ANDRÉ. FOU
Marcelle. — Oui, quand j'ai déménagé, sa raison en a fait autant : il parait qu il m'adorait.
andré. — C'est toujours comme ç:> .
Qu'est-ce qui le soigne?
Marcelle. — Il est chez le docteur Xoir.
andré. — Excellente maison. Jolie vue 6ur le chemin de fer de ceinture. Ils sont très bien là... Méchant?
Marcelle. — 11 n'a qu'une idée, c'est de s'échapper pour me tuer.
anuré. — Camisole de force?
Marcelle. Camisole de force; ce qui
n'empêche pas qu'il a déjà réussi une fois à s'échapper, et c'est par un hasard proviel que j'ai réussi, moi. à lui échapper! Seulement vous comprenez que je suis toujours dans des transes horribles, et que je mène une existence épouvantable.
andré. — Pauvre petite femme. Je vous plains et je vous comprends, oui, je vous comprends : d'autant plus que votre histoire ressemble singulièrement à la mienne. Moi aussi j'ai épousé une femme charmante, exquise : j'ai été forcé de divorcer, mais je ne dois m'en prendre qu'à moi.
MARCELLE. — Vous la trompiez ?
andré. — Non, c'est elle qui me trompait ; mais c'était ma faute, parce que j'avais eu la maladresse d'introduire chez moi
un garçon très séduisant et très dangereux. Nous ne nous quittions plus... moi qui déteste les cartes, j'avais appris deux ou trois jeux compliqués parce qu'il les aimait ; tous les soi?-6 je lui faisais sa partie de crapette, moi le mari ! Le président m'a bien fait comprendre qu'on n'était pas imprudent à ce point-là, et le divorce a été prononcé contre moi
ANDRÉ. — Pauvre petite femme,
Marcelle. — Des enf ants ?
andré. — Pas d'enfants.
maiuelle. — Tant mieux! Et où est-elle maintenant ?
andré. — Ma femme? Je n'en sais rien.
Elle a été bien punie d'ailleurs : ce garçon l'a abandonnée pour suivre une grande, cocotte qu'il est "en train de ruiner et qu'il quittera quand elle n'aura plus le sou. Il y a déjà deux femmes qui se sont tuées pour lui; et pourtant tout le monde l'accueille, lui fait fête, lui tend la main, moi le premier... ah! plus maintenant, non. plus maintenant, mais enfin je l'ai reçu comme un frère. Tenez, dernièrement encore, un de ses amis en mourant lui a légué la forte somme... il a fait immédiatement d'heureuses spéculations et mis sur la paille un tas de braves gens.
Marcelle. — C'est un charmeur !
andré. — Il est décoré. Ah! la vie n'est pas drôle ! Jouons.
Folle Entreprise
Marcelle. — Oui, jouons. Où en étionsnous déjà?
anuré — Je reprends.
Reprenant le rôle de Folle. Entreprise.
Je brûle d'une amour qu'on ne saurait nier, Et /'aurai pnur enseigne *Au Galant Jardinier.» Vous ne répandez pas?
Il va chercher sa jaquette et la remet.
MARCELLE-BERTHE
Mettez votre jaquette.
Sans doute vous croyez que je suis tri.-, coquette, Et pour être poli vous me faites la cour. Mais apprenez, mon cher, que j'ai beaucoup
[d'amour Pour Casimir; lui seul a toute ma tendresse, Je suis encor moins sa femme que sa maîtresse. Ça vous ennuie?
ANDRÉ-HENRY
Oh! non du tout, allez, allez.
MARCELLE-BERTHE
Avec Casimir tous mes désirs sont camhlés, Il est toujours pour moi l'amant et non le maître Et je ne voudrais pas, en le trompant, le mettre En somme dans un cas d'infériorité!
Casimir!
andré, ne jouant plus. — Est-ce absurde! Chaque fois que vous prononcez ce nom, Casimir, figurez-vous que je pense à l'autre, au vrai mari, au fou enfin et, pour tout vous dire, je suis jaloux de cet homme qui avait un pareil trésor entre les mains et qui n'a pas su le garder. Je songe à tout ce que vous avez dû souffrir pour lui ; je le méprise, je le hais, ah ! que je le hais ! et si en ce moment je le tenais, je crois, ma parole d'honneur, que je le tuerai?.
Marcelle. — Vous êtes mille fois aimable. Vraiment vous vous intéressez à moi avec une chaleur, une chevalerie bien rare de nos jours.
andré. — Ah ! madame, ce n'est pas d'aujourd'hui que je m'intéTesse jainsi à vous. La. première fois que je vous ai vue, vous ajrez fait sur moi une impression ineffaçable.
Marcelle. — Vraiment?
andré. — Cest comme j'ai l'honneur de vous le dire. Mais à cette époque-là, vous ne m'avez même pas remarqué ; j'étais perdu dans la foule des invités, et puis moi je suis un modeste, un timide, un inquiet.
Marcelle. — Je vous remercie de cette affection que vous m'avez vouée depuis un
si long temps, mais la déclaration que voua m'en faites subitement ne vient-elle pas un peu pour les besoins de la cause?
andré — Je ne comprends pas.
Marcelle. — Mais si... après ce que je viens de vous raconter, vous avez pu vous dire : Tiens, tiens; femme divorcée... mais il y a peut-être quelque chose à faire... C'est comme ça que l'on dit, n'est-ce pas?
andré. — Oui, en parlant de femmes galantes et qu'on respecte peu ; mais non lorsqu'il s'agit de femmes comme vous, honnêtes, honorables, de femmes du monde enfin...
Marcelle. — Comment dit-on dans ce cas-là?
andré. — Eh bien ! on dit: Cette femme est divine... je crois qu'elle marcherait volontiers. Mais vous n'imaginez pas, j'espère, que...
Marcelle. — Pourquoi vous en défendre?
Vous seriez dans votre rôle absolument, et je ne saurais vous en vouloir.
andré. — Non, non, je vous aimais déjà comme un fou, comme un enfant, et promettez-moi de ne pas Tire...
Marcelle. — Je vous le promets.
andré. — Je vous avais fait des vers.
Marcelle, riant aux éclats. — Ah 1 Ah! Ah!
andré. — Vous riez?
Marcelle. — Hi ! Hi ! Hi! Non, non, je ne ris pas. Ah! Ah! Ah! ne faites pas attention, c'est nerveux. Vous êtes fâché ? Voyons, dites-moi vos vers.
andré. — Je suis contrit. A quoi bon?
Marcelle. — Je vous en supplie.
andré. — Allons, puisque vous le désirez.
Marcelle. — Et que vous en mourez d'envie.
andré. — Vous serez obéie.
Se posant.