JEAN, EUGENE
Eugène. — < Tu sais queille heure il est, Jean? cinq heures. Il faut t'apprêter... nous
partons.
jean. — Oui... nous allons dire adieu aux Marges, les remercier...
ki (,-à.\E. — Bien sûr qu'on ne s'en ira pas sans saluer. Je les ai quittés pour aller me mettre en tenue : mai.< ils vont remonter... Qu'est-ce que tu faisais là tout seul? Je te crorais avec la bergère. Tu dormais ?
jean. — Non! Oh! non, je no dormais pas. Ah! mon vieil Eugène, tu ne sais donc pas ce qui in'arrive?
Eugène. — Mais non ; comment veux-tu que je le sache?
eugbne. — Comment, tu joues encore à, ça ?
jean. — Oui... et toi tu vas jouer à demander la main de Juliette à son père.
eugène. — Comme ça, tout de suite?...
C'est que je ne suis pas en tenue.
jean. — Non, pas tout de suite, mais le plus tôt possible.
eugène. — Ah ! mon pauvre gosse, tu es bien toujours le même, sans patience, enfant gâté. Il faut que tu montes toutes les côtes en troisième. Donne-toi donc le temps
JEAN. — Juliette m'aim"... Elle sera ma femme.
san. Elle m'aime, cher vieux garçon, elle m'aime!
eugène. — Qui ça qui t'aime?
jean. — Juliette... Juliette m'aime... Elle 6era ma femme.
eugène. — Holà ! Holà ! petit bonhomme, qu'est-ce que tu me racontes?... T'es pas un peu marteau ?
tean. — Non. Sois sérieux, Eugène, parce que c'est sérieux.
de la réflexion... quand ce ne serait que pour te faire croire à toi-même que tu réfléchis.
jean. — C'est tout réfléchi. La preuve c'est qu'avant de partir tu annonceras à M. Marges ta prochaine visite, ta très prochaine visite, tu entends?
eugène. — Si tu veux.
jean. — Et même, je ne verrais pas d'inoonvéuient à ce que, par une de ces allusioni
a/droites dont tu as le secret, tu lui fasses prossentir le but de cette visite.
kv<;ènk. — C'est pressé, à ce que je vois.
jean. — C'est très pressé.
bugène. — Dis donc, est-ce que?...
jean. Tu es fou !
ii OBNE. — Je ae sais pas, moi... je te demande... c'est épatant ! Je voyais bien, parbleu, que tu flirtai- avec- l'infante, mais je ne pensais pas qu'elle t'avait cafeté de la sorte... C'est curieux et bien fait.
JEAN. — Je te défends d'employer ces mots-là, quand il s'agit de Juliette. Ah! tu ne la connais pas. Elle s'est défendue, au contraire... elle ne voulait pas devenir ma femme.
Kt cène. — Et pourquoi donc?
jean. — Tu ne devinerais jamais... parce que je suis trop riche
Eugène. — Très roublard !
. jean. — Idiot, brute, stupide chose épaisse! Mais c'est vrai; tu ne peux rien comprendre à ces scrupules, à ces pudeurs-là : tu ne connais que des filles.
ecgène. — Oh! il n'y a pas que les filles!
jean. — Oui, je sais bien : mais Juliette a l'âme la plus fière et la plus délicate, le cœur le plus noble et le plus tendre... c'est une nature vierge au point que, pour la convaincre, j'ai été obligé de plaider coupable, de plaider millionnaire, si tu aimes mieux. Ah! ce n'est pas banal... C'est la première fois que ça m'arrive... c'est une occasion que je ne retrouverai jamais.
eugène. — En effet, c'est rare si- tu la retrouves.
jean. — Si tu n'y vois pas d'inconvénient, tu feras auprès des parents la démarche officielle.
kugène. — Et puis, j'y verrais des inconvénients, tu passerais outre, n'est-ce pas?
jean. — Je ne réponds pas à des questions inutiles.
Eugène. — (< AU right ». Bien que chef de famille, je n'exige pas de toi du respect, mais ton affection et ta confiance.
jean. — Ah ! pour ça tu les as l'une et l'autre !
eugène. — Petit bonhomme!
jean. — Cher vieux garçon !
eugène. — Je ferai donc la démarche officielle, puisque tu veux l'épouser. Tu connais ma devise : « Liberté! Libertas! » Et puis, après tout, ce n'est jamais qu'un ma.riage.
jean. — Comment ça ?
eugène. — Ah! s'il s'agissait d'une liaison, je te dirais : prends garde ! je te prodigue-
rais les conseils do mon expérience ; mais un mariage, ça n'est pas éternel, ça peut se défaire... il y a pour ça de justes lois. Tandis que le collage n'est vraiment pas protégé, j'en sais quelque chose. C'est égal, je n'en reviens pas.
jean. — Il n'est pas nécessaire non plus que tu en reviennes.
BUGBNB. — Oh! je n'ai rien à dire contre cette petite... elle est jolie... et, je le confesse, je la préfère comme belle-sœur à ce grand chameau d'Américaine divorcée que tu voulais épouser il y a six mois... tu te rappelles, cette Muriell Blackstone qui avait vendu un million à son mari l'enfant qu'elle avait eu avec lui. Ah! ce n'était pas précisément une nature vierge, celle-là : on y sentait partout la main de l'homme. En voilà une qui t'aurait fait voir du pays... Et tu étais emballé !
jean. — Pas tant que ça, pas tant que ça.
eugène. — Pour en revenir à la petite, elle est charmante... Et puis, elle te plaît, c'est le principal. Pendant que nous péchions tout à l'heure, le père Marges m'a raconté sa vie... je ne sais pas pourquoi. C'est un ancien marchand de clous... il s'est retiré des affaires parce qu'il avait une maladie de foie... Ils ont de quoi vivre, les enfants ont chacun cent mille francs de dot. Tu le savais ?
jean. — Ma foi, non. Et puis ?
eugène. — Du moment que tu ne cherches pas la grosse dot, cent mille francs... c'est touchant. Les parents ont l'air de braves gens... la mère Marges est une excellents femme; par exemple, comme elle crie, hein?.. Tu n'as pas remarqué?
jean. — Non, je n'ai pas remarqué.
eugène. — Oh ! alors, c'est que tu es encore plus amoureux que je ne croyais... Mais elle crie.
jean. — Tais-toi donc toi-même.
Il a aperçu M. et Mme Marges, Lacouderie, Christiane, etc.