JULIETTE, GERMAINE
le domestique, ouvrant la porte et intro~ duisant Germaine dans le petit salon. — Je vais prévenir madame. Si madame veut prendre la peine d'attendre ici quelques instants.
germaine. — Ah ! dites-moi, Pierre, si cela dérangeait trop ma cousine de descendre, je pourrais monter chez elle. Enfin, qu'on lui dise que j'ai absolument besoin de lui parier.
le domestique. — Madame Lacouderie peut être tranquille : ses paroles seront répétées.
Il sort. Quelques secondes. Juliette paraît.
germaine. — Je ne te dérange pas?
Juliette. — Pas du tout.
germaine. — Je viens bien tard, mais tu avais du monde tout à l'heure, et je voulais être certaine de te trouver 6eule... J'ai un service à te demander.
Juliette. — Comme ta vois tremble! Tu as l'air égaré, de quoi s'agit-il? Si je puis te rendre un service, ce sera avec le plus tendre plaisir, tu le sais bien.
germaine. — H s'agit d'un service d'argent.
Juliette, souriant. — Une couturière qui s'impatiente... ce n'est que ça?
germaine. — Oh! non, c'est plus que ça. Ecoute, Juliette, je me débats depuis quel-
que temps dans une aventure effroyable.
Ah! comment te raconter cela sans mourir de honte !
julietts. — Tu n'as besoin de rien me raconter. Combien te faut-il ?
germaine. — Non, je veux te dire la vérité... je veux avoir le courage de te dire la vérité. Il me semble que cela me fera du bien.
Juliette. — Parle, en ce cas.
germaine. — Eh bien, voilà... J'avais un amant...
Juliette. — Toi ?
germaine. — Oui, moi. Un jour... oh! non, je ne pourrais jamais...
Juliette. — Allons!
Elle lui fait signe de s'asseoir près d'elle.
germaine. — Un jour, je sor.tais de chez lui, un individu s'est approché de moi et m'a dit : « Vous êtes madame Lacouderie... je suis chargé de vous filer. Si vous ne vouJ lez pas que votre mari connaisse votre conduite, c'est cinq mille francs. » J'étais affolée, affolée, tu comprends. Il fallait l'argent tout de suite, où le trouver Nous ne sommes pas riches... nous représentons assez, mais c'est à ça que tout passe. Je suis remontée chez Raymond.
Juliette. — Raymond ?
germaine. — i Oui, mon amant, et je lui ai dit ce qui venait de m'arriver. Alors, il m'a avoué qu'il était dans le même cas que moi : beaucoup de dehors, mais rien... couvert de dettes, brûlé partout.
Juliette. — Alors, comment as-tu fait?
germaine — J'avais un pauvre rang de perles... Je l'ai vendu.
Juliette, touchant son collier. — Mais celui-là ?
germaine. — Il est faux... ça s'imite si bien maintenant. A partir de ce jour, nous ne nous voyions plus que rarement, avee les plus grandes précautions, chaque foisdans un hôtel différent, tu comprends.
Juliette. — Oui.
germaine — Je te dégoûte.
Juliette — Non, je te plains.
germaine. — Oui, tu peux... tu vas voir. Lorsque, avant-hier, ce n'est pas vieux, en sortant d'un petit hôtel de la rive gauche, l'hôtel du Doubs et de l'Uruguay — tu penses, si je m'imaginais pouvoir être dénichée là — Raymond était déjà parti... nous sortions toujours séparément pour plus de précautions.
JULIETTE. Oui, Oui.
germaine. — Il faut bien que je te dise-
tout... le même individu s'est approché de moi et, cette fois, m'a réclamé le double : dix mille francs., j'étais bouleversée.
Juliette. — La première leçon aurait dû te suffire, pourtant.
germaine. — Oui, elle aurait dû ; maie ça c'est la moindre des choses... tu vas voir. Il fallait encore trouver cette somme... je te fais grâce de mes pérégrinations... je ne te dirai pas quelles sortes de gens j'ai vus, les usuriers qui finissent en satyres, et les usurières en procureuses. Ah! Juliette! Juliette! tu ne sais pas ce qu'on peut proposer À une honnête femme pour la tirer d'embarras. Mais ça, ce n'est rien encore... tu vas voir. Hier soir, mes démarches m'avaient conduite du coté de l'Observatoire, lorsque, au bout du boulevard Saint-Michel, qu'estce que je vois, marchant tranquillement sur le trottoir?... ma chère, il va de ces hasards effrayants, invraisemblables... je vois l'individu en question et, causant et riant avec lui, avec cet homme, avec cet espion, avec ce mouchard, mon amant, ma chère, mon amant!
