MADAME MARGES, MADAME DEGUIN- GOIS, LACOUDERIE, LE BARON
lacouderie, à madame Marges. — -Alors, votre blessé va vous quitter ? Il va tout à fait bien à présent.
madame marges. — Oui, mais il revient de loin ; il l'a échappé belle.
lacouderie. — Au fait, comment cet accident esf^il arrivé ? Vous nous l'avez écrit, mais sans entrer dans les détails.
madame marges. — Eh bien, c'est arrivé, il y a juste aujourd'hui trois semaines, un dimanche ; nous étions installés ici depuis i'avsunt-veilile... il était quatre heures de l'après-midi. Emile était au bord de l'eau, en train de pêcher, et nous étions seules dans le salon, Juliette et moi.
LE BARON. — Et moi.
madame marges — Oui, et le Baron.
le baron. — Ça ne compte pas.
madame marges. — Tout à coup, nous voyons entrer Françoi.i, le jardinier, un François tout pâle et qui nous annonce qu'une automobile venait de culbuter sur la route, devant la grille du jardin et qu'on avait transporté dans sa maison un jeune homme horriblement blessé à la tête.
lacouderie. — Ah! le pauvre!
MADAME MARGES. — Nous nous précipitons Juliette et moi.
LE BARON. — Et moi.
MADAME MARGES. — Nous nous précipitons chez le jardinier et. en effet, nous voyons un malheureux jeune homme étendu -ans connaissance et couvert de gang. Mon mari qu'on était allé prévenir vient nous rejoindre. Nous envoyons chercher un médecin à Vernon, nous faisons préparer une chambre dans la maison et l'on y transporte le blessé, tandis que le chauffeur, qui était auprès de lui et ne s'était pas fait grand mal, nous apprenait que son patron était Jean Ranlzell, de la maison Raidzell, les grands marchands de Champagne, et nous donnait tous les renseignements pour que nous puissions avertir les parents, ou du moins son frère. puisque les Raidzell n'ont plus leurs parents... Pourquoi riez-vous, Baron? Il n'y a pas de quoi rire dans tout ça.
madame deguingois. — Il faut croire que ces choses-là amusent M. Rouif...
le baron. — Je ne ris pas de l'accident, madame Marges ; je le trouve tragique et vous en faites un récit impressionnant. Non, non, je ne ris pa6... je souris à une pensée •ntérieure.
madame deguingois. — Vous souriez aux e< iats.
madame marges. — Alors, le médecin est arrivé... il n'y avait pas de lésion interne, pas d'opération à faire, simplement des pansements. Mais, pendant neuf jours, nous avons eu la fièvre, le délire même...
lacouderie. — Ah ! le délire.
madame marges. — Mais oui. Et puis la fièvre est tombée, les forces sont revenues, et la convalescence a été assez rapide. Voilà... mais il s'en est fallu de bien peu...
lacouderie. — Et c'eût été dommage. Un si jeune homme. Quel âge a-t-il ?
madame marges. — Vingt-cinq ans.
lacouderie. — Songez donc, vingt-cinq ans! il est gentil, ce garçon, très sympathique, bien qu'il n'ait pas beaucoup parlé... il paraît surtout très simple.
madame marges. — Oui, n'est-ce pas? C'est même étonnant avec cette énorme fortune... car il est immensément riche. Eh bien, il est simple, timide même. Mais, quand il connaît les gens et qu'il se livre un peu, on découvre bientôt en lui une jolie nature... il est affectueux, reconnaissant... Il a des sentiments délicats. Nous craignions que notre intérieur lui parût bien modeste, notre «xistence bien monotone. Au contraire, il a semblé beaucoup se plaire ici. Il faisait
de la musiquo avec Juliette, il se promenait avec elle... Il s'intéressait aux fleurs, aux arbres...
lacouderie. — Et puis, ses amis devaient venir le voir.
MADAME marges. — Il n'en n'est pas venu un seul. D'abord, dans les premiers . temps, le médecin avait défendu toute visite.
le baron. — Ils se le sont tenu pour dit.
madame marges. • — Non, il n'y a que son
MADAME MARGES. — François nous annonce qu'une automobile venait de culbuter-
frère Eugène qui, lui, est venu tous les jours... C'est qu'il a une véritable adoration pour Jean... il en est touchant.
lacouderie. — Ça ne m'étonne pas... il a l'air d'un très brave garçon, cet Eugène.
madame deguingois. — Il est commun.
madame marges. — On peut dire qu'il est sans façon, sans pose, mais il n'est pas commun.
madame deguingois. — Si, il est très ordinaire... il crie.
madame marges — Je ne trouve pas.
madame deguingois. — Il a le verbe haut. Voyons, monsieur Lacouderie?
lacouderie. — Je suis un peu de l'avis de Mme Deguingois... C'est même étonnant de voir deux frères si dissemblables. Le plv" jeune est distingué et plutôt fin.
madame marges. — On prétend qu'il est le fiN iln comte Saint-Solaire.
i,u oudbrie Vraiment ?
madame Oui, il parait qu'il y
a vingt-cinq an aire, qui était
à cette époque très bas ; nu un
beau jour trouver M. Raidzell, le pèr< lui fit la proposition suivante : ... Vo vez que, dans la fabrication du vin de Champagne, il y a naturellement des produits de différentes qualité.-... le comte proposait donc à Raidzell de mettre son nom, Saint-
Solaire, avec sa marque, un soleil, sur les bouteilles de qualité inférieure et, moyennant une commission, il se chargeait de faire do la réclame et de placer ce vin au prix du supérieur à l'étranger, et notamment dans les Balkans où, par sa femme, qui était une princesse va laque, il avait les plus belles relations. Vous comprenez?
