SCÈNE IV
CHRISTIANE, LE GRAFFIER, puis MARGES, puis JULIETTE, puis MADAME HURTZ.
christiane. — Et comment allez-vous, depuis hier soir ?
le graffier. — Je vais très bien.
christiane. — C'était très gai, ce dîner chez les Vanoche!... Quelle femme aimable que Mme Vanoche!
le graffier. — Tout à fait charmante.
christiane. — Je l'ai trouvée particulièrement laide, hier soir.
le graffier. — Effroyable!
christianb. — Nous nous entendons à merveille tous les deux.
le graffier. — Oui, nous savons ce que parler veut dire.
christiane. — A propos, j'ai lu le roman de votre amie, Mmo tfurtz.
le graffier. — Ah ! Eh bien ?
christiane. — C'est très amusant, surtout après ce que vous m'avez raconté sur elle. A lire son livre, on croirait qu'il n'y a pas assez de volupté sur toute la terre pour étancher sa soif ardente.
le graffier. — Et, pourtant, elle est froide comme le marbre.
christiane. — J'ai envie d'écrire, moi aussi.
le graffier. — A qui?
christiane. — D'écrire... enfin, d'écrire.
le graffier. — Pourquoi faire ?
christiane. — Pour ne pas me faire remarquer.
le graffier. — Vous pourriez... vous êtes intelligente, vous avez beaucoup d'esprit.
christiane. — Quand je parle, peut-être; mais, dès que je veux noicir du papier, je deviens stupide.
le graffier. — Parce que vous réfléchissez.
m. marges, entrant par la porte de gauche. — Bonjour, ma chère Christiane ! Bonjour, monsieur T
christiane. — Comme vous avez chaud !
marges. — Ma femme n'est pas partie?
christiane. — Non, elle est encore là; mais elle vous attend, elle vous cherche, elle est très inquiète.
le graffier. — Vite, vite, faites-vous porter rentrant.
marges. — Je crois bien. Où est-elle?...
Où est-elle ?
christiane. — Dans la chambre de son petit-fils qui prend un bain.
marges- — J'y vais... Au fait, j'oubliais de vous dire : Paul est nommé.
christiane. — Oui, oui, je sais... au Commerce.
marges. — Non, à la Marine.
christiane. — Le Graffier vient de me dire : au Commerce.
m. marges, déjà loin. — A la Marine, h la Marine.
christiane. — C'est fou I
le graffier. — Ne vous frappez pas...
il y a encore la Guerre, les Affaires étrangères, l'Intérieur et l'Instruction publique.
christiane. — Dites-moi, Le Graffier, vous qui savez tout, est-ce vrai que mon beau-père a une maîtresse ?
le graffier. — Mais je n'en sais rien, moi... Comment voulez-vous?
christiane. — Vous pouvez parler... je serai forte... Vous comprenez. Je vous demande ça, parce qu'il vaut toujours mieux être renseignée : cela permet d'éviter des gaffes.
le graffier. — Ou de les faire sciemment.
christiane. — Oui, quand on est méchant.
le graffier. — Le fait est que je me demande souvent comment il ne se commet pas plus de gaffes dans le monde. Songez donc!... il faut savoir tant de choses : être au courant des liaisons qui commencent, des adultères qui battent leur plein, des ruptures, des situations de fortune et même des religions!
christiane. — Ce n'est pas une mince affaire.
le graffier. — On appelle ça : faire des potins. C'est bientôt dit. Mais ce qui nous pousse à colporter des nouvelles et à en écouter, ce n'est pas malice pure et curiosité vaine, mais le sentiment très net que nous devons être avertis, afin de ne pas patauger misérablement dans la plupart des cas et de ne pas parler de corde dans la maison d'un pendu.
christiane. — Alors, mon beau-père a une maîtresse ?
le graffier, arec force. — Mais oui.
christiane. — Oh! que c'est drôle! Je m'en doutais... Depuis quelque temps, il est très coquet... Il veut rester jeune ou, du moins, le paraître. Il s'est mis à faire des armes pour ne pas engraisser... il se teint... Et puis, il ne veut pas quitter Paris... il retarde son départ pour la campagne, lui qui n'aimait que la pêche à la ligne... il s'est fait recevoir d'un cercle.
le graffier. — Vous avez raison... autant d'indices.
christiane. — Vous connaissez la personne?
le graffier. — Oui, c'est Mlle Egreth, une actrice.
christiane. — Elle est jeune?
le graffier. — Quelle question ! Etant donné l'âge de M. Marges, la personne, comme vous dites, ne peut avoir...
christiane. — Que dix-huit ans.
le guaffier. — Un peu plus: vingt-dcUX. . . l'âge de sa fille, de votre belle-sœur, exactement...
christiane. — Que c'est drôle! que c'est drôle!... Et comment l'a-t-il connue?
le graffier. — C'est une amie d'une petite amie à Eugène Raidzell. Vous savez que votre beau-père fait la bombe avec le frère de 6on gendre...
christiane — Famille!
i£, graffier. — Un soir, ils ont dîné tous les quatre ensemble... et M. Marges est tombé amoureux
christiane. — Tombé est le mot. Mais, lui, ne peut pas croire raisonnablement qu'une aussi jeune femme soit amoureuse de lui.
le graffier — Il le croit déraisonnablement, parce qu'elle le lui fait croire.
christiane. — Oh! que c'est drôle!... Il est vrai que ces femmes-là...
le graffier. — Mais non, madame, pas seulement ces femmes-là, toutes les femmes font croire aux hommes, jeunes ou vieux, ce qu'elles veulent. Oui, avec notre sentimentalité, notre crédulité, notre vanité... et la sensualité... la sensualité que j'oubliais. christiane. — Fichtre !