JULIETTE. — Oh !
germaine. — Oui, tu ne veux pas le croire; moi-même je ne pouvais pas... j'ai fait arrêter le fiacre dans lequel j'étais; j'ai bien pris le temps de le regarder, d'emplir mes yeux de cette abomination, de cette horreur! Comment n'ai-je pas bondi hors de la voiture pour courir à lui et lui cracher au visage? J'étais clouée là, j'avais les jambes coupées. Ah! quelle honte! quelle honte! Tu connais maintenant la. boue dans laquelle je suis enlisée. Tu croyais qu'il s'agissait d'une note de couturière : il s'agit d'une note d'amant.
Juliette. — Ah! ma pauvre Germaine...
Mais si cet homme a des lettres de toi?
germaine. — Hélas! il en a.
Juliette. — Alors ne crains-tu oas que, dans un mois, dans huit jours peut-être, il ne recommence? Tu es à sa merci.
germaine. — Oui... j'y ai pensé... j'ai écrit à mon frère de demander un congé, de venir en toute hâte; je lui avouerai tout. Il ira trouver Raymond pour lui redemander mes lettres, sous la menace de le tuer, de l'abattre. Et il les donnera... ces gens-là ne sont pas braves... Mais mon frère est là-bas en Algérie, dans un poste de l'Extrême-Sud... le temps qu'il revienne!... Il fallait aller au plus pressé... Alors je suis venu te trouver.
Juliette. — Et tu as bien fait. Naturellement, je vais te donner ce que tu demandes. germaine. — Merci, Juliette; je ne sais
comment te remercier... tu me sauves la vie... Tu étais ma ouprême ressource! Si tu n'avais pas voulu, si tu n'avais pas pu me rendre ce service, en sortant d'ici, j'avalais ça... tiens, tu vois, c'était tout préparé.
Elle tire un petit flacon de son sac.
Juliette. ■ — Ah! malheureuse!
germaine. — Je n'avais que ça à faire. Pense donc, si Georges avait appris... lui qui m'adore, lui qui a une confiance absolue en moi, qui fait tout pour me rendre heureuse! Ah! lui causer cette douleur!
Juliette. — Alors, pourquoi n'as-tu pas réfléchi, pourquoi?
germaine. — Ah! ne me dis rien, ne me di6 rien. J'ai touché le fond de l'ignominie... j'en suis assez punie.
. Juliette. — En effet, il est inutile de rien te dire. Mais comment as-tu connu cet homme? Dans quel monde as-tu pu le rencontrer
germaine. — Dans notre monde... je l'ai connu l'été dernier, à la mer, à Dinard... je l'ai rencontré chez Mme de Bénauge que j'avais vue chez toi et qui s'était prise d'une grande amitié pour moi.
Juliette. — Oui, d'une grande amitié, d'une belle amitié... tout à l'heure encore elle était ici, et, devant une demi-douzaine d'autres femmes, elle insinuait que tu avais un amant pour payer tes toilettes.
germaine. — Comme on peut se tromper, tout de même!... Enfin, là-bas, à Dinard, elle m'a attirée chez elle... elle recevait beaucoup Elle m'a présenté ce garçon... La plupart des femmes, autour de moi, avaient des flirts, quelques-unes même des aventures...
Juliette. — Alors, ça t'a tourné la tête I Et puis, Mme de Bénauge te disait sans doute que tu aimais trop ton mari, que c'était ridicule, qu'après trois ans de mariage tous les ménages en sont au même point. Ah! je l'entends d'ici. Et toi, par un détestable respect humain, pour faire comme les autres, pour être dans le train, dans le mouvement, pour ne pas être tenue à l'écart du troupeau des brebis douteuses, tu as voulu renier la fidélité de ton cœur dont tu rougissais, tu as voulu paraître légère, détachée, abordable peut-être. Ah! paraître, toujours vouloir paraître autre chose que ce qu'on estl C'est ça, n'est-ce pas? C'est bien ça.
germaine. — Oui, c'est ça... j'ai voulu avoir un flirt. J'étais seule, toute seule... Georges était à Paris. Alors cet homme m'a fait la cour... il était agréable, bien élevé, respectueux. Je croyais être sûre de moi...
Je l'ai écouté d'abord par respécl humain, tu ...s raison, ensuite avec plaisir... il s'en est aperçu... Il me disait qu'il souffrais i jour, par surprise, je me mus trouvée dans
ses bras.
jiiikitk. — Par surprise? Mais tu l'as revu, tu l'as aimé? Ah! Germaine, un tel homme '
germaine. — On ne le sait pas, ça ne se voit pas. Je l'ai subi.
.ir mette. — Subi P
i i rmaine. — Vois-tu, Juliette, il y a une
donc l'honn i< petite femme que tu étais... tu me le promi
GERMAINE. Ali! oui, je te le promets.
