‹ ParaîtreChapitre 19 sur 59 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

JEAN, CHRISTIANE

christiane. — Comment ?... il n'y a plus personne^ tout le monde est parti ?

jean. — Oui.

christiane. — J'aurai6 bien voulu dire av. revoir à Juliette.

jean. — Elle est remontée chez elle...

elle est fatiguée. Mais, où étiez-vous donc passée ?

jhan. — Il n'est pas nommé ?

christiane. — ■ Non !

jean. — C'est contrariant. Vous levez être contrariée.

christiane. — Oh! Je m'y attendais.- Quanl celui-là arrivera- à quelque chose!... Avec lui nous sommes destinés à rester dans la médiocrité.

jean. — S'il n'est pas ministre, il pourra plaider cette affaire d'héritage dont Eugène lui a parlé.

christiane. — S'il vent La plaider!..,

jean. — Pourquoi?

CHHT8TTANE. — Vous savez bien que son parti n'admet que l'héritage direct, et vous n'êtes que les héritiers indirecte de votre vieille cousine décédée.

jean. — Mais nous sommes les seuls.

christiane. — Je ne vous dis pas... Paul aura des scrupules.

jean. — Vous les lèverez... Vous 6aurez bien le décider.

christiane. — Il faudra bien... il faut vivre, n'est-ce pas ? Ah ! la vie n'est pas gaie!

JEAN. — À qui le dites-vous?

christiane. — Pas à vous, toujours, qui êtes le plus heureux des hommes.

jean. — Ne croyez donc pas ça.

christiane. — Qu'est-ce qui vous manque?

jean. — L'homme heureux est celui qui est libre, libre, comprenez-vous ?

christiane. — Je vois ce que c'est : on tous aura empêché de faire quelque sottise... on ne réclame jamais sa liberté pour faire une action d'éclat.

jean. — Oh! ce n'est pas une sottise., je vous fais juge... Mme Hurtz nous a demandé de dîner avec elle, ce soir, dans l'île, au Bois, avec quelques amis... On a improvisé ce dîner pour l'apparition de son roman. C'est une soirée amusante à passer, pas banale... mais Juliette ne veut pas m'y accompagner.

christiane. — Elle a une raison.

jean. — Nous devions dîner ce soir en tête à tête... en tête à tête!... nous sommes aujourd'hui le 18 juin... Ça ne vous dit rien C'est le 18 juin, il y a trois ans, que j'ai demandé à Juliette d'être ma femme. C'est donc un anniversaire... et vous savez si on a la manie des anniversaires, dans la famille Marges.

christiane. — Je crois bien ; c'est sacré.

jean. — On n'en rate pas un et, sous ce rapport-là, Juliette est bien une Marges.

christiane. — Et vous ne pouviez pas lui faire ce sacrifice, si c'en est un...

jean. — Je n'ai pas l'esprit de sacrifice... je ne l'ai à aucun degré... Que voulez-vous? On ne se refait pas.

christiane. — Pourtant ce que vous demandait Juliette n'est pas bien terrible.

jean. — Je ne peux pas supporter une gêne, une contrainte; c'est maladif... ça vous semble une petite chose, mais c'est assez pour me faire sentir la chaîne.

christiane. — Elle est bien douce!

jean. — Non ! il n'y a pas de douce chaîne. Alors, j'ai envie d'envoyer tout promener... fiï je vous disais qu'il y a des moments où je fève d'être un pauvre diable, de faire de la

musique dans une mansarde, de vivre avec... je ne sais pas, moi... avec trois mille francs par mois, mais d'être indépendant, de suivre ma fantaisie, de vivre, en un mot. Ah! suivre sa fantaisie... voyez-vous, rien ne vaut cela.

christiane. — Eh bien, allez-y à ce dîner, si c'est pour vous une telle distraction.

jean. — Oh! certainement, je peux y aller... mais Juliette a eu bien soin de me montrer que ça la chagrinait.

christiane. — Et ça vous gâterait votre plaisir, parce que vous êtes bon.

jean. — Mais oui.

christiane. — Je connais une dame qui, à la campagne, et dans la nécesssité de tuer un poulet, un jour qu'elle n'avait pas de cuisinière, a entr'ouvert un tiroir de commode, y a introduit le cou de la pauvre bète, et puis, elle s'est retournée et elle a poussé le tiroir avec ses deux mains, en arrière, pour ne pas voir ce qu'elle faisait. Vous comprenez ? C'était une personne sensible qui 6e croyait aussi très bonne.

jean. — - Faites-moi grâce de vos apologues.

christiane. — Mon pauvre Jean, quel enfant gâté vous faites ! Vous négligez un anniversaire qui, sentimentalement, est une chose très importante pour votre femme.

