‹ ParaîtreChapitre 17 sur 59 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

Les Mkme8; MADAME DE BENAUGE, MADAME CAUGE, MADAME XAIZE ROXE, MADAME DE GRAVIGNY, JU- LIETTE, CHRISTIANE, LE GRAFFIER.

madame de bénauge, faisant la plaisanterie de frapper à une porte ouverte. — Vous avez fini, on peut entrer ?

M/ûAME HDRTZ. — Allons, ne faites pas cette tête-la...

non, voulez-vous que j'invite Mme Raidzell.

jean. — Non, il vaut mieux que ça soit moi qui m'en charge. Laissez-moi faire... J'arrangerai ça.

madame hertz. — Alors, vous venez ?

jean. — Mais certainement.

madame hirtz. — Vous ne le regretterez pas.

Cependant, à la porte du salon, Mme de Bénauge, Mme Caugé, Mme Xaizerone, Mme de Gravigny, se présentent en groupe.

madame hurtz, riant. — Mais certainement.

madame caugé. — Où est-elle ? Elle se dérobe, elle se cache ?

madame hurtz. — Mais nullement... je suis là... je suis là.

madame de bénauge. — Nous sommes restées pour vous voir, uniquement pour vous voir, pour vous féliciter.

le graffier. — C'est charmant pour la maîtresse de la maison.

Par.nVe

MADAME DE BÉNAUGE. D'abord, il faut

que je vous embrasse. (Elle V embruasc avec transport) Ah ! ma chère, que! beau livre! C'est un chef-d'œuvre, c'est inouï, délicieux, exquis... on n'a jamais rien écrit de pareil... C'est un événement sensationnel...

madame de gravigny. — Chère amie, arrêtez-vous !... vous ne nous laissez plus rien à dire.

MADAME NAIZERONE. NOUS ne pOUVOn6

que répéter ce que dit Mme de Bénauge.

madame hurtz. — Vous êtes trop indulgent es.

madame de bénauge. — D'ailleurs, vous le savez bien que c'est un grand succès.

madame hurtz. — Oui, c'est un très grand succès... Je suis passée tantôt chez mon éditeur... il a fait un départ de dix mille et l'on retire.

ces dames. — On retire, ma chère, on retire !

madame de bénauge. — Mais nous la tenons là, debout...

Juliette. — Asseyez-vous donc, madame, je vous en prie.

Mme Hurtz s'assied.

madame de bénauge. — Faites-moi une petite place, divine, je veux m'asseoir à côté de vous... ou, plutôt, non, ne vous dérangea pas, je vais me mettre à vos pieds.

madame hurtz. — Vous serez très mal.

madame de bénauge. — Non, idole, je serai très bien.

le graffier. — Vous ne pourrez pas gardez la position.

madame hurtz. — Je vous assure que c'est très gênant... vous me gênez.

le graffier. — Mais non, maïs non.

madame caugé. — Mettons-nous toutes à ses pieds.

Elles s'assoient toutes par terre dans un grand bruit de rires argentins.

madame de bénauge. — Allons, Le Graffier, par terre... par terre... Qu'attendezvous ?

le graffier. — Si je me mettais aux pieds de Mme Hurtz, je ne pourrais plus me relever. •

ces dames. — Ah ! ! !

le graffier. — J'ai des rhumatismes.

ces dames. — Oh ! ! ! v

madame naizerone. — Soignez ça. Ah !

ces Lèvres humides, c'est le plus beau roman du siècle !

madame caugé. — Ce sera le livre de chevet de toutes les femmes... J'aime tan» vos héroïnes. Cette Antonia, quel noble caractère !

madame naizerone. — Et Thérèse, quelle nature d'élite !

madame caugé. — Ah I comme vous nous connaissez !

madame de bénauge. — Et l'amant, quel mufle !

madame de gravignt. — Et le mari, quel pleutre !

le graffier. — Ah ! comme vous nous connaissez I

madame naizerone, se relevant. — Oh !

vous, monsieur Le Graffier, on ne vous parle pas... D'abord, vous vous mettez toujours contre les femmes.

le graffier. — Oui, madame, tout contre.

Il vient auprès d'elle.

