur les hommes, comme elles les exercent sur tous les autres organismes. Alors on est autorisé à écrire une histoire anecdotique et à faire dépendre la chute de grands empires de la digestion d'un chef d'armée. Les beaux yeux d'Hélène occasionnent la guerre de Troie. Les Français sont défaits à Sedan parce que le général WimplTen s'était brouillé à Alger, en 1869, avec le maréchal Mae-Mahon à cause de la présence, à une vente de charité organisée par la femme de celui-ci, d'une personne douteuse, maîtresse du premier; la comédie de Scribe, Le verre d'eau^ contient la véritable explication des raisons pour lesquelles la guerre de la succession d'Espagne s'est passée de telle façon, et pas de telle autre. Si l'on fait encore un pas de plus et si l'on admet, avec Wundt, que la force qui agit dans la conscience humaine et élabore des représentations, prend des résolutions, etc., est indéterminée, c'est-à-dire n'est pas mise en activité par une impulsion extérieure et en rapport direct avec la force de cette impulsion, alors le dernier rapport entre l'homme et les forces agissant en dehors de lui, est rompu ; une histoire résolument psychologique, qui se place au point de vue de Wundt, peut représenter chaque événement comme la manifestation nullement préparée, ni subordonnée à
aucun élément étranger, d'un processus psychique accidentel et arbitraire de quelque personnalité puissante.
Une autre école historique que, contrairement à celle que je viens de nommer psychologique, je qualifierai de scientifique, voit dans les événements l'action de lois physiques générales. D'après elle, un peuple fait la guerre parce qu'il a faim, et non parce que son roi ou son chef a des caprices. L'individu isolé perd son influence et disparaît dans le mouvement de la masse. Il croit pousser, et est poussé. Les noms propres cessent d'avoir de la valeur et de l'importance, et peuvent être rayés de l'histoire. Les peuples agissent et soufl'rent comme les arbres fleurissent au printemps et perdent leurs feuilles en automne; dans les événements historiques s'expriment des lois cosmiques, et les destins des empires ne sont pas réglés dans le boudoir d'une jolie femme ou dans le cabinet d'un ministre de génie, mais littéralement dans les étoiles. L'astrologie reçoit une justification imprévue, non comme elle a été pratiquée en fait, mais comme théorie, comme pressentiment du véritable rapport des choses, et nous n'avons plus le droit de sourire quand le peuple, à l'aspect d'une comète, éprouve la préoccupation qu'elle apporte la guerre. N'a-t-on pas cru remarquer que l'apparition des
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taches du soleil coïncide avec les grandes crises commerciales î Naturellement, on ne s'imagine pas que les taches du soleil modifient directement le prix-courant des marchandises du gros commerce ou suppriment toute envie d'acheter; on ne doute pas que l'effet soit beaucoup plus indirect; seulement, on ne connaît pas les anneaux intermédiaires de la chaîne, on ne connaît que le commencement et le bout final de celle-ci. Pourquoi ne serait-il pas alors concevable que les phénomènes astronomiques, les faits qui se passent dans le soleil, dans le système planétaire, dans l'espace cosmique, amènent en dernière ligne des états de trouble chez les hommes, des guerres, des révolutions, des époques de progrès et de stagnation?
On n'a pas besoin de s'en tenir si exclusivement à l'un ou à l'autre point de vue, on peut poser un pied sur chacun et dire que les forces physiques générales sont, en effet, dans les événements historiques comme dans tous les autres phénomènes, le ressort moteur, mais que la direction leur est donnée par des individualités exceptionnelles. Alors la personnalité rentre partiellement dans ses droits traditionnels; sans doute, elle ne fait pas l'histoire, comme un poète puise des drames dans son imagination, mais elle conduit les peuples comme un mécanicien conduit un train de chemin
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de fer sur le rail donné, faisant courir plus vite ou plus lentement ou arrêter la locomotive à son gré. Le génie est alors un grand expérimentateur de l'humanité; il ne crée pas, il est vrai, plus ses hauts faits que, par exemple, Harvey ne crée la circulation du sang, mais il trouve les lois mécaniques qui agissent sur les peuples, et il les éprouve en les employant. Alors, d'autre part, il serait incompréhensible aussi que « le monde puisse être gouverné avec une petite somme de sagesse », car le gouvernement du monde serait réglé par les lois physiques, et les gouvernants apparents n'auraient simplement qu'à ne pas les troubler.
Voilà trois hypothèses. Toutes trois sont également plausibles et également arbitraires; aucune des trois ne peut être ni réfutée ni démontrée. Toutes trois ne peuvent être à la fois vraies, mais toutes trois peuvent être fausses. Quelle confiance peut-on alors avoir en une science qui repose nécessairement sur une des trois hypothèses, c'està-dire, en tout cas, possiblement sur une fausse ? Alors un terrible dilemme s'impose de nouveau à nous. Ou l'histoire est purement objective et enregistre seulement les événements tels qu'ils se sont déroulés, et alors elle devient sans objet, parce qu'il lui est impossible de rétablir les événements dans leur réalité objective; ou elle devient subjec-
live et hypothétique, cherche à expliquer et à assigner des causes qui ne forment pas un clément sensoriellement perceptible des événements, et alors elle n'offre plus aucune garantie de vérité et peut très bien être d'un bout à l'autre un tissu d'erreurs individuelles.
