GERMAINE, JULIETTE
Germaine s'installe pour écrire. Quelques secondes, puis Juliette entre par la baie du jardin.
Juliette. — Bonjour, Germaine.
germaine. — Bonjour, ma chérie; je te croyais là-haut, auprès de ton fils?
Juliette — Je viens de l'installer avec sa fraûlein dans le jardin. Tu n'as pas m Jean? Le Baron m'a dit qu'il était ici.
Juliette. — Oui, Germaine, j'en suis la !
i.kkmaine. — Il était là il n'y a qu'un instant, il vient de sortir.
JULIETTE. — Bevl ?
'î r.MAi.NK. — Oui... c'est-à-dire non, avec Christiane... ils sont allée rue <1 Antibes.
.m i.it.i ik. Ali !... mais tu étais i h d'éorire... je te laisse...
qbbmaxnb. — Oui, j'écrivais à Georges... j'ai bien le tei.
ji lie-tte. — Tu as reçu une lettre ce matin -... Il va birii F
(.kkmaine. — Très bien... il t'envoie mille amitiés... il compte venir me rejoindre à la Turquoise la semaine prochaine, pour les fêtes de Pâques. Pauvre loup, il travaille toujours! Oui, j'ai reçu une lettre, une lettre chargée, même... j'ai quelque chose à te remettre.
Elle tire de sa ceinture deux billets «asiiés.
Juliette. — Mais non, mais non, ça n'est pas pressé.
germaine. — Si, si, je t'ai dit que je voulais te rembourser, deux cents francs par mois. C'est convenu, j'y tiens.
Juliette. — Ça ne te gêne pas, au moins?
germaine. — Ça me gênerait, au contraire de ne pas m'acquitter de la dette matérielle que j'ai contractée envers toî.
Juliette. — Je ne voudrais pas que, pour cela, tu te prives de quoi que ce soit.
germaine. — Sois tranquille... je ne me prive de rien. Depuis que j'ai suivi ton conseil d'être simple, très simple, depuis que j'ai renoncé au superflu, je me trouve riche, et j'ai reconnu aussi que ie bonheur n'était pas dans le plaisir.
Juliette. — Alors, tu es heureuse?
germaine. — Comment ne le serais-je pas ? Avec une amie comme toi, un mari qui ni'ad..
Juliette. — Qui t'adore, tu peux le dire. Pourquoi n'achèves-tu pas? Pourquoi n'osestu pas achever?
germaine. — Je pense combien j'en ai été indigne... alors j'ai honte.
Juliette. — Mais non, tu ne pensais pas du tout à ça... seulement, tu as un mari qui t'aime, toi, et tu as la délicatesse et lacompatissante pudeur de ne pas évoquer l'image de ton bonheur devant moi qui ne suis pas heureuse, de même que les gens bien portants ne proclament pas leur santé devant un malade.
germaine. — Mais non, Juliette, je t'aseure, ce n'est pas ça.
Juliette. — Allons donc, si tu crois que
je n'ai pas compris. Ah! tu peux parler, va; mail tu ea comme les autre* : tu m'épargnes ou tu ci.. . tu te tais; parce
qui- tu m'aimes, tu me une indiffé-
.. tu agis comiin ma mère, comme le Baron, c|in m'aiment, eux aussi, maie qui
• ut or laissent au hasard ou bien à mes ennemis le soin de m'avertir et de ni. vaincre. Et, ce hasard, vous vous in tous à l'éloigner, à le conjurer. Alors, sur une infamie, sur une trahison dont, peutêtre, tout le monde parle, on n'éclaire pas celle qui est trahie., on la laisse en butte aux railleries ou aux plaintes, car, si l'on ne se moque pas d'elle, on la traîne dans la pitié; on la laisse errer, la malheureuse, dans le doute, dans les soupçons: on la laisse se débattre au milieu des mensonges de toutes sortes ; bien plus, on organise l'obscurité autour d'elle! Mais c'est l'éternelle question : doit-on le dire? Eh bien, oui, on doit le dire. Les silencieux sont des complices... Voyons... tu ne trouves pas?...
germaine. — Peut-être.
Juliette. — Non, tu ne trouves pas. Je 6ais bien qu'il y a des êtres auxquels on ne peut pas dire la vérité, même quand ils la réclament ; des êtres de faiblesse ou de violence; mais il y en a d'autres qui peuvent la supporter.
germaine. — Comment les reconnaître, ceux-là ?
