SCÈNE PREMIÈRE
le bridge, germaine, christiane, madame marges, lacouderie, eugene raidzell, monsieur marges, le baron, madame deguingois, jean, juliette.
.Au lever du rideau, tous les personnages sont en scène. Au second plan, à gauche. Juliette et Jean Raidzell causent en regardant des photographies dans un vérascope, Jean Raidze 1, fin, très élégant: il a !a t<"te enveloppée dans un
pansement; cela lui «donne l'air d'un Arabe. Juliette, c'est la jeune fille : robe de toile blanche, très simple. Au second plan, à droite, autour d'une table à jeu. Eugène Raidzell, M. Marges, le Baron et Mmc JJeguingois terminent une partie de bridge. Au premier plan, à gauche, Christiane, Germaine, Mme Marges, Lacouderie. Germaine lit un journal de modes. Mme Marges fait une pèlerine au crochet et Christiane brode un col. „
le bridge. — Vous n'avez pas de trèfle? — Naturellement, sans ça... — Je vous le demande : je dois vous le demander. — Non, je î^cn n'ai pas. — Bien, c'est tout ce cjuo je voulais savoir.
iaim; Biais, c'est le modèle de votro robe, Christiane, qu'ils ont reproduit là.
i HBJT81 I UŒ. Oui.
i.ikmmm: Robe vue à Auteuil aux
dernières réunions de la saison... elle est « en cussor dans sa nuance naturelle... des .1 volants assortis garnissent la jupe... cein- <( ture drapée de taffetas dans le ton... « léro à tout petite pli.s est garni d'un col u etmit. liséré de velours mordoré... Beau- ( coup de chic! » C'est Céline qui vous l'a faite?
christiane. — Oui. c'est Céline.
germaine. — Je voudrais bien avoir une femme de chambre qui travaille comme elle... c'est une perle, cette fille-là.
madame MARGES. — Il est fâcheux qu'elle ait une si mauvaise conduite.
christiane. — Je ferme les yeux... je n'en retrouverai jamais une pareille... elle me fait tout... alors, pensez, quelle économie!
germaine. — Je crois bien. Tiens, c'est Mme de Bénauge qui a obtenu la première médaille à l'Exposition des chiens du monde... Vous avez vu, Christiane, on ne met plus le dessert sur la table.
lacouderie. — Ah ! où le met-on? dessous?
germaine. — Mais non, tu es stupide, mon chéri... on ne le met plus d'avance sur la table.
lacouderie. — Ah! oui. Dans quoi lis-tu ces renseignements si précieux?
(.ermaine. — Dans Le Foyer et la Mode.
christiane. — Il n'est pas mal fait ce journal.
germaine. — L'article d'Onduline est toujours très intéressant.
christiane. — Un pea popotte, quelquefois.
lacouderie. — Tu permets?
Il lui prend des mains Le Foyer et la Mode.
madame marges. — Est-ce ennuyeux que Paul ait été obligé d'aller à Vernon pour cette réunion électorale.
christiane. — Ennuyeux, pourquoi?
madame marges. — Le dimanche, j'aime bien avoir mes enfants auprès de moi... vous ne désirez donc pas que votre mari se repose?
christiane. — Ça ne le fatigue pas beaucoup : il préside, il adore ça.
madame marges. — Par cette chaleur.
christiane. — Et puis, cette réunion ne va pas durer tout l'après-midi. Paul a dit qu'il serait ici avant cinq heures.
le bridge. - — Nous pouvions faire une levée de plus, à pique ; il e6t vrai que ça
n'a pas beaucoup d'importanco ; — c'est égal, il fallait faire l'impasse, puisque je m'étais défaussé de mes carreaux.
LACOUDEEIB. — C'est extraordinaire!
c.ei:\;\im -Quoi donc?
lacouderie. — Je lis- l'article d'Onduline et je tombe sur ce passage : ci Une f< << a-t-elle le droit de dépenser sans compter (i pour être élégante? Malgré ce que cette <( affirmation peut soulever de murmures (( parmi vous, messieurs, je réponds : oui. <( L'élégance, c'e.>t la moitié de la femme ; (( elle coûte cher, certes, mais elle met du (< charme dans la vie. N'est-ce pas d'ailleurs « pour plaire à nos tyrans que nous voulons (( être raffinées?... C'est afin de les garder (i auprès de nous que nous devons lutter, <i coi'ite que coûte, avec les professionnal- <( beauties d'outre-mer et nos troublantes (( demi-mondaines, au moins pour le chic de (( leurs toilettes et la joliesse de leurs chif- « fons. » Et vous trouvez ça popote, Christiane?
