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SCENE III

EUGENE, LE BARON, puis JEAN.

le baron. — Bonjour, monsieur Eugèuo.

eugène. — Bonjour, Baron.

le baron. — Je venais voir si les journaux de Paris sont arrivés.

eugène. — Oui, tenez, ils sont tous là... Ça vous intéresse donc, les journaux ?

le baron. - — C'était avant-hier soir la grande réunion dans laquelle Paul Marges a rendu compte aux électeurs de son mandat. Je voudrais savoir comment ça s'est passé... Ça doit être dans les journaux de ce matin. Et vous êtes déjà au travail, monsieur Eugène ?

eugène. — Déjà ?... Je suis ici depuis un bout de temps... j'étais levé à cinq heures...

le baron. — Vous ne dormez donc plus ?... Il faut dormir...

eugène. — Je n'ai plus de sommeil.

Vous savez... quand on a une idée dans la tête!

le baron. — Toujours de vastes projets?

eugène. — Oui. Approchez un peu que je vous montre ça-, mon vieux Baron ! Vous voyez, tout ce qui est entouré au crayon rouge, c'est là que s'élèvera la ville, ma ville... la nouvelle Capoue !

le baron. — C'est immense !

eugène. — Immense ! Voilà le chemin de fer qui nous relie à la grande ligne, en suivant la vallée... Ici l'aqueduc qui nous amènera les eaux de l'Argentière et du Riou, tantôt souterrain, tantôt aérien... exactement sur le modèle de l'aqueduc romain do Fréjus.

le baron. — Ah ! ces Romains I Ils savaient construire.

Cependant Jean, qui est entré par la porte do gauche, s'est approché.

jean. — Bonjour, Eugène...

bugène. — Bonjour, Jean... Et puis, alors, dans tout ça, des villas... mais pas de cabanons, pas de bastidons... D'ailleurs,

on ne vendra pas de terrain au-dessous do cinq hectares, de façon qu'il n"y ait que de jolies propriété», et j'aurai des inspecteurs spéciaux, des inspecteurs auxquels les architectes seront tenus de soumettre leurs plans... parce que, sous prétexte qu'on est dans le Midi, il y a toujours des imbéciles pour vous flanquer de l'architecture an* des mosquées, des minarets et des moucharabiehs.

le baron. — Tandis qu'il n* viendrait pas à l'idée d'un Arabe de oâtir, à Bitkra, un chalet normand.

eugène. — Mon petit Jean, avant un mois, quinze cents terrassiers, des Piémontaie que j'embaucherai, éventreront l'Ester el.

JEAN. — Tu n'oublies qu'une chose, mon pauvre Eugène, c'est que l'Esterel est domanial et que l'Etat ne veut pas te le vendre.

eugènb. — L'Etat, on se passera de lui. Possession vaut titre, et, quand j'aurai mis là-dessus quinze cents Piémontais, que l'Etat vienne donc avec ses douze gardes forestiers.

jbak. — On t'enverra des gendarmes, de la troupe.

EUGÈNE. — Eh bien, on se battra! J'aurai des canons sur le mont Vinaigre et sur le cap Roux!... Je domine la situation, je suis inexpugnable. Le gouvernement français reconnaîtra la principauté de l'Esterel comme il reconnaît la principauté de Monaco, englobée dans son territoire. Je fonde la dynastie des Raidzell, au capital d'un milliard. Tu seras prince héritier, petit bonhomme, et, quand je claquerai, tu me succéderas. Ma belle-sœur sera une charmante princesse. Je n'oublierai personne, sois tranquille, et le Baron sera mon conseiller intime; vous voudrez bien. Baron ?

le baron. — Oh ! certainement, monsieur Eusène, si vous croyez que je puisse vous rendre des services... bien que, pour mon goût, je préférerais une petite place de bibliothécaire...

eugène. — Nous reparlerons de ça...

Quelle heure est-il ?

jean. — Neuf heures et uemie.

eugène. — J'ai commandé qu'on tienne l'auto prêt pour neuf heures... je vais faire un tour jusqu'aux Adrets...

jean. — Tu rentres déjeuner ?

eugène. — Oui. oui... Au revoir et à tout à l'heure... Si je suis en retard, ne m'attendez pas.

Il sort.

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