OU EST LA VERITE
ron dix mille curieux qui se payaient gratuitement le spectacle, et dont pas la moitié, à coup sûr, n'avait lu un seul volume des œuvres de Victor Hugo ; enfin, peut-être trois mille âmes naïves et convaincues, qui s'étaient réellement laissé suggérer un semblant d'enthousiasme. Le lendemain on lisait dans tous les journaux parisiens que cinq cent mille personnes avaient salué avec des transports de joie Victor Hugo, que Paris avait été témoin d'une fête unique dans les annales du monde, et que toute l'humanité civilisée s'était unie à la France pour préparer au plus grand poète du siècle un triomphe qu'aucun mortel n'avait encore eu en partage. Les feuilles étrangères reproduisirent cela, la légende se répandit sur tout le globe terrestre et passe aujourd'hui en tous lieux, même à Paris, pour un fait incontestable. Les futurs historiens de la civilisation l'enregistreront, et, en dépit des recherches les plus obstinées dans les sources contemporaines, ne trouveront rien de nature à leur faire douter que tout s'est réellement passé comme l'a raconté la presse des deux mondes.
Ainsi en est-il de la vérité, quand il s'agit d'un événement qui s'est déroulé en présence de nombreux milliers de témoins oculaires.
Mais en va-t-il mieux pour nous avec d'autres
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il!'
faits moins fugitifs? Que savons-nous de toutes les conditions naturelles au milieu desquelles nous vivons ? Les faits en apparence les plus simples sont incertains, les lois qui passent pour les plus solides et les mieux fondées chancellent dangereusement sous le pied des chercheurs; les gens demicultivés seuls, qui reçoivent crédulement et sans défiance leurs connaissances de la main de compilateurs et de vulgarisateurs inexacts, croient posséder des vérités certaines et inattaquables; mais les vrais savants, qui puisent les faits à la source de l'observation môme, savent qu'il n'y en a peutêtre pas un de si certain, qu'on ne puisse avoir sur lui deux avis différents.
Nous parlons couramment — et souvent avec une grande complaisance ~ de la distance de la terre au soleil, même de la terre à Sirius, et nous ne savons pas même en réalité quelle est la distance de l'observatoire de Washington à celui de Capstadt. Les calculs faits par les plus grands astronomes du temps présent, à l'aide des instruments les plus accomplis et des méthodes les mieux éprouvées, diffèrent entre eux de plus d'un mille anglais ou d'environ un dix-millième de la distance totale. La durée exacte de la journée astronomique, c*est-àdire la durée réelle de la rotation de notre terre sur son axe, est douteuse, de môme que la position
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exacte de cet axe, c'est-à-dire son inclinaison sur l'orbite do la terre. Los indications sur le degré de chaleur du soleil varient entre deux cents et vingt mille degrés, et un savant aussi considérable que William Herschel a pu émettre la théorie que le noyau du soleil est solide et sa surface habitée par des êtres vivants.
Les sciences n'ont donc pas re'ussî jusqu'ici à serrer de tout près la vérité, et à plus forte raison à la saisir sûrement. Et pourtant, elles se trouvent en face de phénomènes qui se renouvellent incessamment devant nos yeux, qui, autant que nous pouvons le percevoir, ne se modifient pas, qui attendent patiemment que l'homme les poursuive, les atteigne, les emprisonne dans des appareils, les saisisse avec des tenailles, les tâte avec les doigts et des outils, les retourne, les vide, les examine de dehors et en dedans, et entreprenne en un mot avec eux tout ce qui lui semble nécessaire et utile. Que dire maintenant des sciences historiques, qui ont l'audace de trouver la vérité d'événements passés depuis bien longtemps et dont il ne leur est resté entre les mains et sous les yeux qu'une trace à demi effacée dans le sable profond, ou un écho indistinct, ou moins encore ?