Comme moyen d'approcher de la vérité, on considère l'analyse du phénomène. Ce moyen est-il sûr? On peut fortement en douter. L'analyse ne conduit peut-être pas à l'essence du phénomène, mais elle le détruit sûrement.
Prenons des exemples tout platement compréhensibles. J'ai devant moi un homme en uniforme de soldat. Je n'éprouve pas la moindre hésitation et j'affirme aussitôt : c'est un soldat. Maintenant je commence l'analyse de ce phénomène. Je le dépouille de l'uniforme. Qu'ai-je encore devant moi ? Non plus un phénomène nettement caractérisé et différencié, mais quelque chose de plus indistinct et de plus général, un homme de la race blanche. Si jeluienlèvelapeau,ilestsimplementunhomme,et on ne le distinguera que difficilement d'un nègre ou d'un indien. Si je pousse encore plus loin l'analyse et soumets au microscope un morceau de muscle, je ne puis plus que dire que l'objet était un animal, mais j'ignore qu'il a été un homme, et un blanc, et un soldat. Si je décompose enfin
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le muscle dans ses parties chimiques constitutives, il ne me reste du phénomène rien de caractéristique ni d'essentiel, et je ne puis plus que dire encore qu'il était composé de matières qui existent dans notre système planétaire. C'est ainsi que je suis heureusement parvenu, grâce à une analyse inexorable et toujours poussée plus loin, à ne faire d'un soldat distinct et compréhensible, qui ne pouvait être confondu avec rien d'autre, qu'un peu d'oxygène, de carbone, etc., qui pourrait aussi bien provenir d'une nébuleuse cosmique que d'un cigare de la Havane.
Toutes les qualités des objets que nous percevons avec nos sens, sont des mouvements. Ceux qui n'alternent pas moins de 16 fois et demi et pas plus de 16.896 fois par seconde, nous les comptons avec les nerfs auditifs et les percevons comme sons; ceux qui se répètent entre 395 et 765 billions de fois par seconde, sont comptés avec les nerfs visuels et éprouvés comme lumière et couleur. Pour les mouvements entre 16.896 et 395 billions, au-dessous de 16 et demi et au-dessus de 765 billions, nous n'avons pas d'organe de numération, et par conséquent de perception. La perception d'un phénomène n'est donc autre chose que la numération de mouvements; ainsi, tous les phénomènes sont iden-
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tiques qualitativement et différents seulement par la quantité. Voilà le résultat d'une analyse poussée très loin. Fort bien. Le beau et le laid, le clair et l'obscur, le gai et l'affligeant sont donc la môme chose, simplement un mouvement, un mouvement plus lent ou plus rapide. Mais comment se fait-il alors que ces difl'érents mouvements qui sont tout à fait la même chose, je les ressente d'une façon différente, que l'un me soit agréable, l'autre désagréable, que celui-ci me cause de la satisfaction, celui-là de la peine? Ici je suis de nouveau aussi avancé qu'avec l'analyse du soldat jusque dans ses éléments chimiques simples. J'ai sacrifié le phénomène distinct, compréhensible, différent de tous les autres, et n'ai pourtant pas obtenu en échange de connaître son essence.
De telles expériences oous rendent défiants et nous amènent à supposer que nous avons dès le début faussement posé le problème. Nous cherchons des choses, et détruisons l'apparence de celles-ci. Mais est-ce que l'apparence n'est pas l'essence même, et, en analysant, n'agissons-nous pas comme l'enfant qui, curieux de savoir ce que renferme l'oignon, en arrache une pelure après l'autre, et qui, après avoir jeté la dernière, n'a plus rien dans la main ? Gela n'est pas nier « la chose en soi », mais, au lieu de la transporter
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dans la profondeur mystérieuse et inaccessible du phénomène, la placer à la surface de celui-ci et l'identifier avec lui. Nous cherchons en outre la vérité objective, absolue. Et qui nous dit que notre point de départ n'est pas une erreur? D'où savonsnous qu'il y a une vérité objective, absolue? Gomment cela serait-il, si l'inconnu qui cause nos impressions des sens ne devient un phénomène saisissable que dans notre organisme, et n'existe nullement comme tel hors de notre conscience? On admet aujourd'hui généralement que les phénomènes hors de notre organisme n'ont ni couleurs, ni sons, ni odeurs, ni chaleur, ni froid, mais que ces qualités leur sont ajoutées dans notre organisme. Ceci ne pourrait- il pas être appliqué à tout l'ensemble du phénomène? Alors celui-ci prendrait sa forme humainement compréhensible seulement dans l'organisme ; il n'y aurait pas de vérité objective et absolue, mais seulement une vérité subjective qui, en ce cas, ne pourrait être la même pour deux hommes, que si l'organisme était identique; alors toute tentative en vue de trouver une vérité objective serait complètement sans espoir, et nous serions plus que jamais condamnés à chercher toute connaissance exclusivement dans notre propre conscience, et non en dehors d'elle.
PARADOXES PSTCHOLOGIQUES
A ces hauteurs de la pensée, il fait froid. J'ai le frisson. Nous descendrons, au volume suivant : Paradoxes sociologiques, dans des régions moins élevées, où nous nous rapprocherons davantage de la mêlée humaine platement pratique, mais au milieu de laquelle il fait du moins agréablement chaud.