Vous ne pensiez pas pourtant qu'elle bondirait de joie. Elle vous adore. Vous vous plaignez que la mariée est trop belle.

jean. — Non, mais je me plains d'être le marié. Après trois ans de mariage, on doit aimer d'une façon moins exclusive, c'est ridicule.

christiane. — Oh ! ça, c'est le revers de la médaille : elle vous veut un peu trop à elle seule.

jean. — Mais, si je V écoutais, nous serions toujours seuls : elle déteste le monde... elle y apporte une intransigeance qui fait le vide autour d'elle. Elle ne veut recevoir que des femmes honnêtes et des hommes honorables... Si ça continue, nous ne verrons plus personne... oui, nous ne verrons plus que la famille, c'est gai.

christiane. — Merci.

jean. — Je ne dis pas ça pour vous qui êtes charmante. Alors, je m'ennuie! je m'ennuie!! Ah! vous ne pouvez pas savoir à quel point je m'ennuie !

christiane. — Allons, vous ne dites pas le fin mot : vous êtes amoureux de Mme Hurtz. jean. — Oh! pas du tout.

christiane. — Avec ça... vous êtes en admiration devant elle... vous vous affichez... on vous rencontre tout le temps ensemble. Elle n'est pourtant pas bien séduisante.

jean. — Beaucoup de gens ne sont pas de votre m i -.

christiane. — Parce qu'elle se coiffe d'une façon étrange... vous avez ses bandeaux sur Lee yeux. Mais c'est une femme de lettres, un numéro que vous n'avez pas encore eu !

.h an. On ne les a jamais tous... la suite des numéros est illinii-

( hrist'ane. — ■ Pas moins, celui-là vous attire, vous éblouit. Elle est en vue, on parle

■ ll'.AN. - !'';(.-

( HRI8TIANB. - - I'<is ça ! D'abord elle n'a aucun tempérament... de plus, une peur horrible d'avoir des enfants; de sorte que, si vous voiLs promettez avec elle des heures passionnées, vous pouvez en faire votre deuil.

jean. — Vous me surprenez.

0HBI8TIÀNE. — Oh! je sais bien, ;e je vous surprends.

jean. — C'est sans doute Le Graffier qui

CHRISTIANE — Non, non, Jean, ne dites pas ça. .

d'elle; vous autres hommes, pour que vous aimiez une femme, il faut qu'elle soit publique de quelque manière. Ça vous flatterait qu'on dise de vous : il est l'amant de Wanda Hurtz!

jean. — Allez ! Allez !

christiane. — Je vais, je vais. Eh bien, mon pauvre ami, vous perdez votre temps, vous ne serez jamais son amant.

jean. — Parce que ?

christiane. — Parce que c'est une femme qui n'aime qu'elle-même, c'est facile à voir elle vous attelle à son char, comme tant d'autres, mais comme à tant d'autres, elle ne vous accordera pas ça.

vous a donné sur Mme Hurtz ces tuyaux réfrigérants ; mais ce n'est pas une raison parce qu'elle a résisté à Le Graffier .

christiane. — Vous ne croyez pas ce que je vous dis, naturellement... vous pensez : — Moi ce n'est pas la même chose.., — Vous avez un sourire d'une fatuité! Après tout, elle fera peut-être une exception en votre faveur... vous êtes si riche.

jean. — Rien ne vous autorise à dire ça... Mme Hurtz est une femme du monde et dont la vie, la conduite, interdisent de telles insinuations.

christiane. — N 'empêche qu'à seize ans, cette jeune muse épousait un banquier assez

lourd. Il n'y aurait donc rien 5' étonnant.... ce serait assez dans sa ligne.

jean. — Et puis, je vous en prie, laisson.- Mmo Huit/, tranquille.

christiane. — Oh! oui., laissons-la. . . je m demande pas mieux. Seulement, je comprends que Juliette n'ait pas d'empressement à passer la soirée avec une femme qui dit partout que vous l'adorez, que vous avez épousé une petite bourgeoise, sotte, à idées étroites... Vous pensez bien qu'il y a toujours des personnes charitables pour supporter ces propos à ma belle-sœur.

JEAN. — Les a-t-elle tenus seulement, ces propos? Les choses sont pour la plupart du tetmps si mal répétées. Mmo Hurtz a bien pu critiquer un peu Juliette. Nécessairemc ni elle voit en elle une...