Juliette. — Il ne s'agit pas de les reconnaître, mais de bien les connaître, et tu me connais bien. Ah! savoir, savoir, quelle délivrance ! Tout vaut mieux que le doute qui vous ronge. Je l'ai adjuré, lui, Jean, de me dire la vérité; mais il nie, il niera toujours, parbleu ! par une sorte de bonté lâche et qui n'est que l'impossibilité physique de voir la souffrance... pourtant, je n'emploie pas le chantage du crime ou du suicide, je t'assure. Quant à elle, jamais elle n'a été plus affectueuse avec moi. Ah! si elle est sa maîtresse, hypocrisie et fauss'eté exubérantes!... Tu vois, je ne l'ai pas nommée et tu ne me demandes même pas de quelle femme je parle... tu n'as pas besoin de me le demander.
germaine. — J'imagine que tu parles de Christiane?
Juliette. — De Christiane, oui : mais, encore une fois, je ne sais rien, du moins rien de précis. Les suivre, les écouter, les épier, ou bien fouiller des tiroirs, je ne peux pas, je ne peux pas faire ça. D'ailleurs, ce serait inutile, ils ne s'écrivent pas puisqu'ils se voient tous les jours, vivant sous
le même toit, comme iLs se voyaient tous les jours, sans doute, lorsqu'ils étaient à Paris et que j'étais ici, toute seule, auprès de mon enfant malade. Alors, dans ces conditions-là, tout signifie tout, ou rien ne signifie rien. Je n'ai pas de preuves, comprends-tu, de preuves devant lesquelles prendre un parti.
germaine. — Oui, je comprends; mais, si tu en avais, quel parti prendrais-tu ?
Juliette. — Oh! sois tranquille, je ne me tuerais pas, puisque j'ai mon enfant. Mais que je pardonne à Jean, car je l'aime, et que je chasse Christiane de cette maison, ou bien que je m'en aille moi-même avec mon fils, j'agirai, du moins, j'agirai et j'aime mieux être la victime consciente de l'adultère que d'en être la dupe passive. Non, non, cola ne peut pas durer, je souffre trop, je souffre trop... c'est au point que, chaque fois qu'ils sont ensemble, j'imagine le pire... tiens, hier encore, lorsqu'ils sont allés sur le yacht... je n'ai pas pu "les suivre, je suis malade sur la mer, affreusement ; tout est contre moi... Ah! quelles heures j'ai passées!., j'étais montée là-haut, dans la bibliothèque, pour mieux voir, pour voir plus longtemps ce bateau qui les emportait. A un moment, le bateau a disparu et alors une pensée folle, affreuse, m'a traversé le cœur comme un coup de couteau... et je me suis dit : s'ils ne revenaient plus...
germaine. — Juliette!
Juliette. — Oui, Germaine, j'en suis là!
Elle pleure. Un long silence, puis on entend au dehors, dans le jardin, la voix de M. Marges et du baron.
le baron. —"Mais non, mon vieux, elle ne pouvait pas t'aimer, tu as soixante-cinq ans passés, tu es vieux, regarde-toi dono dans une glace.
marges. — Tu m'embêtes, tu m'embêtes avec ta glace... Qu'est-ce que ça signifie, FâgeP Coupe-moi la tête, j'ai le corps d'un homme de trente ans!
Les voix s'éloignent.
Juliette. — C'est mon père.
germaine. — Eh bien, non, Juliette, tu as raison... je ne peux pas te voir souffrir ainsi et me taire. Voilà trop longtemps que je feins l'inclairvoyance. Tu es venue un jour à mon Recours avec une grâce fraternelle Voilà bien des jours et des nuits que je m'interroge anxieusement sur mon devoir d'amie et presque de sœur...
Juliette. — Elle est sa maîtresse... n'esta ce pas?
germaine. — Oui, mais tu connais l'ambitieuse., si ce n'était qu'une première étape...
Juliette. — Comment?
germaine. — Si elle voulait se mettre à ta place, devenir la femme de Jean.
Juliette. — Qu'est-ce qui te fait croire une chose pareille ?
germaine» — Ce que j'ai entendu tout à l'heure. J'étais là, sur cette terrasse; eux, ici, et certaines paroles que j'ai surprises m'ont glacée.
Juliette, avec un effort. — Quelles paroles?... à quel propos?
germaine. — A propos d'une nouvelle rose dont on offre la dédicace à Jean et qui, l'année prochaine, disait-il, s'appellefra Christiane RaidzdJ.
Juliette. — Christiane Raidzeïl... il a dit ça, tu as bien entendu... Ah ! misérables !
germaine. — Je te fais du mal.