LACorcEniE. — Parfaitement., mais je ne vois pas...
madame marges. — A la suite de cet arrangement, les Eaidzell et le comte devinrent amis. Mme Raidzell, la mère, était encore une femme très séduisante, beaucoup plus jeune que son mari. Saint-Solaire lui fit la cour, elle l'aima, et elle eut de lui un enfant qui serait précisément ce jeune homme.
le baron. — De sorte que, par une justice immanente, le produit qui, i bien <■ Saint-Solaire, a porté le nom de Raidzell.
madame DEGU1NGOI8. — C'est égal : la race se reconnaît toujours.
le baron. — Ah! oui, la race! Fichtre! la race !
i.AcoriiiuiE. — Et que fait-il, ce Jean Raidzell... il s'occupe beaucoup de j-a maison?
MADAME MARGES. — Il ne s'en occupe pas du tout, c'est l'aîné, Eugène, qui la dirige D'ailleurs, il s'y entend très bien. A la mort du père, c'était déjà une affaire très importante, elle est devenue considérable. Cet Eugène Raidzell est un drôle d'homme, qui a le génie de la spéculation.
LACOUDERIe. — Avec sa fortune il pourrait se tenir tranquille, mais, la manie d'entasser des millions!...
madame i oa. — »Ce n'est pas par
amour de l'argent, c'est par ambition. Ça lui déplaît qu'il y ait dis milliardaire» en Amérique et qu'il n'y en ait pas en France. Il veut être dans son pays le premier milliardaire. Alors, il spécule. Il met son orgueil à être appelé le roi du raisin et sa coquetterie à ce que son frère Jean ne s'occupe de rien et n'ait qu'à t-otteher sa part de bénéfices.
LACornERiE. — Oui, Jean, c'est Monsieur, frère du roi... il n'a qu'à faire la fête.
madame marges. — Non, il paraît qu'il ne fait pas du tout la fête... ce n'est pas dans son tempérament. C'est un artiste.
le bvron. — Ça n'empêche pas.
lacouberie. — Un artiste ?
Madame marges. — Oui. II fait de la musique, il compose ; seulement il ne la joue jamais sa musique, il ne la montre pas. B dit que, la musique de millionnaire, on la déclare toujours sublime, en la jugeant détestable... et c'est d'ailleurs pour une raison analogue qu'il n'a pas de maîtresse, qu'il n'en a plus.
madame degfincois. — • Oh ! c'est bien surprenant. Moi, je suis persuadée qu'il a une femme qui le tient, et ne le lâchera pas facilement.
madame marges. — Non, il n'en a pas.
madame deguingois. — Ah! si vous avez pris des renseignements...
madame marges. — Oh! je le' sais tom à fait par hasard : Emile est allé à Paris dernièrement et il a rencontré un de ses amis, un nommé Chagnon, qui fournit la verrerie à tous ces grands fabricants de Reims et d'Epernay. .. et qui connaît nécessairement
tous les potins de ce monde-là. Eh bien, depuis une grande passion qu'il a eue pour nue Américaine, une certaine Muriell Blackstone, Jean Raid/.ell ne veut plus avoir de maîtresse... ni même se marier. Oui, depuis cette aventure où il aurait trouvé de grandes déceptions, de grandes desillusions, il est persuadé que les femmes n'en veulent qu'à ■ou argent et qu'il ne 6era jamais aimé sans désintéressement... C'est chez lui une préoccupation maladive et ça le rend très mélancolique... d'autant plus que c'est un sentimental qui a un grand besoin d'affection.
madame deguingois. — Il ne m'a pas semblé tellement mélancolique.
lacouderie. — Il est possible que cet accident d'automobile lui ait changé les idées. D s'est senti vivre et, bien mieux, revivre!... Il a sans doute oublié la méchante Américaine... Dites-moi donc, ma bonne cousine, Tovez-vous qu'il vous demande la main de Juliette?...
madame marges. — Vous ne parlez pas sérieusement.
lacouderie. — Ecoutez, on a vu des choses plus extraordinaires. Juliette est jolie, intelligente, sérieuse...
madame marges. — Oh! il est certain qu'il pourrait plus mal choisir, mais il n'est pas du tout question de ça... et nous ne faisons pas de ces châteaux en Espagne.
lacouderie. — En Espagne, en Espagne...
non ; mais en Champagne, c'est permis.
le baron. — C'est moins loin.
madame marges. — C'est encore plus loin, Baron.
Un silence.
lacouderie. — Et ce jeune homme avec qui Juliette avait été demoiselle d'honneur au mariage de son amie Blanche Crépol... monsieur, monsieur...
madame marges. — Fostier.
lacouderie. — Oui, Fostier. Vous n'avez pas eu de nouvelles?
madame marges. — Il n'est pas en France.. il est au Brésil où il cherche du caoutchouc, je crois.
lacouderie. — Il ne plaisait pas à Juliette?
madame marges. — Je ne sais pas... je ne lui en ai jamais parlé. C'est un garçon qui n'avait aucune situation.
le baron. — Il en aura une, il fera son chemin, ce garçon-là... il a donné déjà des preuves d'une rude volonté et, pour parler le langage moderne, il m'apparaît comme un professeur d'énergie.
madame marges. — C'est possible, mais je ne marierai jamais ma fille avec un professeur.
Sur ces derniers mots, Paul Marges est entré.