‹ ParaîtreChapitre 42 sur 59 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

CHRISTIANE, JEAN, puis GERMAINE.

christïavf,. — Vous regardiez ça... Est-ce beau! Il fait un temps invraisemblable: la mer est comme un lac, et elle était pi agitée.

hier... la Turquoise est d'une couleur idéale, ce matin... Quelle jolie idée d'avoir appelée votre villa, la Turquoise... Cette ouverture dans ce vieux mur et par laquolle on aperçoit la mer... c'est comme une grosse pierre bleue' Et le grand arbre rose, à côté, met dans ce coin une ûote exquise... Ah! ce .Midi, c'est vraiment le pays d'amour. Mais 6i l'on n'aimait pas et si l'on n'était pas aimé, comme tout cela semblerait triste... Je me rappelle, l'année dernière, je m'étais assise à cette même plaoe, devant ce spectacle, par un matin pareil, et je pensais : que de splendeur perdue !

jean. — C'est vrai... et maintenant?

christiane — La beauté de6 choses ne me fait plus de mal, puisque vous m'aimez. L'année dernière, je ne regardais même pas les roses dont ce jardin est rempli. Maintenant, je les salue comme des petites reines... je les respire avec dévotion... je les connais toutes par leur nom... c'est dommage qu'elles aient parfois de si vilains noms! J'aime bien quand elles s'appellent : Gloire de Dijon, Coquette de Lyon, Perle des Jardins, liêve d'or, Soleil d'or. J'aime moins quand elles ont des noms de personnes, à moins que ce ne soit : la Seine Olga, l<i PrincoMe de RadziwiU, la Duchesse d'Edimhourg...

mais peut-on les appeler : Maman Cochet, Papa Gontier ou M. Boncenne... quelle profanation! N'êtes- vous pas de mon avis?

jean. — Absolument !

christiane. — Vous ne dites rien ?

jean. — A propos de roses, Nabonnand, vous savez, l'horticulteur du golfe Juan...

CHRISTIAN!'. Oui...

jean. — Nabonnand m'a offert la dédicace d'une nouvelle variété qu'il est en train d'étudier pour la saison prochaine et qui ser*, paraît-ii, une merveille...

christiane. — Ah!

jean. — Oui... il donnera à cette rose le nom que je lui désignerai... |

CHRISTIANE. — - Comment s'appellera-telle ?

jean. — Devinez...

CHRISTIANE. — Je ne sais pas...

jean. — Elle .s'appellera Christiane Baidzell.

christiane. — Vous dites- des folies! Elle ne s'appellera jamais Christiane Razd*fn

JEAN. — Pourquoi ?

christiane. Parce que je ne le veux

pas... Et puis, ce n'est que pour le printemps prochain et, d'ici là, il peut se passer tant de choses. Non. non, il faut rester comme nous sommes.

jean. — Vous êtes devenue bien raisonnable... vous vous contentez donc à présent de l'a peu près du bonheur.

christiane. — Oui.

jean. Eli bien, c'est moi qui no m'en

conteste plus. Depuis que tu es redevenuo mu maîtresse, depuis que je t'ai reprise, je reconnais combien tu avais raison! Oui! la souveraineté do l'amour est supérieure à toutes les lois, et le partage, les mensonges, les obstacles sont intolérables. Jamais je ne l'ai 6enti comme hier quand nous étions sur le yacht... tu te rappelles : j'étais au gouvernail et je commandais la manœuvre.

christiane. — J'aime bien... j'aime quand tu commandes.

jean. — .J'avais dirigé le bateau vers la pleine mer... et, peu à peu, les maisons sur le rivage, les villas sur les collines et les montagnes même disparaissaient... Alors, quand nous n'avons plus vu la terre,- quelle sensation... quelle illusion, plutôt, de liberté j'ai éprouvée. Il me semblait que nous voguions vers des îles!

christiane — Ah! comme le bateau fendait les vagues, comme le vent le faisait pencher, pencher, et ses voiles blanches étaient éblouissantes dans le soleil ! On eût dit qu'un grand oiseau nous emportait sur 6es ailes lumineuses!...

jean. — Oui, mais il a fallu rentrer. Alors, quand nous avons dû virer de bord, je n'ai pas eu le courage d'en donner l'ordre moi-même et j'ai rendu le commandement au capitaine. Et nous sommes revenus dans le soir qui tombait et nous étions l'un près de l'autre, silencieux. Nous rentrions, nous rentrions. Ah! quel mot abominable, quelle chose plus affreuse encore! Revenir au port, c'était revenir à la réalité et c'est bien à terre que nous sommes descendus. Si nous n'étions pas revenus, Christiane, si je t'avais enlevée!... je t'assure qu'une minute j'en ai eu la tentation

christiane. — A la même minute, j'y ai pensé aussi... alors, tu aurais créé l'irrémédiable!

jean. — L'irrémédiable, oui ; mais on est toujours le centre d'un tas de choses • mille liens vous attachent qu'on ne peut pas rompre... nous ne pouvons pas partir à cause de mon frère, maintenant. Il nous a tenu là, tout à l'heure, au Baron et à moi, des propos inquiétants...

CHRISTIANE EcOllteZ.

jean. — Quoi donc ?

christiane. — Il me semble que j'ai entendu marcher tout doucement, à côté, sur

la terrasse. (Un silence, elle va regarder au dehors ) Non. il n'y a personne... Il m'avait bien semblé, pourtant...

jean. — Qui voulez-vous?... Juliette est en haut... à cette heure-ci, elle est occupée à la toilette de Pierre

cHiusTiANE. — Oh 1 ce n'est pas Juliette, mais Germaine dont je me méfie, Germaine, la petite cousine fidèle et dévouée, et quenous trouvons à chaque instant sur nos pas... Vous n'avez pas remarquer'

jean — Ma foi non.

christiane — L'autre soir, dans le jardin, je suis certaine qu'elle nous a vue nous embrasser

jean. — C'est un spectacle qui en vaut un autre.

christiane. — A la bonne heure, rien ne* vous trouble

jean — Ah! je t'aime, tu m'aimes, et je me moque de tout

christiane. — ■ C'est égal, ne restons pas là. Je descends jusqu'à la rue d'Antibes; accompagnez-moi.. .

Sur ces derniers mots, Germaine est entrée dans le galon par une des portes de gauche.

germaine. — Tiens! bonjour, Christiane!..

Bonjour, Jean!... Comme elle est belle! Vous sortez ?. . ,

christiane — Oui, petite curieuse... je* vais rue d'Antibes acheter des voilettes... c'est grave! Venez-vous avec nous?

germaine. — Oh! non, j'ai des lettres à écrire... il faut que j'écrive à mon mari... c'est grave.

christiane. — Alors, au revoir, à tout à. l'heure! Vous venez, Jean?

lis sortent par la porte de droite.

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