Juliette. — Oh! oui... ce n'est pas toi, c'est eux qui me font du mal.
germaine. — Il fallait pourtant que je te dise ça; mais tu peux l'empêcher, il est encore temps.
Juliette. — A quoi bon? et comment?
germaine. — Ce qu'elle convoite, c'est la situation et la fortune, comprends-tu, la fort-une; elle ne l'aime pas, elle ne l'aime pas, j'en suis sûre...
Juliette. — Qu'importe, s'il l'aime, lui 1
germaine. — Va. j'ai compris son jeu, to'ut son jeu abominable ; il ne songeait pas à elle, c'est elle qui a dû s'offrir...
Juliette. — Qu'importe, s'il l'a prise!
germaine. — Et qu'il veuille en faire sa femme, qu'elle s'en défende comme de ce qu'on désire le plus, c'est encore elle qui lui à suggéré cette idée.
Juliette. — Qu'importe, si cette idée, maintenant, est en lui... c'est irrémédiable.
germaine. — Non, ce n'est pas irrémédiable. Autrement, t'aurais-je avertie? Il faut que tu parles à Jean.
Juliette. — Ah! que lui dirais-je?
germaine. — Dis-lui que tu connais ses projets, que c'est moi qui te les ai révélés. Tu peux me nommer, me mettre en avant, je n'ai pa6 peur. Il t'a aimée... il n'est pas cruel... il a été entraîné... Devant ta douleur, il comprendra le crime qu'il va commettre... il y renoncera, j'en suis certaine. Ah! si bu pouvais le convaincre qu'elle n'agit que par intérêt, qu'elle n'a pas d'amour
pour lui... Que Jean feigne seulement d'être ruiné, il verrait bien.
julikttk. — Ma pauvre petite Germaine, tu ne me comprends pas. J'ai de l'orgueil et je ne veux pas, tachant ce que je sais, m'accrocher à l'homme qui ne m'aime plus, avoir l'air de m'accrocher à la situation et à la fortune. Ah! s'il était ruiné, je resterais peut-être... non, j'ai aimé trop longtemps cet être de charme et de séduction, mais fantasque, vaniteux, égoïste, féminin...
germaine. — Ah! tu l'aimas encore, va !...
Juliette. — C'est possible... je n'en sais rien; eh bien, 6i longue et douloureuse que doive être l'agonie de mon amour, je la supporterai avec courage. Quant à pardonner, jamais!
germaine. — Alors, que vas-tu faire ?
Juliette. Je parlerai à Jean, non pour 1* supplier de me garder, mais pour lui dire que je m'en vais.
germaine. — ï u ne peux pas partir, Juliette, je t'assure, tu ne le peux pas sans avoir tout tenté pour empêcher son triomphe, à elle.
Juliette. — Ah! le seul triomphe, c'est d'être aimée.
germaine. — Si tu aimes mieux, pour empêcher la désorganisation de ton foyer... A cause de ton fils, de votre enfant, tu n'en as pas le droit. Et ceux qui sont-' autour de toi connaîtront forcément la cause de ton àépart... et Christiane est la femme de ton frère.
Juliette. — Alors, si je n'ai pas le droit d'attendre les événements, de tout accepter et de 6ouffrir, il ne fallait rien me dire, toi, ou, du moins, il ne fallait me dire que ce que je croyais... c'était bien assez... le beau service que tu m'as rendu !...
germaine. — Oh ! Juliette, ceux qui se taisent ont donc raison?
Juliette. — Non, non, je te demande pardon... je suis injuste... tu as bien fait de parler... seulement, il faut comprendre, n'est-ce pas? c'est l'écroulement, c'est la fin de tout... je peux bien te le dire, j'étais décidée à pardonner, mais pas ce que tu m'as révélé, et je n'étais prête que pour, une partie de la vérité
Elle pleure longuement eur l'épaule de Germaine. On entend un bruit de voix, dans le vestibule.
germaine, prêtant VoreiUe. — Ecoute donc... il me semble entendre la voix de Paul, là, à côté.
jii.ikitk C'est impossible, il esta l'a-
ris.
i.kkmaine. — Cest bien sa voix, je la reconnais.
jdliette. — Oui... {Et debout soudam.) Mon frère... mon frère... pourquoi yient-ilr
Elles se regardent.
germaine. — Tu crois ?
Juliette. — Je ne sais pas...
Le domestique a introduit Paul. Ce derniefcen costume de voyage, le visage décomposé, ob«leversé.