le graffier. — Diable! Une femme peut aller aussi loin que possible.
christiane. — Aussi loin que possible?
le graffier. — Oui, je ne devrais pas vous dire tout ça.
christiane. — Pourquoi ?
le graffier. — Je trahis ceux de mon 6exe. Jamais uu homme ne vous parlera comme je le fais... C'est fournir des armes contre soi-même.
christiane. — Mais justement, Le Graffier, ce qui me plaît en vous, c'est que vous me parlez comme à un bon camarade.
le graffier. — Comme à un bon camarade oui... avec cette nuance de galanterie toutefois, qui laisse deviner que je me précipiterais 6ur vous, si vous m'y encouragiez le moins du monde.
christiane. — Dites donc!
le graffier. — Mais vous ne m'y encouragez pas., c'est une justice à vous rendre. christiane. — Et, à votre avis, c'est toujours les femmes qui commencent?
le graffier. — Elles doivent commencer.. Mais j'ai du plaisir à causer avec vous, parce que vous n'êtes pas banale... D'abord, vous ne trompez pas votre mari.
christiane. — Non, je ne le trompe pas. le graffier. — Mais non, vous lie le
trompez pas, je vous le dis, je le sais mieux que vous... et vous ne le tromperez peutêtre jamais; niais, quand vous le tromperez, ce sera la belle course.
christiane. — Ça veut dire?
le graffier. — Que vous ne courrez pas dans un prix à réclamer ou dans un petit handicap, mais dans une belle épreuve : le Derby, par exemple, le blue ribbon, comme disent les Anglais .
christiane. — Alors, pour vous, je suia une femme dans le genre de Gladiator?
le graffier. — Ou de Fille de l'Air.
christiane. — Et qui vous fait croire ça?... mes jambes? Vous ne les avez pas vues.
le graffier. — Non, mais certaine expression que vous avez parfois; votre allure, votre air de tête, vos yeux surtout qui sont les plus singuliers que je connaisse.
christiane. — J'ai de grands yeux.
le graffier. — Ce n'est pas le tout d'avoir de grands yeux, il faut les remplir... C'est comme l'alexandrin, c'est le plus beau vers, à condition qu'il signifie quelque chose.
christiane. — Et que signifient mes yeux?
LE graffier. - — Tout.
christiane. — Et quoi encore?
le graffier. — Je vous le dirai plus tard. En attendant, vous m'intéressez.
christiane. — Vous m'en voyez ravie.
le graffier. — Et je vous suis dans le monde.
christiane. — Comme l'Anglais suivait le dompteur.
le graffier. — Oui, mais pour savoir qui vous mangerez.
christiane. — Oh ! je ne mangerai personne. Pour en revenir à mon beau-père, où trouve- t-il l'argent d'être aimé pour luimême? .. C'est qu'il en faut.
le graffier. — Au prix où est le cœur, je crois bien... Eugène Raidzell est un spéculateur heureux et, sur ses conseils, M. Marges boursicote. C'est ainsi qu'il a pu perdre, l'autre soir, cent louis au cercle. Il disait avec une sorte d'orgueil : C'est ma première culotte!
christiane. — Sa première culotte, il ne croyait pas si bien dire : il retombe en enfance.
Juliette qui est survenue et a entendu ces derniers mots.
Juliette. — Qhï d#nc retombe en enfance ?
christiane. — Quelqu'un que tu no connais pas, ma chérie.
Juliette. — Et je préfère ne pas le connaître s'il est dans cet état-là. Vous faites encore des potins.
le (iRAFFiER. — Encore, c'est un reproche.
ji 'mette. — Oh! non, j'aime beaucoup quand les gens causent entre eux, chez moi; ça facilite l'ouvrage de la maîtresse de maison. Ah! si tout le monde était comme vous... mais je ne veux pas vous déranger. {A Christiane.) Je venais simplement te dire que ta r>"ère est partie avec maman.
A ce moment, Mme Hurtz fait son entrée dans le grand salon.
christiane. — Ah! voici Mœe Hurtz!...
Je la trouve si jolie, cette femme-là!... elle s'arrange avec tant de goût... elle a toujours l'air d'un portrait.
Juliette. — Oui, peut-être un peu trop de fourrure au mois de juin.
le graffier. — Elle a toujours froid.
Juliette. — Si elle avait tellement froid, j'imagine qu'elle ne serait pas décolletée avec une robe de dentelles. Il y a sans doute là une idée qui m'échappe... c'est peut-être un symbole !...
le graffier. — Ça doit en être un.
Mme Hurtz a échangé quelques mots dans le grand salon avec Jean Raidzell, qui la guettait près de la porte et l'amène ensuite auprès de Juliette.
madame hurtz. — Bonjour, madame.
Juliette. — Bonjour, madame.
madame hurtz. — Excusez-moi de venir à cette heure-ci... A vrai dire, je craignais de ne plus trouver personne.
Juliette. — On savait que vous deviez venir, madame., il y a par là quelquesunes de vos admiratrices qui n'ont pas voulu s'en aller sans vous avoir vue. Je vais vous conduire auprès d'elles.
madame hurtz. — Oui... dites-leur que je suis à elle dans un instant. J'ai quelques mots à dire à votre mari... vous permettez... c'est au compositeur que j'ai affaire... c'est pour un recueil de mélodies.
Juliette. — Mais je vous en prie.
madame hurtz. — 1 Faites patienter ces dames.
Juliette. — Ohl elles attendront tout le temps qu'il faudra.
Elle va dans le grand salon. Christiane et Le Graffier se sont éloignés; Mme Hurtz et Jean demeurent seuls.