Juliette. — Ne te laisse plus entraîner. Tu aimes ci- qui < nt, tu recherches les
hommages. Sois simple, surtout, sois très simple. J'ai mauvaise grâce avec ma fortune, à te prêcher la simplicité. Ali! ma fortune, elle est en train de désorganiser ma famille... de tout corrompre autour de moi... c'est mes its qui en sont éblouis, c'est ma bellosceur et sa mère qui en sont jalouses, c'est...
G£ .{MAINE — An ! je l'ai vomi... c'est fini, je le jure.
sorte d'amour (est-ce de l'amour?) où n'entre ni estime, ni reconnaissance, ni affection, ni dévouement, ni tendresse; c'est un ascendant, un pouvoir que certains êtres exercent sur vous et auquel on ne peut se soustraire... c'est comme un poison qu'on a dans le sang.
Juliette. — Tu es débarrassée, j'imagine, de ce poison ?
germaine. — Ah! je l'ai vomi... c'est fini, je le jure, c'est bien fini.
Elle pleure.
Juliette, lui prenant les mains. — Tu n'es pas méchante, Germaine... redeviens
Sois simple, je te le répète et consacre-toi désormais au bonheur de ton mari... s'il en est temps encore.
germaine. — Ah! lui, je n'ai jamais cessé de l'aimer... mais tu ne comprends pas, toi, c'est vrai, tu ne peux pas comprendre.
Juliette. — Il faut croire que c'est possible, puisque tu me le dis... Cela me surprend, cela me surprend encore... mais je prévois que, bientôt, rien ne m' étonnera plus... rien.
Et, à son tour, elle pleure.
germaine. — Ah ! comme tu es bonne, Ju-
'maître
liette, tu as l'indulgence de la vertu véritable... non seulement tu ne m'accables pas, tu ne t'écartes pas de moi, mais voilà que tu pleures sur ma misère et sur ma détresse.
JULIETTE, — Ne me fais pas meilleure que je ne le suis... la pitié elle-même peut-être égoïste.
germaine. — Egoïste, comment? Tu n'es pas malheureuse.
Juliette. — Non, mais ce que m'ont révélé tes tristes confidences est tellement la suite d'une conversation qui s'est tenue ici même, tantôt; cela vient s'ajouter à tant de vilenies que je découvre chaque jour, ou que je devine... Alors, je me dis que tout est possible dans ce milieu où je vis, dans ce monde de luxe, de vanité, de mensonge ou de vice, où j'ai été précipitée par je ne sais quel destin!
GERMAINE. — Non, où tu es entrée par une porte d'amour, parce que tu aimais Jean et parce que Jean t'aimait.
Juliette. — Hélas! j'apportais à Jean un cœur de cent mille francs de dot, un pauvre cœur riche d'illusions et tout rempli de rêves d'intimité fidèle, de tendre confiance, de bonheur tranquille et profond. Mais c'est impossible dans ce cadre-là.
germaine. — Oh! impossible!
Juliette. — Mais oui... tandis que Jean m'apportait un cœur de je ne sais combien de millions. Oh ! il n'a jamais eu comme on dit, le sentiment de sa fortune... mais il en a les sentiments et c'est plus grave. Et ce n'est pas sa faute, il a été tellement gâté...
Jamais rien à désirer, jamais rien à faire. Il a vécu dans une sorte de royauté; il croit de bonne foi que tout lui est permis, que tout lui est dû... alors, alors...
germaine. — Ma chère petite Juliette, je voudrais tant que tu sois heureu.se... tu le mérites entre toutes.
Juliette, se reprenant. — Mais je ne suis pas malheureuse... je ne .suis pas malheureuse... je ne sais même pas pourquoi je te dis tout ça... ton malheur est bien autrement réel. Tu vois que la pitié peut-être égoïste... Pardonne-moi, j'ai eu une mauvaise journée... j'ai vu des personnes qui ne me sont pas sympathiques...
germaine. — Cette affreuse Mme de Bonauge ?
JULIETTE. — ■ Oui... et puis tu es arrivée par là-dessus avec- ton histoire, tes larmes qui m'ont amollie... il faut être plus forte.
germaine. — Mais non. Juliette, tu t'es sentie en confiance avec moi, parce que j'étais assez pitoyable pour pouvoir t< prendre... c'est ça, n'est-ce pas.- c'est bien ça
Juliette. — Oui. c'est ça.
germaine. — Je ne sais pas faire de grandes phrases, et, avec toi, elles sont inutiles... Laisse-moi te dire simplement que je te suis toute dévouée. Juiette, entièrement dévouée.
Juliette. — Je 1" i rois... j'en suis sûre... (Elles s'embrassent:) mais il faut que je te donne ça, je ne peux pas te ici... montons chez moi.
rendant qu'elles se dirigent vers la porte. d( au tombe.
MADAME DEGUINGOIS. — « Potage a la Reine, filets de sole.