SCÈNE II
MADAME DEGUINGOIS, CHRISTIANE.
madame deguingois. — Je suis allée aussi pour tes stores.
christiane. — Eh bien...
Juliette, maintenant auprès de Afme Deguingois. — Et vous, madame, vous ne prenez pas une tasse de thé ?
madame deguingois. — Merci, ma mignonne, j'irai tout à l'heure.
Juliette. — Je vous demande pardon, je vous laisse là, toutes seules.
madame deguingois. — Mais, je t'en prie, nous savons ce que c'est.
Juliette. — Il faut que je m'occupe de mes invités.
Elle va dans le grand salon et s' assied un moment auprès d'un groupe de jeunes femmes.
madame deguingois. — Qu'est-ce que je te disais donc déjà ?
christiane. — Que tu étais allée pour mes stores.
madame deguingois. — Ah ! oui... avec les deux fenêtres et les brise-bise, pour ton salon, ça te coûtera cinq cents francs.
christiane. — Cinq cents francs !
madame deguingois. — En fournissant les carrés de filet. Il n'y a pas eu moyen de les avoir à moins. Et je t'assure que j'ai marchandé tant que j'ai pu...
christiane. — Je m'en rapporte à toi.
madame deguingois. — Et ça représentera facilement le double, facilement. Tu sais qu'ils les ont trouvés très .jolis mes carrés.
christiane. — Ils sont ravissants.
madame deguingois. — Par exemple je n'en aurai pas assez pour les brise-bise... il faut que j'en fasse encore huit.
christiane. — Ma pauvre maman, je t'en donne du mal ; je te remercie, tu sais.
madame deguingois. — Ne parlons pas de ce. Autre chose. Ne m'as-tu pas dit que tu cherchais un valet de chambre ?
christiane. — Oui, en effet, j'en cherche un.
madame deguingois. — Je m'en suis occupée aussi ; on m'a parlé de quelqu'un... C'est un homme très bien... il était chez le baron Vowenberg.
christiane. — Celui qui vient de se suicider ?
madame deguingois. — Oui.
christiane. — Oh ! alors, je crains bien qu'il ne fasse pas mon affaire... il sort d'une trop grande maison, il aura des exigences. Tu comprends, chez les Vowenberg, il 6e faisait des profits qu'il ne pourra pas se faire chez nous ; il nous considérera comme de trop petites gens, il nous méprisera.
madame deguingois. — C'est ce qui te trompe... il cherche au contraire une maison Bimple, sérieuse... Voilà son troisième maître qui se suicide en deux ans, il en a assez.
christiane. — Dis donc, ça n'est pas rassurant... Il porte la guigne, ce garçon-là.
madame deguingois. — Et puis forcément, ton train de maison augmentera... surtout maintenait que ton mari va être ministre...
chriktiane. — Attends, ce n'est pas encore fait.
madame deguingois. — On m'a dit tout à l'heure qu'il était nommé aux Travaux publics.
christiane. — Ça m'étonnerait... il était question pour lui des Postes et Télégraphes... D'ailleurs, je le saurai tout à l'heure. Paul doit me téléphoner ici.
madame deguingois. — Est-ce une idée, il me semble qu'il n'y a pas un monde fou, chez ta belle-sœur ?
christiane. — Il fait si beau aujourd'hui... tout le monde est dehors... et puis il est déjà tard.
madame deguingois. — Il faisait le même temps avant-hier... et, chez toi, c'était p-lein.
christiane. — Ça t'a semblé parce que, chez moi, c'est beaucoup plus petit.., tu ne vas pas comparer.
madame deguingois. — Et puis Juliette n'aime pas le monde... elle n'attire pas les gens... elle ne fait rien de ce qu'il faudrait... elle ne sait pas recevoir.
christiane. — Ah ! ça, elle ne se doute pas de ce que c'est.
madame deguingois. — Tu as vu leur nouvelle tapisserie, dans la galerie ?
christiane. — Oui, elle est merveilleuse.
madame deguingois, avec un soupir. — C'est bien la peine d'avoir un joli hôtel, un cadre pareil, pour ne pas aimer recevoir. Ah ! si c'était toi !
christiane. — Oui, mais ce n'est pas moi.
madame deguingois. — Tiens, j'ai rêvé cette nuit que tu étais Mme Raidzell.
christiane, riant. — Ah! Ah! j'épousais Eugène ?
madame DEGUiNGOia. — Non, Jean.
christiane, avec un rire un peu forcé.
— Ah ! Ah ! Et Juliette ? Ecoute, maman, tu as de drôles de rêves 1
madame deguingois. — Ah ! il est certain que tu aurais fait plus d'honneur à Jean que ta belle-sœur... ce serait autre chose. Toi, tu as le goût, tu as l'instinct du luxe: tu tiens de ta mère. D'alord, tu t'habilles avec un chic !... C'est toi qui as l'air d'être la millionnaire... As-tu remarqué, elle ne porte plus de bijoux, c'est ridicule, et je ne sais pas jusqu'à quel point cette affection de simplicité plaît à son mari. A propos, c'est bien étonnant que Jean eoit là aujourd'hui. D'habitude, il n'assiste pas aux réceptions de 6a femme.
christiane. — Il a sans doute une raison pour y assister aujourd'hui. On attend d'un moment à l'autre la charmante Wanda, Mme Hurtz I
madame deguingois. — Ah I elle doit venir ?... Il en est très épris, paraît-il ! Je ne sai6 pas ce qu'on lui trouve d'extraordinaire à cette Mme Hurtz !
christiane. — Elle écrit l et elle est Tunisienne ! Elle joint donc au prestige du bas-bleu le charme de l'étrangère...
c'est irrésistible.
madame deguingois. — C'est même assez tarabiscoté ce qu'elle écrit. Moi, j'ai essayé de lire, je n'ai pas pu. C'est absolument illisible.
christiane. — Il ne faut pas dire ça... elle a beaucoup de talent. Son dernier livre est très bien.
madame deguingois. — Tu me le prêteras... Comment ça s'appelle-t-il déjà P... Un drôle de titre !
christiane. — Lèvres humides.
madame deguingois. — Peuh !... ça ne signifie pas grand'chose.
Sur ces derniers mots, Le Graffier est entré dans le petit salon et s'est approché de Christiane et de Mme Deguingois. C'est un homme d'une trentaine d'années, d'une tournure élégante.