germaine. — Onduline a raison : avec ça, les hommes sont si raisonnables!... Que leur femme soit modeste, économe, simplement mise, elle se voit délaissée pour des grues...
lacouderie. — Ah! coco, ce n'est pas gentil ce que tu dis là.
germaine. — Je ne dis pas ça pour toi, chéri... je parle en général... toi, tu es un mari modèle.
madame marges. — Oh! ça, c'est vrai.
lacouderie. — Pas moins... voilà des articles qui tournent la tête à un tas de petites femmes qui n'ont plus qu'une idée : être élégantes à tout prix, coûte que coûte... et, comme il faut beaucoup d'argent pour suivre les conseils d'Onduline...
germaine. — Ça fait aller le commerce.
lacouderie. — Quel commerce?
christiane — Nous faisons vivre des milliers de travailleurs.
lacouderie. — Il vaudrait mieux faire travailler des milliers de viveurs.
germaine. — Et puis, il n'y faut pas tant d'argent, quand on sait s'y prendre... seulement, on truque, on a recours à des stratagèmes...
christiane. — Ainsi, moi, j'emmène avec moi ma femme de chambre. Céline, chez les couturiers, rue de la Paix ou place Vendôme, je la fais passer pour une parente de province et, comme elle a beaucoup de goût, beaucoup de mémoire, elle nie refait le6 modèles qu'on nous montre.
lacouderie. — Mais c'est de la contre-
façon... vous commettez une grave indélicatesse.
christiane. — Tant pis! D'ailleurs, je ne suis pa6 la seule.
GERMAINE. — Moi, j'ai une amie qui s'habille dans les grandes maisons...
lacouderie. — Où se déshabille-t-elle ?
germaine. — Nous parlons sérieusement...
Alors, ma couturière copie ses robes... j'ai une route petite couturière qui n'est pas très courue...
lacouderie. — Mais qui travaille très bien.
germaine. — De sorte que j'ai pour deux cents francs un tailleur qui en coûterait cinq cents rue de la Paix... ou pour cinq cents une robe habillée qui en coûterait huit cents ou mille.
( -hristiane. — Facilement.
germaine. — Et tu as une petite femme très élégante, qui te fait honneur, et qui ne te coûte...
lacouderie. — Que les yeux de la tête.
germaine. — Ingrat!
lacouderie. — Je plaisante.
germaine. — Nous connaissons une dame, Mme Flamant-Cambrai pour ne pas la nommer, elle fait bien mieux... quand elle a besoin d'un manteau pour dîner au restaurant ou pour aller au théâtre, elle va en choisir un dans un grand magasin, elle se le fait livrer et, le lendemain, elle remet l'étiquette et le rend en disant qu'il ne plaît pas à son mari.
lacouderie. — Eh bien, je la blâme de toutes mes forces!
christiane. — Elle a raison, puisque maintenant, lorsqu'on voit à une femme toujours le même manteau, on en conclut que le mari ne fait pas ses affaires, que le ménage est gêné...
madame MARGES. — Est-ce. qu'on ne vient pas de lui faire une opération à cette Mme Flamant-Cambrai ?
germaine. — Oui.
madame marges — Savez-vous qui l'a opérée?
germaine. — Je ne pourrais pas vous dire le nom, c'est un petit chirurgien qui n'est pas très connu...
lacouderie. — Mais qui travaille très bien. Que dites-vous de tout ça, ma bonne cousine P
Madame marges. — Mon bon Lacouderie, je dis que, do mon tenïps. on était beaucoup plus .simple, j'ai toujours été mise sans recherche... ça n'a pas empêché mon mari de m'aimer.
christiane, à Germaine, entre haut et bas. — ■ Sans recherche.
A la table de bridge :
marges. — Nous faisons trois levées... et quatre honneurs... nous avons gagné.
eugène raidzellv — Vous faites les comptes ?
marges. — Oui, oui.