CHRISTIANE. — Une rivale.

jean. — Oh! c'est beaucoup dire... Nous ne sommes qu'en relations artistiques avec \Yanda... avec Mme Hurtz... en relations de musique et de vers.

christiane. — Elle vous dit, à vous, que votre musique est admirable, elle la juge autrement quand vous n'êtes plus là.

jean. — Ah! Comment la juge-t-elle?

christiane. — Non, c'est inutile.

jean. — Achevez, puisque vous avez commencé.

christiane. — Vous allez encore vous fâcher.

jean. — Si, j'y tiens!

christiane. — Eh bien, elle dit que ça n'existe pas, que c'est au-dessous de tout, et que ce n'est même pas du Champagne, mais de la tisane.

jean. — Ah! ça, par exemple, c'est odieux, •c'est odieux... Notez bien que je n'y mets aucun amour-propre, je n'ai pas de prétentions au génie, moi. .le ne suis pas un professa.miel... un amateur tout au plus qui s'amuse... qui s'amuse. Mais j'ai peine à le ■croire... cela dénoterait une telle fausseté... elle n'a pas pu dire ça...

christiane. — Elle l'a dit, la semaine dernière, en plein salon, chez les Chambly, devant vingt-cinq personnes, dont Le Greffier.

jean. — C'est monstrueux !

christiane. — J'ai eu tort de vous dire ça.

jean. — Mais pas du tout... je vous remercie, au contraire... pourquoi?

christiane. — Je brise votre idole.

jean. — Oh! mon idole!... Et puis, pourquoi me dites-vous tout ça?

christiane. — Parce que ça m'agace, ça m'irrite de voir un homme de votre valeur «tre le jouet de cette femme, qui n'a rien

là, je le jure. Ah! non, elle ne sait pas ce que c'est que l'amour, elle ne s'en doute même pas: qu'elle vienne doue me trouver... je lui donnerai un beau sujet de roman.

jean. — Il n'est pas question de romain. Depuis une heure vous vous acharnez contre cette femme qui ne vous a rw à vous. Ma parole d'honneur, vous avea l'air de me faire une seine de jalousie. C'est vrai... et vous preniez les intérêts de votre belle-sœur avec une âpreté... .Je comprendrais que Juliette détestât Mme Hurtz, mais vous !

christiane. — Il s'agit bien de Juliette... chacun pour .-.oi... Eh bien, moi aussi, je la déteste, je la déteste je la déteste, là... (Un silence.; Oh! non, non, c'est affreux ce que je viens de faire. Jean, je vous en supplie, Jean, oubliez ce que je vous ai dit, promettez-moi que vous l'oublierez.

jean. — Christiane, il est bien difficile, impossible même de ne ]••' se souvenir d'un tel aveu, surtout lorsqi

telle que vous... et puis il y a des mémoires malheureuse,- qui ne se rappellent qi qu'on leur demande d'oublier.

che 3T2ANE. — Comme il y a des sincérités détestables qui proclament ce qu'en devrait cacher au plus profond de soi-même, ce dont on devrait mourir, en se taisant.

jean. — Non, Christiane. ne détestez pas votre sincérité... C'est elle qui nie touche... qui m'émeut... Certes je ne me doutais pas... je ne m'attendais pas... bien eue lorsqu'une femme a votre allure, votre charme, votre esprit, il est bien rare qu'un homme qui vit auprès d'elle, enfin... dans sa famille, n'ait jamais songé à elle d'une façon, d'un< taine façon... et voilà que tout à coup... alo^s maintenant je vais y penser tout le temps. Je vais y penser tout le temps.

christiane. — Non, non, Jean, ne dites pas ça, nous ne pouvons pas nous aimer... ce serait un crime, un véritable crime. Laissez-moi souffrir toute seule, laissez-moi expier.

JEAN. — Expier? Pourquoi souffrir, si l'on peut faire autrement.

christiane. — Non. je ne vous demande

qu'une chose... c'est de ne plus revoir cette

te, parce que ça, je ne pourrais pas le

supporter... ce serait trop... vous pouvez

bien me l'accorder.

JEAN. — Oh! je ne la reverrai plus.

christiane. — Vous n'irez pa6 ce soir à ce dîner ?

jean. — J'ai deux raisons maintenant pour ne pas y aller.

( iiristia.n'E. — Ah! Jean, je vous remercie. Je suis bien heureu.se. C'est que, voyez-vous, je vous aime, je vova aime, depuis toujours. La première fois que je vous ai vu, là-bas, à Pressagny, vous m'êtes apparu comme un être charmant, et lorsque j'ai compris que Juliette et vous... (D'un bond elle se lève.) On vient. Il faut que je m'en aille. Je ne veux pas qu'on me voie.

jean. — Eh bien, passez par là. Quand vous reverrai-je, quand vous reverrai-je?

cnuiSTiANE. — Jamais.

jean. — Oh! jamais.

ciiristiane. — Demain, à trois heures, venez chez moi.

Ils sortent par la serre. La scène reste vide. On entend en coulisse la conversation de Germaine avec le domestique.

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