Je ne veux pas être injuste à Tégard des sciences historiques. Elles occupent dans l'enoyclopédie des
sciences une place curieuse et unique, car, à Topposé de toutes les autres, elles ne travaillent pas à l'aide de généralisations et ne connaissent ni hypothèses ni lois naturelles. Elles sont les seules qui remplissent le postulat de la connaissance exposée dans le chapitre précédent : elles cherchent à saisir et à représenter le phénomène tel qu'il a été véritablement perçu par les sens, et évitent avec le plus grand soin d'y ajouter des traits extra-sensibles qui ne sont pas en lui. Le phénomène est ce qui est réellement donné, et son interprétation, sa généralisation, son rattachement à d'autres phénomènes contemporains, antérieurs ou postérieurs, sa dérivation de causes qui lui sont extérieures, sa réduction à des lois, sont ce qui est arbitrairement ajouté; d'autre part, la perception sensorielle du phénomène peut seule conduire à la connaissance, mais chaque supposition, addition, etc., expose à l'erreur ; l'histoire se propose de fixer seulement le phénomène, d'éviter par principe toute addition et de s'abstenir le plus possible de la conjecture ; elle serait donc réellement la science la plus sure, celle qui renferme le plus de vérité et le moins d'erreurs, qui contient la plus grande somme de phénomènes objectifs et la plus petite somme de travail d'imagination subjectif. Contrairement aux mathéma-
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tiques, qui peuvent facilement être subjectivement vraies, parce qu'elles ne sont autre chose qu'une forme du penser humain et ne s'occupent pas de faits extérieurs perçus sensoriellement, mais de faits de la conscience même qui sont perçus sans l'intermédiaire des sens, — contrairement aux mathématiques, dis-je, qui sont la science la plus vraie subjectivement, l'histoire serait la plus vraie objectivement, parce qu'elle a pour objet non le possible, le vraisemblable ou ce qui nous semble le nécessaire, mais le réel, l'advenu, parce que sa matière n'est pas une supposition subjective, mais un phénomène objectif. Oui, serait !... L'histoire serait tout cela, si l'appareil du penser humain n'était pas l'oulil imparfait qu'il est. Contre cette imperfection elle échoue, et rend sans issue ses efforts d'arriver jusqu'à l'événement objectif. L'histoire veut représenter les faits tels qu'ils se sont réellement passés ; cependant, au meilleur cas, elle ne peut que déterminer comment ceux-ci ont été perçus. Mais les conditions dans lesquelles notre cerveau travaille font que les aperceptions des événements ne peuvent être identiques aux événements eux-mêmes. Car, ou ceux-ci sont insignifiants, et alors ils n'éveillent point l'attention, ne sont pas nettement perçus, ne parviennent pas à la conscience, ne laissent aucune image de
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souvenir claire ; ou ils sont importants, et alors déjà leurs premières phases éveillent un si haut degré d'attention, que la force nerveuse est bientôt épuisée, que le cerveau perd sa capacité d'aperception, et que les phases ultérieures de l'événement glissent devant les témoins comme un rêve confus.
De là vient, par exemple, qu*aucun acteur d'un grand événement, d'une bataille, d'un altentat de conspirateurs, d'une scène parlementaire violente, ne conserve une image exacte du fait du commencement à la fTn. Mille témoins que Ton entendrait donneraient mille versions diverses, qui différeraient étrangement précisément sur les points les plus importants. Seul un appareil photographique qui, animé d'un mouvement d'horlogerie, présenterait chaque seconde une plaque fraîche à l'événement et en prendrait une série ininterrompue d'images instantanées, pourrait du moins retenir d'une manière sûre l'aspect optique de celui-ci. Notre organisme n'est pas une machine de ce genre. Nous ne possédons pas une série sans fin de plaques photographiques toujours fraîches, mais seulement une provision très limitée de celles-ci. Cette provision est-elle épuisée, nous restons en face de l'événement comme une chambre noire vide, et nous devons nous reposer avant de
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pouvoir préparer de nouvelles plaques. Voilà pourquoi les acteurs des événements sont les moins sûrs observateurs de ceux-ci, pourquoi tous les témoignages ne sont vrais que subjectivement, pourquoi la science historique ne conserve aucun moyen de rétablir après coup, avec l'aide des perceptions humaines subjectives, la vérité absolue objective des événements.