MADAME DE BÉNAUGE. — VoUS l'avez lu,

madame Raidzell ?

Juliette. — Non, madame, pas encore.

madame caugé, se relevant. — Li.-oz-le au plus vite, chère madame. II y a un chapitre dans l'île du bois de Boulogne... c'est d'une poignance...

madame naizerone. — Lorsque Antonia est enceinte et qu'elle pleure devant la corbeille d'hortensias. C'est toute la volupté mélancolique de l'automne.

madame de gravigny. — Et les vers qu'elle récite à ce jeune homme qui vient s'asseoir à côté d'elle et qu'elle ne connaît pas.

le graffier. — Il devait être épaté, ce jeune homme.

MADAME DE BÉNAUGE. —

Vois, les hortensias sont comme des cervelles, Des cervelles roses et bleues !

madame hurtz. — Vous les savez par cœur! Votre mari, madame Raidzell, a fait à cause de cette poésie une musique délicieuse ; mais vous la connaissez sans doute.

Juliette. — Non, madame.

madame hurtz. — Idéale.

jean. — Je vous en prie.

madame de gravigny. — Ça ne nous étonne pas.

mvhamk uurtz. — Avec les dons qu'il possède, comment ne travaille-t-il pas davantage ?... Vous devriez, madame, le faire travailler.

.m i.ik in;. Maie je ne l'en empêche

pas .. .If ne crois pas, du moins.

madame caugé. — Ce qui me plaît encore dans ce livre, c'est que les personnages épisodiques eux-œaêmes y prennent un relief singulier 11 y a, entre autres, une petite femme qui pleure, parce que

m i mari veut taire deux lits... elle considère ça comme une injure personnelle... Je Me peux pas vous due à quel pointpetite bourgeoise amoureuse m'a dn lit if.

Juliette. — Vous trouvez ridicule, sans doute, madame, une femme qui aime son mari.

madame caugé. — Ridicule, non, mais à ce point-là, exceptionnelle. Evidemment, dans les premiers temps, il y a l'initiation, la lune de miel, le voyage de noces, l'Italie, l'Egypte, Ceylan, l'installation à Paris... pour une jeune femme tout cela est nouveau... Mais c'est une période qui ne saurait se prolonger et à laquelle d-jit succéder forcément l'accalmie, l'habitude, la camaraderie, l'association...

le graffier. — Le dégoût et la mort.

madame caugé. — Du moins, je suppose... Je ne parle pas pour moi: je n'ai jamais aimé mon mari, il ne m'a jamais aimée... je ne l'ai jamais trompé, lui non plus... et nous sommes très heureux.

madame de gravigny. — Et puis cela dépend de tant de choses, du mari d'abord, de la femme aussi, bien entendu... des circonstances, du milieu.

madame de bénauge. — Eh! oui, du milieu. Il est certain que, dans notre monde, au bout de trois ans, tous les ménages en sont au même point. Que ce soit la femme qui se lasse la première, ou bien l'homme, peu importe. Le résultat est le même.

madame naizerone. — Et sans que pour cela ni l'un ni l'autre ne soient coupables.

A ce moment un domestique vient parler à Christiane, qui se lève et sort.

le graffier. — Vous limitez le service conjugal à trois ans... Vous allez bientôt demander la loi de deux ans et vous en arriverez aux milices.

madame hurtz. — On a toujours le tort de faire intervenir da.ns les choses sentimentales la question de durée, de temps. Mais c'est comme pour les sonnets, le temps ne fait rien à l'affaire. L'amour d'une personne pour une personne peut durer toute la vie; mais il peut durer aussi une semaine, un

jour, une heure. Le changement est la règle,. La fidélité l'exception.

madame de uknauge. — La fidélité est une chose monstrueuse, contre nature.

madame naizerone. — C'est surtout une affaire de mode... Ça se porte ou ça ne se porte pas.

madame caugé. — Ma chère, nous scandalisons M,ne Ilaidzell.