Eugène. — C'est bien votre faute, madame Deguingois, s'ils ont gagné. Vous n'avez donc pas compris que je vous demandais du carreau?... il fallait m'en donner. Au lieu de ça, vous leur laissez prendre la jnain... alors, ils ont défilé tous leurs piques et nous sommes chocolat !
le baron. — Mais vous ne jouerez jamais au bridge ; laissez-moi donc vous enseigner le piquet.
madame deguingois. — Un jeu de marchand de vin.
le baron. — De marchand de vin ! Pouah ! Quelle horreur! Ah! madame Deguingois.
madame Deguingois !
madame deguingois. — Quelle est cette nouvelle manie de répéter mon nom comme ça, monsieur Bouif, monsieur Bouif...
le baron. — Il y a, dans les Confessions de Jean-Jacques, une phrase que vous goûterez certainement, madame Deguingois.
madame deguingois. — Quelle phrase, monsieur Bouif?
le baron. — Il parle du maréchal de Luxembourg et il dit : « Cette année 1761 't mit le comble aux pertes continuelles que « fit ce bon seigneur, depuis que j'avais « l'honneur de le voir. La première année, ti il perdit sa sœur, Mrac la duchesse de Vil- '( leroy ; la seconde, il perdit sa fille, Mme '< la princesse de Robeck : la troisième, il (( perdit dans le duc de Montmorency son « fils unique, et dans le comte de Luxem- « bourg son petit-fils, les seuls et derniers k soutiens de sa branche et de son nom. »
madame deguingois. — Eh bien F
le baron. — Eh bien, vous qui aimez tant la noblesse, ne trouvez-vous pas que cette phrase en est toute embaumée? La duchesse de Villeroy, la princesse de Robeck, le duc d< .Montmorency... à la bonne heure, voilà qui est vieille Fiance.
madame deguingois. — Qui vous dit le contraire?
Elle quitte le baron en haussant les épaules et va s'asseoir auprès de sa fille Christiane, de Mme Lacouderie et de Mmt Marges.
IO
monsieur MARGES. — Voyons, Baron, pourquoi taquines-tu toujours cotte pauvre fomnu' P
EUGÈNE. — Moi. j'ai pas compris.
MARGES. — Le Baron a découvert, ces jours-ci, dans l'annuaire du High-Iiife, que notre amie, .M"'" Deguingois, écrivait Bon nom on doux mots : de Guingois.
EUGÈNE. — Comme de Traviolle.
MARGES. — C'est ça... c'e^t un petit ridicule qui no fait de mal à personne.
Le baron s'éloigne, va regarder un moment le paysage, puis revient dans le groupe des femin.s assises, prend Le Foi/er et la Mode et lit. Cependant M. Marges et Eugène continuent de causer.
Eugène. — C'est un type ; il me plaît beaucoup, cet homme-là!
marges. — C'est un très vieil ami.
EUGÈNE. -— Mais je voulais toujours vous demander pourquoi l 'appelle-ton le Ba' ron ?
MARGES. — Il s'appelle Bouif... lui-même ne trouve pas son nom très euphonique.
Quand il était jeune, on l'avait surnommé le Baron, par plaisanterie, à cause de ses dehors un peu trustes ; le surnom lui est resté ; mais Mmo Deguingois, qui sait que ;a lui déplaît, l'appelle toujours M. Bouif... ils sont un peu comme ça...
Geste de bisbdle.
Eugène. — Oufi, j'ai remarqué. Descendons-nous au bord de l'eau P Nous avons peut-être le temps de prendre quelques carpes.
marges.- — Oh! certainement... vous ne partez pas avant cinq heures?
Eugène. — Oui, cinq heures, cinq heures et demie. De Pressagny à Epernay, en auto, nous ne devons pas mettre beaucoup plus de deux heures.
marges. — Alors, allons. ( 11 s'approche de sa femme.) Julie, je descends avec M. Raidzell au bord de l'eau.
madame marges. — Vous allez encore pêcher ?
eugène. — Ah! madame, c'est que la pêche, avec votre mari surtout, c'est passionnant. Vous permettez?
madame marges. — Oh ! je crois bien... à la campagne chacun doit faire ce qui lui plaît.
eugène. — N'est-ce pas? comme je dis : Liberté! Ltbertas!
mad„me marges. — Mettez un grand chapeau... méfiez-vous des coups de sodeil.
Eugène Raidzell et M. Marges sont partis.
madame marges, à Jean Raidzell. — Monsieur Jean, vous n'êtes pas obligé de rester avec nous. Si vous voulez vous promener , dans le jardin avec Juliette...
JEAN. — Oui... j'aurais désiré, avant de m'en aller, faire une dernière fois le tour de l'île... si mademoiselle Juliette veut m'accompagnex.
MADAME MARGES. Mais
n'est-ce pas, Juliette?
Juliette. — Oui, maman, niaine va venir avec nous.
GERMAINE. — C'est que...
Juliette. — Tu adores aller sur l'eau...
viens donc.
madame deguingois. — Mais oui, Germaine allez donc avec la jeunesse.
madame marges. — Mettez des grands chapeaux, surtout, n'attrapez pas de coups de soleil.
Germaine, Juliette et Jean Raidzell sont partis.
certainement, . alors, Ger-