Bien entendu, l'histoire dont j'ai parlé jusqu'ici est l'histoire sincère qui ne fait que raconter et n'a nullement la prétention d'expliquer aussi. C'est l'histoire des chroniqueurs, qui enregistrent candidement que le l*''* du mois il a plu, que le 2 a eu lieu une bataille, et que le 3 on a élu un nouveau pape. Mais ce point de vue primitif, qui rendait possible, du moins théoriquement, de saisir la vérité et d'éviter l'erreur, n'est plus celui des historiens actuels. Ceux-ci ne veulent pas seulement raconter, ils veulent aussi expliquer. L'histoire non plus, naturellement, ne pouvait échapper à l'habitude qu'a le penser humain d'ajouter des traits non sensoriels aux phénomènes sensoriels, de leur supposer des lois et de les faire procéder de causes, bref, au jeu consistant à réunir des points en figures par des lignes arbitraires ; ses plus hardis fidèles voudraient déjà en faire une science physique, c'est-àdire schématiser sa matière comme celle-ci schéma-
lise les phéaomènes naturels. Ils voudraient ramener à des lois naturelles ge'nérales les événements dont l'humanité a été le théâtre, trouver pour eux des hypothèses et des formules, et à l'aide de cellesci prédire les événements futurs, comme nous nous faisons forts de prédire, avec l'aide de formules, d'hypothèses et de lois scientifiques, que demain le soleil se lèvera, et qu'au prochain printemps les arbres seront en fleurs. Ils sont aussi dans leur droit. Il n*y a aucune raison pour traiter les événements humains autrement que tous les autres phénomènes de l'univers. L'homme, rhumanilc ne sont-ils pas une partie constitutive de ce tout, aussi bien que le rocher de quartz, le météore, le palmier? Une pensée ou une action humaines ne sont-elles pas aussi bien des faits organiques que la digestion et la reproduction, la migration des oiseaux ou le sommeil hivernal des rongeurs ? La pensée ou l'action ne sont-elles pas un fait dynamique aussi bien que la chute d'un objet libre ou la rotation de la lune autour de la terre ? Si nous élevons la prétention de ne pas simplement décrire ces faits organiques el dynamiques , mais de les schématiser et de les lier en figures compréhensibles par un lien non sensoriel d'hypothèses et de lois, pourquoi ne pas appliquer la même méthode aux pensées et aux actions humai nés? No us le faisons
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donc aussi, mais en même temps nous quittons le terrain sûr du donné et du sensoriel, et nous nous envolons dans l'extra- et le supra-sensible. C'est de cette façon seulement que l'histoire devient rationnelle, c'est-à-dire répond à notre habitude de penser, qui, nous l'avons vu, est une conséquence inévitable de notre imperfection organique; mais, de cette façon aussi, elle devient en même temps le théâtre de toutes les erreurs subjectives de notre appareil intellectuel, car tout événement n'a qu'une seule forme sensoriellement perceptible, tandis que le nombre des hypothèses non sensorielles que l'esprit humain peut lui supposer, est illimité, ce qui rend également illimité le nombre des erreurs possibles.
Une école historique explique les événements par les hommes qui y prennent part. Elle accorde aux influences extérieures tout au plus le rôle d'une impulsion, et transporte les mobiles et les forces motrices des actions iiistoriques dans l'àme des personnalités dirigeantes d'une époque. Dans cette manière de voir, la science historique devient de la psychologie, et Thistoriographie de la biographie. On peut alors s'imaginer l'humanité comme presque détachée delà nature, et faire abstraction de toutes les influences que les forces naturelles gé nérales et les modifications d'équilibre de celles^'-ci MAX NORDAU. — ^ Parad. psych. |0
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PARADOXES PSYCUOLOGIQUES