Juliette. — Oh 1 pas du tout, je m'instruis.

madame de bénauge. — Et puis, vous êtes une exception, je le sais., c'est pourquoi je peux parler librement devant vous, et, comme ces dames sont de mon avis...

madame naizerone. — Moi, j'ai fini mes trois ans.

madame de gravigny. — Moi, j'ai encore six mois à tirer.

le graffier. — La classe! La classe!

madame de gravigny. — Moi je crois bien que je rengagerai.

Juliette. — Vous voyez, madame, que je ne suis pas une exception... voilà Mmc de Gravigny qui vient de faire une déclaration fort nette. Quoi que vous en pensiez, je connais des ménages très unis, même au bout de trois ans.

madame de bénauge.. — Citez-m'en...

Juliette. — Ma belle-sœur.

madame caugé. — Ce n'est pas bien., elle n'est pas là... elle ne peut pas se défendre.

madame le bénauge. — Et qui encoi e ? Cherchez bien, vous n'en trouverez pas tant que ça .

Juliette. — Je vous citerai ma cousine,. Mme Lacouderie.

madame de bénauge. — Cet exemple-là n'est pas très heureux.

Juliette. — Pourquoi ?

madame de bénauge. — Ah ! pardon., admettez que je n'aie rien dit.

Juliette. — Non, je ne puis admettre que vous n'ayez rien dit... expliquez-vous?

madame de bénauge. — C'est une sommation P

Juliette. — Une invitation.

madame de bénauge. — Eh bien, M. Lacouderie est dans une situation honorable, sans plus... et sa femme est très élégaate, voilà.

Juliette. — Et alors ?

madame de bénauge. — C'est tout et c'est assez.

Juliette. — Ma cousine est une personne-

très adroite, très ingénieuse, et qui trouve le moyen...

madame de bénauge. — Oui, je sais ce que vous allez dire ; niais l'ingéniosité a des limites. Nous connaissons toutes les femmes qui ont payé cent francs ce qui en vaut dix, et d'autres dix ce qui en vaut cent. Mme Laoourderie est de ces dernières... C'est des choses que l'on fait croire aux maris.

julietie. — Vous en concluez ?

MADAME DE BÉNAUGE. — Que Mme Laeou-

derie a des ressources que nous pouvons imaginer.

Juliette. — Que vous imaginez... Vous n'en avez pas le droit, c'est moi qui vous l'affirme.

MADAME de BÉNAUGE. — Nous parlons chiffons, nous parlons chiffons, chère madame... Cela ne vaut pas la peine que vous vous tâchiez.

Juliette. — Je ne me fâche pas... jesais bien que Mme Lacouderie est votre amie, mais ce n'est pas une raison pour parler d'elle comme vous le fa

madame de bénauge. — D'ailleurs, je n'affirme rien... je suppose simplement... et puis, je ne veux pas vous enlever vos illusions... et puis ça m'est égal. (Un silence. Mme de Bénauge s'adressant à Mme Hurtz.) A quoi pensez-vous, idole, vous n'êtes pas avec nous ?

madame hurtz. — Mais si... mais si...

seulement je ne comprends pas très bien l'objet de votre discussion. Cette dame fait ce qu'il lui plaît... je pense que la vie est courte et qu'on a voulu y remédier en inventant la vertu, la fidélité, le devoir, toutes choses qui la rendent bien ennuyeuse et par conséquent plus longue ; il faut la préférer courte, mais libre, voluptueuse, ardente, dangereuse même. En venant au monde on a tous les droits.

madame de bénauge. — Ah ! fille du soleil, c'est vous qui avez raison.

madame naizerone. — Quelle heure estil ?... Il doit être tard... (Elle regarde l'heure à son bracelet.) Sept heures moins le quart, je me sauve.

madame de gravigny. — Nous nous sauvons.

Tout le monde se lève. On se dit au revoir. Poignées de mains, embrassades, félicitations, etc.

madame hurtz, à Juliette. — Au revoir, madame... à tout à l'heure, à tout de suite! Juliette. — Comment ?

madame hurtz. — Oui, nous dînons en-

semble sous les arbres... Jean vous expliquera.

Tout le monde est parti. Pendant les derniers « au revoir » les domestiques ont fermé les portes, mis de l'ordre, etc. Jean et Juliette restent seuls.

SrÈNE VII

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